Le reflet la regarda longtemps, totalement immobile, avant de se décider à remuer. Il recula d'un pas, juste assez pour pouvoir lever les mains à peu près à hauteur de son visage. Lentement, il commença à signer. Il fallut quelques secondes à Hitomi pour comprendre qu'il utilisait un ancien code de Konoha, qu'elle n'avait pas appris à l'Académie mais dans un livre. Elle ne l'utilisait jamais, aussi eut-elle besoin de revoir les gestes de Tobirama dans son esprit pour comprendre ce qu'il essayait de lui dire.

« En quelle année sommes-nous ? »

— L'an cent-cinq après la fondation de Konoha, répondit-elle d'une voix ferme.

Il ne réagit pas tout de suite puis son regard s'éclaira et il acquiesça. La scène était tellement surréaliste que même Ensui avait baissé son sabre et semblait en grand besoin d'un thé très fort ou même d'un verre d'alcool, corsé.

« Je t'entends, gamine, mais je n'ai pas réussi à faire passer le son dans les deux sens. Peut-être que tu trouveras comment améliorer ça. Tu es jeune pour une Maîtresse des Sceaux. »

— Je ne le suis pas encore. L'art s'est perdu au fil des dernières guerres et catastrophes. Le clan Uzumaki a été décimé durant la Deuxième Grande Guerre Shinobi. Il ne reste plus que deux Maîtres à Konoha.

Les sourcils de Tobirama se froncèrent et quelque chose qui ressemblait à de l'agacement se peignit sur ses traits. Il se raidit, ses bras puissants croisés sur son large torse, puis finit par se détendre pour signer à nouveau.

« J'avais pourtant laissé des instructions au village pour éviter que cela se produise… »

Hitomi haussa les épaules ; de toute évidence, ces instructions n'avaient pas été respectées. Certes, Konoha était le village le mieux servi en termes de sceaux… Mais le monde entier connaissait une pénurie depuis plus de vingt ans désormais. Elle évalua le miroir du regard, rappelant dans sa Bibliothèque l'image des sceaux qu'elle avait examinés avant de l'activer.

— Qu'est-ce qu'il se passe si je coupe l'accès du miroir à mon chakra ? demanda-t-elle d'une voix songeuse.

« Je retournerai en stase jusqu'à ce qu'il soit à nouveau activé. »

— Bien. Je vais régler ce problème de son, Tobirama-sama, puis je ferai à nouveau appel à vous. Je pense que vous pourrez m'être utile.

Le regard de l'homme se fit prudent, réservé, mais il opina du chef. Ce n'était pas comme s'il avait le choix de toute façon, tout le pouvoir se trouvait très littéralement entre les mains d'Hitomi. Elle frotta doucement une perle de nacre parfaitement logée sous son index, soupira puis coupa le flot du chakra qui courait jusque dans sa main. Aussitôt, le verre du miroir devint terne puis se remit à montrer son reflet. Ensui s'écroula dans le canapé à ses côtés, un grognement dans la gorge.

— Je… Franchement, je ne sais pas quoi dire.

Tout aussi abasourdie que lui, elle soupira, reposant le miroir dans son écrin de velours.

— Tu viens de dire à un Kage qu'il pourrait t'être utile.

— Je sais, shishou, dit-elle d'une voix faussement calme. C'est, hum, sorti tout seul ?

Il grogna à nouveau, plus fort cette fois, en se cachant les yeux sous le bras.

— Tu vas me tuer.

Elle ricana tout en lui tapotant gentiment l'épaule en signe de compassion. Maintenant que le miroir ne se trouvait plus dans sa main, elle se sentait fébrile, le cœur battant à toute allure et les mains agités de discrets tremblements. Son souffle se coinça dans sa gorge puis s'en échappa dans un petit chuintement.

— Shishou, j-je n'ai pas la moindre idée de comment ajouter la transmission du son dans son sceau !

Son murmure alarmé poussa l'homme à rouvrir les yeux. Il se redressa en remarquant la pâleur soudaine de ses traits et le fin voile de sueur sur son front. Même sans le mesurer, il pouvait estimer son pouls bien trop rapide par rapport à son rythme normal, juste en observant le côté de son cou où battait sa carotide.

