— Tiens, lis le dossier du shinobi qu'on va interroger aujourd'hui. Tu n'auras pas à intervenir, bien entendu, mais on commence systématiquement par là.
Ibiki tendit un épais document à Hitomi, assise en tailleur à côté de sa chaise de bureau avec sa petite tablette sur tréteaux par-dessus les jambes. Elle parcourut rapidement les informations fournies : l'homme était un noble opposé au Daimyo qui avait tenté d'engager des nukenin de Konoha pour fomenter un coup d'État. Pas de chance pour lui : le réseau d'espions de Jiraiya l'avait arrêté avant qu'il n'agisse réellement. Comme si ça ne suffisait pas, l'homme n'avait démontré aucune intelligence dans ses préparatifs. S'était-il cru intouchable, hors de portée des ninjas comme les nobles le pensaient souvent ?
Elle rendit le dossier à Ibiki et se redressa, les informations récoltées dansant dans son esprit. Elle comprenait soudain pourquoi des shinobi qui quittaient rarement leur poste à l'intérieur du village étaient en déplacement : Tsunade avait sans doute détaché qui elle pouvait pour la protection du Daimyo. Elle avait remarqué, en passant devant leurs terres, que beaucoup d'Aburame ne se trouvaient pas à Konoha. Avec leurs insectes, ils faisaient de merveilleux gardes, si bien que le seigneur féodal les avait sans doute réquisitionnés, mais la jeune fille ne pouvait imaginer Shibi Aburame, le chef du clan, accepter cet ordre avec joie. Son territoire était à peine protégé.
Elle écarta ces pensées politiques après avoir noté d'en toucher un mot à Shikaku et se leva, se glissant comme une ombre aux côtés d'Ibiki. Il lui adressa un petit rictus approbateur tandis qu'il enfilait son long manteau, devenu depuis sa prise de fonction un symbole de sa position. Elle rajusta l'insigne sur son front et le suivit dans le long couloir, pressant le pas comme de coutume pour suivre ses longues et souples enjambées. Ils dévalèrent les escaliers jusqu'au sous-sol, où Hitomi dut se réchauffer de l'intérieur à l'aide de son chakra pour résister au froid mordant de l'air immobile. C'était l'œuvre d'un sceau, elle le sentait s'agiter le long des murs. Elle expira une bouffée d'air, la regarda former un nuage blanc contre ses lèvres.
— Le froid ? demanda-t-elle à Ibiki.
Elle n'avait pas besoin de préciser sa question, il répondit immédiatement :
— Les prisonniers sont moins concentrés sur leurs mensonges si une partie de leur esprit n'arrête pas de leur répéter à quel point il fait froid. Tu réaliseras que beaucoup de nos outils sont de cet ordre-là. On se rabat sur la violence physique uniquement si le reste a échoué ou si nous sommes pressés par le temps.
Elle acquiesça : il lui avait déjà expliqué cela la veille en lui montrant la myriade d'outils disponibles à l'armurerie. Aux mains du maître des souffrances, même une chaise aux pieds inégaux devenait une arme. L'homme s'arrêta devant une porte, vérifia sur le porte-document qui y était accroché une information ou l'autre et fit signe à Hitomi d'entrer en premier. Elle haussa les sourcils, prise de court, mais s'exécuta et comprit immédiatement pourquoi Ibiki avait choisi d'agir de la sorte.
La réaction du noble fut très nette quand il vit la jeune fille entrer, certes vêtue de vêtements gris sombre et près du corps comme n'importe quel membre du département, mais si petite, si frêle, avec sa queue de cheval qui rebondissait joyeusement au moindre de ses pas et ses grands yeux rouges. Il recula contre le dossier de sa chaise, pris par surprise, ses yeux bruns si écarquillés qu'elle voyait les petits vaisseaux qui les alimentait en sang de là où elle se tenait. Les traits impassibles, elle fit un pas sur le côté pour laisser la place à Ibiki d'entrer à son tour.
— Genho Zaitsu, commença le chef de département en s'installant de l'autre côté de la table devant laquelle le prisonnier était assis et enchaîné. On a beaucoup entendu parler de vous.
