Quelques jours plus tard, Hitomi informa Mei du retour complet d'Isobu dans son lac. Elle sentait son chakra sur sa peau en permanence, brûlant et terrifié. Il ne comprenait sans doute pas où avaient disparu les vingt dernières années de son existence… L'influence de Madara avait été brisée à l'instant où Yagura était mort, de la même façon qu'il avait perdu le contrôle du Kyûbi dès qu'il avait été scellé à l'intérieur de Naruto. Si ce n'avait pas été le cas, le démon se serait retourné contre les combattants à l'instant où il s'était retrouvé entier dans son lac. Par prudence, la jeune fille l'avait laissé en paix pendant un jour entier avant d'aller demander une audience à la Mizukage.
Les civils n'avaient pas montré la moindre résistance face au changement de dictateur militaire à leur tête, pas plus que les Chûnin et Genin qui faisaient tourner le village mais se trouvaient rarement en première ligne. Qu'auraient-ils pu faire, de toute façon, contre les centaines de shinobi redoutables qui donneraient sans hésiter leur vie pour elle ? Elle avait promis de leur laisser la vie sauve, de leur laisser leur travail, de ne pas toucher à leurs familles. Pour ces hommes, ces femmes, ces enfants qui avaient vécu dans la peur des ninjas les plus proches de Yagura – et donc de Madara – une simple absence de menace constituait déjà un intense soulagement.
Certains officiers, dont Miki et d'autres espions avaient souligné la compassion ou la neutralité, étaient restés en place dans leurs fonctions, même si chacun s'était vu assigner un binôme sous le prétexte de faciliter la transition du pouvoir. Aucun d'eux n'était assez bête pour se faire des illusions à ce sujet – en tout cas, Hitomi l'espérait. Ceux qui se montreraient stupides durant les mois ou les années à venir n'auraient plus de tête sur leurs épaules pour réparer leurs erreurs.
— Tu es la mieux placée pour savoir que faire, accorda Mei quand Hitomi lui expliqua la situation du démon. Convaincs Isobu de fusionner avec un autre jinchûriki sans se rebeller ou tuer la personne choisie.
Elle s'inclina, prit congé et se dirigea vers les abords du lac. Personne n'y venait plus depuis la mort de Yagura. Les civils craignaient-ils la fureur du démon s'ils s'approchaient trop de son territoire ? C'était intéressant, la manière dont ils craignaient ce qu'ils avaient soumis encore et encore depuis la Première Grande Guerre. Enfin, Hitomi n'allait pas protester : elle préférait se trouver seule pour ses travaux de fûinjutsu. Elle ne se sentait à l'aise qu'aux côtés d'Ensui, et il n'était toujours pas rentré de sa mission avec Ao et l'autre shinobi de Kirigakure.
Après quelques minutes passées à observer les alentours, la jeune fille se mit au travail. Elle avait longuement discuté de la situation avec Tobirama. C'était son frère qui, à l'époque, avait soumis les démons à sa volonté pour la première fois – même s'il l'avait fait en utilisant le Mokuton plutôt que les sceaux, le second Hokage avait glané une bonne part de ses connaissances simplement en se tenant à ses côtés quand il s'appliquait à traiter avec ces forces de la nature. Il avait décrit l'un de ses sceaux à Hitomi, écrit dans son propre langage, si bien qu'elle n'avait jamais pu deviner à quoi il servait même si elle en possédait plusieurs copies. En l'adaptant à la taille du lac, elle pourrait créer une barrière à l'intérieur de laquelle le démon l'entendrait, et elle l'entendrait en retour. Un véritable bijou de fûinjutsu.
Il lui fallut près d'une semaine pour refermer le sceau : elle devait progresser lentement, un mètre après l'autre, sans que sa main ne tremble jamais, et la largeur du lac lui avait compliqué la tâche. Une fois le dernier trait d'encre posé au sol, elle marcha à l'intérieur de la délimitation et activa le sceau à l'intérieur de son chakra. Aussitôt, un dôme s'éleva tout autour d'elle, à perte de vue. Elle le sentit se refermer loin, loin au-dessus de sa tête. Au bout de quelques secondes à évaluer son environnement, elle prit la parole d'une voix douce.
— Isobu ? Isobu, tu m'entends ?
— Qui m'appelle ?
