Les jours suivants, Hitomi tomba dans une sorte de routine, confortable et tranquille. Elle connaissait encore des progrès et échecs réguliers avec son fûinjutsu ainsi que le reste de son entraînement, dans un équilibre parfait pour lui permettre de ne pas perdre courage sans pour autant se complaire dans ce qu'elle avait déjà obtenu. Ses après-midis à découvrir Kumogakure comme une simple touriste étaient les moments qu'elle préférait dans ses journées.
Kumogakure n'avait aucun mal à la charmer avec son élégance ascétique et les menus trésors dissimulés dans ses rues les plus étroites. Les civils et shinobis qu'elle croisait montraient une tendance à la méfiance plus prononcée que ce n'était le cas à Suna par exemple, mais grâce aux explications d'Ensui sur l'histoire indépendantiste du village, la jeune fille comprenait sans mal d'où cela venait. Ce n'était pas elle, le problème. Il n'y avait même pas de problème.
Elle commençait à prendre l'habitude de sortir le soir également, se mêlant sans trop de difficulté à la vie nocturne jusqu'à ce que vienne l'heure de son couvre-feu. Ensui l'acceptait sans la moindre difficulté tant qu'elle était sobre, fraîche et dispose quand venait le matin. Elle parvenait malgré leurs réserves à se trouver une petite place dans les groupes de jeunes Kumojin un peu plus ouverts que leurs aînés. Son visage devenait familier pour certains d'entre eux, associé systématiquement à des activités plaisantes.
Elle n'avait toujours pas trouvé les jinchûriki. Elle soupçonnait qu'ils se trouvent tous les deux en mission. Si c'était le cas, ils finiraient par rentrer et elle serait là au moment opportun. Elle évitait d'ouvrir trop largement ses sens dans ce village saturé d'énergie mais il lui suffirait de passer à proximité d'un jinchûriki pour reconnaître le chakra qui dormait en son sein. Elle profitait de ce temps pour apprendre les délicatesses diplomatiques dont Ensui daignait lui faire la démonstration, travailler sur le sceau de Tobirama et s'améliorer, encore et toujours. Elle était désormais capable de changer la nature du chakra qu'elle malaxait pour les techniques Raiton mais devait recommencer ses exercices de contrôle à zéro avec cette nouvelle nature. Frustrant – nécessaire.
La nuit était tombée depuis plusieurs heures sur le village. L'air froid et vif la contraignait à réchauffer artificiellement son corps en accélérant le rythme de circulation du chakra à l'intérieur de son corps tandis qu'elle déambulait dans les rues, délaissée par ses partenaires du soir. Elle ne leur en tenait pas rigueur, ils ignoraient après tout que le karaoké où ils s'étaient réservé une salle refusait les étrangers. Bon bien sûr, en prétendant cela ils avaient eu le culot de lui mentir en la regardant droit dans les yeux mais, vraiment, elle ne pouvait pas leur en vouloir. Que de si piètres menteurs la débarrassent de leur compagnie n'était qu'un vaste soulagement.
Elle tenta d'écarter la rancœur qu'elle ressentait soudain, l'enfermant dans les profondeurs de sa Bibliothèque, qu'elle ne consultait jamais, aux côtés des souvenirs d'école du Monde d'Avant, quand elle avait encore été en assez bonne santé pour suivre des cours publics. La souffrance ressemblait étrangement au sentiment qu'elle avait éprouvé jadis – dans tous les cas, elle n'avait aucune envie de le laisser courir librement à l'intérieur de son esprit et de son corps. Elle gagnerait à se débarrasser de ce genre d'entraves.
Cela faisait plusieurs dizaines de minutes qu'elle marchait dans les rues sans prêter réellement attention à où elle allait quand elle se figea soudain, une vague d'adrénaline frappant ses sens sans délicatesse ni pitié. Elle avait commis une erreur. Le Murmure s'éveilla en elle, tentateur et vicieux, caresse et souffrance délicate à l'intérieur de ses méridiens. Sa main s'égara près de la garde de son sabre, mais elle serra le poing avant de la toucher. À Kumogakure, elle ne pouvait dégainer une arme en-dehors d'un terrain d'entraînement.
