Le lendemain, Haku, Suigetsu et Hitomi se retrouvèrent au terrain d'entraînement qu'elle les avait vus utiliser la veille. Un jeune homme que la Konohajin n'avait encore jamais rencontré s'approcha d'une démarche incertaine, les joues déjà rougissantes. Sa stature menue ne payait pas de mine mais elle le reconnut immédiatement à ses lunettes et à ses cheveux bleu pâle coupés courts. Chôjûrô, le porteur de Hiramekarei. L'épée était accrochée dans son dos, une position bien peu pratique pour n'importe qui d'autre qu'un maître du kenjutsu – elle savait que c'était le cas de ce shinobi, quand bien même il avait l'air aussi menaçant qu'un chaton détrempé.

— B-bonjour, Senjin-san, j'ai beaucoup entendu parler de vous.

Elle s'inclina légèrement devant lui quand il eut redressé la tête, un sourire un peu trop rayonnant pour être tout à fait sincère aux lèvres. Il rougit de plus belle quand son regard rencontra le sien.

— Enchantée, Chôjûrô-kun ! Tu peux m'appeler Eien, nous sommes égaux ici, pas vrai ?

— Ou-oui. D'accord. Je ferai ça, merci.

Elle se tourna vers Haku, qui souriait avec sa douceur habituelle, ses doigts fins entremêlés à ceux de Suigetsu.

— Haku, tu es sûr que tu ne veux pas m'affronter en premier ? Toi, au moins, tu sais à peu près de quoi je suis capable.

— Justement. Chojûrô-kun fait des merveilles face à l'inconnu.

Elle détecta juste un grain d'humour dans son ton, dans la courbe de son sourire, qui lui disait que c'était vrai mais qu'il voulait surtout qu'elle se défoule sur quelqu'un avant de la rencontrer sur le terrain. Comme si elle allait botter gratuitement les fesses de Chôjûrô… Elle ne voulait pas terroriser le pauvre garçon. Elle lui jeta un petit coup d'œil, aussi détendue et amicale que possible dans cet environnement encore inconnu.

— Si ça te va, ça me va aussi.

— Au-aucun problème, Sen… Eien-san. Vous voulez suivre des règles en particulier ?

Elle haussa les épaules, s'étirant de tout son long comme en préparation du combat.

— Pas de blessure qui pourrait nous envoyer à l'infirmerie, on s'arrête quand l'un accepte sa défaite ou au premier sang versé et, bien entendu, pas de coup mortel ?

— Je m'attendais à ce que vous me disiez de laisser Hiramekarei en dehors de ça.

— Pourquoi je ferais ça ? J'ai aussi mes armes spéciales, après tout.

Il la considéra d'un regard prudent, comme s'il remarquait seulement à l'acier qui se cachait dans le ton de sa voix l'adversaire qu'elle représentait. Finalement, il acquiesça et la suivit au centre du petit terrain d'entraînement. Il s'agissait d'une simple surface circulaire délimitée par un cordon de pierres – le campement ne pouvait guère se permettre mieux. Elle ne voyait pas l'utilité d'impliquer le Dieu de la Foudre, même si elle avait déjà posé plusieurs balises dans le camp durant l'après-midi, la veille. Cela dit, il y avait assez de place pour utiliser ses affinités sans risquer de noyer une tente, et elle pouvait se reposer à la fois sur le Shunshin et sur son sabre. Elle ne manquait pas d'atouts.

— Commencez ! lança Suigetsu quand ils se furent salués.

Chôjûrô agit en premier, fendant l'air de sa lame dans la direction d'Hitomi, mais elle n'était déjà plus là. Son Shunshin pailleté, qui arracha à Haku un petit couinement de joie, l'amena quelques mètres sur la gauche, lui donnant à peine assez de temps pour un Bouclier Aqueux qui résista tout juste au second assaut. La jeune fille repoussa son adversaire d'une bourrade et disparut à nouveau tandis qu'il prenait de l'élan pour un nouveau coup.

