Trois jours plus tard, comme elle l'avait promis, Hitomi était prête. Elle attendit Haku dans la Salle des Sceaux que Mei lui avait accordée sans la moindre rebuffade, tout son matériel à portée de main. Ensui n'était toujours pas là, mais elle se sentait un peu rassurée par la présence de Zabuza et Suigetsu en plus de la Mizukage. Cela faisait beaucoup de gens pour assister à cet évènement, plus que n'importe quel Maître aurait apprécié, mais Hitomi avait besoin de leur compagnie. Elle se sentait seule et n'aimait pas ce que ce sentiment lui infligeait.

Il lui fallut peu de temps pour tatouer son Sceau de Protection sur un Haku paisiblement endormi. Elle aurait pu le faire les yeux fermés, à présent : la transition entre pistolet à tatouage et pinceau ne représentait plus la moindre difficulté à ses yeux. Elle se souvenait presque avec affection de la première fois qu'elle s'en était chargée, pendant qu'elle réalisait les Sceaux de Métamorphose sur Rôshi et Han. Elle vivait désormais avec des forces et des craintes supplémentaires. Les premières étaient-elles venues au prix des secondes ? Elle n'aurait su le dire.

— Je vais à présent passer à la fusion, dit-elle dans un filet de voix distant. Protégez-vous derrière les piliers, au cas où.

Elle sentit les trois shinobi conscients lui obéir plutôt qu'elle ne les vit, les yeux rivés sur le torse pâle de son amant. Les mains légèrement tremblantes, elle sortit le parchemin qui contenait Isobu de l'une de ses poches. Elle avait peur, elle devait l'admettre. Elle avait peur parce qu'elle savait ce que la douleur lui faisait et s'apprêtait à s'en infliger une dont elle ignorait la violence. Dans le Monde d'Avant, elle avait été incapable d'agir de la sorte. Elle était craintive, fuyante – faible, à tous les niveaux.

Elle inspira profondément, plaça le rouleau fermé sur l'estomac d'Haku et activa le sceau contracté sur sa face extérieure. Le papier se mit à chauffer et chauffer entre ses mains, mais elle le sentit à peine, les nerfs assaillis de toute part par une souffrance brûlante, au-delà des mots. Elle ne pouvait même pas hurler, peu importait à quel point son corps en avait besoin, ou respirer. Ses yeux se révulsèrent mais elle ne perdit pas connaissance. Elle avait l'impression de se baigner dans de la lave, et pourtant, à l'intérieur de sa Bibliothèque, tout était froid.

Elle observait la douleur qui lui vrillait le corps comme si elle ne s'y trouvait pas, comme si ce n'était pas son esprit qui se laissait dévaster par cette force inconcevable. La seule conscience qui lui restait encore poussait sur le sceau, le maintenant activé coûte que coûte, même si elle avait l'impression de mourir à chaque instant. Elle n'eut aucune idée du temps qui passa. Elle se contenta de payer le juste prix pour ce qu'elle désirait accomplir, celui qui ne laisserait pas de cadavre dans son sillage.

En réalité, une petite fraction d'elle mourut dans le processus.

Enfin, le parchemin reposa vide et froid sur le ventre d'Haku, dont la peau était désormais marquée d'un sceau très semblable à celui de Naruto. Hitomi prit sa première inspiration depuis de longues minutes, une goulée d'air qui lui brûla les poumons et le nez. Elle se convulsa faiblement au-dessus de son amant, incapable de s'en empêcher. La douleur véritable s'était arrêtée, mais pas celle que son corps ressentait, un fantôme à peine plus faible que ce dont il était l'écho. Lentement, avec l'impression que son corps allait se déchirer sous l'effort, elle se leva. Elle se dirigea vers la sortie, passa entre Zabuza et Suigetsu comme s'ils n'étaient pas là – elle ne les voyait pas, ne les sentait que trop bien – grimpa dans les étages jusqu'à se retrouver au rez-de-chaussée de la Tour.