Trois hommes sortirent des ombres de la ruelle dans son dos. De vulgaires civils. Elle se retourna pour leur faire face, retenant de toute sa volonté l'aura meurtrière qui voulait à tout prix émaner d'elle. Tous les signes d'agression étaient interdits. Son cœur s'emballa à l'intérieur de sa poitrine en pulsations arythmiques et douloureuses, sa bouche s'assécha. Ses yeux bleus parcoururent le paysage à la recherche d'une échappée ; elle n'en vit aucune à moins d'utiliser son Shunshin, qui techniquement était une arme entre ses mains. Elle était coincée.
— Regardez ce qu'on a là, fit l'homme du milieu en approchant.
Elle réprima le feulement furieux qui lui montait à la gorge, força son corps à demeurer dans une posture intimidante mais pas offensive. Elle se sentait pratiquement malade d'impuissance, paralysée par la menace d'emprisonnement qui les attendait, son maître et elle, même si elle se contentait de se défendre. Ses armes, son chakra, ses auras : tout lui était interdit en-dehors du terrain d'entraînement. Elle serra les poings puis contraignit ses mains à se détendre.
— Laissez-moi passer, exigea-t-elle d'une voix ferme.
L'homme du milieu, encore lui, éclata d'un rire bref et sec. Il exerçait une profession manuelle, constata la partie la plus détachée et calme de son esprit tandis que ses yeux analysaient la largeur de ses bras, les cals sur ses doigts. Il approcha d'un pas, la surplombant déjà de toute sa stature. Elle s'étrangla presque sur la violente impulsion du Murmure, qui suppliait pour sortir et massacrer tout être assez stupide pour la menacer.
— Vous, les étrangers, vous vous pensez vraiment tout permis, pas vrai ?
Elle serra les dents, regarda les deux autres hommes lui couper la route dans l'éventualité où elle aurait voulu contourner leur leader. Elle ne pouvait pas lui sauter par-dessus la tête, pas sans utiliser du chakra. Un bourdonnement sourd lui envahit les oreilles, pas assez fort cela dit pour couvrir les murmures et ricanements des trois hommes qui planifiaient ce qu'ils voulaient lui faire. Elle avait envie de hurler, de détruire – même le plus fort des ninjas pouvait être réduit à l'impuissance par des chaînes adéquates.
Elle ne retint son aura qu'à un fil tandis qu'ils l'entouraient, commentant ses yeux bleus, sa peau mouchetée de taches de rousseur, ses cheveux rassemblés en une tresse désordonnée par l'exercice de la journée. Elle aurait pu les faire étouffer jusqu'à la mort rien qu'en émanant le désir de meurtre et de cruauté condensé à l'intérieur d'elle. S'ils la touchaient, s'ils posaient ne serait-ce qu'une main sur elle, elle n'était pas sûre de pouvoir s'en empêcher. N'était pas sûre de vouloir s'en empêcher.
— Par ordre de la Jônin en Chef de Kumo, arrêtez immédiatement ! tonna une voix derrière les hommes.
Ils se figèrent, des signes de terreur se manifestant immédiatement dans leurs postures, sur leurs visages, tandis que le cœur d'Hitomi lui remontait dans la gorge. Elle était tellement effrayée et soulagée tout à la fois qu'elle ne comprit pas tout de suite à qui appartenait la deuxième signature de chakra qu'elle percevait à côté de celle, bien connue désormais, de Hahuri Sazanami. Elle vacilla, son souffle s'étranglant dans sa gorge, quand elle identifia la sensation qui lui réchauffait les méridiens.
Derrière Hahuri se tenait Yugito Nii, réceptacle du Nibi.
Elle vacilla, tomba à genoux et contint de justesse la nausée qui s'emparait d'elle. Quel sublime ninja elle faisait à cet instant, malade d'angoisse et de soulagement mêlés, les bras enroulés autour de son ventre comme si cela suffisait à la protéger. Elle entendit sans réellement comprendre Hahuri chasser les trois hommes. Des pas s'approchèrent d'elle, de longues jambes toniques se plièrent dans son champ de vision et soudain, le visage connu et inconnu à la fois de Yugito se trouva au niveau du sien. Elle avait les yeux bruns, une peau pâle qui détonnait au milieu de ses pairs de Kumogakure, de longs cheveux blonds tressés dans son dos. La main qu'elle posa sur l'épaule d'Hitomi la fit tressaillir juste avant que l'information lui parvienne réellement : elle était saine et sauve.
— Shh, calme-toi, tout va bien, murmura la voix bourrue de la jinchûriki à son oreille.
