Les jours suivants se perdirent dans une suite sans fin d'études, de tentatives et d'échecs. Une fois par heure, régulier comme une horloge, Ensui venait forcer Hitomi à quitter sa chaise de bureau et courir le long des limites du sanctuaires. Un tour complet lui prenait quinze minutes à la vitesse d'un shinobi ; ensuite, elle était libre de retourner à son travail. Parfois elle grommelait, pestait, avait même crié de frustration à une mémorable reprise, mais il ne souffrait ni refus ni négociation. Elle savait qu'il agissait de la sorte pour sa santé physique comme mentale. Il réussissait plus ou moins à les maintenir.
Ses chats aidaient grandement, cela dit. Une fois le dîner en compagnie des moines et initiés terminé, elle partait dans la partie de la forêt encore incluse dans le domaine avec eux, puis les félins s'éloignaient au-delà des murailles tandis qu'elle traquait et tuait une proie à l'intérieur. Ainsi, elle ne risquait pas de détruire totalement l'écosystème de cette zone réduite du bois sans fin qui les entourait dans toutes les directions, même si de toute façon les animaux passaient librement d'un côté ou de l'autre de l'enceinte.
Des dizaines et des dizaines de sceaux, gravés dans les murs qui délimitaient le sanctuaire, obligeaient toute personne pétrie de mauvaises intentions envers ses habitants à battre en retraite sous peine de subir une crise cardiaque tant le stress imposé au corps par quelques lignes d'encre et de chakra agissait avec violence. Hitomi aurait été capable d'une telle prouesse, mais seulement si elle avait disposé de plusieurs années pour embrasser de son encre chaque pierre et chaque tuile composant la muraille. C'était peut-être une option à considérer pour les Nara, après toutes les guerres et tous les malheurs inévitables qui attendaient encore sa famille, son clan, ses amis. Pourrait-elle empêcher la mort de son oncle ? De tous les autres ? Elle en doutait, sincèrement. Il y avait tant de choses à faire, tant d'incertitudes.
Deux semaines passèrent avec l'aisance d'un soupir avant qu'elle pense à une solution viable. Elle n'avait pas osé consulter Tobirama avant cela, pas osé admettre son échec devant un grand Maître. Elle ne le fit pas non plus quand elle décida de créer un pont entre la dimension qui contenait l'âme de Tobirama, ou son reflet ou peu importe, et la sienne. Elle poserait ce passage, cette passerelle, comme un voile sur la limite du monde contenu à l'intérieur du sceau, puis comme un autre sur la surface de son miroir. Ainsi, le son pourrait sauter du côté où se trouvait le Deuxième Hokage jusqu'à elle sans passer par l'offensante barrière solide qui les séparait. Elle s'assurerait aussi que rien de physique ne soit capable de passer – elle ne voulait pas se retrouver avec un macchabée pétri de préjugés sur les bras. Elle ne savait même pas si c'était possible mais elle refusait de prendre le risque.
Elle essaya une vingtaine de sceaux différents, étalés sur cinq jours, avant d'admettre que le langage classique ne suffirait pas à créer ce qu'elle avait en tête. Dans ce cas, il ne lui restait plus qu'à explorer les possibilités infinies apportées par toutes les langues et graphies qu'elle connaissait, dont entre autres les runes nordiques du Monde d'Avant. Elle avait eu le temps, une éternité auparavant, de se pencher sur une sorte de dictionnaire qui couvrirait ses besoins basiques en matière de sceaux – c'était grâce à cela qu'elle fabriquait désormais des parchemins explosifs uniques au monde et que le sceau de chakra sur son nombril existait. Il lui fallait désormais aller plus loin que les bases.