— Hitomi, ma puce, le méchant Nidaime Hokage ne va pas t'attendre sous ton lit juste parce que tu prends un peu de temps pour faire ce à quoi tu t'es engagée.

— J-je sais ! Cet écho de lui, ou morceau d'âme ou peu importe est coincé dans le sceau et donc dans le miroir, j'en ai parfaitement conscience ! Je ne suis pas rationnelle là tout de suite, d'accord ? Je viens de parler à un homme mort il y a plus de soixante ans !

La voix d'Hitomi monta si haut dans les aigus qu'Ensui secoua la tête pour débarrasser ses oreilles du sifflement qui y avait pris place. Lentement, avec toutes les précautions du monde, il prit son apprentie rigide dans ses bras et força sa propre panique à diminuer suffisamment pour lui permettre de prendre soin d'elle. Il pouvait encaisser les chocs. Il avait l'ancienneté, l'expérience et le cœur bien accroché par toutes les erreurs et terreurs de la guerre. Elle, elle n'était pratiquement qu'une enfant sur ce plan si on oubliait son rôle décisif lors de l'invasion de Konoha. Et même quand on en tenait compte… Cet épisode de l'histoire du village n'était rien.

— Oui, ma puce, tu viens de parler à un homme mort depuis plus de soixante ans. C'est terrifiant, je sais. Tu te demandes ce qu'il peut faire d'autre, en plus de revenir d'entre les morts.

Elle se mit à trembler dans ses bras tandis qu'un gémissement angoissé forçait son chemin hors de sa gorge. Il détestait la voir dans cet état mais, parfois, il fallait poser des mots sur la peur pour la contraindre à s'évanouir au loin.

— Concentre-toi avec moi, Hitomi. Comment le Nidaime a-t-il réussi ce tour de force ? La réponse se trouve quelque part dans ton esprit, nous le savons tous les deux. Je veux que tu me la donnes maintenant.

Elle était tant habituée à lui obéir qu'elle ouvrit aussitôt la bouche et que les mots en sortirent, sans même qu'elle en comprenne tout de suite le sens.

— Le sceau gravé sur le miroir est un sceau de confinement de l'énergie spirituelle. T-Tobirama Senju a coupé une partie de son énergie spirituelle de son corps et l'a placée dans un objet qui lui permettrait de communiquer.

— Et comment un miroir au manche en métal lui permet-il de communiquer ? continua le mentor sur le même ton ferme qui semblait opérer des merveilles sur son apprentie.

— L-le métal est conducteur de chakra mais le sceau réagit avec l'énergie physique de celui qui le tient. Cela complète un verrou à deux niveaux, dont la seconde partie permet au son de passer de notre monde jusqu'à la dimension où le chakra du N-Nidaime est enfermé.

— Bien, très bien, ma puce. Tu vois ? Ce n'est pas si compliqué. Tous les magiciens ont un truc qu'il te suffit de découvrir pour comprendre comment leurs tours fonctionnent.

Elle acquiesça silencieusement dans ses bras ; ses tremblements s'étaient espacés, leur intensité fortement réduite. Il sentait qu'elle avait désormais dépassé le stade critique de la crise, qu'elle avait accepté la situation dans sa majorité. Le fait de la contraindre à énoncer la vérité en termes simples et compréhensibles avait aussi aidé Ensui dans son propre processus de retour au calme. Son cœur qui pompait furieusement depuis qu'il avait identifié la silhouette dans le miroir se calmait enfin, un battement après l'autre.

— J-je suis désolée, shishou.

— Désolée de quoi ? D'avoir paniqué parce qu'un macchabée s'adresse à toi à travers ce qui ressemble à un simple miroir ? Ma puce, j'ai paniqué aussi. Avec les années et l'expérience, tu apprendras à voir venir ce genre de crises, à les maîtriser pour qu'il n'en paraisse rien. Tu apprendras qu'il existe un moment, même pendant tes missions, durant lequel se pencher sur l'impossible et le démonter couche après couche jusqu'à ce que seule demeure la vérité. Tu apprendras. Personne n'attend de toi que tu sois parfaite dès le premier essai.

