Après la cérémonie d'adieu pour Hiruzen, à laquelle tout le village fut convié, Hitomi se remit au travail. Ibiki la laissa travailler avec Anko au bout d'une semaine dans son département, comme il l'avait prévu. Avec l'ancienne apprentie d'Orochimaru, elle passait beaucoup plus de temps à s'entraîner, à travailler de manière pratique, tandis que son précédent mentor avait préféré une approche plus théorique pour commencer.

— Très bonne aura meurtrière, grogna la Jônin d'un air approbateur en s'essuyant le front d'un revers du bras. Ton dossier dit que tu l'as acquise naturellement. C'est très rare. J'ai dû travailler à m'en donner des migraines horribles pour arriver à mon niveau actuel, petite chanceuse.

Hitomi émit un petit son approbateur en roulant sur le flanc, une main pressée contre ses côtes afin de réduire l'hématome là où Anko l'avait frappée d'un coup de botte pour rompre son emprise. Elle se redressa, s'étirant de tout son long comme si cela pouvait aider à faire disparaître la vague douleur qui lui mordait le corps de la tête aux pieds. Son instructrice lui attrapa le bras et la tira sur ses pieds, la maintenant debout quand elle vacilla légèrement.

— T'en as fait assez pour aujourd'hui, puceron. Besoin d'aide pour sortir du terrain d'entraînement ?

— Non, ça va. Quelque chose de prévu ce soir ?

— Genma Shiranui a eu assez de culot pour m'inviter à faire la tournée des bars avec lui ce soir.

— Le Jônin qui arbitrait pendant le tournoi de mon premier examen ? Il est agréable à regarder. Est-ce que tu vas te contenter de boire avec lui ou…

Anko éclata de rire.

— Oh, puceron, je ne me contente jamais de boire. J'espère juste pour lui que Shiranui sait dans quoi il s'embarque avec moi.

— Je suis sûre qu'il le sait. Ce n'est pas un imbécile, sinon tu aurais répondu à son invitation en présentant son front à ton genou. Encore et encore.

— Tu me connais déjà trop bien, puceron. Allez, file, je suis sûre qu'un de ces adorables Genin de ta promotion t'attend quelque part.

— Pff, même pas, ils sont tous en mission en ce moment. Même Kakashi-sensei. Shikamaru, mon cousin, est parti le lendemain de mon retour avec son équipe, je ne sais pas quand ils rentreront.

— Et toi, puceron, tu es partie pendant deux ans. Tu as disparu de la circulation, et même si tu les as prévenus avec ces ingénieux petits carnets que tu aimes tant, ce n'était pas pareil pour eux. Ton cher Shikamaru, il passait des heures et des heures plongé dans des dossiers sur lesquels il n'aurait jamais dû mettre la main, souvent sous les yeux de son père, à fouiller et fouiller comme s'il espérait trouver la réponse au sens de la vie dans des rapports piochés au hasard.

Un petit son étranglé échappa à Hitomi et elle s'élança entre les arbres de la Forêt de la Mort, Anko sur ses talons. C'était un jeu pour la Jônin, dont le rire caquetait derrière elle comme si les tigres géants et les serpents dérangés par leur passage ne les regardaient pas avec une faim primale dans les yeux. Elle éleva son aura meurtrière avec tant de brutalité qu'une branche derrière elle explosa, envoyant des échardes dans toutes les directions. Elle se protégea d'une vague de chakra et Anko en fit de même, le rire encore plus sonore, pratiquement extatique.

— Ooooh, puceron, j'ai touché un point sensible, pas vrai ?

— Ne fais pas comme si ça te surprenait. Toucher des points sensibles est ta spécialité.

Anko éclata de rire à nouveau, la rattrapant d'un seul bond avant de crocheter ses épaules d'un bras. Hitomi couina et rougit aussitôt jusqu'à la racine des cheveux, indignée d'avoir émis un son aussi peu digne même si personne d'autre que les deux kunoichi ne l'avait entendu.

— Puceron, si je meurs, je veux cette phrase gravée sur l'autel aux morts à côté de mon nom. Tu ferais ça pour moi, pas vrai ?