Chôjûrô n'avait plus rien de timide quand il se battait contre elle. Il ne rougissait pas, ne tremblait pas, n'hésitait pas. Ses coups de taille ratèrent plusieurs fois Hitomi de justesse, si rapides et précis qu'elle peinait à trouver le temps et l'ouverture qui lui auraient permis de placer un coup décisif. Elle avait à peine le temps d'effectuer des mudra pour ses techniques de défense qu'il se rétablissait déjà. Si elle avait pu utiliser ses jutsu claniques, elle l'aurait immobilisé avec la Manipulation des Ombres, mais ses réserves de chakra conséquentes auraient de toute façon rendu la manœuvre compliquée.

— Suiton : Le Fouet Aqueux !

Les yeux de Chôjûrô et Suigetsu s'écarquillèrent d'horreur en entendant le nom de la technique. Ainsi donc, ce que Kakashi avait prétendu des années plus tôt était vrai : dans certaines régions du monde, les hommes se figeaient de crainte quand le Fouet était invoqué. Un sourire carnassier apparut sur ses lèvres tandis qu'elle faisait claquer la mèche du fouet dans l'air de sa main droite, la gauche élevant légèrement son sabre dans une position d'offensive. Chôjuro s'était déjà repris, avançant vers elle d'un air déterminé.

Ils luttèrent sabre contre sabre pendant quelques minutes, ne lésinant ni sur leur force ni sur les coups bas, jusqu'à ce que le fouet d'Hitomi lui caresse la joue et que Hiramekarei ouvre une blessure sur son épaule gauche. Pris de court, ils se figèrent puis quittèrent leur posture agressive. Ils saignaient tous les deux, mais aucun n'aurait été capable de déterminer lequel avait été touché en premier. Le souffle court, Hitomi regarda autour d'elle : plusieurs shinobi avaient cessé leurs activités pour les observer se battre et murmuraient entre eux d'un air parfois impressionné.

— Il semblerait qu'on ait donné un bon spectacle, Chôjûrô-kun.

— Ou-oui, Eien-san.

Elle passa une main sur sa blessure et la soigna à l'aide de la Paume Mystique, puisque les dégâts étaient très superficiels. Il ne lui avait entaillé que l'épiderme, fort heureusement. Suigetsu et Haku approchèrent d'une démarche souple, toujours proches l'un de l'autre, mais sans se toucher, comme si leur soudaine audience les troublait. Eien et Chôjûrô ne furent que trop heureux de leur laisser la place et d'assister à leur combat.

En début d'après-midi, ils furent tous les quatre convoqués par Mei et deux de ses généraux – Mamoru et Zabuza. Ils semblaient tranquilles, maîtrisés, si bien qu'Hitomi autorisa la vague d'inquiétude qui s'était formée en elle à se dissoudre. Elle écouta ses supérieurs hiérarchiques tandis qu'ils décrivaient le convoi qui emprunterait une route pratiquement déserte le soir-même. Avant même qu'ils abordent le sujet de cette réunion, la Konohajin comprit ce qu'ils voulaient, mais les interrompre ou intervenir avant qu'on le lui demande aurait sans doute été une preuve d'impolitesse.

— Vous serez chargés d'attaquer ce convoi, ordonna Mei une fois les explications terminées. Vous tuerez les shinobi qui le protègent si c'est possible, mais laisserez les civils en vie. Notre but n'est pas de terroriser la population, simplement d'empêcher ces armes d'arriver à bon port et de les récupérer. C'est bien compris ?

Ils s'inclinèrent tous d'un même geste puis se retirèrent. Haku, le plus haut gradé de leur petit groupe – et le seul Jônin, même si ce rang ne lui avait été accordé que deux semaines plus tôt – dirigerait les opérations. Il était aussi le seul à connaître les capacités de chaque membre de cette équipe formée à la hâte, puisqu'Hitomi l'avait tenu au courant de son programme d'entraînement sans lésiner sur les détails.

— On va tirer parti de ton Hiraishin, expliqua-t-il tandis qu'ils se préparaient au départ.

Autour d'eux, le camp se préparait pour la nuit. Les shinobi qui monteraient la garde ou avaient tout comme eux une mission à remplir circulaient encore, mais les autres se trouvaient bien au chaud dans leurs tentes. Au vu de la pluie torrentielle qui leur tombait dessus, personne ne les blâmait de préférer un toit, même aussi peu fiable, sur leurs têtes plutôt que l'extérieur quand nul devoir ne les appelait.