Un mois après son arrivée au sanctuaire, Hitomi se redressa sur sa chaise avec un sourire intensément satisfait. Enfin. Ce sceau fonctionnait. Restait à comprendre comment l'appliquer à du métal, le graver à l'intérieur de cette matière exigeante, sur laquelle l'encre et le sang finissaient par se patiner et glisser. Cette fois, heureusement, elle disposait des notes de Tobirama à propos de cet étrange domaine du fûinjutsu, peu exploré même par les Maîtres. Il avait été le seul shinobi de toute l'histoire connue à porter ses armes gravées de sceaux pour améliorer leur tranchant, leur résistance et leur solidité. Avec quelques traits gravés dans l'acier, il avait rendu son katana et son wakizashi plus robustes encore que le diamant.
Pour graver un sceau à l'intérieur d'un métal, il fallait d'abord créer une encre à base de sang ; Hitomi était très versée dans ce pan en particulier du fûinjutsu depuis qu'elle travaillait sur les sceaux corporels. Ensuite, et c'était là la partie la plus difficile à n'en point douter, elle devait infuser la plus fine part de son chakra dans l'encre, juste assez pour que le sang à l'intérieur chauffe à des températures capables de faire fondre le métal, mais sans bouillir. L'équilibre était apporté par l'encre particulière qu'elle utilisait comme base. Renforcé par sa source déjà saturée de chakra naturel, avec lequel l'hémoglobine ne réagissait pas, le liquide noir n'acceptait de bouillir qu'à plusieurs milliers de degrés.
Une fois le mélange effectué et l'équilibre trouvé, Hitomi utilisa son pinceau le plus fin pour modifier le sceau que Tobirama avait gravé dans l'acier qui servait de cadre à son miroir à main au moins soixante ans plus tôt. Elle avait l'impression de profaner une œuvre d'art, un délit contre lequel son esprit se révoltait malgré toutes les extrémités en termes de violence et de fourberie auxquelles elle se vouait régulièrement sans le moindre état d'âme. Elle se contraignit à agir malgré ses réticences : elle avait déjà perdu assez de temps à stupidement tourner en rond.
Enfin, après plusieurs heures de travail, elle put laisser reposer le miroir. Il ne serait pas très prudent de le toucher, le temps que le métal refroidisse et que l'encre brûlante sèche, mais après cela, elle pourrait avoir une véritable discussion avec Tobirama. Son ventre se tordait d'impatience et d'appréhension, même si la crainte d'échanger avec un homme mort depuis une soixantaine d'années faisait toujours courir des frissons sur son dos quand elle s'attardait sur ce détail en particulier. Elle prit le temps de méditer dans sa Bibliothèque pendant une dizaine de minutes avant de sortir de sa chambre, ses pas trouvant seuls le chemin de la cour intérieure.
Les moines, hommes comme femmes, s'attelaient aux côtés de leurs initiés aux menus détails de la vie ascétique, veillant à ne pas déranger les chats géants qui s'entraînaient là où ils ne seraient dans le chemin de personne. Sous les encouragements et instructions d'Hoshihi, Kurokumo jeta Hokori au sol et l'immobilisa. Sur leur droite, Hai tenait une pose de chasse sans remuer d'un poil. Haîro et Sunaarashi, quant à eux, discutaient d'une situation de combat hypothétique, isolés des environs par l'intensité de leur conversation. Quant au familier d'Hitomi, il surveillait tout ce beau monde avec l'air fier et paisible de celui qui les dirigerait un jour. La jeune fille avait-elle arboré cet air-là jadis, quand elle fédérait ses pairs à l'Académie ?
Elle se secoua et alla les rejoindre d'un pas détendu. Hoshihi n'eut pas besoin de l'interroger pour comprendre qu'elle avait complété une étape de son long voyage à travers un savoir perdu, pratiquement inaccessible. Il la laissa s'appuyer contre lui, l'accueillant d'un gentil coup de langue sur le front. Plus tard, ils iraient courir le long des limites du domaine jusqu'à ce que leurs poumons et leurs muscles s'enflamment, rien que tous les deux. Sans sortir du sanctuaire, il n'existait que bien peu de choses capables de renouer le lien qui les unissait à assez intensément pour les satisfaire.