Les minauderies d'Anko arrachèrent un sourire à sa cadette. Les craintes qui l'étouffaient loin, loin sous la surface de ses traits plaisants, polis, paisibles, reculèrent quelque peu. Anko savait ce qu'elle faisait, connaissait l'âme humaine presqu'aussi bien qu'Ibiki et en jouait comme d'un instrument quand les circonstances le nécessitaient – ou quand elle le voulait, vraiment, parce que contrairement à son supérieur elle agissait de manière impulsive et usait de ses armes sans réserve, à chaque instant de sa vie.

Une fois sorties de la Forêt, les deux femmes se séparèrent, chacune retournant à ses propres occupations. Hitomi boitait légèrement mais ne laissa pas la douleur diffuse dans son genou gauche la stopper, vibrant d'une énergie nouvelle et légère. Soudain, elle sentit une présence nouvelle à la limite de son sixième sens, une présence qui changea instantanément sa trajectoire sans même qu'elle y réfléchisse.

— Shino ! s'exclama-t-elle en atterrissant à ses côtés.

Il ne sursauta pas, ne se raidit pas, mais la légère tension autour de sa bouche lui fit réaliser qu'elle l'avait surpris. Baissait-il sa garde quand il rentrait au village ?

— Hitomi, salua-t-il en se redressant légèrement. On ne s'est plus vus depuis longtemps. Tu te souviens de mon père, n'est-ce pas ?

Plaquant un sourire rayonnant sur ses lèvres, Hitomi tourna la tête en direction de Shibi Aburame et le salua profondément, comme il le fallait quand on se trouvait face au chef de l'un des clans majeurs de Konoha.

— Shino, tu sais que je n'oublie jamais rien. Bonjour, Aburame-sama ! Merci pour tout ce que vous avez fait pour Anosuke-kun pendant mon absence. Ma mère m'a raconté.

Sa mère, Shikamaru, Hinata, … Tout le monde avait gardé un œil sur l'enfant mutilé placé sous la protection explicite d'Hitomi. Ses amis ne savaient pas ce qu'elle ferait si quelqu'un osait toucher au moindre de ses cheveux, mais ils avaient conscience d'une chose : ça ne serait ni beau, ni propre, ni honorable. Cela dit, il n'était pas plus beau, propre ou honorable de s'en prendre à un élève qui venait d'entrer en quatrième année à l'Académie. Il avait beau être le troisième meilleur élève de sa classe, juste derrière Hanabi Hyûga, major de sa promotion, et Sugi Aburame, qui la talonnait, face à un shinobi, il ne pourrait pas se défendre.

— Inutile de me remercier, Hitomi-san, répondit Shibi d'un ton réservé mais cordial. Les amis de Sugi-kun sont toujours les bienvenus sous mon toit et sous ma protection.

Hitomi battit des paupières, interloquée. Shibi venait… Il venait de lui proposer une alliance clanique ? En plein milieu de Konoha, là où n'importe quel passant shinobi ou civil pouvait entendre ? Une action aussi frontale ne ressemblait pas au chef de clan qu'elle avait appris à connaître durant son enfance, la succession d'après-midis passés chez Shino seule ou avec Hinata. Elle ne voyait pas ses yeux derrière ses lunettes rectangulaires aux verres teintés, seulement la petite breloque violette suspendue à sa branche droite. Elle aurait aimé croiser son regard, avoir la possibilité d'y lire ce qu'il pensait.

Une alliance.

Les Nara convoitaient une alliance avec les Aburame, une vraie alliance, du genre qui les liait déjà aux Yamanaka et Akimichi, depuis des années… Mais ce n'était pas ce que Shibi proposait. Il voulait une alliance avec elle. La future cheffe du clan Yûhi, ressuscité mais encore faible, réduit au plus petit nombre possible de membres pour un clan – les enfants et parents par adoption comme Sasuke, Naruto et Ensui ne comptaient pas. Elle adoucit son sourire, laissant une nuance de compréhension atteindre ses yeux, et acquiesça. Shibi voulait une alliance avec elle – il l'obtiendrait.

— Je suis tout de même reconnaissante, insista-t-elle d'une voix légère. Comment va Anosuke ? Je sais que vous gardez un œil sur son équipe.