Un rictus méprisant tordit les lèvres du noble, qui leva le nez face à Ibiki comme pour le regarder de haut. Considérant qu'il était sans doute à peine plus grand qu'Hitomi quand il se mettait debout, c'était probablement peine perdue, et une vision ridicule en plus de cela.
— J'exige que vous me relâchiez. Je fais partie de la noblesse, vous n'avez pas le droit de me retenir contre ma volonté. Je pourrais vous faire exécuter.
Ibiki sourit d'une manière presque douce, se penchant légèrement par-dessus la table. Hitomi, debout derrière lui, observait les alentours avec intérêt. La table comme la chaise sur laquelle le prisonnier était assis avaient des pieds inégaux, la salle d'interrogatoire était peinte de manière à déformer les angles et donner l'impression que les murs respiraient. Elle était également à peu près certaine que l'horloge au tic-tac très sonore égrenait les secondes plus lentement qu'elles ne passaient en réalité. Partout, ses yeux et ses sens trouvaient de nouveaux indices subtils de la guerre psychologique que son mentor temporaire menait contre son prisonnier.
— Genho-san, fit-il d'un ton presque compatissant, vous n'avez plus ce pouvoir. Le Daimyo a appris votre trahison. Les preuves contre vous étaient accablantes, après tout. La seule raison pour laquelle vous êtes encore en vie, c'est que vous possédez des informations intéressantes à nos yeux. Si vous nous les fournissez sans résistance, vous pourrez finir vos jours paisiblement dans une résidence surveillée, où vous voulez au Pays du Feu.
L'homme laissa un bref silence ponctuer son offre et Hitomi vit la manière dont cela affectait le prisonnier, l'étincelle de convoitise dans ses yeux bruns, la légère contraction des rides sur son front. La tentation fonctionnait.
— Q-quelles informations ?
— Les shinobi que vous vouliez engager. Il nous manque certains noms. Nous voulons une liste complète, ainsi que toutes les informations que vous possédez pour les contacter.
Là aussi, l'homme réagit. Une goutte de sueur se forma au-dessus de sa lèvre supérieure, ses pupilles se dilatèrent brusquement et un sursaut le traversa. Il avait peur. Aussitôt, Ibiki commença à émettre une aura apaisante qui atteignit même Hitomi, positionnée légèrement en retrait. Elle dut combattre ses muscles qui désiraient se détendre, le soupir qui voulait franchir ses lèvres. Elle n'avait jamais vu quelqu'un utiliser son chakra de la sorte, mais de telles applications ne la surprenaient pas, après l'aura meurtrière et sa variante sexuelle auxquelles elle avait été confrontée par le passé.
— J-je ne…
— Ils ne vous feront aucun mal, Genho-san, promit Ibiki. Votre résidence sera gardée par des shinobi de Konoha, le Daimyo l'a promis sur cet accord écrit.
Il tendit un document au papier épais, légèrement crème plutôt que blanc, en direction du noble. Il ne pouvait pas tendre le bras pour s'en emparer mais Ibiki le posa devant lui, sous ses yeux.
— Notre estimé seigneur, bien que peiné par vos choix, ne désire pas votre mort. Donnez-nous les informations que nous vous demandons, et vous serez protégés.
L'interrogatoire continua pendant plusieurs dizaines de minutes, tout de subtilité et manipulations presque artistiques. Finalement le noble céda, comme Hitomi s'y était attendue.
— Ils font partie d'une organisation appelée Crépuscule…
Le souffle d'Hitomi s'étrangla dans sa gorge. Elle fit de son mieux pour le cacher mais Ibiki le réalisa : il ne se tourna pas vers elle mais l'une de ses mains effleura son genou, profitant que leur prisonnier gardait les yeux sur le document en face de lui. Elle savait qu'il voudrait en parler plus tard, savait qu'elle répondrait à ses questions aussi honnêtement que possible, mais ce n'était pas le moment, pas du tout. Son avidité soigneusement dissimulée sous un masque inexpressif, elle écouta ce que l'homme avait à dire.