Épuisée après la course qui lui avait ébouriffé les cheveux et rougi les joues, Hitomi retrouva son maître juste avant le dîner. Lui non plus n'eut pas besoin de demander pour savoir. Il connaissait chacune des expressions les plus subtiles de son visage. Il saisissait sa satisfaction au petit pli décidé entre ses sourcils et à la lumière dans ses yeux. C'était la première fois qu'il lui voyait une telle expression depuis les péripéties qui avaient gâché la majorité de leur temps à Suna. Sans un mot, il la prit par l'épaule et l'attira jusqu'à lui. Ils restèrent dans les bras l'un de l'autre pendant quelques plaisantes secondes avant qu'il ne la relâche et la pousse d'une douce pression au creux du dos en direction de la salle des repas.
Elle jugea plus sage d'attendre le lendemain matin pour parler de vive voix à Tobirama, mais décida de faire les choses le mieux possible. Après un bref salut au soleil, un peu en avance puisqu'Ensui n'était même pas encore levé, elle s'empara du miroir et l'emmena en direction du temple. Elle n'y avait pas encore mis les pieds, intimidée malgré elle, même si elle connaissait les rites là aussi. Elle se purifia les mains et la bouche ainsi que le miroir pour faire bonne mesure avant d'entrer d'un pas faussement décidé. Elle s'installa en seiza à une dizaine de pas de la statue représentant la Flamme de la Volonté, les tatamis grinçant légèrement en protestation tandis qu'elle trouvait la position la plus naturelle pour son corps. Alors seulement elle concentra du chakra dans sa main gauche et le verre se troubla, révélant une nouvelle fois Hokage le Deuxième.
— Tobirama-san, salua-t-elle d'une voix ferme. J'ai résolu votre énigme. Parlez et je vous entendrai.
— « San » ? Tu as du cran, petite. Félicitations, même si je ne pense pas qu'on puisse parler d'énigme si moi-même je ne connaissais pas la réponse. Dis-moi comment tu as fait, je suis curieux. Et tant qu'on y est, explique-moi pourquoi ton apparence a changé depuis la dernière fois.
Elle se plongea dans des explications d'une incroyable complexité avec plaisir et fierté, sombrement ravie de noter à la fois l'intérêt et la compréhension de son aîné. Même Ensui ne parvenait plus à suivre son propos à ce niveau de fûinjutsu. Tobirama était différent : il avait pratiquement créé ce domaine des arts ninjas, qui se limitait avant son intervention aux Sceaux de la Création et du Renouveau, aux explosifs et à l'œuvre d'art capable d'enfermer un démon à l'intérieur d'un hôte humain sans le tuer.
— Je vois. Je n'aurais jamais pensé à ça… Eh bien, je n'ai même pas à décider si tu es digne ou non de posséder mon miroir et tout le savoir enseigné dans ma cache secrète, tu l'as prouvé toute seule. Dis-moi, où m'as-tu emmené ? Cette architecture ne ressemble pas à celle d'une maison. Montre-moi un peu du monde, j'ai soif de le voir.
Hitomi tourna le miroir en direction de la statue. Elle avait entre autres décidé de l'amener à cet endroit pour faire plaisir à Tobirama, se glisser dans ses bonnes grâces si un tel exploit était possible – les annales dépeignaient le Deuxième comme un chef exigeant. Elle l'entendit s'étrangler légèrement mais ne commenta pas tout de suite, lui laissant quelques secondes pour dévorer les installations du temple d'un regard avide – elle ne doutait pas qu'il le soit.
— Depuis combien de temps n'avez-vous pas prié ou rendu hommage, Tobirama-san ? Je me suis dit que ça vous manquait.
— Tu as eu raison, petite. Tu as eu bien raison.
— Vous pouvez le faire maintenant, si vous voulez. Je suis désolée de ne pas pouvoir vous offrir d'intimité mais, si je lâche le miroir, la connexion entre votre monde et le mien sera rompue.