C'était un pieux mensonge, mais Ensui acceptait de s'y vouer pour rassurer la petite apprentie tremblante dans ses bras. En vérité, Konoha attendait d'elle la perfection, comme elle l'attendait de tous les ninjas en son sein. La Racine aussi, qui rôdait dans l'ombre, exigerait d'elle une conduite infaillible dût-elle tomber dans les mailles de leur filet. Mais c'était aussi pour la protéger d'un tel évènement que le Jônin avait accepté de fuir les terres de leur clan bien-aimé, de se cacher sous une identité dénuée du prestige qui de coutume accompagnait son nom. Pour la protéger, parce qu'elle venait avant le village, avant tout le reste.

— On va rester encore un peu comme ça, murmura-t-il dans ses cheveux, puis j'enverrai un de mes clones nous chercher à manger. Tu as repéré un traiteur qui nous plairait durant tes balades dans le village ?

Il entendit à peine sa réponse marmonnée contre son torse, juste assez pour savoir où envoyer son clone quand la faim deviendrait un problème digne de son attention. En attendant, il resta sagement assis sur le canapé, son apprentie blottie contre son torse. Ses mains traçaient des cercles réconfortants dans son dos, son chakra caressait le sien au même rythme. Au bout d'une demi-heure, elle somnolait, bavant légèrement sur son haut. Il leva lentement les mains pour ne pas la réveiller, effectua la Mudra de la Croix et un clone apparut entre le canapé et la table basse. Il donna ses instructions à voix basse, regardant son double se diriger vers la porte et sortir de la suite à longues enjambées pressées.

Le lendemain, toute trace de panique avait disparu du petit salon dans lequel Hitomi prenait son petit-déjeuner livré par le personnel de l'hôtel et soigneusement inspecté selon la méthode qu'Ensui lui avait apprise. Il y avait peu de chances pour qu'on essaye de les empoisonner ici, au cœur d'un Village Caché, alors qu'ils étaient pour ainsi dire inconnus et seulement notables du fait des très discrètes tractations qui les unissaient aux puissants du village, soient-ils civils ou shinobis, mais on n'était jamais trop prudent.

— Tu es prête pour ton entretien avec Yugito-san ? demanda Ensui en se resservant du thé.

— Hm hm. J'ai préparé ce que j'allais lui dire. J'espère juste que ça suffise, parce que je n'ai pas exactement de plan B et que je ne veux pas laisser le moindre point faible dans notre défense face à l'Akatsuki.

Elle parlait de l'organisation criminelle avec une indifférence soigneusement étudiée qui surprenait toujours Ensui. Il percevait la tension délicate derrière ses mots, la manière dont elle la dissimulait, mais ne parvenait pas à comprendre ce qui motivait ce comportement précis. Il soupira, troublant légèrement le liquide ambré dans sa tasse.

— Si ton plan ne fonctionne pas, on pourra toujours passer par Sazanami-san…

— Mais ça voudrait dire la forcer à accepter le sceau. Si on la force, je ne suis pas sûre qu'elle s'en serve quand elle en aura besoin, et dans ce cas il ne sert à rien de la sceller de toute façon.

— Nous ferons au mieux dans tous les cas. Tu devrais tout préparer avant qu'elle arrive. Tu veux que je supervise cette partie, au cas où ?

Après avoir accepté l'offre de son maître, la jeune fille se lança dans la préparation d'un thé que la jinchûriki appréciait et confectionna un joli plateau en y ajoutant un assortiment de petits fours. Cerise sur le gâteau, elle garnit le simple support d'un vase en cristal très fin qui ne contenait qu'un peu d'eau et une unique branche de tamaris, dont les minuscules fleurs roses étaient un symbole de protection. Si elle avait eu plus d'espace, elle aurait rajouté une ou deux pivoines pour marquer son implication dans l'acte de protéger, mais parfois la sobriété fonctionnait aussi bien que la grandiloquence.

Ensui s'en alla dix minutes avant que Yugito frappe à la porte de la suite. Hitomi l'accueillit et la fit entrer, lui offrant des chaussons à sa taille qu'elle était elle-même allée chercher au rez-de-chaussée de l'hôtel. Elle était nerveuse et pas encore assez expérimentée pour le cacher. Heureusement, la jinchûriki choisit de ne pas lui en tenir rigueur. Si la jeune femme interprétait correctement son vague sourire, l'aînée était tout au plus amusée et attendrie par les attitudes diplomates de l'étrangère.

