Correspondances
Plus de trois années s'étaient écoulées depuis l'accident de Léandro. Ce dernier avait désormais douze ans, Talisa, seize, l'âge auquel Nausicaa avait épousé son fiancé.
Leur mariage avait eu lieu l'année précédente à Volon Therys dans la villa des Domophyr. Sa famille et elle y avaient été conviées. Ça avait été une belle cérémonie en toute simplicité, une cinquantaine d'invités pas plus. La célébration avait duré quatre jours. Nausicaa avait souri tout le long, mais ça avait été un sourire forcé. Talisa l'avait bien vu tirer machinalement sur le tissu de sa robe, un signe qu'elle aurait préféré être autre part. Elle-même aurait préféré être autre part qu'à côté d'un homme comme le jeune époux de son ami. Il paraissait si solennel, si ennuyeux. Elle ne l'avait jamais vu esquissé un seul sourire pendant ces quatre jours et il avait passé le clair de son temps à tout reprocher. Il lui avait rappelé sa tante Nesella. « Quelconque » avait dit Nausicaa quand elle lui avait demandé de le décrire, l'adjectif convenait parfaitement. Ni laid ni foncièrement beau, il paraissait fade et manquait terriblement de charme.
« Je tente de faire la conversation, je m'efforce de m'intéresser à lui et il n'est capable que de me répondre par des oui et des non ! » avait fulminé son amie alors qu'elles s'étaient éloignées des invités l'avant-dernier soir. Ça avait été une belle nuit, agréablement fraîche. Le vent agitait doucement les feuilles des amandiers. Nausicaa avait poursuivi sa diatribe contre son époux : « Et pas une fois, il ne m'a posé de questions sur moi ! Pas une ! Quel rustre ! Rah ! Quand je pense que je devrais passer ma vie aux côtés de ce… butor ! Tu as tellement de chance, Talisa, de ne pas être encore mariée ! À peine trois jours que je le suis et déjà je n'en peux plus !
- Tu devrais lui laisser une chance, lui avait-elle suggéré. Peut-être n'était-il pas aussi horrible que tu le crois…
- Sa chance, je la lui ai donnée à plein d'occasions et il n'a jamais voulu la saisir !
- Il est peut-être timide, avait-elle avancé.
- Timide ? avait-elle ricané. Tu ne crois même pas ce que tu dis ! Non, c'est juste un grincheux qui n'apprécie rien.
- Il t'appréciera, lu avait-elle assuré. Quand il découvrira quelle personne formidable tu es.
- Il ne s'embêtera pas à le découvrir, avait soupiré son amie. Mais je suis heureuse que tu essaies de me remonter le moral. » À ces mots, elle s'était jetée dans ses bras, la serrant à lui couper le souffle. Son corps était secoué de sanglots « Je suis tellement triste de partir, Talisa, de vivre parmi des inconnus. » avait-elle murmuré. Talisa lui avait doucement caressé le dos pour la calmer, retenant ses propres larmes. Elle aussi était triste de savoir qu'elle partirait bientôt. Et, à présent qu'elle était mariée, les occasions de la voir seraient encore moins nombreuses qu'avant.
Depuis la fin de la célébration, en effet, elles ne s'étaient plus revues. Elles s'envoyaient cependant régulièrement de longues lettres. Dans celles-ci, elles se racontaient leur quotidien. Si l'une portait un message confidentiel, elles la rédigeaient en Commun.
Dans la plupart des siennes, Talisa parlait de ses lectures, de ses cours de langues et de harpe, et de ce qu'elle découvrait dans les livres de médecine. Elle se renseignait aussi beaucoup auprès de leur médecin de famille. Si Damaro trouvait sa nouvelle passion bien insolite, il était cependant content qu'elle s'intéresse à son domaine. « Pour une fois que quelqu'un d'autre que Bénéros a besoin de moi ici. » avait-il plaisanté un jour. Il était vrai que, de toute la maisonnée, Bénéros était celui qui venait le voir le plus souvent, généralement après s'être blessé avec les épines de ses rosiers ou s'être malencontreusement coupé en taillant un buisson. Ses blessures offraient surtout au jardinier une occasion de bavarder un peu avec lui. Damaro le savait bien mais ne s'en plaignait pas. Il appréciait beaucoup la compagnie du Myrien. « Votre frère, j'ai souvent eu l'occasion de l'avoir pour patient, vous jamais. » lui avait-il fait remarquer une fois. Elle s'en souvenait bien. Plus petit, Léandro passait son temps à chahuter, à courir et à grimper partout, se faisant bleus sur bleus et écorchures sur écorchures quand il ne se tordait pas le pied. Rares étaient les journées où la pauvre Zinira ne devait pas l'accompagner chez Damaro.
Nausicaa, pour sa part, se plaignait de sa vie de jeune épouse. Négligée par son mari, qui lui préférait la compagnie d'ouvrages scientifiques, et constamment rabrouée par sa belle-mère, une femme acariâtre, elle se lamentait sur son sort. Talisa faisait de son mieux pour la réconforter. Rappelle-toi, lui écrivait-elle, la fois où tu m'as décrit leur demeure. Tu l'as comparée à un labyrinthe. J'espère que depuis le temps, tu as pu la visiter entièrement. Comme toujours, elle signait avec toute son affection et priait pour que ses mots lui remontent le moral.