Sa classe, Hitomi le savait, se trouvait sur un terrain d'entraînement pour un exercice de survie qui durerait trois jours. Leurs retrouvailles avaient été effusives, adorables, exactement comme elle l'avait espéré, mais Anosuke se plongeait sans limite dans ses études, sans réserve. Il ne passait presque pas de temps à la maison, préférant se fourrer du matin au soir chez Sugi, Shino et Shibi avec Hanabi. La formation officielle de leur future équipe Genin ne représentait qu'une formalité. Iruka exultait : leur association n'était pas la seule en classe. Le programme de préparation aux équipes, sa fierté, son cheval de bataille depuis qu'il avait commencé à enseigner, fonctionnait. Shibi ne tenta même pas de nier avoir planté l'un de ses insectes sur l'équipe de son fils cadet et haussa les épaules :

— Ils ont toujours leur drapeau et ont un plan pour s'emparer des deux qui leur manquent. Et eux au moins n'ont pas mis le feu à la forêt du terrain d'entraînement.

Hitomi roula des yeux et grogna, son coude se fichant dans le flanc droit de Shino avant qu'il puisse esquiver.

— Tu en as parlé ?

— Tu ne devrais pas avoir honte, Hitomi. C'était un très beau feu.

Son expression pince-sans-rire, parfaitement claire malgré les lunettes et le col haut de son manteau, la fit rougir jusqu'aux oreilles. Elle avait beau savoir qu'il jouait à sa manière, la taquinait parce qu'elle était son amie, parce qu'il se sentait encore à l'aise avec elle après toutes ces années, elle se sentait quand même embarrassée par le souvenir de cet échec. Il baissa légèrement la tête, l'un de ses rares sourires en coin sur les lèvres, et juste comme ça Hitomi se détendit légèrement.

— Plutôt que de me mettre la honte devant un chef de clan, Shino, et si tu me disais comment ça avance avec Sakura ? Mes sources me disent que vous sortez ensemble depuis quoi, maintenant… Un an ?

— Un an et deux mois, et tu le sais très bien, petite fouineuse, grommela Shino en rougissant à son tour.

Hitomi sourit, radieuse et légère, puis s'éloigna avec un petit signe de la main et une inclinaison du buste en direction de Shibi. Elle prit son élan et bondit sur un toit, sa queue de cheval volant derrière elle avec l'élégance et la souplesse d'un étendard. Une alliance… Shibi voulait une alliance, et était assez sûr de lui pour aborder le sujet en public, au vu et au su de tout. Elle allait la lui accorder ; plus que quiconque, elle savait quels avantages tirer de ce genre de collaboration avec un chef de clan. Mais que savait-il sur son statut, présent et futur, qui le poussait à la solliciter elle et non Shinku, Ensui et Shikaku, tous plus expérimentés, sages et puissants qu'elle ?

En quelques minutes, elle atteignit les terres Nara et fila au pas de course entre les deux Chûnin de garde, déjà réhabitués à ce genre de comportement de la part de la nièce de leur chef. Elle sauta, tendit les bras et se hissa jusqu'à la fenêtre du petit bureau, chez Shikaku, où Ensui remplissait ses fonctions de bras droit du chef de clan. Il réagit à sa présence en agitant sa main libre mais ne quitta pas tout de suite son travail, un stylo dansant furieusement sur un tas de paperasse qui ne semblait jamais désemplir. Enfin, son père adoptif termina l'ouvrage qui l'avait occupé et se redressa, pivota sa chaise dans sa direction puis sourit en se calant dans le fond du siège.

— Salut, ma puce. Tu rentres une demi-heure plus tard que prévu, est-ce que je dois m'inquiéter des ennuis dans lesquels tu as pu te fourrer dans ce laps de temps ?

— Pfeuh ! Tout de suite. Comme si j'étais du genre à…

— Te fourrer dans des ennuis pas possibles dès qu'on te quitte du regard ? Oui, c'est tout à fait ton genre. Alors ?

Elle leva les yeux au ciel, s'infiltrant pleinement à l'intérieur du bureau d'une secousse sur ses bras. Elle le dévisagea pendant quelques instants. Il avait toujours l'air vaguement fatigué, comme elle, avec les cernes qui ne semblait jamais disparaître de leur place sous ses yeux. Elle sourit et s'approcha, son regard carmin parcourant la pièce avec une apparente négligence. Elle ne savait pas sur quoi il travaillait, mais elle savait que c'était important. Il lui fit signe d'approcher et elle s'exécuta, un sourire aux lèvres.

