Hitomi s'était préparée à mourir à l'instant où elle avait croisé le regard de Sasori. Il ne se cachait pas dans Hiruko, sa marionnette de défense ultime : seuls se tenaient devant lui deux frêles Jônin. L'ombre d'Hitomi ondula et s'étira jusqu'à former un arc protecteur devant ses pieds. Elle ne pouvait s'occuper de ses arrières, pas avec Sai qui risquait d'être pris dans son piège à la place de leurs ennemis.

Un premier homme brisa les rangs devant Hitomi, un autre devant Sai. Les assaillants restants refermèrent le cercle. Ils n'en sortiraient pas vivants, pas s'ils ne parvenaient pas à s'enfuir. Sai se lança à l'assaut et Hitomi le suivit, mais se figea quand elle vit la femme qui se trouvait presqu'en face de son partenaire. Des bandages noirs lui couvraient les yeux. Il était prudent de considérer qu'elle pouvait sans doute repérer ses ennemis au chakra, et cela rendrait leur fuite bien plus compliquée.

Hitomi se reprit juste avant que son adversaire ne lui plante un kunai dans le ventre et esquiva de justesse à la fois cet assaut et un senbon envoyé par Sasori, sans le moindre doute empoisonné. Son aura meurtrière bondit autour d'elle : les assaillants les plus faibles se laissèrent prendre à la vague de violence et d'intentions mortifères qu'elle projetait, mais cela ne suffirait pas. Elle avait l'impression que rien ne suffirait à ce stade.

Elle échangea quelques passes d'arme avec son adversaire, un spécialiste du combat très rapproché. Après tout, il n'utilisait que des kunai en guise d'arme – mais il les maîtrisait à un point dangereux pour elle. Il parvint à lui creuser une estafilade sur la joue, une autre sur l'épaule, des blessures certes peu préoccupantes mais distrayantes. Elle ne pouvait se permettre la moindre distraction, pas maintenant. Elle avait une meilleure allonge, mais il bougeait plus vite. Un coup après l'autre, elle toucha son ombre de la sienne, luttant pour l'avantage jusqu'à réussir à lui ouvrir la fémorale du tranchant de son tantô. Il s'effondra devant elle, tentant désespérément d'arrêter le flot de sang jusqu'à ce qu'elle l'achève.

Une explosion dans son dos la jeta au sol et lui brûla une épaule avec tant de violence qu'elle hurla de douleur. Le nuage rouge de souffrance et de panique qui lui serrait la gorge se dissipa légèrement. Elle se releva sans oser évaluer sa brûlure, fauchant les jambes de la femme qui se ruait sur elle tout en lançant un kunai dénué de tout chakra en direction de la perceptrice, qui restait dans l'ombre de Sasori. Celui-ci la défendit, un petit sourire vaguement cruel sur les lèvres. Un rictus tordit celles d'Hitomi malgré ses efforts pour rester impassible. Elle vit Sai tuer le responsable de l'explosion tandis qu'elle-même achevait un adversaire supplémentaire.

Trois tombés, plus que sept à abattre.

Elle intercepta un kunai de Sasori qui volait en direction de Sai, fit volte-face juste à temps pour interrompre une lame qui l'aurait cueillie dans le dos, repoussa d'une bourrade un assaut sur son flanc gauche qui frotta la peau de son épaule d'une manière particulièrement vicieuse. Elle se trouvait sur la défensive et détestait ça. Si l'homme de l'Akatsuki ne s'était pas trouvé parmi ses assaillants, elle aurait invoqué ses chats et, grâce à eux, la victoire aurait été sienne… Mais ils pouvaient mourir par le poison. Ceux de Sasori étaient si violents qu'ils mourraient en quelques minutes s'ils étaient touchés, à moins que le renégat ne se soit décidé pour une approche plus sadique et ait imprégné ses armes d'un cocktail de souffrance et d'agonie.