Une autre série de pas s'approcha – cette fois Hitomi parvint à identifier Hahuri avant de la voir. Elle avait l'air soucieuse, préoccupée. Toutes deux rentraient de mission, si la jeune fille en jugeait par leurs vêtements froissés et le vide qu'elle percevait dans leurs réserves de chakra. Une main lui frictionna le dos, deux autres l'aidèrent à se redresser. Elle dut s'appuyer contre la Jônin en Chef pour forcer ses jambes à la porter.
— Qu'est-ce qu'on fait ?
— Je connais le père de la gamine, je sais à quel hôtel ils logent. On la raccompagne, on explique ce qui s'est passé au père avant qu'il ait le temps de se mettre en colère et tout devrait bien se passer.
— Pff, je vois que tu ne t'es pas ennuyée pendant mon absence.
— Eh, au moins j'ai pu aller te chercher à la frontière, non ?
Absente, détachée, Hitomi écouta les taquineries qu'échangeaient les deux femmes, incapable de retrouver son calme ou sa concentration. Elle serra les poings puis les força à se détendre, dans l'espoir que la morsure de ses ongles dans ses paumes l'aiderait – en vain. Hahuri, comme si elle sentait son trouble, lui posa une main sur l'épaule et l'attira vers elle, son flanc gentiment pressé contre le sien.
— Tout ira mieux quand tu seras aux côtés de ton père, Eien-chan. Tu te sens en sécurité avec lui, pas vrai ?
— Ou-oui. Il doit s'inquiéter que je ne sois pas encore rentrée, c'est bientôt le couvre-feu…
— Ne t'en fais pas, intervint Yugito d'un air assuré, personne ne viendra te reprocher quoi que ce soit aujourd'hui. La présence de deux Jônin, dont la Jônin en Chef, est jugée suffisante pour gérer tout débordement au cas où tu serais assez stupide pour attaquer quelqu'un.
— Ca se voit que tu ne connais pas la gamine, Yugito. Il n'y a pas une once de stupidité en elle, que du contraire. Son père m'a invitée à venir assister à leurs entraînements quand j'ai le temps, c'est vraiment impressionnant pour une fille de son âge.
Pour une fois, les compliments de son aînée ne l'atteignirent pas. Elle était encore trop secouée, le corps agité de tremblements épuisés, un froid mordant abattu sur ses membres. Hahuri décida à mi-chemin qu'elle ne pouvait pas marcher, sans doute parce qu'elle s'était mise à boîter bas, et la souleva comme si elle ne pesait rien, l'empêchant ainsi de porter son poids sur sa jambe droite, dont le genou avait commencé à saigner.
Elle se sentait détachée, froide, comme si elle observait sa frêle silhouette dans les bras d'une étrangère d'un autre point de vue que le sien. Son cœur était encore douloureusement emballé – ses aînées pouvaient-elles l'entendre ? – et ses membres baignés de sueur, mais elle ne parvenait pas à s'en inquiéter. Une voix calme au fond de son esprit, peut-être la sienne, lui indiqua qu'elle déréalisait, que tout irait mieux quand son subconscient aurait compris que la situation qui causait cet état était terminée.
Ensui, qui fixait la porte de leur suite du regard avec impatience et inquiétude depuis près d'une heure maintenant, se leva d'un bond en identifiant les signatures de chakra qui s'en approchaient. L'inquiétude dans ses yeux s'adoucit et se teinta d'empressement quand il identifia son apprentie – sa fille – dans les bras de la Jônin en Chef. Il recueillit sa silhouette prostrée et tremblante dans sa propre étreinte, notant au passage son genou écorché et le très visible état de choc qui lui collait à la peau.
— Merci de l'avoir ramenée, dit-il d'un ton un peu bourru. Qu'est-ce qu'il s'est passé ?
— Trois imbéciles ont cru pouvoir s'attaquer aux respectables invités de Kumogakure, expliqua Hahuri. Bien évidemment, ils avaient tort, et Yugito et moi allons justement repartir leur montrer à quel point.
Une sombre nuance de joie dansait dans le ton de la Jônin en Chef. Ensui sembla seulement remarquer la présence de la jinchûriki ; si Hitomi n'avait pas été recroquevillée dans ses bras, peut-être aurait-il même pesté contre la tendance de son apprentie à atterrir sur la route des shinobi les plus dangereux du monde, peu importait l'endroit où il l'emmenait.
— Hahuri-san, dit le maître d'un ton ferme. Je veux que mon apprentie puisse se protéger durant le reste de notre séjour ici. Je veux être capable de la protéger moi-même.