— Avant que nous commencions, Yugito-san, pourriez-vous s'il vous plaît appliquer des sceaux d'isolement sur toutes les entrées et fenêtres de la suite ? Je ne peux pas le faire moi-même, ce sceau fait partie de ceux qui me sont encore interdits ici, mais ce que j'ai à vous dire ne peut sortir de cette pièce.

Légèrement prise au dépourvu par le ton sérieux de la jeune fille, Yugito s'empara du matériel qu'elle lui tendait, incluant le modèle de sceau manifestement original qu'elle s'ingénia aussitôt à reproduire sur tous les chambranles qu'Hitomi lui désigna. Pour faire bonne mesure, l'aînée effectua deux techniques qui lui permirent de sonder l'espace, au cas où un dispositif d'écoute aurait été dissimulé à l'intérieur du petit salon. Quand ce fut fait, l'hôte fit signe à son invitée de s'asseoir confortablement sur le canapé tandis qu'elle s'installait en seiza de l'autre côté de la table, servant le thé selon le bon usage.

— De quoi s'agit-il, Eien-san ? demanda la jinchûriki une fois qu'elles eurent bu quelques gorgées de thé en silence.

Elle prit le temps d'une respiration paisible et contrôlée pour rassembler à la fois son calme et ses idées, malgré l'intimidation qu'elle ressentait, exposée à l'aura intense et inconsciente de la jinchûriki. Elle était encore jeune, et pourtant plus âgée et expérimentée que les deux réceptacles qu'Hitomi connaissait réellement. Elle avait sans doute moins besoin de la protection de la Konohajin que Naruto et Gaara, ou même Fû. Quant à Roshi et Han, ils étaient sans nul doute un cas particulier. Ils avaient accepté son double sceau autant pour fuir que pour se protéger.

— Avez-vous entendu parler de l'Akatsuki ? commença la diplomate en herbe avec prudence.

Yugito fronça les sourcils mais ne remua pas, signe qu'elle pouvait mieux qu'Hitomi cacher l'expression physique de son inconfort.

— Ils ont causé des ennuis à Kumogakure il y a quelques mois. Deux hommes vêtus de capes noires frappées de nuages rouges à bordures blanches, l'un d'eux avec la moitié inférieure du visage dissimulée sous une sorte de masque, le deuxième armé d'une faux à trois lames.

La respiration d'Hitomi se bloqua dans sa poitrine, son sang gela dans ses veines. Kakuzu et Hidan, déjà ? N'étaient-ils pas censés s'en prendre à Kumogakure après l'attaque contre Gaara ?

— Que voulaient-ils, si ce n'est pas indiscret ?

— Ils ont abattu un notable du village, le chef de la section Recherche et Développement, ainsi que les membres de son escorte. Ils étaient allés observer en personne une éruption plus longue que la normale sur notre chaîne de volcans, au sud du pays. Tu vois de laquelle je veux parler ?

La jeune Yûhi, qui avait étudié sa géographie aussi bien et peut-être même mieux que n'importe lequel de ses pairs, acquiesça. Certaines légendes parmi les shinobi des générations précédentes prétendaient que les volcans et leurs éruptions pouvaient stimuler le pouvoir d'un ninja, que le savoir concernant l'exploitation de cette force naturelle s'était perdu.

— L'un d'eux est parvenu à s'enfuir tandis que les autres membres de l'escorte les retenaient. Le chef de département a été tué en premier. Le survivant nous a raconté ce qu'il a vu juste avant de mourir.

— Deux hommes qui ne semblaient pas vouloir mourir, peu importe combien on les frappe ?

Cette fois, Yugito entama le geste de tirer sur l'extrémité de sa tresse, posée sur son épaule droite, mais arrêta sa main à mi-chemin, choisissant à la place de s'emparer de sa tasse pour la porter une nouvelle fois à ses lèvres.

— L'Akatsuki, continua Hitomi, est une organisation apatride constituée de criminels de rang S venus de différents pays du monde shinobi. Je vais vous montrer quelque chose, Yugito-san, et je veux que ce savoir reste ici, à l'intérieur de cette pièce.

