La lune se couchait lentement quand Mei convoqua Hitomi seule sous sa tente. La jeune fille n'eut pas besoin de réfléchir longtemps pour savoir ce que la future Mizukage lui voulait. Même ceux qui ne faisaient pas partie de leur unité savaient que l'assaut sur Kirigakure se préparait. Elle lisait sur les visages des rebelles un mélange de détermination et de crainte qui accélérait les battements de son cœur et agitait le Murmure sous sa peau.
— Mei-sama, s'annonça-t-elle simplement.
Le Chûnin habituellement assigné à cette tâche avait été blessé lors d'une rixe hors du camp et se reposait à l'infirmerie sous le regard attentif d'Haku. Hitomi ne parvenait pas à articuler son soulagement à l'idée que Mei ait choisi au moins un ninja capable sur le plan médical pour leur unité. Elle, elle comptait à peine. Ensui aurait été un meilleur choix. Mais Haku… Haku se débrouillait bien. Il aurait fait des merveilles s'il avait eu la chance d'étudier sous l'égide de Konoha, le village le plus avancé dans ce domaine.
— Eien-chan. Tu as ce que je t'ai demandé ?
Avec un petit hochement de tête, la jeune fille tendit un petit galet à la cheffe de guerre, la regardant passer son pouce sur la balise qu'elle y avait apposée. C'était le plus petit sceau qu'elle parvenait à produire, plus petit encore que ceux qu'elle avait commencé à fixer sur certaines de ses armes de jet. Elle s'était entraînée, elle aussi, quand les shinobi qu'elle habituait à la sensation du Hiraishin se trouvaient tous hors-service et attendaient que la terre arrête de danser sous leurs pieds pour se remettre à l'ouvrage. Ils avaient tous, à un moment ou un autre, observé d'un air médusé tandis qu'elle lançait un kunai en direction d'une cible et se téléportait assez vite pour le rattraper avant qu'il ne s'y plante.
Bien entendu, ils n'avaient vu aucun de ses échecs au sanctuaire, les multitudes de petites coupures qu'Ensui avait dû soigner à chaque fois qu'elle ratait son coup. Non, ils ne voyaient que le symbole, l'Éclair Rouge de Konoha comme l'écho d'une légende pas encore tout à fait oubliée. Ils voyaient la force, l'espoir, un succès juste au bout de leurs doigts, ils voyaient une arme sûre et sans faille. Ils voyaient exactement ce qu'elle avait désiré leur montrer et tombaient dans le panneau comme des enfants.
— Bien. Je vais le transmettre à Miki-san, il s'occupera du transfert.
Miki faisait partie des dizaines d'espions que Mei avait réussi à placer au fil des années à l'intérieur du Village Caché. Si Hitomi se souvenait bien de ce que Haku lui avait confié, il faisait partie des mieux gradés, de ceux que Yagura envoyait à la recherche des rares membres de clans shinobis à ne pas avoir rejoint la rébellion ou avoir déjà été tués. Chacun de ses actes était pensé et pesé pour obtenir et cultiver la confiance du Mizukage au pouvoir. La jeune Konohajin ne pouvait imaginer se trouver dans une telle situation, survivre, accomplir sa mission.
Durant les quelques jours qui suivirent, elle patienta. Elle patienta, traquant constamment les déplacements de sa balise. Ce n'était pas que grâce à sa connaissance étendue des Nations Élémentaires et à la carte mentale à taille réelle contenue dans sa Bibliothèque qu'elle parviendrait à estimer le moment d'agir : elle avait fourni l'un de ses précieux carnets communicants à l'espion. Miki lui enverrait un message quand il se trouverait dans la salle d'audience.
— Mei-sama, murmura-t-elle en sentant le feuillet entre ses doigts refroidir.
Elle baissa les yeux, contempla la petite tache d'encre en forme d'empreinte digitale sur une mer de blanc et rencontra le regard vert de la Mizukage en essayant de ne pas montrer le mélange de peur et d'anticipation qui grandissait en elle.
— Il est temps.