Il commença à lister des shinobi à Ibiki, le regard vitreux et épuisé. Certains étaient inscrits comme déserteurs au Bingo Book… D'autres avaient été déclarés morts. Depuis des mois ou des années. Hitomi lutta pour conserver une expression neutre en entendant certains d'entre eux : un Sarutobi, un Hyûga de la branche secondaire du clan, certains ninjas issus de familles civiles nobles. Elle avait croisé une poignée d'entre eux durant son début de carrière, deux durant la première épreuve de son premier examen Chûnin – Ibiki souffrait sans doute, même s'il ne le montrait pas. Il était si fier, si dur et si doué dans son métier qu'elle imaginait sans mal son expression neutre et vaguement satisfaite. Un masque. Un excellent masque.
Au bout de plusieurs heures d'interrogatoire mené de main de maître, Ibiki remercia leur noble prisonnier pour sa collaboration et se leva. Il tourna les talons, quitta la pièce avec Hitomi sur ses talons, referma la porte derrière lui et ordonna à un shinobi du département qui passait par là de ramener l'homme dans sa cellule cinq minutes plus tard. Ses traits fermés ne trahissaient pas la moindre émotion, si ce n'était une certaine sévérité dans le regard. Il fit signe à son élève d'un temps de le suivre dans les escaliers jusqu'à son bureau.
— Assieds-toi et explique-moi ce que tu sais sur ce fameux Crépuscule, ordonna-t-il d'un ton qui ne souffrait aucune objection.
Elle déglutit nerveusement et s'exécuta, prenant place sur la chaise qu'il lui désignait. C'était la première fois qu'elle s'asseyait ailleurs dans son bureau qu'à même le sol, assez près de lui pour qu'il puisse observer son travail. Cette étrangeté lui déplaisait. Elle plissa les lèvres, jugeant plus sage de ne pas protester. C'était inutile de toute façon. On ne luttait pas contre un maître des interrogatoires.
— J'ai rencontré l'organisation Crépuscule pour la première fois au Pays du Vent, commença-t-elle d'un ton distant, feignant une tranquillité qu'elle ne ressentait pas le moins du monde.
Elle raconta à son supérieur l'agression qu'Ensui avait subie, son emprisonnement, la longue traque à travers le Désert. Comme pour illustrer son récit, elle alla chercher dans l'un de ses sceaux le pendentif encore encroûté de sang séché pris sur l'un des cadavres trouvés au fil de sa chasse. Ibiki prit le collier dans ses larges mains, examinant non seulement les kanjis qu'il représentait mais aussi les matériaux employés, la méthode d'orfèvrerie.
— On dirait le travail d'un bijoutier du Pays des Clés. Est-ce que ça te semble probable ?
Hitomi haussa les épaules.
— Je m'en suis approchée à plusieurs reprises pendant ma traque. Je suis persuadée qu'ils ont un repère dans la région mais je n'ai pas eu l'occasion de me lancer à sa recherche.
— Est-ce qu'ils avaient un signe distinctif outre le collier ?
— Je n'en ai pas trouvé. Ils étaient tous des Chûnin et Jônin, mais aucun de ceux que j'ai rencontrés n'était d'un excellent niveau non plus. Certains étaient dangereux à mon niveau d'il y a plus d'un an mais je pourrais les vaincre si je les affrontais maintenant.
— Pas d'ancien ANBU ou de ninja très puissant comme Kakashi Hatake, donc ?
Elle secoua la tête, les lèvres plissées. Une pensée étrange l'effleura : si de tels ninjas désertaient, ils auraient sans doute plus leur place dans l'Akatsuki… Elle se raidit, le souffle bloqué, et écarquilla les yeux, soudain paralysée, horrifiée.
— Quoi ? demanda Ibiki d'un ton urgent. À quoi as-tu pensé, juste là ?
Elle ne parvint pas à répondre, ses yeux vitreux aux pupilles légèrement dilatées fixés sur lui sans le voir tandis que sa poitrine se soulevait et s'abaissait avec la frénésie d'un soufflet de forge – pourtant ses poumons semblaient constamment désertés d'oxygène. Ibiki quitta son siège, les muscles soudain noués, et contourna son bureau pour se retrouver face à elle, envahissant son espace vital et son champ de vision. Elle aurait voulu reculer un peu, se rebiffer contre sa proximité, mais son esprit n'était capable de ressasser qu'une seule terrible vérité.
Et elle était passée à côté d'une telle évidence.