L'exigeance dans son ton n'offensa pas les deux femmes, qui comprenaient les raisons le poussant à agir de la sorte.
— Je vais vous obtenir des autorisations pour utiliser votre chakra hors des terrains d'entraînement pour des techniques non-offensives, promit la Jônin en Chef. Si cela se reproduit, vous pourrez au moins vous éloigner du danger.
Il remercia les deux femmes, les regardant se replier en direction de la porte, puis tenta de déposer son apprentie sur le canapé. Elle résista, s'accrochant à sa veste renforcée avec tant de force que ses jointures avaient totalement blanchi.
— Eien, ma puce, tu dois me laisser m'éloigner un peu pour examiner ce genou.
Elle laissa échapper un petit bruit d'animal blessé mais finit par s'exécuter. Elle ne comprenait même pas pourquoi elle se sentait aussi chamboulée. Elle avait étudié les étapes de l'état de choc à l'Académie, bien entendu, mais cela lui semblait si irréaliste quand elle en souffrait à son tour. Elle laissa échapper un soupir et se détendit légèrement par réflexe quand le chakra médical d'Ensui effleura sa chair meurtrie.
— C'est bien, c'est très bien chaton, tout va bien maintenant. Tu veux me raconter ce qu'il s'est passé ?
La voix douce et conciliante d'Ensui fut tout ce qu'il lui fallait pour éclater en sanglots hystériques. Il lui laissa le temps de pleurer librement, penché sur son genou pour lui donner une impression d'intimité tandis qu'il utilisait l'une des premières techniques qu'il avait apprises pour débarrasser l'écorchure des impuretés qui la souillaient encore. Il ne l'avait plus vue pleurer depuis si longtemps que l'exposition brutale de ses émotions le déstabilisa un peu, mais pas en mal. Une fois la plaie refermée, il se reposa sur une technique de diagnostic pour savoir si elle était blessée ailleurs ; à part un rythme cardiaque très élevé et des signes classiques d'angoisse, elle allait bien. Il se redressa, l'entoura de ses bras et la berça longtemps, jusqu'à ce que ses sanglots se transforment en petit hoquets épuisés puis laissent place au silence.
— C'est ma faute, commença-t-elle d'une voix tremblante. Je me suis sentie en sécurité alors que je devrais me méfier dans un village étranger, et…
— Eien, ma puce. Je t'arrête tout de suite, parce que c'est important. Ce n'est pas ta faute. Tu n'as pas demandé à ces hommes de t'agresser, ils l'ont décidé tous seuls. La seule faute ici est la leur.
Elle ouvrit la bouche pour protester puis la referma, les yeux baissés sur ses mains tremblantes. Ensui lui caressa les cheveux, faisant de son mieux pour la réconforter, tandis qu'elle lui racontait l'impuissance qui lui avait mordu le cœur, sa crainte et l'obsession de son esprit pour l'idée qu'elle ne pouvait rien faire sans attirer sur lui comme sur elle des sanctions de la part des institutions de Kumogakure. Il comprenait, même si son cœur se serrait : en voulant le protéger, elle s'était mise en danger. C'était la deuxième fois que cela se produisait, même si la première, à Suna, avait eu des conséquences bien plus dramatiques.
— Tu as fait de ton mieux, c'est tout ce qui compte. Parfois, c'est vrai, ce ne sera pas assez pour te sortir de situations dangereuses, mais tu n'as pas à avoir honte ou à te sentir coupable quand tu as donné le meilleur de toi-même. Je ne t'en demanderai jamais plus. Personne n'a le droit de t'en demander plus.
Elle opina du chef tandis qu'il l'enveloppait à nouveau dans une étreinte serrée. Cette nuit-là, pour la première fois depuis longtemps, il la laissa s'endormir contre lui, prenant même soin de les recouvrir tous deux d'une pile de plaids doux et confortables. Il veilla toute la nuit, incapable de calmer les battements de son propre cœur jusqu'à un rythme qui lui permettrait de dormir. Il était en colère, bien entendu. Leur prochaine rencontre avec Hahuri se déroulerait quelques heures plus tard à peine – il espérait qu'elle ait des réponses satisfaisantes pour lui, même s'il ne pouvait exiger que les restes des agresseurs de son apprentie soient répandus à travers toutes les Nations Élémentaires.