Aussitôt, la Mizukage fit signe à son Chûnin de garde, remis de ses blessures, de sonner le rassemblement. Hitomi n'assista pas au discours, trop occupée à s'assurer que tout ce dont elle pourrait avoir besoin au cœur de la bataille était prêt. Le Murmure s'agitait sans la moindre pause à l'intérieur d'elle, intense et cruel, brûlant et tiraillant ses méridiens dans l'espoir de se voir relâché sur le champ de bataille. Comme si elle était si stupide, si inconsciente, si avide de voir le sang couler en rivières carmin à ses pieds.
Les shinobi qui les accompagneraient dans la salle d'audience arrivèrent les uns après les autres. Eux non plus n'écoutaient pas le discours de leur meneuse, et même s'ils le cachaient bien, elle pouvait voir la crainte de ceux qui ne venaient pas comme elle de Konoha. Ils avaient vécu sous l'égide de Yagura. Ils savaient mieux que quiconque de quoi le tyran était capable, même si tous ignoraient pourquoi il avait changé de comportement aussi brutalement vingt ans auparavant. La plupart avaient cru à un imposteur – ils n'étaient pas si loin de la vérité, mais Hitomi ne pouvait le leur révéler, puisqu'elle n'avait aucun moyen de justifier de telles connaissances. Elle pouvait uniquement agir en conséquence tout en paraissant dotée d'une chance insolente et d'un instinct à toute épreuve.
— On est prêts à partir, Eien-chan. Transmets le signal à Miki-san et emmène-nous dix secondes après.
La jeune fille acquiesça, appliqua sa propre empreinte gorgée d'encre sur la page dédiée et attrapa le bras de Mei tandis que tous les autres trouvaient un moyen de s'accrocher à elle, ou à ceux qui s'accrochaient à elle. Elle compta jusqu'à dix et tira à l'aide de son chakra sur la balise immobile et isolée au cœur de Kirigakure. Son chargement nécessitait un effort conscient, mais elle s'était entraînée, encore et encore. Devant ses yeux grands ouverts, le paysage changea.
Mei attaqua en premier, tuant le ninja le plus proche d'un coup brutal à la nuque. Comme s'il s'agissait d'un signal, les autres shinobi se mirent en mouvement, l'aura meurtrière explosant à travers la salle d'audience autant du côté des rebelles que de l'autre. Hitomi dégaina son tantô, para un coup qui l'aurait touchée à l'épaule et repoussa son adversaire d'un revers presque négligeant détrompé par la concentration dans son regard. Elle composa rapidement les mudra pour son Fouet Aqueux et se jeta sur l'homme qui l'avait attaquée avec brutalité.
Autour d'elle, ses camarades agissaient de même, profitant sans la moindre hésitation de l'effet de surprise pas encore tout à fait dissipé. Miki avait parfaitement choisi son moment : Hitomi reconnut parmi les combattants certains généraux haut placés dans la hiérarchie de Kirigakure. Yagura avait-il voulu tenir un conseil de guerre ? Si c'était le cas, il n'y pensait plus désormais, pleinement concentré dans le combat qu'il avait engagé contre Mei. Un rictus haineux marquait comme une insulte ses traits enfantins, sa jeunesse encore renforcée par ses grands yeux roses et ses cheveux blonds légèrement désordonnés. Il était à peine plus grand qu'Hitomi, et pas beaucoup plus épais, mais tout comme chez elle, cette apparence frêle ne reflétait en rien la réalité.
La jeune fille vint à bout de son adversaire en lui tailladant le ventre de sa lame. Elle n'attendit même pas qu'il soit tombé pour se mêler du combat de Zabuza. Ils avaient déjà combattu ensemble. Même si leurs styles avaient évolué depuis le Pays des Vagues puis la recherche de Tsunade, ils savaient encore comment travailler de concert. Elle prit l'un de ses deux adversaires pour elle, une femme aux cheveux noirs et à la moitié du visage mangée par une brûlure à l'acide. Hitomi esquiva la volée d'aiguilles expédiée dans sa direction, profita de sa roulade pour frapper du bas vers le haut – un sourire carnassier se forma sur ses lèvres quand le sang coula.