— L'entraînement avec Anko a duré un peu plus longtemps que prévu, admit-elle en déposant un dossier qu'il lui avait demandé sur son bureau. Et j'ai croisé Shino et son père en rentrant, je suis restée discuter un peu.

Elle lui résuma la conversation en question, son regard inquisiteur recherchant une réaction sur ses traits. Il se raidit légèrement quand elle mentionna que Shibi convoitait une alliance mais ne réagit pas au-delà de ça, comme s'il n'était pas exactement surpris.

— Je m'attendais à ce que ça commence à se produire. Une jeune Jônin, héritière d'un clan mineur mais connectée à un clan majeur, convoitée par six départements différents et proche du Jônin en chef… Si tu le voulais, tu pourrais devenir une puissance politique non négligeable à Konoha.

— Berk, de la politique. Je comprends que c'est nécessaire, mais nous sommes des ninjas. Je préfère agir plutôt que de passer des heures et des heures à parler sans rien accomplir.

— Et pourtant, vois tout ce que notre diplomatie a accompli ces dernières années… Enfin, de toute façon, tu as encore des années avant de te lancer là-dedans.

Juste comme ça, le sujet passa. Elle parvint à le convaincre de quitter son bureau, puis la maison de Shikaku. Il accepta de l'entraîner, comme si elle n'en avait pas encore eu assez avec Anko, puis la guida tandis que la nuit tombait vers le traiteur qui avait leur faveur depuis leur retour à Konoha, commandant bien trop de nourriture pour deux personnes. Ils passèrent la soirée à discuter de théories des sceaux que personne ne comprendrait, à l'exception des deux Sannin survivants. Pendant quelques heures, ils oublièrent les menaces et la politique qui les attendaient dehors.

Les semaines passèrent. Bientôt, cela fit un mois et demi qu'Hitomi avait commencé à travailler au Département Torture et Interrogatoire. Elle s'était intégrée à l'équipe avec une facilité qui la laissait pantoise. Ils étaient tous ses aînés, certains de plusieurs dizaines d'années, pourtant ils ne tentaient jamais de la rabaisser ou ne la ridiculisaient quand elle intervenait sur l'un des dossiers en cours avec l'une des perles de savoir récoltées dans le Monde d'Avant ou durant ses voyages aux côtés d'Ensui. Ils ne doutaient jamais de ses compétences, même s'ils étaient les premiers à la chambrer quand Ibiki ou Anko lui bottaient le cul durant un entraînement. Cela dit, eux aussi se faisaient botter le cul quand ils prenaient sa place.

— Puceron, il est temps que tu t'envoles de tes propres ailes, ou peu importe la métaphore mièvre que tu préfères, lança Ibiki en s'asseyant sur le petit coin libre du bureau d'Hitomi.

— Votre fesse écrase mon rapport sur l'interrogatoire d'hier, nota la jeune fille sans réagir plus que ça.

Il se suréleva légèrement, lui permettant de récupérer le fameux rapport.

— Concentre-toi plutôt sur moi, puceron. C'est pas plus intéressant pour toi d'aller directement interroger un type plutôt que de raconter un interrogatoire auquel tu as assisté ?

— Bien sûr que si, pourquoi ? demanda-t-elle sans lever les yeux.

— Parce que tu es prête à aller interroger un prisonnier toute seule d'après Anko, et je suis d'accord. Voilà le dossier.

Le cœur soudain emballé, Hitomi s'empara du mince classeur cartonné et parcourut les documents les uns après les autres. L'homme en question, un civil, avait enlevé sa fille et la gardait captive… Dans un lieu inconnu. C'était donc l'information qu'elle devrait lui arracher. Elle fronça les sourcils et se redressa, refermant le dossier avant de le laisser sur son bureau. Pas besoin de le prendre avec elle.

— Quelle cellule ?

— La numéro douze, petite chanceuse.

— Fabuleux, grogna-t-elle en roulant des yeux. Vous allez regarder, pas vrai ?

— Bien sûr. Personne ici ne voudrait rater le premier vol en solo de notre adorable puceron, intervint Anko en bousculant Ibiki assez fort pour le faire tomber de son perchoir.