Elle fut surprise par le ton de cette voix, tremblant, effrayé, puis se souvint qu'Isobu n'était pas aussi développé psychologiquement que Kurama ou Shukaku. Même les carnets de notes de Tobirama, si usés qu'ils tombaient presque en poussière, le dépeignaient comme un enfant. Un enfant terrifié et perdu. Elle s'assit en tailleurs sur la berge du lac, sans oser entrer en contact avec l'eau saturée de chakra. Il risquait de prendre ce geste pour une agression et elle ne voulait pas mourir.
— Je m'appelle Eien, Isobu. Tu vas bien ? Je suis désolée de ne pas être venue plus tôt. Tu as dû te sentir très seul.
— Je… Je ne comprends pas. Qu'est-ce qu'il se passe ? J'ai peur…
— Shh, tout va bien. Tout va bien aller maintenant. Tu te souviens de quelque chose, ces vingt dernières années ?
— C-comment tu sais que je ne me souviens de rien ? Un moment, Yagura était nommé Mizukage et l'instant suivant j'étais enfermé, immobile et aveugle. Je ne sais pas combien de temps ça a duré, mais je suis ici maintenant. Dans le lac.
D'une voix douce, patiente, la jeune fille lui résuma les deux dernières décennies. Elle lui expliqua ce que Madara avait fait, prit sur elle de lui annoncer la mort de son réceptacle. Il pleura d'abord, de longs gémissements tourmentés qui vibraient jusque dans les os de son interlocutrice. Quelqu'un pouvait-il les entendre, dehors ? Le sceau avait été dessiné pour isoler le son, la vue et le chakra dans les deux sens, mais des tracés aussi anciens pouvaient être forcés. On savait comment le faire, désormais.
— Je suis vraiment désolée, Isobu.
— Il n'y avait pas d'autre choix, pas vrai ? demanda le démon d'une petite voix. Ce Madara, il allait finir par détruire le pays, si tout ce que tu me dis est vrai. J-je comprends… Mais ça fait mal, ça fait vraiment mal. Yagura était un si gentil garçon.
La jeune fille frémit au souvenir de ce si gentil garçon, devenu un homme à l'apparence toujours délicate et fragile. Il les aurait tous trompés si son titre n'était pas allé avec une puissance incommensurable. Bien des gens étaient morts par sa faute. Elle avait appris, de la part de Suigetsu qui avait tout vu, que c'était une attaque de Yagura qui l'avait projetée contre le mur durant la bataille. Peut-être Mamoru aurait-il survécu s'il ne s'était pas attaqué à elle et c'était… Injuste. Mais le monde des shinobi n'avait jamais prétendu être autre chose que ça.
— Je ne doute pas qu'il l'était, à une époque, concéda-t-elle d'une voix douce. Je comprends ta peur, je sais que tu as mal, Isobu, mais je suis là pour m'assurer que ces sentiments passent.
— Tu es ma nouvelle réceptacle ?
Elle éclata d'un rire triste qui se réverbéra contre la surface immobile de l'eau.
— Oh, non. Je ne suis pas une kunoichi de Kirigakure. Je viens de Konoha. Mon père et moi avons prêté main forte à Mei Terumi pendant la rébellion. J-j'ai contribué à la mort de Yagura, Isobu. Je suis vraiment navrée.
Il y eut un long silence, uniquement ponctué du chant lointain et à peine audible d'une volée de mouettes. Hitomi resta assise, les mains dans son giron, le regard perdu devant elle. Comme elle aurait aimé qu'Ensui soit là.
— Je… Comprends. Il faisait du mal aux gens. C'est mal. Il devait… Il devait être abattu.
— Oui… Beaucoup de gens sont morts. Madara, l'homme qui possédait sa volonté, a attisé les braises du mouvement haineux contre les clans pour affaiblir le village. S'il avait continué, dans moins de dix ans, Kirigakure n'aurait plus été l'un des grands Villages Cachés, mais sa place forte. Il aurait eu une armée au service de ses objectifs.
— Et qu'est-ce qu'il possède, maintenant, ce Madara ?
Hitomi lui parla de l'Akatsuki, sans mentionner l'espion dans leurs rangs. Isobu était encore conscient à l'époque où Kisame se battait au service de son village et se souvenait de lui, un adolescent dégingandé, trop curieux, zélé et fidèle comme un chef de guerre les aimait. Il serait allé loin s'il n'avait pas déserté… Ou aurait été tué comme tant d'officiers descendus d'un clan.