Un fouet aqueux apparut dans sa main droite et s'enroula dans l'instant autour au poignet d'un autre shinobi, qu'elle cueillit d'un coup de genou au plexus solaire. Sai la sauva d'une lame qui lui aurait profondément entaillé le bras gauche, mais rien n'aurait pu empêcher le kunai de son propre adversaire de s'enfoncer dans l'une de ses cuisses, juste au-dessus du genou. Elle serra les dents, renforçant sa jambe de chakra pour l'empêcher de céder sur elle et…

Se figea d'horreur en entendant un petit hoquet meurtri franchir les lèvres de Sai. Elle le regarda se tendre, les mains crispées autour du kunai de Sasori, fiché dans son abdomen à hauteur du foie. Ses yeux noirs se brouillèrent tandis que le poison prenait le pas sur la simple douleur de sa blessure et il vacilla, n'échappant que par miracle à un coup qui l'aurait jeté à terre. Un peu sur sa droite, le déserteur regardait, un petit sourire cruel aux lèvres.

Hitomi se rua aux côtés de Sai, prenant une décision sans doute dangereuse, si périlleuse que Tsunade lui hurlerait dessus quand elle rendrait son rapport. Elle s'en fichait. Elle enroula son bras droit autour de la taille de son camarade, l'attira contre elle d'une secousse, et disparut d'un Shunshin si brutal que l'air claqua autour d'elle. Les pieds à peine posés sur la branche qu'elle avait visée, elle reproduisit la technique, encore et encore, jusqu'à se trouver à plusieurs dizaines de mètres du lieu de l'attaque. Là, elle prit le temps de réfléchir.

La perceptrice entraînait sans doute déjà ses camarades sur les traces d'Hitomi. Elle adossa Sai à une branche et réfléchit aussi vite que possible à la manière dont elle pouvait lui échapper. En l'observant durant le combat, elle avait conclu que la kunoichi ennemie utilisait le chakra pour se repérer et était donc au moins aussi douée qu'Hitomi, mais il y avait un moyen, un seul, de dissimuler d'un coup tout leur chakra, et elle détestait ça. D'abord, trouver la barrière, et ensuite… Elle posa une main sur le front brûlant de fièvre de Sai. Il souffrirait, mais elle lui accorderait une mince chance de survie plutôt qu'aucune. Elle refusait de faire la chose sensée, de l'abandonner derrière elle.

Elle était l'élève de Kakashi, après tout. Elle avait une réputation à tenir.

L'Équipe Sept ne laissait personne derrière elle.

Elle trouva la frontière du sceau d'isolement et décida qu'elle n'avait pas le temps pour la subtilité. L'explosion qu'elle produisit secoua la forêt sur plusieurs dizaines de mètres, dispersant les oiseaux alentours en une volée brutale. Elle s'engouffra dans l'ouverture du sceau juste à temps pour échapper à une volée de kunai, Sai jeté en travers de son épaule. Elle n'était pas sûre qu'il survivrait à sa blessure si elle le transportait à Konoha à l'aide du Dieu de la Foudre. Mais le Pays du Feu n'était pas si loin, et elle pouvait… S'élançant hors de sa cachette dès qu'elle perçut du mouvement devant elle, elle sortit tout juste du périmètre d'une explosion provoquée par un parchemin.

Un Shunshin et elle désertait les lieux à nouveau ; elle les enchaîna jusqu'à avoir la nausée, jusqu'à ce que les vertiges se saisissent d'elle si intensément qu'elle voyait à peine devant elle. Sai gémissait faiblement sur son épaule, le corps agité de soubresauts qu'elle imaginait douloureux. Les ennemis restants la poussaient inexorablement en direction du Pays des Rizières. Elle n'avait pas le choix si elle voulait arracher leur survie aux poursuivants qui couraient sans retenue sur sa trace, et pourtant elle fut parcourue d'un frisson de terreur en franchissant la frontière.