Avec un rire bref, Hitomi s'éloigna vers les escaliers et descendit lentement, chaque marche offrant un peu plus de dureté, de froideur et de distance à son masque. Elle en aurait besoin, elle le savait. Elle compta les portes jusqu'à celle qui était surmontée d'un petit 12 noir, bien consciente que ses collègues attendaient juste qu'elle entre pour prendre place derrière le miroir sans teint. Elle inspira profondément, carra les épaules et entra. D'un violent coup de botte, elle secoua la table sur laquelle le prisonnier s'était courbé, peut-être pour dormir. Ibiki l'avait laissé mariner des heures seul dans cette pièce avant de laisser la plus jeune kunoichi du département s'en charger.

— On se réveille, ordonna-t-elle d'un ton sec tout en s'asseyant de l'autre côté de la table.

Il se redressa en sursaut, essuya un filet de salive sur son menton comme si elle n'avait pas eu largement le temps de le voir et posa sur elle un regard encore embrumé.

— Ubuki Sakamoto, salua-t-elle avec froideur, je ne vais pas tourner autour du pot. Où est votre fille ?

Un rictus arrogant tordit les lèvres de l'homme. Il venait de réaliser que son interlocutrice était à peine plus qu'une enfant et son assurance revenait au galop, comme si son âge la rendait incapable de le tuer de mille manières différentes – certaines sans douleur, certaines débordantes d'agonie. Le regard rivé sur sa proie, Hitomi commença à émettre une légère nuance d'aura meurtrière. Il ne remarqua rien d'abord, pas de manière consciente, mais son corps réagit : elle voyait sa chair de poule, ses pupilles contractées au milieu de ses yeux gris.

— Rimi-chan, lui rappela-t-elle d'une voix dure. Vous avez été arrêté hier soir et vous n'avez aucun complice. Votre fille de cinq ans à peine, adorable, fragile, est toute seule depuis plus de douze heures. Personne pour lui apporter à manger ou à boire. Personne pour lui expliquer ce qu'il se passe.

Elle laissa cette idée s'infiltrer dans son crâne, la renforça d'une nouvelle vague d'aura meurtrière, plus intense cette fois. Elle était révulsée qu'il n'ait pas déjà avoué. Tout ça parce que la mère de la gamine l'avait quitté. La rumeur disait qu'il était violent avec elle mais personne n'avait pu le prouver, et la jeune femme n'avait pas porté plainte. Un autre problème au village… Depuis le massacre des Uchiha, depuis que l'ANBU se chargeait des travaux de la police, les plaintes pour violence conjugales s'étaient raréfiées : les agents masqués étaient bien moins accessibles et patients que les Uchiha engagés l'avaient été.

— Je vois pas pourquoi je devrais vous dire quoi que ce soit, répondit l'homme en s'agitant légèrement sur sa chaise. C'est ma gamine, j'en fais ce que je veux.

Hitomi dut lutter pour contenir son aura meurtrière. Elle l'aurait tué, lui aurait arraché la gorge à mains nues, si une vie n'avait pas dépendu de ce qu'il savait et refusait de dire. Elle aurait fait durer le spectacle, l'aurait détruit lentement, membre après membre, pour lui faire payer la souffrance qu'il infligeait tout autour de lui. Mais elle avait besoin de réponses, et elle ne pouvait agresser les autres citoyens de Konoha, peu importaient leurs méfaits, l'état de putréfaction dans lequel se trouvait leur humanité.

— Vous allez me le dire, promit-elle d'une voix basse, douce comme une caresse.

Il s'agita à nouveau sous son regard carmin, brûlant, qui promettait la douleur et l'agonie. En réponse aux émotions qui s'éveillaient en elle, le Murmure frémit. Si elle s'était juste un peu moins maîtrisée, ces promesses se seraient réalisées de sa main… Mais elle savait que c'était mal, qu'elle perdrait plus que ne valait la rapide et légère satisfaction de le faire souffrir.

— Vous allez me le dire parce que plus vous vous tairez, et plus j'aurai de raisons de vous arracher ces réponses dans le sang. Vous croyez que parce que je suis jeune, j'ignore comment vous faire mal ? Je connais l'anatomie humaine dans les moindres détails, je suis un ninja. Si vous me donnez la moindre raison d'agir comme j'en brûle d'envie, il ne restera pas un seul centimètre carré de votre peau qui ne vous donnera pas envie de mourir.