— Tu maîtrises le Dieu de la Foudre ? s'étrangla Suigetsu.

Le jeune homme émit un long sifflement impressionné quand elle acquiesça sans détourner les yeux.

— Je peux lancer l'une de mes balises sur le haut du convoi si on choisit bien nos cibles et m'y téléporter. Je ne vous emmènerai pas avec moi, cela dit, vous seriez vulnérables. Votre corps aurait besoin d'un moment pour récupérer. Il m'a fallu des mois de travail pour arrêter de me sentir désorientée et nauséeuse à chaque téléportation.

Ils acceptèrent ses indications sans rechigner, même si cela signifiait la placer dans une position de vulnérabilité peu enviable. C'était un plan efficace assorti d'excellentes chances de réussite totale – cette diversion contournerait sans mal le point faible d'une attaque extérieure sur un convoi gardé. Une fois que ce fut décidé, ils se mirent en route. Sur le chemin, Hitomi récupéra un petit galet plat, dont l'une des surfaces était de la taille parfaite pour accueillir sa balise à son plus haut niveau de compression. Elle le marqua presque sans y penser, sans interrompre sa course à travers la lande.

Ils se dissimulèrent dans un petit bosquet sur le bord de la route indiquée par Mei et attendirent. Près d'une demi-heure passa avant qu'ils n'entendent les premiers bruits de bétail et de roues contre le sol meuble. Ils regardèrent le chariot passer, comptèrent les six ninjas qui l'encadraient, les deux civils qui guidaient les animaux d'une main légère, comme s'ils ne s'attendaient absolument pas à une attaque. Ce n'était pas le cas de leur escorte, qui jetait des coups d'œil réguliers dans toutes les directions.

Cela ne leur permit pas d'entendre le petit bruit mat du galet contre la toile qui recouvrait le chariot. Ils ne sentirent pas non plus le très, très léger tiraillement de chakra qu'Hitomi provoqua en attrapant sa balise comme elle l'avait fait des milliers de fois à l'entraînement, atterrissant en silence sur le toit du convoi. Elle tua le premier shinobi, un homme qui se tenait assis sur le bord du toit comme pour mieux surveiller la route devant lui, d'un coup de tantô sur sa nuque offerte. Elle disparut tandis qu'il s'effondrait, atterrit entre les deux civils qui n'avaient pas encore compris ce qu'il se passait, et les prit chacun par le bras. Un Shunshin supplémentaire les déposa assez loin du chariot pour qu'ils ne puissent s'enfuir avec, puis elle retourna aider ses camarades.

Le temps qu'elle revienne à sa balise, le cri d'alarme de l'un des shinobi s'éteignait à peine. Chôjûrô, Suigetsu et Haku s'étaient déjà rués hors des fourrés et engageaient le combat. Hitomi prit pour elle une femme qu'elle estimait au niveau d'un petit Jônin, ripostant à son lancer de kunai par un jet de ses propres aiguilles. Chacune esquiva les armes de l'autre, les laissant se perdre dans l'obscurité. Calme et maîtrisée, Hitomi brandit son tantô et fondit sur son adversaire, déterminée à en finir rapidement.

Elles luttèrent durant quelques secondes à peine avant que la Konohajin trouve son ouverture, un petit sursaut de la jambe gauche de son ennemie. Elle réagit en la fauchant et, avant même que sa chute se termine, lui perça le ventre de sa lame. Pour elle, c'était terminé. Elle se retourna et décida cette fois d'intervenir dans le combat d'Haku, qui affrontait à lui seul deux Kirijin. Elle attira l'attention du plus petit d'entre eux en lui envoyant un coup de botte brutal dans le rein gauche. Il se retourna, une insulte sur les lèvres – elle avait déjà tracé une ouverture sanglante sur sa gorge.