Les jours suivants passèrent à un rythme soutenu. Ensui avait terminé de négocier avec la plupart de ses cibles désignées à présent. Même ses visites fréquentes à Hahuri étaient désormais placées sous le signe de la courtoisie. La plupart du temps, ils se contentaient de boire du thé en jouant au go, un jeu qu'Hitomi n'avait jamais réussi à trouver à son goût, même si elle en connaissait les règles et y était plutôt douée, comme tout Nara digne de ce nom. Elle passait ce temps un peu à l'écart, penchée sur un livre, ses travaux de fûinjutsu ou à jouer avec la fille de la Jônin en Chef, Aiwa, âgée de quatre ans à peine. Elle entrerait bientôt à l'Académie de Kumogakure, mais en attendant elle pouvait encore librement se comporter comme une enfant.
Aiwa n'était pas la fille biologique de Hahuri. Au détour d'une discussion, Hitomi fut extrêmement surprise de découvrir que la Jônin en Chef avait adopté l'enfant. À Konoha, les célibataires n'avaient pas ce droit, même si une association de civils travaillait main dans la main avec la Hokage pour changer la loi à ce sujet. Après tout, si les célibataires pouvaient adopter, il y aurait moins d'enfants coincés à l'orphelinat du village, ce dont Tsunade se préoccupait grandement.
Ce jour-là, tandis qu'Hitomi lisait un traité médical tout en gardant un œil sur Aiwa, qui s'exerçait au lancer de kunai en bois sur une cible proche, Yugito Nii apparut dans une bourrasque de vent au milieu du jardin. Les deux Konohajin se tendirent, surpris, mais Hahuri se contenta de saluer sa camarade d'un signe de main alors qu'Aiwa, avec une exclamation extatique, se ruait dans ses bras. La jinchûriki souleva l'enfant à bout de bras et tourna sur elle-même à plusieurs reprises, lui arrachant un rire ravi. Le regard bleu pâle d'Hitomi se fit songeur ; elle détailla la scène et enfin lui vint l'illumination qu'elle cherchait en vain depuis qu'elle avait rencontré la réceptacle du Nibi.
— Yugito-san, lança-t-elle en refermant son livre, est-ce que vous accepteriez de me laisser pratiquer les leçons de diplomatie de mon père sur vous ? Demain à dix heures par exemple ?
Ensui se redressa, une étincelle inquiète dans les yeux, mais ne quitta pas sa position en seiza de son côté du plateau de go. Il semblait évaluer son apprentie du regard, comme s'il n'était pas certain des bienfaits d'une telle proposition. Cependant, il ne s'y opposa pas, ni ne la réprimanda, avant que Yugito, une expression joueuse sur les traits, n'acquiesce.
— Je me doute que tu avais tes raisons, grommela-t-il dès qu'ils furent de retour dans la chambre d'hôtel, mais tu vas finir par me coller une crise cardiaque à prendre ces décisions sans me prévenir d'abord.
Elle laissa échapper un reniflement amusé et s'éloigna vers la kitchenette pour leur préparer tous deux une tasse de thé.
— Il est temps qu'on accélère le rythme, shishou. Vous n'aurez bientôt plus de raison valable pour prolonger notre séjour ici. Et nous n'avons toujours pas la moindre idée d'où se trouve Killer Bee…
— Sans doute en mission, malheureusement. Je pense que nous pouvons encore rester deux semaines avant d'attirer les soupçons concernant la raison de notre présence. S'il n'est toujours pas rentré après ce laps de temps, nous aurons le choix entre revenir dans six mois sous prétexte de faire le point sur nos alliances ou le traquer en mission pour l'aborder hors des murs du village.
Aucune de ces deux options n'attirait réellement leur faveur. La première aurait pour inconvénient majeur d'élever les suspicions des Kumojin, si renfermés et indépendants. S'ils revenaient dans un laps de temps aussi court, leurs mouvements seraient surveillés, Hitomi ne pourrait révéler sa véritable identité en paix, peut-être même certaines personnes entendraient-elles parler de ses sceaux. Quant à la deuxième, elle dépeindrait Ensui et sa disciple comme antagonistes aux yeux de Bee, alors qu'ils avaient besoin de sa coopération. Hitomi soupira, tendit une tasse fumante à son maître et s'assit sur le canapé, les yeux perdus dans le vide.
— Il ne nous reste plus qu'à compter sur notre chance, dans ce cas. Quel genre de mission dure plus d'un mois, de toute façon ? Ce n'est pas comme s'ils laissaient leur plus puissant jinchûriki enchaîner les missions dangereuses.