— C'est déjà bien assez. Merci.
Elle acquiesça même s'il ne pouvait le voir et attendit en silence. Au bout de quelques minutes, il se mit à chanter une mélodie rituelle, ancienne, pratiquement perdue, et elle ferma les yeux pour mieux écouter. La voix de Tobirama glissait avec douceur et révérence dans l'air. Une larme roula sur sa joue cicatrisée, tiède et délicate. Elle veilla à garder le miroir soigneusement immobile pour ne pas le perturber, pour ne pas interrompre ce chant qui vibrait dans l'air frais parcouru de courants d'air. Finalement, son hommage rendu, il se tut et pria encore en silence ; elle attendit qu'il ait fini pour le retourner vers elle. Il avait les yeux humides lui aussi ; la vénération qui s'attardait sur ses traits rendait Hitomi fière de son geste.
— Je veux savoir ce qu'il s'est passé à Konoha et ailleurs depuis ma mort, finit par demander Tobirama. Raconte-moi ce que tu sais.
Elle s'exécuta tout en sondant régulièrement les alentours pour s'assurer que personne n'écoutait. Puisqu'il était seul, elle pouvait sans réserve décrire les actes de Danzô dans l'ombre, le massacre des Uchiha, la chute de Minato et le retour d'Hiruzen au pouvoir. Elle dut s'interrompre une fois, tandis qu'une initiée rougissante lui apportait un petit bol de baies d'hiver gorgées de jus pour la remercier d'avoir préparé plusieurs peaux de sangliers pour la vente la veille. Tout en grignotant les fruits légèrement acides du bout des lèvres, elle s'ingénia à décrire son propre rôle dans la toile immense que représentait la politique dans son univers. Longtemps, elle était restée dans l'ombre des jeux de pouvoirs.
Ce temps était révolu.
Elle ne savait pas encore quelle position elle viserait au village quand elle serait de retour et pourrait continuer à carrière. Peut-être Jônin en Chef, pour accorder à son oncle un repos bien mérité ? Ou un rang d'importance dans l'ANBU si Tsunade l'y faisait entrer ? Elle savait qu'elle rentrerait chez elle Jônin ou en passe de le devenir. Ensui refuserait de remettre les pieds à Konoha tant qu'elle ne possèderait pas des compétences suffisantes pour prétendre à ce titre. Dans tous les cas, elle aurait du pouvoir, plus qu'elle n'en avait jamais rassemblé jusque-là, et entendait s'en servir pour ses propres objectifs.
— Ce n'est pas du tout ce que nous voulions, Hashirama et moi, soupira Tobirama.
Il avait l'air amer, déçu, comme si le souvenir de son frère subissait l'insulte de l'évolution de son village comme un affront personnel.
— Le fait de tuer Madara aurait dû débarrasser le clan Uchiha des mauvaises influences de son chef. Certes, je les ai relégués à un rôle subalterne au sein du village, mais je voulais qu'ils se rapprochent du reste de la population, qu'ils s'y mêlent. Hiruzen était censé suivre mes instructions en ce sens.
— Il a peut-être essayé, supposa Hitomi d'un ton prudent. Malheureusement, il est devenu faible et manipulable au fil des années. Ses anciens coéquipiers tirent les ficelles aux côtés de Danzô Shimura.
Hokage le Deuxième renifla, l'air sombrement amusé.
— Ah, oui, Danzô. Il était déjà pétri d'ambition à l'adolescence. J'imagine que ça ne s'est pas arrangé au fil des années.
— Plutôt le contraire… La Racine est sous ses ordres. Malheureusement, bien qu'Hiruzen ait dû laisser son titre parce qu'il était trop affaibli par son combat contre Orochimaru pour diriger le village, Danzô est toujours en place au Conseil, tout comme les anciens coéquipiers du Troisième. Heureusement, Tsunade ne se laisse pas faire.