L'afflux de bruits et de chakra dus à l'activité diurne de l'endroit lui donna envie de vomir, aussi ne s'attarda-t-elle pas. Elle sentait ses amis suivre derrière elle, s'empresser à sa poursuite, mais elle ne pouvait pas les laisser approcher. Elle ne pouvait pas les laisser la toucher. Elle faillit sangloter de douleur en s'emparant de la balise qu'elle avait posée sur la porte de sa chambre mais s'y téléporta d'un effort de volonté. Là, elle tomba à genoux, reprit son souffle et se releva. Elle dut s'y reprendre à trois fois avant de réussir à fermer la porte derrière elle et activer le sceau de verrouillage qu'elle y avait gravé. La fenêtre vint ensuite, pareillement scellée. Personne n'entrerait.

Elle déchira presque ses vêtements en les arrachant de son corps hypersensible – même l'air nu heurtait sa peau de mille blessures invisibles. Elle tituba jusqu'à son lit, s'y effondra avec un long gémissement tourmenté et laissa sa conscience s'éteindre, glissant avec précipitation dans sa Bibliothèque. Là, au moins, elle ne ressentait rien d'autre qu'un engourdissement bienvenu. Que se passait-il ? Elle passa ses premières étagères en revue sans rien trouver qui explique pourquoi elle avait encore mal. La douleur n'était pas censée durer. Pas comme ça.

Elle finit par comprendre, et seulement parce qu'elle se remémora quelque chose qu'elle avait lu dans un traité de psychologie emprunté à Shizune. Elle ressentait le fantôme de la douleur qu'elle avait éprouvée alors, comme une personne amputée souffrirait de son membre absent. Et il fallait impérativement qu'elle trouve comment la faire taire. Elle savait qu'il existait une thérapie pour ce genre de problème, mais elle ne savait pas comment ça fonctionnait, ce qu'elle devrait mettre en place, et son psychologue Yamanaka se trouvait à Konoha. Il ne pouvait pas l'aider. Non, elle devait s'aider seule, encore une fois. Elle repoussa cette pensée amère pour se concentrer sur le problème le plus pressant.

Elle émit un reniflement amusé en découvrant une réponse. Une réponse simple, évidente… Un sceau. Bien entendu, elle n'avait pas son encre spéciale à l'intérieur de son esprit, mais ses méridiens et son chakra circulaient jusqu'ici. Elle pouvait les utiliser pour créer un sceau de contact, où son chakra toucherait les méridiens entremêlés à son système nerveux et feraient taire cette douleur en particulier. Elle se mit au travail, usant et abusant de son propre langage pour forcer le sceau à ne supprimer que la souffrance fantôme. Elle ne pouvait pas toucher au reste, qui agissait comme un excellent indicateur de danger. En tant que shinobi, une vie dénuée de douleur physique était tentante – et brève.

Le temps ne passait pas quand elle se plongeait aussi totalement dans sa Bibliothèque. Il filait à l'extérieur, dans le monde physique, à une vitesse inconnue, mais elle refusa d'y penser. Elle n'avait pas envie de se distraire avec les inquiétudes, pourtant légitimes, de ses amis. Ensui était-il rentré ? Elle ne pouvait pas y penser. Elle finit par créer un sceau qui ferait exactement ce qu'elle lui demandait et plonger au-delà des limites de la surface sur laquelle ses étagères flottaient, en direction de ses Portes qui luisaient dans le noir sous elle comme huit étoiles.

La Porte de la Douleur serait parfaite pour accueillir ce sceau. Un mince fil de chakra se détacha de l'étoile bleue et fila quelque part dans les profondeurs, au-delà de ce qu'elle pouvait voir. Le sceau s'activa, délicat et parfait comme elle l'avait imaginé. Elle ressentit soudain comme un ajustement, une pression qu'elle n'avait pas remarquée jusque-là et qui en s'évanouissant lui fit comme la sensation d'une profonde inspiration après une éternité sous l'eau. Elle remonta sur sa Bibliothèque, s'empara du souvenir de la douleur, un lourd volume identique à ses voisins, et alla l'enfermer derrière la porte renforcée de barbelés qui la protégeait d'elle-même. Combien de fois devrait-elle encore accomplir ce geste avant que sa vie ne se termine ? Elle n'était pas sûre de vouloir connaître la réponse.