Une fois qu'elle eut réussi à placer un kilomètre entre ses poursuivants et elle, elle adossa Sai au tronc d'un arbre et posa la main sur son plexus solaire. Le geste attira son attention : il posa sur elle des yeux fiévreux et injectés de sang, le front humide et toujours agité de spasmes, mais ne l'arrêta pas quand elle éleva son chakra dans une piqûre brusque et cruelle, appliquant sur lui un sceau qu'Ibiki lui avait enseigné et qu'on réservait de coutume aux prisonniers les plus dangereux. Elle étouffa son hurlement de son autre main, ignorant le sang qui lui roulait sur les membres, le feu dans sa jambe. Plus tard, elle les soignerait plus tard, quand ils seraient protégés, dissimulés. Elle appliqua le sceau sur elle, enfermant tout son chakra dans huit minuscules étincelles au fond de ses Portes.

Elle avait froid.

Tellement froid.

Ce sceau n'avait rien à voir avec celui d'isolement auquel Ensui et elle avaient été soumis à Suna. Leurs effets étaient similaires, mais celui-ci coupait tout l'accès au chakra plutôt que seulement son utilisation. Sai et elle, désormais, n'étaient rien de plus que de très, très faibles civils. Leurs muscles n'avaient plus que peu de force, leurs articulations étaient raides et douloureuses, et pour Hitomi, son sixième sens s'était éteint. Elle ne pouvait plus activer ses sceaux ou se rendre dans sa Bibliothèque ni répondre aux messages sur son carnet communicant. Elle était seule.

Elle ne pouvait pas utiliser de ninjutsu médical pour soigner Sai ou s'assurer que leurs poursuivants se trouvaient loin, mais au moins ils ne les percevaient pas non plus : leurs deux chakras se dissolvaient dans les mille petites vies de la forêt, invisibles, imperceptibles même pour une traqueuse quel que soit son niveau. Même Ensui aurait été incapable de retrouver leur trace au cœur de cette forêt. Et pourtant, Hitomi avait peur. Elle craignait de voir Sai mourir entre ses mains à cause de ses choix, que leurs poursuivants les retrouvent par d'autres moyens.

Elle reprit le jeune homme, toujours conscient malgré la douleur qui sans nul doute le dévorait, sur son épaule. C'était bien plus difficile à présent : il pesait plus lourd qu'elle et elle n'avait plus de chakra à disposition pour l'aider, seulement ses muscles entretenus mais habitués à un certain support, et meurtris à la fois par ses blessures et les efforts violents de la dernière heure. Elle ne pouvait pas rester dans la forêt : des nuages de mauvais augure s'accumulaient à l'horizon. Elle devait emmener Sai quelque part où ils seraient au moins protégés de la fureur des éléments.

Au bout d'une vingtaine de minutes, elle trouva une petite grotte qui s'enfonçait sous le sol. Elle entendait le clapotis d'une source d'eau non loin, les bruits ténus de la vie sauvage. Tout son matériel se trouvait hors d'accès à l'intérieur de ses sceaux, remarqua-t-elle avec amertume tout en installant Sai au fond de la cavité obscure, le plus loin possible du vent et de la pluie à venir. Il geignit, s'accrocha à elle, si bien qu'elle accepta son contact pendant quelques secondes avant de se remettre au travail. Son paquetage à lui était intact. Elle s'en servirait pour les soigner, pour capturer du gibier et les réchauffer autant que possible jusqu'à ce qu'il soit assez fort pour rentrer ou qu'elle soit certaine que leurs poursuivants aient cessé la traque. Elle refusait de considérer d'autres possibilités.

Quand le camp fut installé, aussi invisible et confortable que possible, Hitomi allongea Sai sur l'une des deux couvertures qu'il avait emportées et le couvrit de la deuxième. Yatagarasu croassait dans un arbre à l'extérieur de la grotte. À moins qu'il s'éloigne, qu'il aille chercher son familier, aucune aide ne viendrait. L'ordre de mission n'avait pas prévu de les voir s'enfoncer dans le Pays des Rizières. D'après les informations dont les Nara disposaient, Kabuto avait établi sa nouvelle forteresse quelques dizaines de kilomètres au nord de la position d'Hitomi. Ce n'était pas assez. Elle aurait voulu un monde entier pour les séparer, pas un mètre de moins.