— Qu'est-ce que je vais devenir ? finit par gémir Isobu.
La jeune fille se redressa légèrement, le dos meurtri par son immobilité prolongée. Cela faisait des heures qu'elle parlait au démon. Elle avait fini par accepter de plonger ses jambes dans l'eau – il la réchauffait de son chakra rien que pour elle et c'était presque comme de se trouver dans une source chaude, à Konoha. Elle tenta de repousser la mélancolie qui s'installait en elle depuis des semaines. Elle voulait… Elle voulait rentrer à la maison.
— Est-ce que tu voudrais un autre réceptacle ? répondit-elle au bout de quelques instants.
— Je ne veux pas perdre quelqu'un à nouveau…
— Tu serais protégé, Isobu. Je ne serai pas ton réceptacle, mais je te protégerai. Mei-sama, la nouvelle Mizukage, m'a envoyée ici pour te demander si tu voulais un nouveau réceptacle.
En vérité, la cheffe de guerre avait parlé de persuader, de convaincre, mais cela, la jeune fille le garda sous silence. Elle était assez confiante sur ce terrain : Isobu n'était qu'un enfant, seul, effrayé. Pour peu qu'une personne douce et compréhensive soit choisie, il ferait des merveilles au service de son village. Cette fois, Hitomi serait là pour s'assurer qu'il ne soit pas une nouvelle fois hypnotisé. Elle se demanda brièvement si un sceau pouvait protéger les jinchûriki d'une telle influence. Le seul clan connu pour avoir mêlé dôjutsu et fûinjutsu se trouvait à Konoha, mais elle répugnait à leur demander quoi que ce soit. Elle était encore mal à l'aise en compagnie de Neji malgré la mission et l'examen qui les avait rapprochés, alors Hiashi…
— J'aimerais… J'aimerais ne plus être seul. J'aimerais me rendre utile.
— Tu ne seras plus seul, Isobu, c'est promis. Je vais aller voir Mei et lui demander de choisir ton réceptacle, et j'emmènerai cette personne ici pour qu'elle vienne te parler, se présenter. Ça te va ?
— Je… Oui. D'accord. Merci, Eien. Tu es une bonne amie.
Un petit sourire amer se dessina sur les lèvres d'Hitomi. Une bonne amie, oui, si manipuler un enfant comptait dans ce domaine. Elle sortit ses jambes de l'eau, sécha son pantalon d'une impulsion de chakra et s'éloigna de la berge.
— À bientôt, Isobu, murmura-t-elle d'une voix douce.
Elle désactiva le sceau et retourna hors de son influence, les yeux aussitôt blessés par le soleil à son zénith. Elle avait froid, quelque part à l'intérieur d'elle, un froid que même son propre chakra et le Murmure échouaient à chasser. Elle se dirigea d'un pas tranquille vers la Tour ; elle sentait le chakra de Mei à l'intérieur, même à cette distance. La nouvelle cheffe de Kirigakure ne manquait pas de puissance – personne n'aurait été assez fou pour oser prétendre le contraire. La jeune fille n'eut même pas besoin de demander une audience. Le Chûnin de garde, empressé et légèrement craintif – certains shinobi réagissaient comme ça à sa présence depuis la bataille, comme si la rumeur du Dieu de la Foudre s'était répandue parmi eux – la fit directement entrer dans le bureau de la Mizukage.
— C'est fait, annonça-t-elle après s'être légèrement inclinée. Isobu, le Sanbi, acceptera le nouveau réceptacle que vous lui choisirez. Je vous conseille de sélectionner quelqu'un de doux et patient si vous voulez qu'il ou elle s'entende avec le démon. Il est… Craintif. Oui, craintif, c'est le mot.
Mei battit lentement des paupières, seul signe de l'étonnement qu'elle ressentait à l'idée d'un démon effrayé. L'Histoire avait donné plus de raisons aux humains d'avoir peur de ces constructions de chakra dotées d'une conscience plutôt que l'inverse, de son point de vue. Hitomi, quant à elle, n'en était pas si certaine que ça. Après tout, ils avaient tous les neufs perdu leur liberté un siècle plus tôt. On avait beau retourner la situation dans tous les sens, la manière dont les Villages les exploitaient émettait des relents d'esclavage, et elle, elle allait contribuer à cela.