— Eien ? Eien, ouvre cette foutue fenêtre ! Eien !

Elle sortit de sa Bibliothèque avec brusquerie et reprit contact avec son corps engourdi, à son plus grand soulagement. Les cris n'avaient pas cessé, au contraire : de l'autre côté, elle entendait des tambourinements qui devaient garder éveillés tous les habitants de la Tour – et quand la nuit était-elle tombée ? Elle regarda par la fenêtre, parvint à reconnaître Haku malgré l'obscurité. Peut-être était-il temps d'allumer la lumière. Elle se leva, ouvrit la fenêtre comme il l'avait demandé et le laissa entrer. Il la saisit par les épaules, la regardant frénétiquement de haut en bas.

— Tu vas bien ? Tu n'es pas blessée ? Zabuza-shishou et Suigetsu m'ont dit que…

— Je vais bien. Tout est arrangé. Et toi, tu ne devrais pas être debout maintenant.

Elle sentait l'agitation intense, déchirante, à l'intérieur de lui, tout comme les efforts d'Isobu pour réduire son inconfort. Haku sourit. Une de ses mains se détacha d'elle et toucha son ventre, là où se trouvait le sceau.

— Tu étais plus importante. Va ouvrir à Suigetsu avant qu'il décide de faire exploser un mur. Avec notre chance, la Tour s'écroulerait et Mei nous tuerait.

Elle grogna son approbation et lui obéit. Dès qu'elle désactiva le sceau, elle dut bondir en arrière pour éviter la porte qui s'ouvrait à la volée et vacilla, aussitôt rattrapée par les mains de Suigetsu, qui se posèrent exactement là où Haku l'avait touchée. Elle ne put s'empêcher de sourire face à cette coïncidence.

— Je vais bien, rassura-t-elle le jeune homme avant qu'il prenne la parole. C'est arrangé, maintenant.

— Commence par retourner sur ce lit et toi, Haku, rejoins-la avant de t'écrouler parce que tu es assez borné pour escalader une tour jusqu'au cinquième étage sans chakra. Je vais faire du thé, puis Eien-chan aura la gentillesse de nous expliquer ce qu'elle avait manifestement oublié de préciser, alors qu'elle n'oublie jamais rien, concernant le contrecoup du sceau sur son activateur.

Elle rougit mais s'exécuta, retournant s'allonger entre les couvertures. Haku la rejoignit bien vite, l'air aussi gêné qu'elle, tandis que Suigetsu s'affairait sur sa petite bouilloire électrique. C'était drôle de le voir jouer au parent : des trois jeunes shinobi, il était sans doute celui qu'on imaginerait le moins prendre un tel rôle… Mais sans doute ses deux amants l'avaient-ils mérité.

— Voilà, vous avez du thé, exactement comme vous l'aimez. Eien-chan, des explications.

Elle but une gorgée dans l'espoir de gagner un peu de temps, en vain. Les deux jeunes hommes la dévisageaient, yeux bruns d'un côté, yeux violets de l'autre. Elle ne pouvait pas créer de diversion assez importante pour les dévier définitivement de ce sujet. Dommage. Elle soupira et obéit :

— Le sceau que j'ai utilisé a été créé par Yondaime Hokage, Minato Namikaze. Pour enfermer le Kyûbi à l'intérieur de Naruto, un bébé vieux de quelques heures à peine, il a sacrifié sa vie. Il le savait en activant le sceau, il savait que le Dieu de la Mort apparaîtrait, invoqué de sa dimension, et emporterait son âme.