Le Murmure exultait de la voir si impitoyable, si ferme, capable de tuer sans que sa main tremble ou hésite. Elle avait depuis bien longtemps cessé de laisser la culpabilité ou l'horreur la freiner, l'affecter de quelque manière que ce soit. Elle était une arme, pas seulement parce qu'elle avait appris à les manier mais parce qu'elle obéissait aux ordres, parce qu'elle ne craignait pas de se salir les mains pour une cause valable.

— Eien-chan, où est-ce que tu as envoyé les civils ? demanda Suigetsu quand le combat fut fini.

Autour d'eux étaient éparpillés six cadavres, déjà soulagés de leurs armes et outils en tous genres. Hitomi termina de s'essuyer les mains sur un carré de tissu qu'elle avait trouvé dans l'un de ses sceaux de stockage et répondit :

— Quelque part dans la lande, mais je les ai marqués. Je peux aller les chercher si vous voulez.

— Oui, vas-y, s'il te plaît.

Elle opina du chef et disparut, retrouvant les deux civils qui avançaient, l'air éberlué, en direction des lumières d'un village visibles à l'horizon. Sans trop leur demander leur avis, elle leur attrapa le bras et les ramena sur le toit du chariot.

— Ne regardez pas en bas, dit-elle d'une voix douce.

Haku avait choisi d'attendre à cet endroit. Il était le plus doué d'entre eux pour parler aux civils, et aussi celui qui avait le moins l'air d'un ninja. Même Hitomi, sous la forme d'Eien, ne trompait plus personne si elle n'y appliquait pas un réel effort.

— Nous sommes désolés de vous avoir attaqués. Nous n'en voulons ni à votre chariot ni à vos animaux. Vous avez été payés pour le chargement ?

L'un des deux hommes, blême malgré le ton apaisant du jeune Jônin, secoua frénétiquement la tête.

— Bon… Eien-chan, tu as de l'argent sur toi ? Combien vaut le contenu du chariot ?

Elle ne haussa pas les sourcils en entendant le prix et se contenta de desceller une épaisse liasse de ryôs, qu'elle tendit aux deux civils. Ensui et elle avaient rassemblé toutes leurs économies avant de partir. Ils notaient chaque dépense dans un registre, bien conscients que le clan ou Tsunade elle-même les rembourserait puisqu'ils étaient techniquement en mission en leur nom.

— Voilà, vous êtes payés, messieurs. Nous allons maintenant vider le chariot, puis vous soumettre à une légère illusion pour vous protéger et nous protéger.

Hitomi ne put s'empêcher de contempler les différences entre les civils de ce pays, qui acceptaient avec un mélange de docilité et de crainte tout ce qu'Haku leur disaient, et ceux qui vivaient au Pays du Feu, même loins de Konoha. Ils n'avaient pas peur des ninjas quand ils devaient interagir avec eux, à moins de savoir qu'ils se trouvaient sur le chemin de l'une de leurs missions. Dans certaines parties du pays, les shinobi étaient pratiquement élevés au rang de petite déité, mais ici… Ici, les civils ne connaissaient que la violence à laquelle les soldats se vouaient depuis deux décennies au moins.

— Eien-chan, vide le chariot et range tout dans un sceau. N'oublie rien.

Elle acquiesça et s'éloigna en direction de l'ouverture du convoi. À sa gauche et à sa droite, Suigetsu et Chôjûrô montaient la garde, leurs fameux sabres dégainés et prêts à servir. Elle fit sauter les liens qui maintenaient une bâche en place par-dessus le chargement et scella les centaines de kunai, shuriken et aiguilles par petits paquets. Il y avait aussi des pilules militaires, du fil conducteur, des sceaux explosifs qui dessinèrent sur ses traits une expression méprisante, quelques katanas et même un carquois rempli de flèches. Une fois que le plancher du chariot fut totalement nu, elle fronça les sourcils. Quelque chose n'allait pas.

— Haku ? appela-t-elle d'une voix soucieuse.

— Qu'est-ce qu'il y a ?

Il parlait fort pour être entendu depuis l'endroit où il se tenait. Elle aurait préféré qu'il vienne voir mais, avec les civils, ce n'était sans doute pas possible.

— Je crois qu'il y a un double fond. Je vais trouver l'ouverture, d'accord ?

— Oui, mais fais vite.