Au bout de dix minutes de combats, bien qu'elle se contentait d'assister les Jônin dans leur tâche macabre, elle dut ouvrir ses sceaux de réserves de chakra. La douce sensation de brûlure par-dessus son nombril lui apporta un réconfort et une force qui lui permirent d'esquiver un coup mortel, un deuxième, un troisième. En duel, n'importe lequel de ces adversaires l'aurait tuée pratiquement sans effort, mais ce n'était pas un duel – et elle se battait sans réserve ni morale. Aucun coup n'était trop bas pour elle, qui se servait sans hésiter du Dieu de la Foudre pour prendre ses adversaires de court. Dehors, elle entendait d'autres combats et n'eut pas besoin de projeter son chakra dans cette direction pour savoir que le reste des troupes rebelles avaient infiltré la ville et luttaient pour la reprendre.
Il fallait que Yagura meure. Profitant d'un instant de répit de son côté, Hitomi envoya deux de ses kunai marqués du côté de ce combat en particulier, les laissant se perdre entre deux rivières de lave et nuages d'acide. Si les deux adversaires n'avaient pas eu le niveau qu'on attendait de n'importe quel Kage, elle aurait peut-être songé à s'immiscer, à faire pencher la balance. Si elle avait essayé à cet instant, même avec le Hiraishin, même avec tout ce qu'Ensui lui avait appris, elle aurait perdu la vie en une poignée de secondes à peine. Elle se retourna juste à temps pour interrompre la descente d'un katana sur elle et s'immergea à nouveau dans le combat.
Chôjûrô fut le premier blessé de leur côté, mais elle suivit peu après, une estafilade le long de son flanc droit qui brûlait, saignait, mais pas assez pour la gêner vraiment. Tous deux décidèrent d'ignorer leurs blessures pour le moment. Haku était trop occupé avec les trois adversaires piégés dans ses miroirs de glace pour les soigner et elle-même avait besoin de calme si elle voulait utiliser le ninjutsu médical. Ce n'était pas qu'elle manquait de chakra – le contrôle lui faisait défaut. Elle se trouvait encore loin du niveau de Tsunade, Shizune et Yoshino, toutes trois capables de soigner d'une main et tuer de l'autre.
D'un geste brutal, elle repoussa une kunoichi qui tentait de s'engager au corps à corps et composa les mudra pour une Grande Déferlante qui la tint à distance. Au prix d'un effort qui se fit sentir dans la brûlure de ses bras, elle convertit un peu de son chakra en Raiton et électrifia le liquide, assommant proprement cette adversaire. Elle l'achèverait peut-être quand la bataille serait terminée. Mei leur avait indiqué vouloir certains shinobis prisonniers plutôt que tués, mais pour tous ceux qui n'auraient pas perdu la vie en défendant leurs positions, ce serait du cas par cas.
Après plus d'une demi-heure de lutte incessante et quelques blessures superficielles, elle se retrouva dos à dos avec Mamoru. Il était toujours un guerrier magnifique, nullement affecté par l'âge ou l'épuisement qu'ils commençaient tous à ressentir. Il se battait à l'aide de deux épées courtes qui causaient des ravages autour de lui, les lames nimbées de flammes par l'impulsion de son chakra. Il n'était pas le seul à s'être rabattu sur cette technique parmi les combattants, mais le seul, avec Hitomi, à encore posséder assez d'énergie pour la maintenir.
Ils furent à nouveau séparés quand une technique Doton fendit le sol sous leurs pieds. Ni l'un ni l'autre ne se laissa déconcentrer. Ils se trouvèrent chacun un nouvel adversaire et le combat reprit, tandis qu'autour d'eux s'accumulaient les cadavres de ceux qui étaient tombés au nom de Yagura. D'un coup d'œil, Hitomi remarqua qu'il se trouvait en difficulté, le bras gauche inerte le long de son flanc, mais n'avait pas encore eu recours à son démon. En était-il encore capable malgré l'emprise de Madara ? Elle ne l'aurait pas juré.