La kunoichi, prise de cours, acquiesça néanmoins. Elle restait sur ses gardes, la main posée non loin de l'étui à kunai sur sa cuisse droite. La regardant droit dans les yeux, Hitomi replia sa langue et activa le sceau sur son palais. Lentement, dans la douleur coutumière désormais, son apparence changea. Il lui suffit d'observer l'espèce de reflet sur la porcelaine précieuse de sa tasse pour voir que la métamorphose était un succès.

— Je m'appelle Hitomi Yûhi, fille de Kurenai Yûhi, nièce de Shikaku Nara et Chûnin de Konoha. Je figure à la page deux-cent-quarante-sept de votre Bingo Book. L'un de mes frères adoptifs est Naruto Uzumaki, jinchûriki du Kyûbi.

Yugito écarquilla les yeux et laissa échapper un petit son étranglé, si surprise qu'elle oublia totalement pendant quelques secondes d'irradier un tranquille danger.

— Mais ton père…

— Ensui Nara est mon maître. Bientôt, peut-être, il m'adoptera officiellement.

Sa voix se teinta de tendresse, peu importe qu'elle ait essayé de maîtriser cet élan.

— Ce n'est pas le sujet, cependant. Le but de l'Akatsuki, désormais qu'ils ont presque fini de lever des fonds suffisants en récoltant les primes d'éminents ninjas comme votre chef du Département Recherche et Développement, est d'arracher chacun des démons contenus dans les jinchûriki, les tuant au passage, afin de constituer en joignant leurs forces une arme bien plus puissante que vous neuf séparés.

Yugito avait l'air d'avoir été giflée, mais finit par se reprendre. Hitomi put l'entendre serrer les poings sous la table, les yeux rivés sur le bois délicat comme s'il l'avait personnellement offensée. Quand elle releva la tête, sa méfiance était toujours claire comme le jour, mais assombrie d'une détermination à faire frémir les plus durs guerriers.

— Si c'est une blague, commença-t-elle sur un ton de menace, je te jure que…

— Ce n'est pas une blague. Je travaille depuis plusieurs années avec un espion dans leurs rangs qui me transmet des informations sur leurs mouvements. L'Akatsuki sera bientôt prête à agir, mais je les ai plusieurs fois devancés, même s'ils ignorent encore mon existence.

— Devancés ? Qu'est-ce qu'une simple Chûnin peut faire contre des criminels de rang S ?

Malgré l'ironie mordante et vaguement cruelle dans la voix de Yugito, Hitomi ne se démonta pas, le visage toujours marqué d'une tranquillité presque énervante au vu du sujet de la conversation.

— Avez-vous entendu parler de la double désertion de Rôshi et Han ?

— Hmpf ! Bien sûr. Tout le monde en a entendu parler. Iwagakure n'est même pas capable de donner à ses jinchûriki une raison de rester en leur sein ? Pfeuh !

— Exactement ce que je me suis dit. Ils ont disparu depuis, n'est-ce pas ? Je leur ai fourni un Sceau de Métamorphose, comme le mien, qui leur permet de passer pour de simples civils là où on ne les trouvera jamais. Dans l'éventualité où ça ne suffirait pas, où ils trahiraient leur nature par hasard, je leur ai aussi offert un deuxième sceau que j'aimerais vous offrir pour votre propre protection.

La jinchûriki renifla d'un air amusé.

— Gamine, je ne doute pas que tu sois très familière avec ce problème, mais je suis une Jônin accomplie, l'un des dix meilleurs ninjas de mon village. Qu'est-ce que tu pourrais faire contre des criminels de rang S dont je ne sois pas capable ?

Hitomi se frotta nerveusement les mains l'une contre l'autre puis se lança dans l'explication du principe de son sceau, qui lui permettait quelles que soient les circonstances de se téléporter aux côtés d'une personne marquée et dans le besoin. Yugito avait l'air à nouveau prise de court, comme si l'image de la jeune fille frêle et délicate face à elle ne se superposait pas tout à fait avec l'idée d'une Maîtresse des Sceaux en devenir.

— Qui me dit que ce n'est pas un piège ? demanda Yugito. Tu pourrais très bien être un agent dormant de l'Akatsuki, te servir d'un tel sceau pour te téléporter à mes côtés quand je suis vulnérable.