Suigetsu s'agita sur la chaise qu'il avait tiré jusqu'au chevet du lit mais ne l'interrompit pas. Depuis le temps, il s'était habitué aux détours que prenait Hitomi dans ses explications. Elle ne serait sans doute jamais bonne pour enseigner à l'Académie à cause de cette manie – cela dit, Tsunade ne voudrait pas la tenir loin du front, donc elle n'aurait pas eu ce poste même si elle avait essayé de l'obtenir.

— Quand j'ai su que j'allais utiliser ce sceau sur Haku, je ne pouvais me résoudre à ce que quelqu'un meure dans le processus, alors j'ai trouvé un autre moyen, une autre contrepartie. Les sceaux d'équilibre comme celui-là sont très rares, très peu utilisés, mais il n'existe vraiment pas d'alternative.

— Et cette contrepartie ? pressa Haku d'une voix douce.

— De la douleur. Une souffrance innommable, qui durerait tout le temps nécessaire pour transférer le démon à l'intérieur de son réceptacle.

Suigetsu fronça les sourcils, la dévisageant avec insistance.

— Mais ça ne s'est pas arrêté.

— N-non, ça ne s'est pas arrêté. La douleur que j'ai ressentie à partir de là était à peine moins forte, à peine plus supportable. Respirer me donnait envie de mourir. Je me suis réfugiée ici, me suis assurée que personne ne pouvait m'approcher, me toucher, et j'ai plongé dans ma Bibliothèque à la recherche d'une solution.

— Et tu l'as trouvée, pas vrai ? demanda Suigetsu.

— Oui, au bout d'un moment. Quelques heures, il semblerait. J'ai scellé la douleur directement dans les nerfs qui l'envoyaient distraire mon cerveau. À moins que je brise ce sceau, ce que je ne suis pas assez stupide pour essayer, elle restera là et ne m'ennuiera plus.

Elle ne parla pas du souvenir de cette souffrance, qu'elle était sûre de retrouver dans ses cauchemars si elle se laissait aller à dormir plutôt que méditer avant le retour d'Ensui. Ils observèrent un silence soucieux tous les trois tandis que le thé refroidissait dans leurs tasses, puis Haku prit la parole :

— Tu aurais dû m'en parler.

Il avait l'air triste, blessé, comme si elle avait trahi sa confiance. Peut-être était-ce un peu le cas.

— Tu aurais refusé. Je n'en ai parlé à personne exactement pour cette raison. Je ne voulais pas qu'on m'empêche d'accomplir ma mission. À présent, Isobu est protégé et toi, tu possèdes une force qui te permettra de survivre à plus de missions que si tu ne l'avais pas eue. Je t'aime, Haku, je veux que tu sois en sécurité et assez fort pour te défendre quel que soit ton ennemi.

Le silence de ses deux amants changea. Aussi proches soient-ils, ils n'avaient jamais posé de mots sur les sentiments qui les unissaient, pas à voix haute, pas comme ça. Haku l'enlaça, Suigetsu aussi. Elle posa son front sur l'épaule de ce dernier et lui murmura une confession semblable, même s'ils savaient tous les trois que son amour pour lui était un peu moins fort que celui qu'elle offrait à l'autre. Ce n'était pas grave. Haku, lui, était plus amoureux de Suigetsu qu'il ne l'était d'Hitomi. Pas besoin d'explications ou de disputes à ce sujet. Ils s'aimaient.

— Tu me parleras des risques s'il y a une prochaine fois, ordonna finalement Haku contre son oreille.

Elle acquiesça mais croisa les doigts derrière son dos. Elle n'avait aucune intention de placer sa propre sécurité avant celle des gens qu'elle aimait. Cette tendance avait toujours inquiété Ensui, il lui en avait parlé une ou deux fois, mais jamais il n'avait essayé de lui faire faire quelque chose d'opposé à sa nature profonde… Et Hitomi était une protectrice. Retorse, fourbe, cruelle, menteuse, mais une protectrice tout de même. Rien ne pouvait changer cela.