Puis, un jour, les lettres de son amie avaient changé de ton. Elles s'étaient faites plus joyeuses. Cela se voyait rien que dans le tracé de ses lettres. On sentait sa plume plus légère. Que s'était-il passé pour provoquer ce changement ? Talisa avait pensé qu'elle attendait un enfant. Une missive écrite en Commun lui apprit bientôt qu'il ne s'agissait pas de cela.
Le beau-frère de Nausicaa, frère cadet de son époux, venait de rentrer d'un long voyage aux Îles d'Été. Dans sa lettre, la jeune femme racontait avec une grande tendresse leur première rencontre. La première fois que je l'ai rencontré, j'en étais bien indifférente. Il était peu marquant de visage et pas très grand de taille. Physiquement, il n'avait rien pour me plaire. Plus tard, il est venu me parler. Il s'intéressait à moi, Talisa ! Nous avons longuement discuté. Beaucoup ri aussi. Il possède une gaieté et un sens de l'humour qui font cruellement défaut à son frère. Je me suis sentie à mon aise avec lui. S'il fallait que je me marie avec un homme de cette famille, pourquoi ça ne pouvait pas être avec lui ? J'aurais été heureuse si on me l'avait choisi à la place de son frère.
Alors, c'était cela la réponse : Nausicaa était amoureuse. Ses courriers suivants ne firent que le confirmer. Dans chacun d'eux, elle s'épanchait en compliments sur son beau-frère. Talisa ne savait pas vraiment quoi en pensait. S'éprendre d'une autre personne que son conjoint était risqué, si plus est quand cette personne était votre beau-frère, et si son mari avait vent de sa liaison, il pourrait bien la chasser à la rue. Une grande part d'elle, cependant, se réjouissait que son amie ait retrouvé le sourire. Nausicaa méritait d'être heureuse. Et rien ne leur donna plus de joie, à l'une comme à l'autre, que d'apprendre qu'elle était enceinte de son premier enfant.
L'identité du père du bébé ne faisait, selon la future mère, aucun doute. Il s'agissait de son beau-frère. Les quelques fois où elle avait eu des relations intimes avec son mari se comptaient sur les doigts d'une main. L'oncle du bébé ressemble beaucoup à son père, personne n'émettra de suspicion, tout le monde croira qu'il est de lui, lui avait-elle assuré. Ma belle-mère se doute de quelque chose, avait-elle ajouté, mais je ne pense pas qu'elle révélera quoi que ce soit à mon époux. Parce que cet enfant, même s'il n'est pas de mon mari, n'en reste pas moins son descendant et elle ne veut pas risquer de perdre un membre de sa famille.
Ce fut quinze jours après son seizième anniversaire que Talisa apprit la nouvelle. Nausicaa avait accouché d'un petit garçon qu'elle avait appelé Maego en son hommage. La jeune fille en était profondément touchée. Son mari, qui ne voulait pas s'occuper de ces affaires, lui avait laissé le choix du prénom. Le petit Jacaerys, du haut de ses cinq ans, prenait apparemment déjà son rôle d'oncle très au sérieux. Étant donné leur écart d'âge, il passerait davantage pour le grand frère de Maego que pour son oncle, mais tout indiquait qu'il veillerait bien sur lui. Il est impatient que le petit marche, avait écrit son amie. Il a hâte de pouvoir jouer avec lui. Après ça, il m'a demandé : « Quand rentres-tu à la maison, Sica ? » Sa question m'a rendue triste. Il ne comprend pas pourquoi je ne suis plus chez nous. Il se demandait s'il avait fait quelque chose de mal pour que je sois partie, ça m'a fendu le cœur. Je ne savais pas comment répondre à ses questions, alors je l'ai simplement pris dans mes bras. Je lui ai dit que je l'aimerais toujours et que ce n'était pas sa faute si je n'étais plus là. Ça m'a fait du bien de le tenir contre moi. Le pauvre ne voulait ensuite plus me lâcher. Si tu l'avais vu s'agripper à moi ! Il a fallu toute la force de conviction de Père pour qu'il accepte de partir.
Le pauvre enfant ! Talisa éprouvait une grande peine pour lui. Il n'avait que quatre ans lorsque sa sœur avait quitté le domicile familial et il n'en avait pas compris la raison. Elle se souvenait que, lors du mariage, il n'avait pas arrêté de demander qui était le monsieur à côté de sa grande sœur. Un mari, ça ne signifiait pas grand-chose pour lui. Lorsque le palanquin qui emmenait son amie vers sa nouvelle demeure avait passé les portes de la villa, elle l'avait entendu interroger sa mère : « Où elle va, Sica ? Pourquoi elle s'en va ? » Du jour au lendemain, il s'était retrouvé sans sa grande sœur. Il s'était senti abandonné. Est-ce que Léandro ressentirait la même chose lorsqu'elle s'en irait ? Peut-être pas. Après tout, il était plus âgé. À douze ans, on n'a pas la même vision du monde qu'à cinq.