Elle émit un petit son d'approbation et se pencha sur le problème. Ses mains frappèrent gentiment le plancher sous ses pieds, une latte après l'autre, jusqu'à ce que le son soit juste un peu différent. Un sourire satisfait se dessina sur ses lèvres. Il ne lui fallut que quelques secondes de tâtonnement pour trouver le mécanisme – la planche se souleva avec un petit clic, révélant une liasse de documents. Codés, bien entendu. Elle les empocha, referma le compartiment secret et sortit du chariot.

— C'est bon, j'ai ce qui était caché ! Il faudra décrypter tout ça en rentrant.

— Très bien. Chôjûrô-kun, occupe-toi de la mémoire des civils, s'il te plaît.

Hitomi haussa les sourcils mais ne commenta pas. Elle ne savait même pas exactement pourquoi elle était si surprise d'apprendre que le Chûnin, si gentil et si doux, était doué en genjutsu. Ce n'était pas un talent si rare, après tout. Elle le regarda prendre le visage de l'un des hommes en coupe pendant quelques secondes, puis reproduire ses gestes avec le second.

— O-on a deux minutes pour disparaître avant qu'ils se réveillent, de nouveaux souvenirs en place. Allons-y.

La pluie s'était calmée quelques minutes à peine après leur départ mais, comme si la voix douce de l'épéiste avait été un signal, le ciel s'ouvrit à nouveau au-dessus de leurs têtes. En quelques secondes, Hitomi fut à nouveau trempée. Elle ne laissa pas l'inconfort de ses vêtements glacés et collants la ralentir, se contraignant à bouger avec la même énergie et la même souplesse que ses camarades dans la formation en losange qu'ils avaient décidé d'utiliser. Ils furent rentrés un peu avant minuit ; Haku prit immédiatement la direction de la tente de commandement, décidant qu'il valait mieux faire leur rapport d'abord puis se restaurer.

— Eien-chan, les documents, ordonna Mei quand le jeune Jônin eut fini de raconter leur mission dans le détail.

La jeune fille ouvrit le sceau qui lui avait servi à transporter la liasse de papiers et la tendit des deux mains à la future Mizukage, qui s'en empara avec un petit sourire satisfait.

— Notre décrypteur connaît ce code. Il s'en occupera dès ce soir. Merci pour votre travail, tous les quatre. Allez vous changer, vous réchauffer et manger, il reste de quoi remplir quelques écuelles pour vous. Je suis fière de vous.

Une douce chaleur envahit le ventre d'Hitomi sous ces compliments qu'elle savait sincères. Tsunade faisait cela, elle aussi, et elle y réagissait toujours positivement. Les troupes avaient besoin d'être motivées, individuellement considérées. Les deux femmes portaient ce principe au rang d'art, et pas seulement parce qu'elles étaient belles, renommées, et que pour certains soldats le simple fait qu'elles s'adressent à eux sans mépris était un incroyable honneur. Yagura se conduisait-il de la sorte avec ses troupes ?

— Demain, vous ferez tous les quatre partie du raid contre un poste de garde à plusieurs dizaines de kilomètres au nord. Vous irez voir Zabuza pour plus d'informations.

— Oui, Mei-sama, répondit Haku en s'inclinant respectueusement.

Les autres répétèrent son geste puis prirent congé, pressés d'aller trouver les réconforts cités par la cheffe de guerre. Il pleuvait toujours sur le camp. Pendant une seconde, Hitomi se demanda s'il existait un sceau pour protéger une parcelle de terrain des intempéries. C'était sans doute le cas, mais le simple fait d'imaginer les efforts nécessaires à son maintien lui donnait presque le vertige. De toute façon, ces shinobi étaient tous habitués à la pluie, contrairement à ses camarades et elle. Oui, il pleuvait sur Konoha, mais rarement avec une telle violence.

— Hé, Eien-chan, ça te dirait de venir dans notre tente quand tu seras restaurée ? demanda Suigetsu d'une voix taquine. J'ai envie de jouer au poker et il paraît que tu es drôlement douée.