— L'un des candidats que j'avais en tête correspond justement à cette description, Eien-chan. Merci pour ces précisions.
La Mizukage se redressa sur son siège et pressa le pouce sur un sceau qui appelait l'un de ses Chûnin messagers. Hitomi n'avait pas besoin de voir les traits patinés sur le bureau pour comprendre sa fonction ou ressentir son activation.
— Va me chercher Haku-kun… Et Zabuza aussi, il va râler si ça se fait dans son dos, même s'il n'a pas son mot à dire.
Hitomi écarquilla légèrement les yeux mais fit de son mieux pour maîtriser sa surprise et l'empêcher de se lire sur ses traits. Haku ? Oui… Oui, elle pouvait voir comment cela fonctionnerait, et placer un jinchûriki parmi les Sept Épéistes relancerait la réputation de l'organisation d'autant plus vite. Chôjûrô aurait sans doute convenu lui aussi en termes de caractère, mais il n'avait pas les réserves de chakra pour tolérer l'ajout de celui d'Isobu. Ce n'était pas pour rien que les démons, de coutume, étaient intégrés aux méridiens de leur réceptacle dans la très petite enfance. Quand c'était accompli de cette manière, le bambin grandissait et son système s'adaptait naturellement à la puissance colossale qui s'y trouvait. Même venu d'un clan, même avec ses réserves plus conséquentes et ses méridiens plus solides, Haku souffrirait.
— Vous m'avez fait appeler, Mei-sama ?
La jeune fille sourit en entendant la voix de son amant et tourna légèrement la tête pour le regarder approcher. Suigetsu et lui la visitaient toutes les nuits à présent, sans faillir, mais ils savaient tous les trois que ce petit arrangement prendrait fin une fois Hitomi repartie sur les routes. Elle resterait amoureuse d'Haku – une partie d'elle-même l'aimerait sans doute jusqu'à la fin de ses jours – mais si quelque chose devait s'entretenir entre eux, cela dépendrait du hasard des missions et de l'endroit où leur devoir les pousserait. Ni l'un ni l'autre ne voulait de quelque chose comme ça. Quant à Suigetsu… Elle se sentait proche de lui, en confiance, mais non, elle n'était pas amoureuse.
— Zabuza, arrête de tourner en rond devant ma porte et entre, je ne vais pas te manger !
Hitomi et Haku échangèrent un sourire complice en entendant le ton excédé de la Mizukage. Depuis l'incident qu'ils avaient provoqué la première nuit à la tour, l'ancien déserteur faisait de son mieux pour éviter sa cheffe – une tâche bien complexe pour son pauvre, pauvre bras droit. Pourtant, Mei n'avait pas l'air encline à lui faire du mal quand ils se trouvaient dans la même pièce, pas du tout même. La Konohajin ne pouvait s'empêcher de se demander si son village enverrait des émissaires pour le mariage… Si elle ferait partie des représentants envoyés. Ce serait une bonne excuse pour revoir ses amis, et cela se produirait sans doute dans moins d'un an, s'ils continuaient de se tourner autour comme ça. Peut-être devrait-elle parler de leur relation à Jiraiya si elle en avait l'occasion ? Cela lui inspirerait sans doute un bon roman.
— Mei-sama, s'inclina le déserteur en les rejoignant.
— Bon, maintenant que tout le monde est là, je vais aller droit au but. Haku, tu as été choisi pour devenir le prochain réceptacle du Sanbi et Eien-chan ici présente va le sceller à l'intérieur de toi dès qu'elle sera prête. Des questions ?
Les deux anciens déserteurs se figèrent, la bouche entrouverte, trop pris de court pour réagir à l'information – c'était sans doute exactement ce que Mei avait voulu. Un pauvre sourire aux lèvres, Hitomi effleura l'avant-bras d'Haku pour attirer son attention.
— Tout va bien se passer. J'ai revu le sceau de Naruto et je l'ai adapté. Personne n'aura à mourir.