Un cri d'alarme retentit soudain, mais Hitomi n'eut pas le temps de réagir : un gigantesque tentacule d'eau la frappa de plein fouet et la projeta contre un mur de la salle. Ses côtes craquèrent sous l'impact mais elle parvint à éviter un coup à la tête en se roulant en boule avant de tout à fait toucher le mur. Elle glissa à terre avec un gémissement meurtri, se secoua et entama le mouvement pour se redresser, empoignant à nouveau son sabre. Quand elle leva la tête, elle ne vit qu'une claymore dont le tranchant fondait sur elle, trop vite pour qu'elle l'arrête ou l'esquive. Cela devait-il donc finir ainsi ? Elle refusa de fermer les yeux.
Soudain, une gigantesque stature se dressait entre l'assaillant et elle. Mamoru. Mamoru, le tranchant de l'épée profondément fiché dans le ventre. Mamoru, qui tomba à genou en pressant les mains sur une blessure mortelle. Un son à mi-chemin entre cri et gémissement franchit les lèvres d'Hitomi, horrifiée, incrédule. Il allait mourir. Il allait mourir de l'avoir protégée, alors qu'ils se connaissaient à peine, alors que celle pour qui il pensait se sacrifier n'existait même pas.
Quelque chose en elle se brisa.
Son aura meurtrière bondit, vicieuse, intense, volant le souffle du colosse qui avait abattu son colosse. Elle profita du fait qu'il s'étranglait pour lui trancher la gorge, abattit un autre ennemi qui se ruait sur Mamoru dans l'espoir de l'achever, puis un autre encore. Elle ne tentait même pas de retenir les larmes qui roulaient sur ses joues, pas alors qu'elle sentait seconde après seconde le chakra de l'homme ralentir, s'amenuiser. Quand l'espace autour d'eux fut débarrassé de tous les shinobi qui auraient pu vouloir leurs têtes, elle lui effleura l'épaule. Ils disparurent aussitôt, laissant derrière eux un champ de bataille qui penchait en leur faveur.
Le chant paisible des oiseaux les accueillit au sanctuaire. Elle se pencha aussitôt sur la blessure de Mamoru, les mains nimbées de chakra médical. Elle tenta de ne pas frissonner en sentant ses organes contre ses doigts, tirant autant d'énergie qu'elle le pouvait de son sceau de stockage sans frire ses méridiens de l'intérieur. Il s'agita, grogna quelque chose d'incompréhensible puis posa les mains sur les siennes et les éloigna lentement.
— Inutile, murmura-t-il dans un filet de voix rauque et meurtri. Tu ne peux rien pour moi, gamine. Tsunade-sama ne pourrait rien pour moi.
Elle baissa les yeux sur la blessure, la regarda enfin avec autre chose que ses désillusions et ses espoirs futiles. Il avait raison. Trop de sang maculait déjà ses vêtements, le sol sous lui, les mains qu'elle avait posées sur lui. Il saignait aussi à l'intérieur, et ses intestins avaient été ouverts par la claymore qui avait porté le coup fatal. C'était un miracle qu'il soit encore capable de parler – ou la ténacité infinie d'un vieux, vieux guerrier.
— Où m'as-tu emmené ?
— C-c'est un sanctuaire. Nous sommes au Pays des Tourbillons. Ils vénèrent encore la Flamme de la Volonté. Vous y croyez, pas vrai ? J'ai vu votre collier.
Elle posa les yeux sur le pendentif attaché autour de son cou par une cordelette de cuir mais n'osa pas le toucher, le souiller du sang sur ses mains. Il rit faiblement, grogna à nouveau de douleur, agitant l'instinct d'Hitomi, la seule part d'elle qui n'avait pas encore compris : peu importait le chakra qu'elle y mettrait, elle ne pouvait le sauver.
— C'est bien… C'est le genre d'endroit où je voulais mourir.