— Non, je ne peux pas. C'est votre chakra qui doit m'attirer vers l'endroit où vous vous trouvez, je ne peux pas l'utiliser par moi-même.

— Mais même si je t'appelle à l'aide, qu'est-ce qui te dit que tu seras capable de refouler des shinobi de rang S là où j'aurai échoué ?

Un sourire carnassier naquit sur les lèvres d'Hitomi, si félin, si chargé d'un mélange d'anticipation, de plaisir et de danger, que le démon à l'intérieur de Yugito s'étendit d'un air intéressé dans sa direction.

— Yugito-san, j'espère que vous n'attendrez pas d'avoir perdu pour m'appeler, je veux partager mes proies avec vous. En plus, je ne viendrai jamais seule face à des membres de l'Akatsuki, je ne suis pas stupide. Sans compter que j'ai un plan pour chacun d'eux, basé sur ce que je sais de leurs pouvoirs. Chaque combat sera dur, mais à la fin, ils seront tous morts ou neutralisés, et vous, Naruto et vos semblables ne souffrirez plus aucune menace de leur part.

Avec le Nibi venait un étrange sixième sens, un secret que les jinchûriki de ce démon gardaient jalousement : un sens, un peu comme un odorat, qui leur permettait de sentir quand on leur mentait. Yugito concentra ce sens de longues secondes sur Hitomi, à la recherche de la plus petite nuance de tromperie, quoi que ce soit qui la pousserait à refuser son offre. Elle n'arrivait pas à croire qu'elle avait raté cette histoire de métamorphose mais, si sa seconde enveloppe avait une identité propre, réelle, comme ses papiers présentés à l'entrée de Kumogakure le supposaient, elle n'avait techniquement jamais menti en se présentant comme Eien Senjin. C'était déstabilisant, d'autant plus qu'elle ne trouva face à elle que sincérité, détermination et une vague fragrance de cruauté.

— Ils ne se contenteront pas de s'en prendre à vous, Yugito-san. Ils tueront aussi tout membre de votre village qui pourrait se mettre sur leur route. Si vous étiez à leur place, est-ce que vous hésiteriez à massacrer tout ce qui se trouve entre votre cible et vous ?

Hitomi vit distinctement cet argument frapper la jeune femme en plein cœur. Pensait-elle à Sazanami-san, sans doute plus proche d'elle qu'une simple amie, à sa filleule Aiwa si pleine d'énergie, à quelqu'un d'autre peut-être ? Elle n'aurait su le dire. Elle vit cependant les épaules de la jinchûriki se détendre en signe d'acceptation, son regard retrouver un voile de paix qui lui avait manqué depuis que la conversation s'était concentrée sur les projets des déserteurs pour les gens comme elle.

— Très bien, j'accepte, mais seulement à condition que tu marques Bee-chan aussi. Il est beaucoup plus tête brûlée que moi.

Hitomi émit un petit rire, retenant soigneusement l'exultation qui aurait voulu l'envahir. Elle avait réussi – l'ampleur de sa victoire la laissait pratiquement sans voix.

— En fait, je le cherche depuis mon arrivée. Il est en mission, pas vrai ?

— Oui, mais il devrait rentrer d'ici un jour ou deux. Je lui en parlerai moi-même, d'accord ? S'il résiste un peu trop, je te l'assommerai et tu n'auras qu'à faire ton travail pendant qu'il sera dans les vapes.

— Hum, d'accord. Merci beaucoup pour votre aide, Yugito-san.

— Non, merci pour ton aide. Tu aurais pu te contenter de protéger ton frère. En quoi ça t'importe de protéger les jinchûriki d'autres villages ? Si nous mourons, Kumogakure perdra en puissance. Cela profiterait à Konohagakure.

— Sans doute, c'est vrai. Mais à chaque fois que vous vous affaibliriez, l'Akatsuki deviendrait plus forte, possiblement plus influente. Je ne peux pas laisser cela se produire. Qui sait ce qu'ils feraient alors ? Il serait si facile de glisser l'un de leurs agents au cœur de Kumogakure après avoir enlevé ou tué ses deux jinchûriki, d'accuser les autres villages et de les regarder s'écharper et s'affaiblir eux-mêmes. En tout cas, c'est ce que je ferais si c'était mon organisation secrète.