Elle ne l'informa pas du reste, en revanche, de la seule autre contrepartie possible pour un sceau de cette envergure. Elle — elle allait souffrir. Mais elle y était prête si c'était ce qu'il fallait pour accomplir son devoir. Elle ne se laisserait volontairement pas d'autre alternative. Il prit son malaise pour une simple hésitation et l'attira à elle, enroulant un bras autour de ses hanches comme s'ils se trouvaient seuls et non en présence de la Mizukage et de son bras droit.
— Je te fais confiance, affirma-t-il seulement.
— Mei-sama, je vais l'emmener demain faire connaissance avec Isobu. Le démon ne risque pas de lui faire du mal de l'intérieur, pas volontairement, mais je pense que s'il se sent réconforté et en sécurité, tout se passera mieux pour tout le monde.
— Bien. Tiens-moi au courant de la situation. Dans combien de temps penses-tu pouvoir t'occuper du sceau en lui-même ?
— Hum… Dans trois jours ? Je devrais avoir tout ce qu'il me faut dans trois jours. Je poserai le Sceau de Protection avant, au cas où, et j'ai besoin de mon propre sang pour ça.
— Bien, tu peux y aller, Eien-chan. Haku, Zabuza, vous restez. On doit discuter de certaines choses tous les trois.
La jeune fille s'inclina et quitta le bureau, retrouvant naturellement le chemin de sa chambre. Elle avait envie d'écrire à Ensui ou à Itachi, ou même à Shikamaru et Naruto qui étaient tous les deux trop occupés en ce moment pour lui répondre. Le dernier message de son cousin indiquait à Hitomi que sa mère était rentrée de sa mission sans la moindre blessure et entraînait Anosuke dès qu'elle en avait l'occasion avec l'aide d'autres membres du clan. Le petit garçon semblait annoncé comme un prodige dans les techniques Nara. Elle était très fière de lui.
Ses pieds changèrent d'eux-mêmes de trajectoire quand elle identifia le chakra quelques chambres plus loin, si bien qu'elle se retrouva bien vite devant la porte de celle de Chôjûrô. Elle frappa avant de se poser trop de questions, accueillie quelques instants plus tard par un jeune homme rougissant. Elle lui sourit, accepta le thé qu'il lui proposa et laissa la tasse lui réchauffer les mains pendant quelques instants, en silence. Pourquoi était-elle venue ? Quel instinct, quelle pensée pas tout à fait consciente, l'avait conduite ici ?
— Haku t'a appris un peu de ninjutsu médical, finit-elle par dire, le regard plongé dans son thé.
— J-je… Oui. Surtout les procédures d'urgence en-dehors du ninjutsu médical lui-même, en fait. Mais oui.
— D'accord. Tu sais quoi faire quand quelqu'un perd connaissance ?
— Hum, si la personne est en arrêt cardiaque, il faut faire un massage pour le faire repartir, mais si c'est une simple…
— Je connais cette matière, Chôjûrô-kun. Je voulais simplement savoir si tu pourrais veiller sur moi après une perte de sang importante.
— T-tu es blessée ?
— Non. J'ai besoin de sang pour un sceau, c'est tout. Beaucoup de sang. En général, mon père veille sur moi, mais il n'est pas là et…
— Haku est occupé. J'étais avec lui qu-quand Mei-sama l'a fait appeler.
— Voilà. Tu le ferais ?
Elle laissa le jeune homme la jauger du regard tandis qu'elle avalait une gorgée de thé brûlant. Elle n'avait pas envie d'admettre qu'être seule et vulnérable l'effrayait. Elle aurait pu faire appel à Suigetsu mais lui aussi était occupé, depuis le lever du jour. Et Chôjûrô avait été un bon allié pour elle depuis son arrivée, leurs rapports sans conteste facilités par l'amitié qu'elle entretenait avec les membres de son équipe. Elle pouvait lui faire confiance jusqu'à un certain point, incluant de se retrouver évanouie et vulnérable sous sa garde. Il ne lui ferait pas de mal – il ne voulait pas lui faire de mal.
— Je peux le faire, oui. Tu es sûre qu'il n'y a pas d'autre moyen ?
Elle secoua la tête et se mit au travail sans attendre. L'aiguille perça sa chair avec une pointe de douleur, puis la poche de sang de l'autre côté du tube commença à se remplir. Elle préférait mille fois quand c'était Ensui qui s'en occupait, pas elle. Elle regarda sans vraiment la voir la silhouette de Chôjûrô, assis à côté d'elle, puis finit par s'effondrer, inconsciente, sans sentir la manière empressée dont ses mains la rattrapèrent, la délicatesse avec laquelle il l'allongea dans son propre lit.