Un sourire redoutable se peignit sur ses traits tandis qu'elle acceptait. Chôjûrô eut un mouvement de recul en voyant son expression presque carnassière mais ne prévint pas son camarade. Tant mieux. Une heure plus tard, elle se trouvait avec ses trois amis affalée à même le sol d'une tente trop petite pour tous les accueillir, la tête sur l'épaule d'Haku et quelques cartes dans une main. Ils trichaient tous, bien entendu – n'étaient-ils pas des ninjas ? – mais cela ne l'empêchait pas de gagner. Le fait qu'ils soient tous plus ou moins ivres, tandis qu'elle peinait à se sentir ne serait-ce que légère, contribuait largement à sa victoire.

Le lendemain matin, pourtant, ils étaient tous à nouveau sobres et sérieux, désireux de rendre Zabuza fiers de leurs actions. Apparemment, Suigetsu, Haku et Chôjûrô effectuaient déjà la plupart de leurs missions ensemble, sous la supervision de leur aîné ou non. Zabuza avait depuis longtemps terminé de leur enseigner ce dont ils avaient besoin pour survivre à travers cette guerre si tant est qu'aucun obstacle trop important ne leur barrait la route. Il sourit sous les bandages qui lui recouvraient la moitié inférieure du visage quand il vit Hitomi, ayant entendu son protégé parler de sa métamorphose suffisamment souvent pour la reconnaître au premier coup d'œil.

— Alors comme ça, la gamine a fait un excellent travail hier soir, hm ?

— Pas seule, Zabuza-san. Pas seule du tout.

— Pfeuh ! C'est Zabuza-sensei pour toi, tant que tu restes ici. Je suis un respectable professeur, désormais.

— Je peux voir ça, oui, lâcha-t-elle d'une voix amusée en l'examinant de la tête aux pieds. Le rôle vous va bien, Zabuza-sensei.

— Allez, assez baratiné, parlons plutôt de la mission. Je voulais qu'on ait ton père avec nous mais Mei-sama avait besoin de lui ailleurs. Il ne rentrera que dans une semaine.

Hitomi acquiesça, le regard grave. Son maître l'avait prévenue de son absence via leurs carnets communicants – il avait dû partir durant qu'elle était en mission et ne voulait pas la laisser sans nouvelles. En attendant son retour, il voulait qu'elle s'entraîne quand elle le pouvait avec ses amis, Zabuza ou Mamoru. Eux uniquement, avait-il insisté, et sans faire usage du Dieu de la Foudre. Même si elle s'en servait sur le champ de bataille, il voulait que cet atout reste un as dans sa manche et non un prétexte pour l'envoyer sur toutes les missions les plus dangereuses.

— Bon, regardez bien et concentrez-vous, tous les quatre. Voici le plan du poste de garde qu'on va attaquer. Eien-chan, tu penses qu'on pourrait reproduire ton truc du galet pour t'infiltrer sur le chemin de ronde ?

— Ca doit être possible, si c'est vous qui le lancez. Je n'ai pas assez de force pour le projeter aussi haut sans chakra.

— Très bien. Je te suivrai en montant à la main pendant que tu occuperas les gardes en poste. Pendant ce temps, les garçons passeront par cette entrée et iront s'occuper de ceux qui se trouveront dans l'aire de repos. Ça vous convient ?

Les quatre jeunes gens acquiescèrent les uns après les autres. Le sang d'Hitomi brûlait d'un mélange de trépidation et d'impatience qui agitait d'autant plus le Murmure. Si elle ne se trouvait qu'avec Zabuza, elle pourrait peut-être l'utiliser… La sensation de ses Portes pleines à craquer, de son corps qui travaillait à la conversion d'un chakra étranger pour l'adapter à ses méridiens, lui manquait plus qu'elle n'aurait su le dire.

— Bien. On part dans deux heures. Mangez un repas léger avant ça et assurez-vous d'avoir de quoi soigner des blessures légères. Ce n'est pas parce qu'on a deux médics dans l'équipe que vous pouvez faire les imbéciles. Si l'un de vous manque de prudence, j'attendrai qu'il soit guéri et puis je lui botterai le cul moi-même.