L'homme eut un violent sursaut face à elle. Elle n'aurait su déterminer s'il réagissait ainsi à cause de son regard, de sa voix, de la prédation qui imprégnait profondément ses mots ou de l'aura meurtrière qui se déployait dans l'air petit à petit, le rendant un peu moins respirable à chaque instant qui passait. C'étaient sans doute les trois à la fois. Il n'était qu'un civil. Si Ibiki s'était trouvé dans cette chaise, à la place d'Hitomi, il aurait sans doute déjà parlé, désespéré de satisfaire le maître des tortures. Mais elle n'était pas Ibiki, et elle devait apprendre, comme chacun des jeunes Jônin choisis pour rejoindre son département ou y passer un stage.

— Elle est… Elle est dans l'un des anciens refuges d'urgence du village. Près des terres Uchiha.

Hitomi se leva d'un bond et atteignit la porte en deux enjambées, ses pieds effleurant à peine le sol. Elle ouvrit la porte à la volée, si fort que le battant s'écrasa avec fracas contre le mur, et retrouva Ibiki à l'extérieur.

— J'ai déjà envoyé l'ANBU chercher la gamine, assura le chef du département.

— L'ANBU ? railla Hitomi en haussant les sourcils. Ils vont terrifier la gamine. J'ai une balise pas loin de là, j'y serai avant eux.

— Pas toute seule, non. Tu peux me prendre avec, pas vrai ?

Elle avait confié sa nouvelle compétence à Ibiki des semaines plus tôt – et Tsunade le lui avait sans doute dit avant elle, parce qu'il n'avait pas eu l'air surpris, seulement étrangement fier. Sans répondre, elle lui posa une main sur le bras et tira sur sa balise. Un instant ils se trouvaient au sous-sol du Département Torture et Interrogatoire, le suivant dans une rue ensoleillée et pleine de civils. Hitomi étendit ses sens, à la recherche d'une énergie réduite, épuisée, terrifiée.

— Par ici, indiqua-t-elle à son chef.

Elle contourna la boulangerie devant laquelle elle était apparue et se retrouva face à l'un des reliefs qui, quelques kilomètres plus loin, se muait en une haute falaise – celle sur laquelle étaient gravés les visages des Hokage qui avaient dirigé et dirigeaient encore le village. Elle trouva sans difficulté le mécanisme qui scellait la porte dissimulée dans la pierre et l'activa d'une secousse sous les yeux d'Ibiki. Tous deux entendirent le petit gémissement étouffé d'une enfant terrifiée quand le chef de département se courba contre la vieille porte pour la forcer à s'ouvrir.

— Rimi-chan ? appela Hitomi d'une voix douce.

Ses sens surentraînés sous les tutelles d'Ensui et de Kakashi prirent le dessus sur l'obscurité, ses oreilles et son nez infusés de chakra sondant l'espace devant elle. À l'époque où cette cache servait de refuge d'urgence, des torches fixées le long des murs avaient fourni assez de lumière pour que même des civils puissent voir ce qui les entourait. Qu'Ubiki Sakamoto n'ait même pas accordé ce mince confort à sa fille révoltait Hitomi au-delà des mots. Elle concentra du chakra dans ses paumes et les écarta loin de son visage pour ne pas l'éclairer par en-dessous.

— Rimi-chan, je m'appelle Hitomi. Mon ami Ibiki et moi sommes venus te ramener à ta maman. Tu peux venir vers moi, s'il te plaît ?

— J'ai peur, murmura l'enfant.

— Je sais, chaton, je sais. C'est très effrayant, et il fait tout noir. Ibiki, allume tes paumes. On ne voit rien ici.

Il savait très bien qu'elle était capable de voir, ou se reposer sur ses autres sens pour palier sa vue si vraiment elle lui faisait défaut. Il savait que ce n'était pas pour elle – et c'est pour cela que plutôt que de l'envoyer valser, il s'exécuta, illuminant quelques dizaines de centimètres autour de lui.

— Tu nous vois, Rimi-chan ? Viens vers nous, s'il te plaît. Il y a plein de lumière dehors, tu verras.