Il n'y avait aucune illusion dans sa voix, ni aucun espoir. Il était vieux, il était fatigué. Il avait dû savoir, au fond de lui, que cette mission loin de chez lui et de tout ce en quoi il avait foi serait la dernière. Avec douceur, Hitomi prit sa main entre les siennes.
— Pourquoi m'avoir protégée, Mamoru-san ?
— J'ai toujours… Toujours protégé les enfants. Pendant les guerres, les invasions. Nous vivons pour leur… Transmettre la Flamme… Et la regarder grandir en eux jusqu'à ce qu'ils la transmettent à leur tour. Tu n'as pas encore transmis la tienne, gamine… Mais le jour où tu le feras, ce sera grandiose. J'aurais aimé voir ce jour…
Elle lui caressa la joue sans se soucier du rouge laissé par sa main sur sa peau, le touchant avec douceur et respect – comme un égal.
— Je suis chanceux… Aucun shinobi de Konoha ne devrait mourir seul. Reste avec moi, gamine…
— Eien. Appelez-moi par mon nom, Mamoru-san.
— Eien, convint-il après un instant. Tu prendras mon collier en partant… Que la Flamme de la Volonté te protège.
— Je le prendrai. Qu'Elle vous protège, Mamoru-san.
Ils ne parlèrent plus après cela. Les yeux de Mamoru se fermèrent, mais Hitomi ne bougea pas. Elle attendit, attendit que le chakra s'éteigne à l'intérieur de lui, que les battements de son cœur s'espacent puis s'interrompent, que la prise autour de sa main se relâche, que la musique rauque et laborieuse de sa respiration se raréfie puis s'arrête. Alors seulement elle prit le pendentif autour de son cou, le noua autour du sien et se releva après avoir déposé un baiser sur son front. Un tout dernier adieu.
— Vous vous occuperez bien de lui ? demanda-t-elle aux deux moines qui observaient la scène quelques pas plus loin.
— Oui, Yûhi-san. Sa tombe sera prête pour vous y recueillir quand vous reviendrez. Vous reviendrez, pas vrai ?
— Je pense que oui. Mais pour l'instant, le devoir m'attend ailleurs.
Sur ces mots, elle tira une deuxième fois ce jour-là sur la balise qui l'attendait dans la salle d'audience. Elle atterrit près de Miki, qui soignait lui-même sa blessure à la jambe. Sans y réfléchir, elle lui donna un coup de main, mêlant son chakra médical au sien. Quand il fut capable de se lever sans boiter, elle le quitta et retourna se jeter dans la bataille, les traits figés en une expression de fureur et de deuil. Son Fouet Aqueux s'enroula autour de la gorge d'un homme qui voulait attaquer Zabuza par derrière et tira avec assez de violence pour lui briser la nuque. Elle enjamba le corps inerte de l'homme de l'ANBU avec le sceau de la Racine sur sa langue, s'assura que son ami allait bien puis se choisit un nouvel adversaire.
Par hasard ou par chance peut-être, Hitomi se trouvait sans adversaire au moment où Mei vainquit Yagura. Elle vit le kunai de la cheffe de guerre s'enfoncer dans la gorge du jinchûriki, une blessure que même son démon ne pouvait soigner. Une violente secousse de chakra pur secoua toute la salle, poussant sur leurs genoux les combattants les plus proches. À travers ses sens trop aiguisés, Hitomi identifia Isobu – son chakra brûlait, brûlait. Elle grogna, se plia en deux, et ne dut qu'aux réflexes d'Haku de ne pas finir embrochée sur une épée. L'homme qui avait voulu profiter de sa faiblesse passagère tomba inerte à ses pieds. Elle ne lui accorda même pas un regard.
— Votre Mizukage est tombé, observa Mei d'une voix froide. Jetez vos armes et rendez vous.