Le petit rire d'Hitomi s'étrangla quand Zabuza ponctua sa menace d'une légère vague d'aura meurtrière. Oh, il savait très bien qu'il les amusait, elle en était certaine. Il avait tellement changé en quelques années au service d'une Mizukage qui estimait ses talents à leur juste valeur. Mei ne l'enverrait pas sur des missions suicide sous prétexte qu'il avait regardé le fils d'une noble de travers, elle. Au fil de ses correspondances, Hitomi avait fini par apprendre que c'était une querelle de ce genre qui avait conduit Zabuza à mépriser le daimyô et sa cour au point de désirer les exterminer.

Ils arrivèrent tous avec quelques minutes d'avance au point de rendez-vous que l'ancien nukenin leur avait indiqué, aussi frais et énergiques que s'ils avaient passé la nuit à dormir plutôt que de boire et jouer jusqu'à une heure avant l'aube. Hitomi n'avait pas besoin de beaucoup de sommeil – de toute façon, avec son maître au loin, elle méditait dans sa Bibliothèque plutôt que de réellement dormir. Elle aurait pu demander à Haku de reproduire la technique anesthésiante sur elle… S'il n'avait pas été complètement ivre. Il n'avait pas été en état de faire quoi que ce soit d'autre que perdre son argent et ronfler.

— Attends trois minutes après mon lancer pour y aller, grommela Zabuza contre l'oreille d'Hitomi.

Elle opina du chef sans quitter des yeux le mur de pierre derrière lequel elle sentait la présence de deux gardes. Ils étaient immobiles, tournés dans la direction opposée. Leur travail était de surveiller la mer plus que le sol, après tout. Réconfortée par la présence de ses pairs derrière elle, par leur chakra presqu'au contact du sien, elle regarda Zabuza profiter de la couverture offerte par un arbre plus grand que les autres pour lancer le petit galet qu'elle lui avait confié par-dessus le parapet. Il atterrit avec un petit bruit qu'elle n'entendit pas ; les gardes, eux, sursautèrent, regardèrent sur leur gauche mais retournèrent bien vite à leur surveillance.

Les trois minutes passèrent. Soudain, Hitomi attrapa sa balise et tira à l'aide de son chakra, atterrissant sans bruit entre le garde et la porte qui permettait d'accéder au rempart. Elle étouffa le cri d'alarme qu'il allait pousser d'un coup de pied en direction de sa gorge non protégée mais rata son coup. Les deux hommes l'avaient bien entendu remarquée ; si le chemin de ronde n'avait pas été aussi étroit, elle se serait trouvée dans une sale posture. Elle dégaina son tantô, un rictus déterminé lui tordant les lèvres.

— Katon : L'Envol du Dragon !

Elle jura quand une langue de flammes attrapa sa manche et l'embrasa mais se contenta de déchirer la partie endommagée du vêtement et de marcher dessus dans le mouvement nécessaire à parer un coup de kunai en direction de son visage. Son pied heurta violemment le ventre du shinobi qu'elle affrontait tandis qu'elle le frappait au bras d'un revers de son sabre. Elle sentait Zabuza un mètre à peine en-dessous d'elle, prêt à surgir et engager le combat avec le second garde, qui ne pouvait rien faire d'autre que crier l'alerte – trop tard, les garçons se trouvaient déjà dans la salle de repos – et lui lancer des poignées de shuriken qu'elle esquivait et parait sans peine.

Elle s'étrangla de surprise quand son adversaire parvint à la saisir par les épaules et l'écraser contre la porte de bois massif derrière elle. Son crâne cogna violemment contre la surface dure, elle vit des étoiles pendant quelques secondes. Il en profita pour lui enserrer la gorge, les pouces enfoncés contre sa trachée. Elle laissa échapper un petit chuintement, ses bras tressautèrent comme pour asséner un coup de sabre même si son allonge était trop longue dans cette situation pour causer le moindre dégât. À l'intérieur de son esprit, c'était la panique : devant ses yeux dansaient les images de la dernière fois qu'elle avait ressenti cette douleur assortie d'une coulée de sang visqueux et tiède dans sa nuque. La grotte. Les hurlements d'Ensui en écho dans ses oreilles.