La voix d'Hitomi s'était parée d'une douceur qu'elle ne prenait pas la peine de revêtir de coutume. Elle espérait amadouer cette enfant, la pousser à faire ce qu'il fallait avant que l'ANBU ne débarque avec ses gros sabots et son masque impersonnel qui pourrait à lui seul effrayer encore plus une gamine déjà traumatisée. Elle entendit un froissement de tissu, le son mat de pieds nus contre de la pierre, puis se retrouva avec une enfant frigorifiée dans les bras. Elle lui murmura des paroles réconfortantes et vides de sens, la souleva de terre et l'emmena à l'extérieur, lui cachant le visage contre son épaule pour ne pas l'aveugler.

— Tout va bien, promit-elle de son ton le plus conciliant. Ibiki, où est-ce qu'on l'emmène ?

— Toi, va à l'hôpital avec la petite, fais-la examiner par quelqu'un de confiance. Je vais intercepter l'ANBU et les envoyer chercher sa mère.

Hitomi acquiesça et concentra son chakra dans ses jambes. Même sans élan, elle sauta assez haut pour atteindre le toit bas de la boulangerie et, de là, s'élança en tenant fermement contre elle le petit corps fragile et éprouvé de la petite Rimi. Même sans regarder, elle savait que la gamine n'était vêtue que d'une chemise de nuit. Elle grelottait dans ses bras malgré l'abondant soleil de l'après-midi – Hitomi voulait tuer son père, encore une fois. Et si elle avait pu le faire sans avoir à subir les répercussions… Elle soupira et écarta ces pensées tentatrices de son esprit.

— Regarde, Rimi-chan. Tu n'auras pas souvent l'occasion de voyager dans les bras d'un ninja, tu devrais en profiter pour regarder autour de toi. Tu ne trouves pas que Konoha est superbe vue d'ici ?

Arrivée à deux rues à peine de l'hôpital, elle fit volte-face pour laisser le temps à l'enfant de contempler les toits baignés de soleil, les civils lointains qui vivaient leur vie sans se soucier des affaires des shinobi qui bondissaient souvent au-dessus de leurs têtes d'une rue à l'autre. Elle laissa l'enfant observer tout son soûl puis pencha la tête vers elle, la rajustant dans ses bras.

— Je vais t'emmener voir deux de mes amies à l'hôpital, d'accord ? Comme ça, ta maman sera sûre que tu vas bien quand elle viendra te chercher.

— D-d'accord.

— Tu es très courageuse, Rimi-chan, assura-t-elle d'une voix paisible en reprenant le peu de chemin qui restait jusqu'à l'hôpital.

— J-je veux devenir une kunoichi, répondit l'enfant d'une petite voix.

— Vraiment ? Tu entrerais à l'Académie l'an prochain, c'est bien ça ? C'est Hayate Gekko qui enseignera à ta classe, pas vrai ?

Depuis qu'elle avait sauvé l'homme de justesse, Hitomi gardait un œil sur lui, sur son parcours. Durant son absence, elle avait demandé à ses amis de continuer. Une fois remis de l'attaque qui avait bien failli lui coûter la vie, l'ancien ANBU avait commencé à enseigner pour de courtes périodes, d'abord sous la supervision d'un professeur, puis pour remplacer ceux qui devaient s'absenter. L'an prochain serait sa première expérience en tant que professeur principal. Iruka et lui s'entendaient à merveille ; le bruit courait que l'ancien instituteur d'Hitomi serait le témoin du mariage qui unirait son collègue à Yugao Uzuki.

— Oui, lui ! répondit la petite d'une voix enthousiaste. Ma cousine dit qu'il est gentil. Il a donné cours dans sa classe à la fin de l'année.

Hitomi força un petit rire léger à monter sur ses lèvres tout en pénétrant dans le hall de l'hôpital. Elle ne savait pas si Hayate était gentil. Elle ne l'avait pas vraiment connu au-delà d'avoir sauvé sa vie – et de lui avoir volé sa carrière. Chassant la pointe de culpabilité qui revenait du fond de son esprit lui vriller le cœur, elle parcourut l'espace du regard et de ses sens. En tant que shinobi, elle avait le droit de monter directement à l'étage qui leur était réservé mais ne souhaitait pas emmener Rimi à un endroit où sa mère ne pourrait pas la rejoindre facilement.

— Accroche-toi, ordonna-t-elle à l'enfant, j'ai besoin de mes mains.