— À son niveau, presque toutes les missions sont de longue durée, si c'est comme à Konoha. Vu son statut, il n'est sans doute pas seul. Au moins tu peux être sûre qu'il reviendra en un seul morceau, même si ce sera peut-être après notre départ.
Ils contemplèrent cette idée dans un silence songeur pendant quelques minutes avant de se remettre au travail. Sous le regard vigilant d'Ensui, Hitomi déroula un nouveau parchemin vierge et posa son pinceau gorgé d'encre sur le papier, traçant une ligne soigneuse et souple après l'autre jusqu'à ce que le sceau de verrouillage sur la boîte mystère soit reproduit jusque dans ses moindres détails devant elle.
Que savait-elle de Tobirama Senju ? Il était le Hokage le plus dur et exigeant que Konoha ait connu, même s'il n'avait pas plus survécu à la première Grande Guerre que son frère aîné. Il fédérait ses soldats comme personne avant ou après lui par le simple pouvoir de son charisme. Il était si pieux qu'il avait tenu à intégrer dans la doctrine Konohajin la Flamme de la Volonté, si bien qu'aujourd'hui encore ce symbole et la foi qui s'y rattachaient saturaient le village. C'était lui qui… La respiration d'Hitomi se bloqua dans sa poitrine. Quand même pas. Cela ne pouvait pas être aussi simple et aussi évident. Pourtant, elle trempa délicatement son pinceau dans l'encre et commença à tracer.
« Que la Flamme de la Volonté te protège. »
Les traits les plus proches du message se rétractèrent lentement, entraînant toute la structure du sceau avec eux. Hitomi laissa échapper une exclamation victorieuse, même si elle se sentait stupide de ne pas avoir essayé cette phrase dès qu'elle avait compris qu'un seul mot ne suffirait pas à déverrouiller le sceau. Sans un mot, Ensui s'éloigna en direction de la chambre de son apprentie et en ressortit une petite minute à peine plus tard, la boîte originelle dans la main. Il ne lui fallut qu'une paire de secondes pour retracer la phrase-clé sur le couvercle. Enfin, elle put faire jouer le mécanisme et l'ouvrir.
À l'intérieur de la boîte, sur un petit coussin de velours bleu roi, se trouvait un miroir à main argent et bleu, la poignée prenant la forme d'une vague qui enflait jusqu'à son extrémité. Les sourcils froncés, Hitomi prit l'objet et le retourna : derrière se trouvaient des ornements qui évoquaient eux aussi l'océan, ainsi qu'un autre sceau gravé dans le métal. Suivant le tracé minutieux du regard, Hitomi découvrit qu'il prenait sa source dans la prise en main naturelle du miroir et servait à conduire le chakra.
— Est-ce que je devrais l'activer ? demanda-t-elle à son maître qui l'observait avec soin.
— Je ne pense pas que Hokage le Second ait volontairement laissé derrière lui un objet qui pourrait blesser les rares Maîtres des Sceaux capables de le trouver et de l'activer. Vas-y, mais avec prudence.
Pour faire bonne mesure, il dégaina son katana et se tint prêt à réagir. Le regard rivé à son reflet dans le miroir – il était toujours aussi troublant pour elle de voir une cascade de cheveux roux et non noirs, des yeux bleus et non rouge, une pluie de taches de rousseur là où il n'aurait dû s'en trouver que quelques-unes – Hitomi inspira et envoya une vague de chakra neutre en direction de sa main. Le manche du miroir se réchauffa aussitôt dans sa paume. Le verre devint opaque, puis s'éclaircit à nouveau.
Elle n'était plus reflétée dans l'objet, non. Devant elle se tenait un homme dont elle ne voyait que le visage et le buste. Il possédait indéniablement une stature solide, des épaules larges qui tendaient sa tunique bleue pratiquement jusqu'au point où le tissu craquait. Sa peau pâle était marquée de quelques cicatrices fines, pratiquement disparues. Ses cheveux étaient une masse blanc nacré, peu disciplinée, retenue loin de son visage par un bandeau frontal de Konoha terni à l'usage. Ses traits nets rappelaient l'aristocratie du Pays du Feu, en particulier ses yeux rouge foncé en amande. Hitomi le reconnut, pour avoir vu mille fois son visage dans les livres d'Histoire.
Dans le miroir se dressait Tobirama Senju.