Elle ponctua ses ordres d'une montée d'aura meurtrière tandis que le chakra d'Isobu s'évaporait dans l'air. Dehors, les combats s'étaient calmés. Le Village était-il tombé comme celui qui l'avait dirigé ? Hitomi n'aurait su le dire. Elle essuya le sang sur son sabre et le rengaina tandis que leurs adversaires, ceux qui vivaient encore, obéissaient un à un. Comme ses pairs, elle s'affaira à les immobiliser, utilisant des Sceaux de Contrainte plutôt que de simples cordes. Elle les avait améliorés à l'aide de son propre langage – qu'ils tentent donc de s'échapper de ça.
— Zabuza, Chôjûrô et Suigetsu, emmenez ces prisonniers dans les geôles. Nos hommes capturés ces derniers mois ont dû être libéré par le reste des troupes pendant l'assaut mais, si certains sont encore enfermés, rendez-leur une liberté bien méritée. Si vous voyez des prisonniers de Konohagakure, amenez-les-moi. Tsunade-sama sera ravie de les récupérer.
Sur ces mots, Mei s'assit sur le trône qui avait jusque-là été occupé par Yagura, prit le chapeau qui servait d'insigne à sa fonction, miraculeusement intact, et le ceignit sur sa tête. Mei Terumi, Mizukage la Cinquième, avait pris le pouvoir. Et le prix à payer… Hitomi se méprisait de penser en ces termes, mais ils n'avaient pas payé si cher que ça l'assaut final, dans leur partie du combat en tout cas. Seuls Mamoru et le membre de l'ANBU dont elle n'avait jamais appris le nom étaient morts au combat. Quand Mei lui fit signe d'approcher, elle obéit.
— Je t'ai vue quitter le champ de bataille, chuchota la femme quand elle fut assez près, mais je ne t'en tiendrai pas rigueur. J'imagine que tu n'as pas pu sauver Mamoru-san ?
La tête basse, Hitomi secoua la tête. Elle était toujours hantée par ses derniers instants, par la manière dont ses signes vitaux s'étaient éteints un par un, en douceur.
— Je m'en doutais. C'était un excellent shinobi. Nous rendrons les honneurs à tes camarades tombés quand le temps sera venu de pleurer nos morts, comme s'ils faisaient partie des nôtres.
— C'est très généreux de votre part, Mei-sama.
— C'est aussi un symbole, mais je n'ai pas besoin de t'expliquer tout ça, pas vrai ? Ton père a passé un temps non-négligeable à négocier avec moi des accords supplémentaires qui lieraient le clan Nara à Kirigakure.
— Il m'a appris certaines choses, en effet.
— Et il a bien fait. D'après lui, une fois le village relancé et la totalité du pays pris, vous retournerez à Konohagakure.
Le souffle d'Hitomi se figea à cette annonce, mais elle n'eut pas le temps de relever que Mei continuait sur sa lancée.
— Vous prendrez avec vous l'une des nièces du Daimyô, qui épousera un membre de la famille Nara. Je sais que ce clan n'est pas réputé pour ses mariages arrangés mais j'ai cru comprendre que le jeune homme en question s'était porté volontaire.
Un volontaire, vraiment ? L'homme en question ne pouvait être Shikamaru, qui épouserait très certainement une kunoichi – peut-être Temari ? – mais Hitomi et lui avaient une multitude de cousins, dont certains âgés de plus de seize ans et encore célibataires. Peut-être l'un d'eux avait-il décidé ne pas vouloir se chercher une épouse lui-même ? Chez les Nara, ce genre de raisonnement n'était pas tout à fait impossible.
— Ton père devrait être de retour dans deux semaines. Jusque-là, tu logeras dans l'une des chambres du dernier étage de ce bâtiment. Tu fais partie des gens que je veux garder près de moi, on ne sait jamais.
— D'accord, Mei-sama. Est-ce que ce sera tout ? Je dois aller rejoindre Haku et l'aider à soigner nos blessés.
— Tu as raison, vas-y. L'hôpital se trouve au nord, à deux blocs d'ici.
— Je le trouverai.