Cette nuit-là encore, elle la passa à leurs côtés, les laissant rassurer leurs propres craintes en la touchant, en l'embrassant. Mille et une fois, elle leur assura qu'elle allait bien, mentant encore et encore sans un tressaillement pour la trahir. Non, elle n'allait pas bien. Elle se sentait vide, creuse, et Ensui n'était pas là pour remplir ses gestes de sens et ses pensées d'un but à atteindre. Quand était-elle devenue si dépendante de lui ? Leur retour à Konoha approchait, et avec lui sa promotion au rang de Jônin, c'était inévitable. Une fois promue, elle ne serait plus son élève.

Ils n'avaient plus reparlé de l'adoption depuis Suna – depuis avant l'emprisonnement d'Ensui dans leurs geôles et la chasse d'Hitomi à travers tout le Désert. Avait-il changé d'avis depuis ? En l'adoptant, il se dessinerait une cible sur le dos, surtout maintenant qu'elle maîtrisait le Dieu de la Foudre – un fait qu'elle ne chercherait pas à cacher une fois à Konoha. Que Danzô vienne poser ses sales pattes sur elle et tenter de la faire sien, elle résisterait. Mais Ensui… Peut-être Ensui avait-il décidé que le jeu n'en valait pas la chandelle.

Et enfin, il revint de son interminable mission. Elle tremblait d'anticipation et de hâte, debout entre les portes de Kirigakure, les sens étendus aussi loin que possible pour le percevoir dès qu'il approcherait. Elle se tordait légèrement les doigts, seul signe d'anxiété qu'elle se permettait. Finalement, elle perçut son chakra contre le sien, la sensation lui serrant la gorge et lui amenant presque les larmes aux yeux. Elle se contraignit à l'immobilité malgré l'instinct qui lui hurlait de se ruer en avant, d'aller l'accueillir loin sur la route. Mei lui avait ordonné de rester au village. Trois pas devant elle, et elle aurait désobéi.

— Enfin, murmura-t-il quand il la vit.

Un petit sourire tremblant naquit sur les lèvres de la kunoichi. Elle l'avait entendu. Ao et leur camarade dont elle ignorait toujours le nom l'avaient entendu. Les ninjas ne dévoilaient pas leurs émotions, n'étaient même pas censés en ressentir… Mais personne n'aurait osé critiquer le vétéran pour avoir exprimé sa satisfaction à l'idée de revoir sa fille. Il pressa légèrement le pas, ses grandes enjambées énergiques dévorant la route sans effort jusqu'à ce qu'il se trouve devant elle et l'enveloppe dans une étreinte depuis longtemps désirée.

— Père…

— Shh… Tu t'es très bien débrouillée, ma puce. Je suis très fier de toi.

Elle émit un petit son étranglé, pas exactement un sanglot ni une plainte, indéfinissable, tandis que les mains d'Ensui se resserraient sur elle. Il lui faisait un peu mal, juste un peu, de la même manière qu'une corde de sécurité trop serrée meurtrissait légèrement la chair mais protégeait en même temps.

— On bloque le chemin, grommela Ensui près de son oreille. Et je dois encore aller faire mon rapport…

— Tss, les jeunes, pesta Ao derrière lui. Ta fille meurt d'envie de passer du temps avec toi, Akito. Va t'occuper d'elle, je me charge du rapport. Tu m'en devras une.

Hitomi offrit son sourire le plus rayonnant au shinobi bourru et entraîna son maître en direction de la tour, le pas empressé et chaloupé. Un peu du froid qui la dévorait de l'intérieur se dissipait au contact du Jônin, sous sa protection. Elle grimpa les escaliers de la tour deux marches par deux, déverrouilla la porte de sa chambre et le fit entrer. Il examina avec soin les meubles génériques mais bien entretenus, les livres et parchemins entassés sur le bureau, les draps froissés et trois oreillers – par l'Ermite, il ne voulait pas savoir.