— Hitomi, tu es en train de faire une crise de panique, grommela sa voix grave et rocailleuse quelque part devant son visage. Essaye de respirer en rythme avec moi.
Il lui fallut de longues, longues minutes avant de réussir à calquer son souffle sur celui, volontairement plus lent et plus profond pour l'occasion, de son instructeur. Elle se mit à trembler comme une feuille sur sa chaise, malgré les deux mains solides posées sur ses épaules – le contact l'aurait sans doute réconfortée si son esprit n'avait pas tourné à vide. Il pressa ses pouces contre les os de ses épaules, créant une décharge de douleur qui s'amenuisa immédiatement, mais attira son attention sur lui mieux qu'aucun autre stimulus.
— C'est bien, tu te débrouilles bien, continue de respirer lentement, profondément, voilà.
Elle laissa échapper un petit gémissement tourmenté mais il ne lui en tint pas rigueur. Il avait sans doute l'habitude de voir des shinobi craquer, lui qui s'occupait de certains examens Genin et, d'après les bruits qui couraient dans les couloirs, de la formation psychologique des membres de l'ANBU, en plus de gérer son propre département comme s'il s'agissait d'une petite famille. Ce n'était pas du tout ce qu'elle avait imaginé comme ambiance pour le Département Torture et Interrogatoires, ce n'était pas ce que le village tout entier imaginait, et pourtant il y parvenait.
— J-je… Je pense que ça va maintenant, Ibiki-senpai.
— Pas la peine d'utiliser un suffixe quand tu me parles, je suis sûr qu'Anko t'a dit qu'on n'était pas très formels par ici. C'est du temps qui pourrait être utilisé dans des domaines plus utiles que la politesse, après tout.
Elle laissa échapper un petit rire mouillé et acquiesça, un petit mouvement sec, saccadé, mais une réaction au moins. Un discret sourire apparut sur les traits d'Ibiki, tordant étrangement celle de ses cicatrices qui lui barrait le coin des lèvres. C'était autre chose que le large sourire qu'il offrait parfois à ses collègues, une expression plus douce, plus intime. Hitomi battit des paupières, incapable de détourner le regard.
— Dis-moi ce qui te met dans cet état.
C'était un ordre, et l'habitude d'obéir aux ordres d'hommes et de femmes de son envergure s'entrelaçait profondément au cœur de son instinct. Elle frémit, un petit bruit tremblant et tourmenté franchissant la porte de ses lèvres, puis quelque chose céda au fond d'elle.
— L'Akatsuki et Crépuscule sont liés. Je suis sûre qu'ils sont liés. C'est… Ils ont attaqué la jinchûriki de Takigakure quand j'y étais. Et leur attaque à Suna… Et si leur but était de tester les défenses du village ? De déterminer s'il était facile de s'y infiltrer ? Et s'ils avaient des plans du même genre pour Konoha ?
Ibiki inspira brusquement, ses mains se crispant à nouveau sur les épaules d'Hitomi. Réalisait-il qu'il lui faisait mal ? Sans doute pas. Pas alors qu'elle avait exposé en pleine lumière une menace contre leur village. Elle croisa son regard et frémit d'effroi devant le mélange de détermination, d'anticipation et de cruauté qui y régnait.
— C-ce serait un bon moment pour faire appel aux espions de Konoha dans les deux organisations, finit-elle par ajouter d'une voix tremblante.
Les yeux et l'attention d'Ibiki se concentrèrent à nouveau sur elle plutôt que sur les plans qui devraient surgir du néant pour affronter cette potentielle menace. Il laissa échapper une vague d'aura meurtrière, aussi précise et assurée qu'un scalpel, qui l'attrapa à la gorge.
— J'ignore ce que tu sais à propos de nos espions, puceron, mais tu n'en parleras plus jamais à voix haute, où que tu sois, à moins d'être absolument certaine de ta foi envers tes interlocuteurs.
— Mais je vous fais confiance, Ibiki, dans une certaine…
— Dans une certaine mesure, oui. Tu serais extrêmement stupide de me faire assez confiance pour me confier ta vie ou tes secrets. Si je devais choisir entre notre village et toi, je te sacrifierais sans hésiter.
— Et je vous sacrifierais sans hésiter.