Elle s'inclina et s'éloigna d'un pas décidé, traversant la salle d'audience dévastée comme si ce genre de paysage ne provoquait aucune surprise ou méfiance en elle. Le Murmure s'agitait toujours, ses bras brûlaient de l'intérieur à cause de la quantité de chakra qu'elle avait utilisée sur la journée, mais son travail n'était pas terminé. Elle traversa les rues abîmées par la rixe récente dans la direction indiquée par Mei, décidant de passer par les toits comme si elle se trouvait au cœur de Konoha et non dans un Village étranger.
— Ah, Eien-chan ! Viens me donner un coup de main, on est débordés par ici.
Docile, la jeune fille obéit aux consignes d'Haku et se pencha sur un homme qui avait l'air gravement blessé, mais pas assez pour se trouver au-delà de ses capacités de médic, aussi limitées soient-elles. Elle tenta de ne pas penser à Mamoru, au dernier acte chargé de sens qu'il avait accompli. Elle ne voulait pas de ce genre de souffrance, pas alors que son maître, son père, se trouvait elle ne savait où dans le Pays de l'Eau à démanteler le réseau de postes de garde qui se trouvaient encore sous le contrôle de Yagura. Elle devait rester solide, tenir le coup.
Elle ne s'arrêta que plusieurs heures plus tard, quand ses bras furent à la fois brûlants et engourdis au point de ne plus répondre correctement à ses sollicitations – plus assez précisément pour soigner, en tout cas. Dans un monde juste, elle aurait sans doute eu droit à quelques soins elle-même, autant pour les blessures superficielles récoltées durant la bataille que pour ce qui était venu après. Le camp de Mei comportait peu de blessés. Celui de Yagura… Elle avait eu le temps de voir les cadavres, dehors, trop pour qu'elle puisse les compter. Trop pour qu'elle ait le temps de les compter.
— Merci pour votre aide, Senjin-san. Allez vous reposer.
Hitomi remercia d'une inclinaison du buste l'infirmière qui la congédiait, jugeant plus prudent de lui obéir. Elle retourna à la Tour du Mizukage, évita soigneusement la salle d'audience et se trouva un repas chaud dans la cuisine, qu'elle mangea mécaniquement tout en faisant le tri de sa Bibliothèque. Elle n'en avait pas exactement besoin mais la besogne la réconfortait, si profondément associée aux temps de rétablissement et de renouveau qu'elle était presque devenue un processus de soin en elle-même.
Une fois restaurée, elle décida d'obéir à Mei et de rejoindre sa chambre. Si elle s'était trouvée n'importe où ailleurs, elle aurait désobéi, goûté à la vie nocturne, mais elle en savait assez sur ce qu'il se passait en temps de guerre pour savoir que la seule activité de ce genre ce soir se concentrerait sur le Quartier aux Lanternes, où se multipliaient les bordels et salons d'opium. Ni l'un ni l'autre ne l'intéressaient. Sans accorder plus d'attention que nécessaire aux serviteurs qui s'étaient déjà adaptés au nouveau régime et travaillaient comme si de rien n'était, elle se perdit dans les étages. La clé qu'on lui avait remise à l'hôpital – un Chûnin échevelé s'était chargé de cette tâche plutôt ingrate – lui donnait peu d'informations sur l'emplacement de ses quartiers.
Elle finit par les trouver et y entra sans prêter attention à ce qui l'entourait, lasse au-delà de ce qu'elle aurait admis si on lui avait demandé. Parce qu'elle ne sondait pas les alentours, elle fut extrêmement surprise de trouver Haku et Suigetsu en train de s'embrasser fougueusement sur un lit – son lit. Le brun avait déjà perdu son haut, étalé au pied d'une commode. Elle les contempla pendant quelques secondes puis rougit jusqu'à la racine des cheveux.
— Hum, j-je… Je vais prendre votre chambre, j'imagine, du coup. Désolée.
Elle battait déjà en retraite quand Suigetsu rompit le baiser et lui répondit :
— Ah, désolé Eien-chan, on t'attendait et on s'est laissés un peu emporter. Ça fait une éternité qu'on n'a plus vu un lit au lieu d'un futon. Tu n'es pas obligée de partir, tu sais. Tu pourrais nous rejoindre.