— C'est ce que j'ai cru comprendre, oui. Sinon, elle aurait laissé la Racine mettre la main sur toi, pas vrai ?
Un violent frisson de dégoût courut dans les membres d'Hitomi, clairement visible même à travers le miroir. Ses traits se tordirent d'un rictus révulsé, ses yeux rouges s'enflammèrent d'une colère sans nom.
— Oui, il m'aurait prise avant que shishou parvienne à me faire sortir de Konoha si elle n'avait pas aidé à couvrir notre fuite. Il ne sait pas où nous sommes, heureusement.
— Ce Sceau de Métamorphose est très ingénieux, d'ailleurs. De mon temps, on n'envisageait même pas que ce soit possible.
— J'ai dû utiliser certains concepts que j'avais créé pour y parvenir, oui. J'en suis très fière, même si la transformation fait un mal de chien. Il n'y a pas de moyen de supprimer la douleur, à moins de se droguer, mais quel shinobi irait faire ça ?
— Oh, tu serais surprise, petite. Mon frère a déjà gagné une bataille en étant complètement ivre, alors la drogue, ça ne doit pas être si différent.
— Sérieusement ? Ce n'est pas du tout l'image qu'on a d'Hashirama dans les livres d'Histoire.
Ils échangèrent encore longtemps, elle adossée contre un pilier du temple pour plus de confort, lui assis en tailleur à l'intérieur de sa dimension de poche. Quand il fut l'heure de dîner, Hitomi rompit la connexion légèrement à contrecoeur. La lumière du soleil couchant l'éblouit et lui blessa les yeux. Elle avait perdu trop de temps à discuter ce jour-là à son goût… Mais n'avait-elle pas droit à une pause après un tel progrès dans son domaine de prédilection ? Elle rejoignit Ensui, s'attabla à ses côtés et mêla sa voix à la prière, désormais parfaitement habituée au rythme particulier du sanctuaire.
— Tu as l'air plutôt reposée, nota son maître tandis qu'elle se servait une cuillère de riz parfumé au jasmin.
— Je n'ai pas fait grand-chose aujourd'hui. J'ai parlé avec Tobirama-san toute la journée en ne m'arrêtant que quand un initié m'apportait à manger. Est-ce que c'est mal ?
Sa voix était légèrement montée dans les aigus, son regard cherchait désespérément l'approbation de son maître comme si elle était encore une enfant anxieuse de ne pas assez l'impressionner, de ne pas le satisfaire. Il sourit avec indulgence et posa une main sur la sienne, son pouce calleux caressant gentiment le sien.
— Ma puce, tu as le droit de te reposer. En fait, je t'ordonne de te reposer régulièrement et en quantités suffisantes. Je ne veux pas te voir consumer ton énergie trop tôt et trop vite. Imagine cette mission comme une course d'endurance, d'accord ? Tu dois parfois marcher quelques mètres pour pouvoir courir des kilomètres supplémentaires sans que tes jambes cèdent sous toi. C'est la même chose, vraiment.
— D-d'accord, shishou.
— J'ai senti ton chakra dans le temple ce matin. Tout s'est bien passé avec Tobirama ?
Un peu rassurée, la jeune fille se lança à voix basse dans un résumé de sa première interaction véritable avec Hokage le Deuxième. Leurs échanges ne seraient sans doute pas toujours aussi civils, pas alors que l'homme avait un grave préjudice envers les Uchiha et qu'elle comptait garder deux d'entre eux dans sa vie aussi longtemps que possible, mais il y avait bien des terrains sur lesquels ils s'entendraient sans mal – l'un d'eux, le plus important, l'amènerait loin sur la voie des Maîtres des Sceaux, exactement comme elle l'avait rêvé enfant.