Il soutint son regard pendant quelques secondes puis acquiesça, une nuance de fierté apparaissant brièvement sur ses traits. Ils se comprenaient et, même si leurs buts n'étaient pas les mêmes, pas exactement, tous deux étaient prêts aux mêmes extrémités pour les atteindre.
— Dans ce cas, on se comprend bien, puceron, conclut Ibiki en lui offrant son sourire rayonnant. Allez, reprends-toi. Je me chargerai de transmettre ces informations aux départements qui pourront enquêter et y faire quelque chose, sans citer ton nom. Tu n'as pas besoin de te faire encore plus remarquer, pas vrai ?
Elle renifla avec dérision et croisa les bras sur sa poitrine, s'autorisant ce bref geste de faiblesse, de vulnérabilité. Il lui semblait très improbable qu'Ibiki, entre tous, ignore la renaissance de la Racine et l'attaque qu'Hitomi avait subie avant son départ. Il était probable que l'homme ait lui-même interrogé le coupable, après tout, jusqu'à ce qu'il se suicide avant d'offrir le moindre début de réponse à son tortionnaire. Elle ne pouvait imaginer sa frustration, sa rage, à l'idée d'un tel échec.
Quelques heures plus tard, à nouveau en totale maîtrise d'elle-même, Hitomi fut libérée de ses obligations et prit le chemin du retour. La poche dans laquelle elle avait rangé son carnet communicant, contre sa cuisse, n'avait jamais semblé plus lourde. Elle devait absolument contacter Itachi… Et Gaara. Gaara voudrait être prévenu de la vipère qui s'infiltrait au sein de son propre foyer.
Tant pis si elle déclenchait une chasse aux sorcières. C'était toujours mieux que de donner à Sasori l'accès dont il avait besoin pour infiltrer le village et ouvrir la voie à Deidara… S'il ne possédait pas déjà toutes les informations nécessaires.
— Je suis rentrée ! lança-t-elle en franchissant la porte de la maison.
Il y eut un silence d'abord, puis sa mère répondit tandis qu'elle enfilait ses chaussons.
— Viens dans le salon, ma puce !
Sur ses gardes, elle obéit et ne put tout à fait réprimer un mouvement de recul en voyant Asuma effondré sur l'un des fauteuils, le visage entre ses mains, sa mère debout près de l'accoudoir frictionnant gentiment son dos. Il avait l'air défait, épuisé, hanté.
— Qui ? demanda simplement la jeune fille.
Ce fut sa mère qui répondit :
— Hiruzen. Ce n'est pas une surprise, Tsunade-sama n'a pas été capable de lui rendre la santé après son affrontement contre Orochimaru. Il s'est éteint il y a une heure à peine.
Hitomi sursauta légèrement, prise de court. Son regard s'attarda sur les épaules tremblantes d'Asuma. Elle… Comprenait. Dans une certaine mesure. Le Jônin avait beau être le fils du précédent Hokage, ils ne s'étaient jamais entendus, tout le monde le savait. Cette mésentente expliquait à elle seule le faible, très faible bourdonnement du sceau dormant sur la langue d'Asuma. Il ne faisait plus partie de la Racine, pas depuis qu'elle était réapparue, mais l'homme l'avait rejointe par défiance envers l'autorité de son père, qui avait alors voulu lui imposer un mariage politique. Ce n'était qu'après cette très mauvaise décision qu'il avait décidé de s'engager aux côtés du Daimyo. Il avait fait partie de sa garde pendant cinq ans avant de revenir au village quand Minato avait pris le pouvoir. Au moment où Hiruzen était revenu au pouvoir, le fils tolérait à nouveau le père… Tout juste.
Et pourtant, pourtant il souffrait de sa mort, c'était incroyablement visible, évident. Hitomi approcha, s'agenouilla devant lui et leva la tête pour voir son visage. Une larme, une seule, humidifiait sa joue. Elle chercha que dire, comment réconcilier ce deuil nouveau pour Asuma et le mépris qu'il ressentait pour son père. Elle ne s'était jamais trouvée dans cette position ambivalente, ne parvenait qu'à imaginer à quel point il devait se sentir perdu, effrayé, ingrat. Elle finit par poser une main sur son genou, attirant son attention.