Enfin, elle se pencha sur les blessures de Sai. La plus grave était évidemment le kunai planté dans son foie, dont le tranchant luisait de poison. Il faudrait le retirer, elle n'avait pas le choix – ni de ninjutsu médical pour refermer la plaie à mesure qu'elle dégageait la lame. Il devrait guérir à l'ancienne ou à la civile, avec du fil, une aiguille et des drogues – si le poison n'était pas mortel, ne le tuait pas avant. Il fallut à Hitomi près de deux heures pour recoudre la blessure une fois qu'elle l'eut nettoyée ; au moins Sai s'était-il évanoui quelque part tandis qu'elle retirait le kunai. Il ne s'était pas encore réveillé.

Une fois qu'elle eut soigné toutes les plaies de son coéquipier, elle s'occupa d'elle-même avec ce qu'il restait d'outils et de médicaments dans la petite trousse de secours de Sai. Elle utilisa le baume de soin qu'il avait emporté sur son épaule brûlée, recousit les plaies sur sa jambe et son bras, mais décida de laisser les autres se refermer seules, sans autre aide qu'un nettoyage régulier. Elle préférait garder les antibiotiques et antidouleurs pour son camarade.

Un petit bruit mat retentit à l'entrée de la grotte tandis qu'elle se rhabillait, enfilant l'une des tenues de rechange que Sai avait emportées plutôt que de revêtir ses propres vêtements souillés du sang et de la saleté du combat. Un kunai en main, elle s'approcha de l'entrée, profitant d'un repli de pierre pour rester hors de vue… Et émit un petit son entre rire et sanglot quand elle comprit l'origine du bruit. Yatagarasu était perché sur une paire de lapins qu'il avait tués en leur brisant la nuque de ses serres. Il avait chassé pour elle – qui n'était pas sa familière.

— Est-ce que tu irais chercher Itachi-san pour moi ? demanda-t-elle d'une voix douce et triste.

L'animal pencha la tête sur la droite sans la quitter de ses yeux rouge sang, leva sa troisième patte puis la reposa, mais ne répondit pas. Contrairement à Hoshihi, il n'était pas doté de cordes vocales lui permettant de reproduire le langage humain. Néanmoins, après l'avoir regardée et évaluée pendant quelques secondes, il prit son envol dans un froissement de plumes contre l'air, la laissant seule avec deux proies qu'elle avait tout loisir de préparer et consommer. Elle ne savait s'il allait vraiment quérir Itachi ou s'il se contenterait de rester dans les alentours, montant la garde pour elle, ni laquelle de ces deux options la réconfortait le plus.

Elle tremblait, transie et trempée par la pluie battante, quand elle retourna dans la grotte. Sai avait rouvert les yeux, mais sa fièvre n'avait pas baissé et une grimace de souffrance déformait ses traits. Elle écarta la main qu'il avait posée sur sa plaie et vérifia qu'il n'avait pas fait sauter les points – elle avait appris à coudre dans le Monde d'Avant puis renforcé ses connaissances dans son nouveau monde. Il se tendit sous ses doigts, sans doute d'un froid glacial par rapport à sa peau brûlante, mais ne tenta pas de s'éloigner.

— Tu devrais m'achever, murmura-t-il d'une voix à peine audible.

— Tu m'as déjà proposé ta vie, Sai, et j'ai refusé. Je ne te laisserai pas tomber. Je n'abandonne pas mes camarades.

— Je suis plus qu'un camarade, pas vrai ?

Elle n'en était pas sûre, mais il y avait un tel désespoir dans ses yeux qu'elle acquiesça, un faible sourire aux lèvres.

— Oui, tu es plus qu'un camarade. Et tu es important. Accroche-toi, d'accord ?

— J-je ferai de mon mieux.

Ses paupières se fermèrent à nouveau, avant qu'Hitomi ait eu le temps de lui faire boire de l'eau ou manger une ration de survie. Les lapins devaient encore être écorchés, nettoyés et cuits, mais elle ferait de son mieux pour le faire manger quand il se réveillerait. Il aurait besoin de forces pour lutter contre le poison… S'il avait la moindre chance de l'emporter. Elle n'était pas certaine que ce soit le cas, ne s'y connaissait pas assez en poison pour vérifier ou tenter de lui trouver ou fabriquer un antidote. Elle aurait aimé posséder le savoir de Shizune en la matière mais, pour être honnête, elle avait toujours un peu négligé le domaine médical par rapport aux compétences plus belligérantes. Elle le regrettait aujourd'hui, comme elle avait regretté dans la Forêt de la Mort et après Hayate. Elle regrettait toujours.