Yugito l'évalua d'un regard prudent puis un franc sourire naquit sur ses lèvres.

— Gamine, je suis ravie que tu ne sois pas mon ennemie. Tu es terriblement retorse, dans le bon sens du terme.

— Il faut bien ça à notre époque, pas vrai ?

Sur cette note presque joyeuse, Hitomi laissa la discussion revenir sur des sujets plus légers, superficiels, comme il se devait quand des négociations s'étaient soldées par un succès. Elle réactiva son sceau et retrouva son apparence d'Eien, cheveux roux et yeux bleus formant un tableau presque délicat devant la jinchûriki. Elle frémit de la douleur que provoquait la métamorphose mais ne laissa pas d'autre signe de son inconfort se manifester, bien décidée à conduire cette affaire sans accroc jusqu'au bout.

Deux jours plus tard, elle retrouva Yugito dans l'une des Salles des Sceaux du village, fournie par la discrétion et l'autorisation expresse de Hahuri, qui avait finalement été mise dans la confidence. Il n'y avait toujours aucune nouvelle de Bee mais, puisque les Kumojin restaient sereines, Hitomi décida qu'il serait vain pour elle de s'inquiéter. Elle endormit Yugito comme son maître le lui avait enseigné – il semblait bien prompt à développer ses talents en ninjutsu médical, sans doute dans l'espoir qu'elle puisse se soigner elle-même si une mission tournait au chaos comme c'était si souvent le cas quand elle était concernée.

— J'aimerais t'observer, si tu veux bien, demanda Ensui d'une voix douce tandis qu'elle s'agenouillait, son matériel répandu à sa gauche.

— Je n'y vois pas de problème, mais vous devrez bouger à mesure que j'étends le sceau.

Elle se mit au travail après qu'il eut acquiescé, les traits figés dans une expression concentrée et paisible. Lentement, l'euphorie du sceau et l'odeur entêtante de l'encre envahirent ses sens comme de l'ambroisie, la laissant hypersensible et frémissante. Elle avait un lien avec l'art qu'Ensui n'avait jamais exactement pu comprendre, similaire à ce qu'elle ressentait quand elle ouvrait la Porte aux Cerfs, et ce lien ne faisait que s'approfondir au fil des années, de ses progrès. Elle ne pouvait attendre de découvrir ce qu'elle ressentirait en pratiquant une fois au niveau d'un véritable Maître des Sceaux.

Quand elle eut terminé, quand le sceau fut compressé sous l'aisselle droite de Yugito, elle avait le dos douloureux et les épaules raides, mais une tranquille exultation roulait dans ses veines avec tendresse. Le Murmure, plus ou moins endormi maintenant qu'il avait compris ne pouvoir sortir qu'en de rares occasions, frémit au contact de cette sensation et s'agita, mais ne lui envahit pas les sens, à son plus grand soulagement. Elle n'était pas sûre de pouvoir le contenir s'il le faisait, de pouvoir se refuser une euphorie plus intense et addictive encore.

Yugito s'agita, sortant lentement de son anesthésie. Hitomi l'aida à se redresser d'une main sûre sur son épaule, examinant ses yeux embrumés pour s'assurer qu'elle n'avait pas raté le jutsu. Les erreurs sur les techniques de ce type étaient toujours superficielles et faciles à réparer, mais même sur le principe elle n'aimait pas les commettre. Personne n'exigeait qu'elle maîtrise de nouveaux savoirs à la vitesse de l'éclair, absorbe et absorbe sans fin et sans jamais faillir. Personne sauf elle.

Ils profitaient tous trois du très doux soleil de midi quand les postures d'Hitomi et d'Ensui changèrent, exactement au même moment. Il fallut un petit moment à la jeune fille pour comprendre pourquoi son cœur avait bondi dans sa poitrine, pourquoi elle se sentait soudain fébrile, pratiquement fiévreuse, mais quand elle identifia la raison derrière ces changements, son sourire fut si rayonnant qu'il lui heurta les joues.

Naruto était là, à Kumogakure.

Et pas seul.