— Je suis vraiment désolée, Asuma. Si vous avez besoin d'aide, quoi que ce soit, n'hésitez pas à faire appel à moi, même si je ne doute pas que Maman bondirait sur l'occasion de vous soutenir.
— Merci, Hitomi, c'est… C'est gentil.
Elle sourit, l'expression aussi rassurante que possible, avant de se redresser et de s'éloigner. Elle croisa le regard de Kurenai, qui acquiesça son approbation, puis se dirigea vers sa chambre. Une fois seule, elle s'effondra sur son lit, émotionnellement épuisée, fermant les yeux dans l'espoir de s'isoler dans une bulle de solitude et de silence. En vain. Son ouïe s'était si bien affûtée ces dernières années qu'elle percevait tous les petits bruits du dehors, tous ceux du salon – si elle poussait et nourrissait ses oreilles en chakra, elle serait sans doute capable d'entendre même ce qui se passait dans la maison voisine.
Avec un soupir, elle se redressa. Il ne servait à rien de s'apitoyer sur son sort, pas alors qu'il lui restait des choses à faire ce jour-là. Elle ouvrit son carnet communicant et composa un message pour Itachi. Leur correspondance ne s'était jamais arrêtée, prenant en profondeur et en assurance au fil des années. Il savait désormais des choses sur elle qu'elle n'avait jamais confiées à quiconque sinon Ensui ; il l'avait rendue capable, lettre après lettre, de poser des mots sur ses craintes et insécurités. Lui aussi se confiait, tant à propos de sa santé que d'autres sujets. Certaines nuits, quand il désespérait et quand ses plus sombres pensées le submergeaient, quand Kisame ne suffisait plus à lui tenir la tête hors de l'eau, Hitomi passait les heures les plus délicates de la nuit à le rassurer et le réconforter autant que faire se pouvait.
Itachi-san,
Je suis presque certaine que l'Akatsuki et Crépuscule sont liés d'une manière ou d'une autre. Peut-être au travers de Kabuto Yakushi ? Je sais que ses liens avec votre organisation n'ont pas été rompus à la mort de son maître. Est-ce que vous pourriez enquêter si cela ne vous met pas en position de danger ? Ibiki Morino était présent quand j'ai réalisé la très probable connexion. Il enverra Konoha enquêter également. Jiraiya-sama vous contactera sans doute bientôt, mais pourriez-vous me laisser en-dehors de vos sources d'information ? Ibiki me dissimule également de son côté pour me protéger de l'œil scrutateur de Danzô Shimura – je n'ai pas besoin de vous expliquer pourquoi.
Est-ce que le thé que je vous ai conseillé vous aide à respirer la nuit ? Si vous avez besoin d'aide pour vous procurer certains ingrédients, n'hésitez pas à le dire, je trouverai un moyen de vous les envoyer.
Prenez soin de vous,
Hitomi.
Ni l'un ni l'autre n'admettraient qu'ils voulaient se revoir. Pourquoi s'attarder à espérer des choses impossibles ? Ils risquaient juste de provoquer une rencontre trop tôt, d'attirer des soupçons indésirables sur eux. Elle soupira et envoya le message, repoussant la mélancolie qui semblait bien déterminée à se saisir d'elle. Elle n'avait pas le temps. Quand les lignes d'encre disparurent de sa page, elle se consacra à sa lettre pour Gaara, lui conseillant de garder l'œil ouvert pour un pendentif suspect sur ses hommes, surtout les Chûnin et les Jônin. Elle espérait que cela suffirait mais n'y croyait pas, pas totalement.
Une fois ce devoir accompli, elle se rallongea sur son lit, contemplant son plafond immaculé. Elle entendait de faibles sanglots étranglés à l'étage inférieur… Ainsi, Asuma avait fini par craquer. Elle n'était pas surprise. Hiruzen avait été intensément aimé – et avait gâché l'amour et la confiance de son peuple en laissant le pouvoir à ses anciens amis et coéquipiers. La jeune fille força son esprit à revenir à d'autres problèmes. Crépuscule. Ibiki. Elle ne pouvait pas s'attarder sur le passé, pas s'il ne lui fournissait pas les clés pour affronter l'avenir.
Pour un shinobi, chaque jour était une nouvelle bataille, après tout.