Six mois après la naissance de Maego, Olyvar Sand quitta leurs services. Il n'avait, d'après lui, plus rien à leur apprendre. Son frère et elle avaient été peinés par l'annonce de son départ. « Il est temps que je rentre chez moi, leur avait-il dit. Après tout ce temps passé loin d'elle, Dorne me manque. » Le professeur détestant les adieux, ils furent brefs. Trop brefs. Le voir partir ne fut facile ni pour elle ni pour Léandro. « Je vous écrirai. » leur avait-il promis. Talisa en était certaine, il tiendrait cette promesse. Comme elle tiendrait celle qu'elle lui avait faite de s'entrainer même en son absence. Après tout, elle n'avait pas renoncé à son désir de vivre à Westeros.
Velyano Telgaris semblait soulagé par le départ de Maître Olyvar. « Vous serez plus concentrés sur mon cours. » avait-il décrété. Désormais, toutes les heures auparavant consacrées au Commun seraient dédiées à l'ancien valyrien. Plus de temps passé avec ce vieil hibou soporifique, formidable ! Même ses cours de harpe lui étaient hautement plus agréables. L'enseignement de Maître Telgaris était toujours aussi vivant que la langue qu'il leur apprenait. Leurs leçons consistaient principalement à réciter des listes de déclinaisons et traduire des vieux textes de rhétorique insipides.
Nausicaa, qui pour sa part n'avait jamais été obligée d'apprendre l'ancien valyrien, la soutenait à ce sujet dans ces lettres. Pameryon Domophyr avait tant souffert de l'apprentissage des langues anciennes étant enfant qu'il avait refusé de faire subir le même sort aux siens. « Le passé appartient au passé. » aimait-il à dire. Elle regrettait que son père n'eut pas le même état d'esprit.
Ce fut deux mois après ses adieux que Maître Olyvar leur envoya sa première lettre. Il était arrivé à Dorne la veille et leur assurait que la traversée s'était bien passé malgré une tempête qui avait contraint son navire à accoster sur les Îles d'Été. Il y avait passé un peu plus d'une semaine avant de reprendre la mer sur un autre bateau. La missive leur avait été délivrée une quinzaine de jours après avoir été écrite. Léandro et elle s'étaient dépêchés d'y répondre. En Commun, bien entendu !
Cher Professeur Sand,
Nous sommes heureux d'apprendre que vous allez bien et que vous êtes enfin de retour chez vous après ce long voyage en mer. Nous espérons recevoir bientôt d'autres de vos nouvelles.
Avec nos sentiments les plus sincères,
Talisa et Léandro Maegyr.
Par la suite, ils reçurent chaque mois une lettre de leur ancien professeur. Et, à chaque fois, ils lui donnaient de leurs nouvelles. Maïtre Olyvar était ravi de constater qu'ils persévéraient en Commun. Il leur parlait des bords du Sang-Vert sur lesquels il habitait à présent, là où avait vécu sa mère. Léandro et elle lui parlaient de Selhorys, des orages plus nombreux que d'habitude ces derniers mois et de leurs occupations. Pour Talisa, celles-ci consistaient, outre ses leçons, en l'apprentissage du rôle de future maîtresse de maison.
Quelques jours après son dix-septième anniversaire, sa mère vint lui parler : « Tu as dix-sept ans maintenant, Talisa. Ton père et moi pensons qu'il est temps pour nous de te trouver un mari. » Comment ? Avait-elle bien entendu ? Ses parents envisageaient de lui dénicher un mari ? Elle avait toujours cru qu'ils la laisseraient se marier par amour comme eux l'avaient fait. « Je n'épouserai qu'un homme que j'aime, protesta -t-elle.
- Bien sûr, le dernier mot te reviendra. Nous te présenterons plusieurs jeunes hommes et tu...
- Non, Mère ! Je ne veux pas me marier de cette façon. Je n'épouserai qu'un homme dont je suis amoureuse et qui m'aime en retour. Pas un que j'aurais désigné parmi une dizaine d'autres parce qu'il me paraissait le moins pire. Je veux que mon mariage soit comme le vôtre.
- Et regarde les difficultés que nous devons encore traverser, ton père et moi. Et un mariage arrangé ne se passe pas forcément mal. Regarde celui de Pameryon et Jalena, il ne leur a pas empêché d'être heureux ensemble.
- Nausicaa ne l'est pas avec son mari.
- Je le sais. Mais il lui a donné un fils et, ainsi, contribué à son bonheur. » Talisa se retint de lui dire qu'il n'était en réalité que l'oncle de Maego. Elle ne trahirait pas le secret de son amie.
Ce jour-là, elle comprit aussi qu'il était temps pour elle de quitter Volantis.
J'espère que ce chapitre vous a plu.
Pour ce qui est des durées, j'espère que certaines ne paraissent pas trop invraisemblables (celle de la traversée par exemple).
Au prochain chapitre, Talisa arrivera à Westeros.