Elle rougit encore plus, si c'était possible, mais les considéra tous les deux, plus intéressée qu'elle n'aurait sans doute dû l'être. Elle les regarda, les regarda vraiment : Haku, qu'elle aimait d'une manière qu'elle n'aurait su s'expliquer et Suigetsu, à qui elle avait plus d'une fois confié sa vie. Ils comprendraient. Ils comprendraient le détachement glacé à l'intérieur d'elle, le deuil qu'elle ressentait sans avoir jamais été très attachée à Mamoru. Ils comprendraient et feraient partir ces sentiments loin, loin. Elle colla un faux sourire sur ses lèvres, avança et referma la porte derrière elle.
— Pourquoi pas ? J'avais justement besoin de me changer les idées.
Les deux jeunes hommes se levèrent et s'écartèrent légèrement, juste assez pour qu'elle puisse se glisser entre eux. Elle enlaça Suigetsu, les poignets croisés derrière sa nuque, puis se dressa sur la pointe des pieds pour l'embrasser tandis qu'Haku posait les mains sur ses hanches. Ils prirent le contrôle, tous les deux, même si elle sentait bien qu'ils se trouvaient autant qu'elle en terre inconnue. Tant mieux. Ils étaient tous sur un pied d'égalité comme ça. Elle ferma les yeux et, comme elle l'avait prédit, se changea les idées.
Le lendemain matin, elle fut réveillée par des coups discrets sur la porte de sa chambre. Avec un grognement, elle s'extirpa des bras des deux garçons, enfila des vêtements propres tirés d'un sceau à la hâte et alla ouvrir. Derrière le battant se trouvait Mei, les cheveux en désordre, les joues rouges et deux impressionnants suçons dans le cou. Hitomi ne put s'empêcher de les vriller du regard, peinant à comprendre le tableau devant elle. Elle ouvrit la bouche, fit pour parler puis se ravisa et attendit de savoir ce que la Mizukage avait à lui dire.
— La prochaine fois que vous voulez vous amuser, persifla la jeune femme en la toisant de toute sa hauteur avec une moue mi-amusée mi-gênée, vous me ferez le plaisir de coller un sceau d'isolement sur cette fichue porte et de l'activer. Mes appartements sont juste au-dessus de cette chambre ! À cause de vous, j'ai découvert un côté de Zabuza que j'aurais préféré ignorer.
— Qu-quoi ?
— Comment ça quoi ? Un sceau d'isolement, Eien-chan ! Quand des shinobi s'engagent dans, hum, dans des activités charnelles, ils émettent une aura qui encouragent les gens alentours à faire de même. C'est incontrôlable. Rappelle-moi, elle est forte à quel point ton aura meurtrière instinctive ?
— … Merde.
— On ne vous apprend rien à Konoha ?
— Hum, j'ai séché les cours de kunoichi à l'Académie. Souvent. Je trouvais plus intéressant de m'entraîner à la place.
Mei soupira et se frotta le visage d'une main lasse.
— Bon, au moins on peut dire que vous avez aidé tout le monde à se détendre cette nuit. Ton aura est tellement puissante qu'elle a dû contaminer toute la tour. Je le pardonne pour cette fois, parce que tu ne savais pas et que ça n'a fait de mal à personne, mais j'ose espérer que toi, une Maîtresse des Sceaux en devenir, tu n'oublieras pas de coller un fichu sceau sur cette fichue porte la prochaine fois que tu voudras t'amuser avec deux de mes ninjas !
Mei attrapa la poignée de la porte et la referma bruyamment à la figure d'Hitomi, qui pour une fois trahissait son mélange de honte et d'étonnement. Au bout de quelques secondes, elle s'adossa à la porte et se laissa glisser par terre, le visage caché dans ses mains, avant d'éclater de rire.
Elle avait causé une orgie géante sans même s'en rendre compte.
Ensui aurait une crise cardiaque s'il l'apprenait un jour.