Ce soir-là, pour célébrer son succès, elle s'abîma dans une longue, longue chasse aux côtés d'Hoshihi, qui les trouva rayonnants d'exaltation et de gloire sous la lumière de la lune montante. Elle tua enfin une vraie proie, un sanglier colossal, juste en-dehors des limites du sanctuaire. Le Murmure chanta dans ses veines cette nuit-là, aussi sauvage et libre que le félin qui louvoyait entre les arbres à ses côtés, ses yeux vert pâle brillant d'anticipation et de joie. Elle rentra juchée sur son dos, épuisée, et s'endormit dès que sa tête toucha l'oreiller sans même avoir à impliquer Ensui pour un sommeil sans rêve.
Le lendemain, la kunoichi réactiva le miroir de bonne heure, assise à son bureau à nouveau. D'une voix ferme et tranquille, elle exposa ses projets à Tobirama, qui l'écouta avec attention. Il lui demanda à plusieurs reprises d'exposer les travaux qu'elle avait déjà effectués en matière de fûinjutsu, dont une reproduction de son sceau qui liait les jinchûriki à sa propre personne, celui de ses carnets communicants et même son Sceau de Métamorphose, qu'elle dessina les uns après les autres sur un long rouleau de parchemin.
— Tu es déjà extrêmement avancée pour ton âge, observa l'ancien Hokage en contemplant son œuvre. Je n'ai atteint ce niveau qu'à vingt ans, pour ma part. La guerre me ralentissait, bien entendu, et j'avais énormément de devoirs à remplir pour mon village, mais tout de même, c'est impressionnant.
— Merci, Tobirama-san, même si je ne vous montre pas tout ça pour obtenir des compliments.
— Oui, bien entendu. Tu es sûre de vouloir apprendre le Hiraishin dès maintenant ? Une fois que tu l'auras maîtrisé, d'autant plus si tu le portes au même niveau que Minato Namikaze, il ne te restera plus grand-chose à apprendre dans notre domaine.
Elle savait mieux que quiconque comme il était frustrant d'atteindre les limites d'une compétence mais acquiesça néanmoins, les traits marqués d'une expression déterminée.
— Quand j'en serai là, je pourrai encore me consacrer à la recherche et au développement, comme vous à votre époque. Ce n'est pas parce que je sais tout ce qu'i savoir que le chemin s'arrête.
— Tu as raison. C'est juste… Prépare-toi pour le contrecoup, petite, d'accord ? Ne le laisse pas te perturber et te faire perdre ta motivation. Tu y gaspillerais de précieuses années.
Il parlait d'expérience, elle le réalisa immédiatement. Il avait été un génie en son temps, après tout, et pas seulement dans l'art des sceaux. Konoha lui devait la plupart des techniques de son arsenal, dont le Multiclonage qui avait fini par fuiter et se répandre aux autres Villages Cachés. Les archives reportaient cependant un vide entre le moment où il avait créé l'Hiraishin et celui où il s'était lancé dans l'élaboration de techniques de combat.
— Je ferai attention, assura-t-elle d'un ton doux.
— Bien… Puisque tu es décidée, sache que tu vas tout d'abord devoir apprendre à maîtriser les sceaux de contact. Hiraishin te permet de marquer un endroit de ton sceau unique et de te servir de celui-ci comme d'une balise. Si tu en laisses plusieurs, tu seras liée à chacun d'entre eux de la même façon. Avec mon frère, nous avions élaboré une stratégie qui consistait à marquer toute la frontière du Pays du Feu de mon sceau pour pouvoir nous y rendre en cas de problème. Finalement, nous n'avons jamais trouvé le temps.
— Et dessiner un sceau manuellement prendrait trop de temps, c'est ça ?
— Oui, sans compter qu'une balise est un sceau extrêmement complexe que ton chakra créera par réflexe pour qu'il corresponde uniquement à toi, à ton essence. Tu n'auras pas à concevoir ta balise mais il pourrait être compliqué pour toi de la trouver. Seuls les sceaux de contact contiennent cet aspect charnel et instinctif que nous allons rechercher ici.