Ils parlèrent pendant des heures ensuite, lui perché sur un tabouret et elle assise en tailleur sur son lit, chacun serrant une tasse de thé brûlant entre ses mains. L'espace entre eux se remplissait de non-dits parfaitement compris, de sentiments sur lesquels ils ne pouvaient poser de mots. Ensui montra sollicitude et préoccupation en réalisant à quel point Hitomi s'était mise en danger avec le scellement d'Isobu, elle exposa sans honte son soulagement quand il lui montra la cicatrice déjà bien refermée de sa seule blessure préoccupante durant cette mission, une entaille profonde et vicieuse sur son épaule. Après une si longue séparation, il faudrait sans doute un moment avant qu'ils retrouvent le naturel de leur relation.

— Mei-sama t'a annoncé que nous allions rentrer à Konoha, pas vrai ?

Les traits d'Hitomi s'assombrirent aussitôt. Elle baissa les yeux sur sa tasse, tentant maladroitement de cacher son angoisse. Elle pinça les lèvres, comme si cela pouvait lui donner le temps de dissimuler ses sentiments – comme si elle était capable de cacher quoi que ce soit à Ensui. Il se leva, retourna vers la porte et activa son sceau d'isolement.

— Hitomi, appela-t-il d'une voix presque dure.

Elle releva la tête, prise de cours par l'usage de son vrai nom, et rencontra son regard du sien. Il la dévisageait avec une intensité qu'il lui avait rarement vue – et jamais face à quelqu'un qui n'était pas un ennemi. Il posa sa tasse sur le bureau et approcha, envahissant sans brutalité son espace vital jusqu'à ce qu'elle sente sa chaleur corporelle sur sa peau. Lentement, il s'agenouilla et posa ses avant-bras sur le bord du lit, la tête levée de sorte que jamais leurs regards ne se séparent.

— Hitomi, répéta-t-il, la seule chose qui changera sera ton grade. Tu resteras mon élève, peut-être pas officiellement, mais là où ça compte vraiment. Je n'abandonnerai jamais, jamais, notre relation. Et quand on rentrera, je t'adopterai. Je sais que tu n'as pas oublié. Tu deviendras ma fille aux yeux du monde en plus de l'être aux miens.

Elle déglutit tandis qu'il prenait ses mains dans les siennes, serrant juste un peu trop fort. Ses yeux s'écarquillaient légèrement – face à lui, elle n'avait pas besoin de prétendre une impassibilité qui ne lui appartenait pas. Un souffle heurté et précipité lui échappa, une fois, deux fois. Sa poitrine se soulevait et se rabaissait comme un soufflet de forge, son regard qui ne quittait pas le sien se voila de quelque chose d'indéfinissable.

— Père, murmura-t-elle d'une voix étranglée.

Ce n'était plus un jeu ou un espoir lointain, un faux-semblant ou un titre détaché de toute sentiment. Elle le croyait, parce qu'il ne lui mentait jamais – quand il voulait dissimuler quelque chose, il gardait le silence, il ne lui mentait pas. Les pouces calleux du Jônin tracèrent des cercles réconfortants sur ses poignets trop frêles.

— Je sais, Hitomi. Je sais.

Il se redressa lentement et la rejoignit sur le lit, enroulant ses longs bras autour d'elle. Elle se coulait dans son étreinte comme elle l'avait fait mille fois auparavant, avec soulagement et naturel. Il posa son menton sur le sommet de son crâne et regarda dans le vide, tous ses autres sens concentrés sur elle.

— Est-ce que c'est la mort de Mamoru-san qui te met dans cet état ? Quand tu en as parlé dans une de tes lettres, tu ne semblais pas ressentir grand-chose, mais…

Mais je te connais, finit Hitomi dans sa tête quand la voix de son maître mourut sans conclure sa phrase. Oui, il la connaissait. Il la connaissait trop bien pour qu'elle puisse mentir.