Le Murmure prit le contrôle sans douceur ni pitié, traçant sous sa peau le dessin délicat de ses méridiens. Il la cajola et la rassura jusqu'à ce que la panique reflue, jusqu'à ce qu'elle lève le bras, touche la blessure sanglante qu'elle avait infligée à son adversaire comme si elle n'avait plus besoin de l'air dont il la privait. L'étincelle de cruauté dans ses yeux bruns ne l'affectait plus désormais. Elle était partie trop loin à l'intérieur d'elle-même, et l'entité qui avait pris sa place ne connaissait pour faiblesse que sa propre soif de sang et de chakra.

Il hurla quand elle commença à dévorer son énergie. Elle le tuerait comme ça, lentement, comme il avait prévu de la tuer elle. Un kunai que Zabuza n'avait pas réussi à parer de la part de son adversaire vola dans sa direction, s'enfonçant à un centimètre à peine de sa joue droite – elle ne sursauta même pas. Ses yeux vides et froids se posèrent sur son adversaire qui l'avait désormais relâchée. Son chakra avait un goût de feu et d'agonie. Il envahissait ses Portes avec brutalité, distendait ses méridiens, pourtant elle ne s'arrêterait pas avant qu'il soit vide, vide.

Il tomba à ses pieds, le cœur immobile et les membres glacés. Alors seulement le Murmure reflua, laissant Hitomi revenir à l'avant de sa propre consciente juste à temps pour qu'elle voie l'autre garde s'écrouler, presque coupé en deux par la violence du coup de Zabuza. Elle avait la nausée, non pas par sensibilité face à une scène de carnage, mais à cause de la violence du choc qu'elle avait reçu à la tête. Le vétéran s'approcha d'elle, ses yeux l'évaluant avec la rapidité de l'habitude. Il vit le sang qui lui dégoulinait sur l'arrière et les côtés de la nuque, les hématomes autour de son cou. Il ne lui en fallait pas plus pour prendre une décision.

— Tu attends ici qu'Haku vienne te chercher. N'essaye pas de te soigner toi-même ou je te botterai le cul quand les dégâts seront réparés.

Elle dut se racler la gorge avant de répondre. Même comme ça, sa voix resta rauque, réduite à un filet chuintant et désagréable.

— Vous allez quand même me botter le cul, non ? J'ai été touchée.

— Oh, non, gamine. Je vais juste répéter cet incident à ton père, et il te bottera lui-même le cul en t'apprenant à réagir correctement la prochaine fois que tu te trouveras dans cette situation.

Elle s'assit en grognant de dépit contre le parapet de pierre tandis qu'il disparaissait dans les étages inférieurs. En bas, les seules énergies restantes appartenaient à ses amis. Tous les trois en vie, intacts ou presque. Contrairement à elle. Elle se prit la tête entre les mains, résista à l'envie de se réfugier dans sa Bibliothèque – pas ici, affalée entre deux cadavres. Elle avait la nausée et se sentait désorientée, épuisée, alors qu'elle s'était à peine battue. Une bulle d'hystérie remonta jusqu'à sa conscience. Elle dut serrer les lèvres pour ne pas éclater en sanglots quand les images de son enlèvement dansèrent à nouveau devant ses yeux. C'était stupide, tellement stupide. Elle n'avait pas réagi comme ça quand le Dieu de la Foudre l'avait rendue malade, la première fois.

Mais elle n'avait pas été aussi vulnérable au sanctuaire, loin s'en fallait. Elle s'était sentie en sécurité, libre, autant d'apparaître sous sa vraie apparence que de laisser ses véritables capacités briller. Même quand elle avait été incapable de marcher droit ou de terminer la moindre pensée cohérente, elle avait senti la présence d'Ensui et de ses compagnons félins comme une douce caresse sur ses méridiens. Elle gémit d'inconfort tandis que ses Portes s'ajustaient à l'énergie qu'elle avait volée à son adversaire. Elle espérait sincèrement, de tout son cœur, que le bâtard avait souffert.

Zabuza avait raison, Ensui l'entraînerait jusqu'à ce qu'elle n'en puisse plus pour lui faire passer cette faiblesse.

Un petit sourire triste trouva sa place sur ses lèvres. Elle avait hâte.