Hitomi prit le temps d'assimiler ces petites perles de savoir. Le Murmure frémissait d'anticipation face à ce défi. Les Yûhi avaient-ils fait partie de ces shinobi prédisposés au fûinjutsu, quand leur clan n'était encore qu'une branche secondaire des Uzumaki bien avant la création des Villages Cachés ? Elle se demandait si son talent lui venait ne serait-ce qu'en partie de son ascendance, malgré la lourde dilution subie au cours des décennies, mariages et alliances successifs.
— Quel sceau voudrais-tu apprendre à tracer au contact ? demanda Tobirama pour la tirer de sa rêverie. Choisis quelque chose de simple et pratique, dont tu te serviras vraiment. En fonction de ton choix, on verra sur quel support tu t'entraîneras.
Elle y réfléchit avec soin, comme il l'exigeait sans vraiment l'exprimer, s'autorisant un bref passage dans sa Bibliothèque pour l'aider à se concentrer. Finalement, un sourire vaguement cruel se dessina sur ses lèvres. En réponse, une lueur d'anticipation brilla dans le regard rouge sombre de Tobirama. Il allait aimer sa réponse, elle le savait.
— Les sceaux explosifs. Ceux de base, ceux qu'on dessine sur les parchemins vendus à l'armurerie au village. Ce serait terriblement dangereux et pratique, pas vrai ?
Il rejeta la tête en arrière et rit, enfermé dans sa dimension. Cette option lui plaisait, bien entendu. Et les implications… Oui, elle était sûre d'elle. Son premier adversaire dans l'Akatsuki serait sans doute Deidara. Si elle pouvait le battre à son propre jeu, la victoire n'en serait que plus grisante.
Elle n'envisageait même pas l'échec.
— Très bien, poursuivit l'ancien Hokage quand il eut retrouvé son calme. Dans ce cas, tu vas t'exercer dehors, dans un endroit assez isolé pour ne pas risquer de blesser quelqu'un par accident. Est-ce que ton maître peut t'aider ?
— Ensui-shishou est toujours ravi de me prêter main forte. Je crois qu'il s'ennuie depuis que je passe la majorité de mon temps à étudier seule.
— Alors c'est parfait. Va le retrouver et réveille-moi quand tu auras décidé de ton lieu d'entraînement pour tes prochaines instructions.
Elle acquiesça, le salua et désactiva le miroir avant de s'élancer dehors, le corps vibrant d'énergie et d'anticipation. Ensui se tenait au milieu de la cour intérieure, ses traits paisibles baignés dans la lumière froide d'un soleil hivernal. Il sourit quand elle le rejoignit, l'écouta avec soin expliquer ce dont elle aurait très certainement besoin puis l'entraîna en direction d'une section des remparts dont presque personne ne s'approchait.
— Un moine est décédé ici peu après la création du sanctuaire, quand les murailles ne contenaient pas encore autant de sceaux de protection. Les autres, encore aujourd'hui, prétendent l'endroit maudit, saturé de mauvaises énergies. Ils ne s'approcheront pas, peu importe le bruit que tu risques de faire.
— C'est parfait ! Merci, shishou !
Elle ouvrit la bouche pour ajouter quelque chose, se ravisa puis se décida, une étincelle de vulnérabilité dans le regard.
— Sh-shishou, est-ce qu'on pourrait s'entraîner au combat aujourd'hui ? Rien que vous et moi et nos sabres ? Je sais que je dois y passer moins de temps si je veux maîtriser la Technique du Dieu de la Foudre mais ça me manque de vous affronter en duel, même si je ne vous bats jamais.
Les traits d'Ensui s'adoucirent d'un coup, un poids sembla se lever de ses épaules et disparaître dans l'air froid et immobile. Il sourit, attira son apprentie à lui, même s'il ne la serra pas tout à fait dans ses bras.
— Bien sûr, ma puce. Tout ce que tu veux.