Quand elle sentit ses bras frêles sécuriser leur position autour de son cou, Hitomi lâcha l'enfant et composa la Mudra de la Croix. Elle n'eut pas besoin d'ouvrir la bouche pour que son clone comprenne ce qu'elle voulait : comme Naruto, Ensui et Kakashi, elle pouvait les contrôler par la pensée. Tout en réenroulant ses bras autour de l'enfant, elle surveilla d'un œil la silhouette étrange et pourtant familière qui s'éloignait sans un regard en arrière. Quelques minutes plus tard approchèrent deux jeunes femmes, l'une aux cheveux rouges retenus en un chignon compliqué, l'autre à la tignasse rose bonbon coupée au menton et malgré tout désordonnée.

— Hitomi-chan ! s'exclama Karin en la reconnaissant. Je ne savais pas que tu étais rentrée !

La jeune fille haussa les épaules, l'air légèrement coupable.

— Désolée, j'ai été embauchée directement par Ibiki et il ne me donne que le strict minimum de repos. Je n'ai pas eu le temps d'aller voir grand-monde, tu penses bien.

— Oui, j'ai entendu parler de ses méthodes. Pourquoi tu es là ? Tu n'as pas l'air blessée.

— J'aurais besoin que vous examiniez Rimi-chan pour moi, demanda-t-elle en désignant la petite qui se cachait contre son kimono d'un geste du menton.

— Oh, bien sûr, s'attendrit Sakura avec un petit sourire. Viens, on va trouver un endroit privé.

Soulagée, la kunoichi suivit ses amies et anciennes coéquipières. Elles lui ouvrirent la porte d'une petite pièce sans fenêtre mais baignée de lumière blanche et douce. Hitomi déposa Rimi sur le lit, posant ses mains sur celles de l'enfant pour la convaincre de lâcher prise.

— Rimi-chan, tu dois me lâcher pour que mes amies Sakura-chan et Karin-chan puissent t'examiner. Elles veulent juste voir si tu vas bien, d'accord ? Je reste tout près, je ne te quitte pas des yeux.

Elle parvint finalement à amadouer l'enfant, dont les grands yeux bruns se rivèrent un instant aux siens avant qu'elle ne s'exécute. Un petit sourire aux lèvres, Sakura approcha tout en enfilant des gants en latex. Hitomi recula juste assez pour lui laisser le champ libre et se retrouva près de Karin, les deux jeunes femmes observant les examens sommaires mais efficaces d'un œil vigilant.

— Tu m'expliques ce que tu fais avec une gamine civile, Hitomi-chan ?

— Son père était mon premier interrogatoire en solo. Il la séquestrait pour se venger de la mère, qui l'a quitté après des années de violence.

— J'espère que tu as fait souffrir ce sac à merde.

— Pas autant que je l'aurais voulu, admit Hitomi, mais il passera le reste de sa courte vie dans les geôles de l'ANBU. Il a avoué, après tout, et Konoha ne voudrait pas mettre en péril l'un de ses enfants.

Les deux kunoichi frémirent de concert. Même elles savaient à quel point la prison de l'ANBU était inhospitalière. Elles n'auraient souhaité cela à personne… Sauf peut-être à une brute capable de molester sa femme et sa fille.

— Elle n'a rien, les rassura Sakura au bout de quelques minutes. Enfin, elle est un peu déshydratée et affamée, mais tu l'as trouvée à temps, Hitomi-chan.

Un long soupir se fraya un chemin hors des poumons d'Hitomi, qui s'appuya contre le mur avec un soulagement manifeste.

— Tant mieux. Elle rentre à l'Académie l'an prochain, elle aura Hayate Gekko comme instituteur.

— Elle n'aura aucun problème pour ça. Ses niveaux de chakra sont très bons pour une fille de civils.

— Rimi !

Les trois kunoichi se retournèrent d'un bond ; tandis qu'Hitomi égarait sa main près de la garde de son tantô, ses deux amies effleurèrent la poche dans laquelle chacune rangeait une paire de scalpels, leur chakra s'agitant légèrement à l'intérieur de leurs Portes. Toute idée de menace et de protection disparut quand elles virent la femme qui franchit la porte, qui ressemblait presque comme deux gouttes d'eau à Rimi. Sa mère. Hitomi fit un pas sur le côté pour laisser tout loisir à l'aînée d'aller étreindre sa petite fille, feignant de ne pas voir les larmes qui roulaient sur ses joues pâles.

Elle se sentait fière de son travail, ce jour-là.