— En partie.

C'était une bonne réponse, une réponse qui dissimulait ce sentiment de vide, de froid, d'inadéquation qui lui rongeait les os et qu'elle ne parvenait pas à admettre, pas à voix haute. Elle émit un petit soupir déchiré, cacha son visage contre son épaule.

— Je ne me sens pas en sécurité, admit-elle finalement.

Il lui frictionna gentiment le dos, les doigts de son autre main s'emparant d'une épaisse mèche rousse qu'il cala derrière son oreille.

— C'est normal, ma puce. Tu te trouves dans un pays étranger, sous une identité qui ne t'appartient pas tout à fait, et je n'étais pas là pour veiller sur tes arrières pendant la plus terrible bataille. Même moi, je me sentirais mal dans une telle position.

Elle baissa les yeux et considéra ses propos. La vérité qu'elle y trouva n'était pas des plus faciles à avouer, mais il fallait sans doute qu'elle l'accepte si elle voulait retrouver sa stabilité, sa force émotionnelle. Pour tout l'amour qu'elle portait à Haku et Suigetsu, pour toute la confiance qu'elle offrait à Zabuza, pour toute la camaraderie que Chôjûrô lui inspirait, rien de tout cela ne valait ces mêmes sentiments quand elle pensait à son maître. Ses mains se crispèrent sur un pan de sa veste, qu'il n'avait même pas pris le temps de défaire.

— J-je crois que je ne vais pas bien en ce moment. Mes cauchemars… Et ce qu'il se passe quand je suis réveillée aussi… J'ai de plus en plus de mal à ne pas penser à…

Sasuke, seul en milieu hostile. Son village gangréné de serpents et de traîtres. L'Akatsuki qui la terrifiait malgré ses bravades répétées. Et tous ces petits démons quotidiens qui lui rappelaient les autres, ces cercles vicieux qui s'enroulaient autour d'elle comme des liens, des chaînes. Elle ne pouvait plus. Pas comme ça.

— Peut-être que ça ira mieux quand on rentrera, musa Ensui. Peut-être pas. Dans tous les cas, je serai là. Je t'aiderai. Je refuse de t'abandonner.

Il laissa quelques secondes de silence appuyer ses propos – mais il n'avait pas fini.

— Quand nous rentrerons, je demanderai à Tsunade-sama de me retirer définitivement du service actif. Je ne retournerai au combat que quand je le choisirai. Quand Shikaku-sama aura vraiment besoin de moi… Quand toi, tu auras besoin de moi. Tu ne seras plus jamais seule, pas si je peux faire autrement.

Une charge qui jusqu'alors rendait son souffle peiné et superficiel s'allégea tandis qu'il lui promettait sa protection, sa camaraderie, son assistance. Elle savait déjà, au fond d'elle, qu'elle possédait toutes ces choses qu'il lui offrait, que c'était le cas depuis qu'elle n'était qu'une gamine dont l'avenir de kunoichi était au mieux incertain. Pourtant, elle avait besoin de les entendre. Les cercles vicieux ne semblaient plus si attirants, soudain. La part inconsciente d'elle-même qui l'attirait dans une spirale de souffrance mentale dès qu'elle relâchait son attention ne semblait plus si invincible.

Il passa de longues heures à la réconforter, une promesse après l'autre, jusqu'à ce qu'enfin, elle ne se sente plus prête à voler en éclats. Elle finit par lui raconter les bonnes choses qui avaient ponctué son quotidien durant son absence – et oui, cela incluait Haku et Suigetsu. Il fit mine de plaquer sur son visage une grimace horrifiée, gémit quelque chose à propos de sa pauvre apprentie innocente disparue aux mains de vils shinobi, ravi de la voir éclater de rire en rejetant la tête en arrière. Ce rire – sauvage, libre, exalté – semblait éloigner un instant leurs perspectives les plus sombres.

Et il ne voulait rien de plus.

Rien de plus.