Le lendemain, son humeur fut meilleure. Elle retrouva Haku après un petit-déjeuner léger, le laissa entrelacer ses doigts aux siens et l'entraîna vers le lac, où elle sentait toujours son sceau bourdonner faiblement. C'était une belle journée pour le climat de Kirigakure : l'air dénué de brouillard devenait enfin respirable, il n'avait pas plu depuis deux jours glorieux et le ciel ne contenait que peu de nuages. Elle le laissa la réchauffer lentement, même si ce n'était toujours pas le type de chaleur qu'elle recherchait vraiment.
— Isobu ? appela-t-elle avec douceur une fois le sceau activé. Isobu, je t'ai amené ton prochain réceptacle. Il s'appelle Haku.
— Haku ?
Le jeune homme se redressa par réflexe et répondit :
— Bonjour, Isobu. Tu vas bien aujourd'hui ?
Hitomi dut retenir un reniflement amusé. Ainsi donc, elle n'était pas la seule à demander à des démons s'ils allaient bien. Tant mieux. Le Sanbi avait besoin de quelqu'un qui veillerait sur lui, le protégerait, et pas seulement physiquement. Il avait passé vingt ans seul, enfermé dans son propre esprit – il avait admis les dégâts infligés à sa psyché à demi-mots la veille, si bien qu'Hitomi avait dû combattre l'impulsion d'aller tuer Madara, là, maintenant. Elle n'était pas assez stupide pour penser avoir la moindre chance de battre cet adversaire pour l'instant. Elle serait capable de le surprendre, tout au plus, mais ce n'était pas par la surprise seule qu'on abattait une légende.
Elle médita tandis que l'homme et le démon discutait, les jambes immergées dans l'eau chaude. Son sceau était prêt, oui, mais elle ne pouvait s'empêcher de vouloir le réviser, s'assurer de n'avoir rien raté. Elle avait compris très tôt qu'il lui faudrait maîtriser ce tracé en particulier pour une raison ou une autre au cours de sa vie, mais ne s'était pas attendue à devoir sceller le Sanbi à l'intérieur de l'une des personnes qu'elle aimait le plus au monde. Heureusement, lui n'aurait pas mal tandis qu'elle fusionnerait leurs deux énergies. Elle serait la seule à souffrir et cela lui convenait parfaitement.
— Ca ne te fera pas mal, cajola-t-elle le jeune démon en début d'après-midi. Pour toi, ce sera simplement comme d'aller dormir et, quand tu te réveilleras, tu te trouveras à l'intérieur d'Haku.
Il émit un léger mouvement de protestation, si bien que l'eau monta autour d'elle jusqu'à presque dépasser la berge, mais elle répondit en envoyant son propre chakra, sûr, apaisant, à l'intérieur de l'eau. Elle ne le laisserait pas seul, elle ne le laisserait pas sans défense, elle le protégerait jusqu'à ce que ce soit à quelqu'un d'autre de le faire. Il finit par accepter et elle se redressa, déroulant un long parchemin couvert d'encre qu'elle avait amené avec elle. Leurs chakras conjoints travaillèrent ensemble pour faire glisser l'être tout entier d'Isobu à l'intérieur du papier, jusqu'à ce que le sceau vire au rouge pendant quelques instants avant de retourner au noir. C'était fait.
— C'est vrai ce que tu lui as dit, sur le fait de dormir ?
— Oui. C'est tout ce que je pouvais faire dès maintenant, je suis encore affaiblie par la ponction de sang, mais au moins il ne sera plus seul et vulnérable à l'intérieur de son lac.
— Je vois que tu es fatiguée, oui, répondit Haku d'un ton soucieux en lui caressant la joue du dos de la main. Rentrons à la Tour. Mei-sama m'a retiré du service actif jusqu'à nouvel ordre. Tu m'auras rien que pour toi aujourd'hui.
— En voilà un bon programme, musa-t-elle avec un petit sourire. Profitons-en.
Pendant quelques heures, entre ses bras, elle oublia les problèmes et inquiétudes qui s'accumulaient dans sa Bibliothèque, savourant les mains d'un être cher sur sa peau et ses baisers sur ses lèvres.