Les jours passèrent. Sai se stabilisait, sa fièvre baissait lentement et chaque jour il passait un peu plus de temps conscient, même si d'après lui tous les nerfs de son corps étaient enflammés et douloureux. Le poison n'avait manifestement pas été prévu pour tuer mais pour paralyser, meurtrir – et Hitomi ne pouvait s'empêcher de se demander si Sasori, pour une raison ou une autre, avait voulu la capturer. Elle n'avait pas encore provoqué frontalement l'ire de l'Akatsuki, mais il n'était pas impossible que l'un de leurs espions ait remarqué son intérêt pour les jinchûriki. Eien, son identité secrète, n'était plus si secrète que ça si elle en croyait le Bingo Book, mais sa maîtrise du Dieu de la Foudre n'avait toujours pas été révélée au public.

Si seulement elle avait pu s'en servir pour les tirer de là… mais Sai ne serait pas assez stable pour être déplacé avant plusieurs jours. Hitomi passa de longues heures de garde à planifier leur itinéraire pour rentrer à Konoha, et de plus longues encore à prier la Flamme de la préserver de Kabuto et de ses hommes. Si les blessures de Sai guérissaient bien, les siennes s'étaient infectées. La peau rouge, enflée et chaude au toucher autour des plaies qu'elle avait recousues suffisait à l'inquiéter, mais au moins elle ne souffrait pas encore de fièvre.

Yatagarasu n'était pas encore revenu et son absence lui pesait plus qu'elle ne l'aurait admis.

Le huitième jour, Sai, posa une main ferme sur le poignet d'Hitomi pour l'arrêter quand elle tenta de lui faire prendre l'antibiotique du matin. Il regardait avec une attention et une clarté qu'elle ne lui avait pas associées depuis des jours ses traits à elle, tirés et creusés par la fièvre, ses yeux injectés de sang et les lourds cernes qui les soulignaient. L'un d'eux avait dû monter la garde, après tout, et elle était la seule à en être capable tandis qu'il combattait son poison. Il poussa sa main jusqu'à ce qu'elle ait la petite pilule blanche sous les yeux. Elle savait que la souffrance désertait un peu plus son corps chaque jour – s'il n'avait pas été poignardé, elle l'aurait déjà encouragé à reprendre la route.

— Tu en as besoin, affirma-t-il d'une voix rauque mais assurée. Tu as de la fièvre.

Mille sous-entendus se cachaient sous cette phrase si simple. Pour les ninjas, la fièvre était un démon, une mort plus certaine qu'une épée à travers le corps ou des organes hors du torse. Quand leurs Portes étaient pleines, ils ne la craignaient pas : le chakra les débarrassait de l'infection et nettoyait naturellement leurs plaies. Mais une fois leurs Portes un peu trop vides, comme c'était le cas pour Sai et elle, les ninjas devenaient vulnérables aux maladies que leurs anticorps n'avaient jamais appris à combattre. Ils étaient aussi vulnérables, sinon plus, que des nouveau-nés. Les shinobi issus de civils s'en sortaient un peu mieux, eux qui avaient reçu certains anticorps par leur mère, mais Hitomi descendait de deux longues, longues lignées de guerriers.

— Prends-les, insista-t-il avec un peu plus de douceur. Tu as assuré ma survie jusqu'ici, ce n'est pas pour mourir comme ça.

Peut-être était-ce la fièvre qui l'affaiblit au point d'accepter. Elle avala la petite pilule, l'une des dernières, avec une rasade d'eau qu'elle était allée chercher la veille à la rivière. Elle avait pris garde à ne pas laisser de traces de son passage, mais tout était devenu plus difficile depuis qu'elle avait scellé son chakra. Au vu de sa maladie, même si elle était persuadée que leurs poursuivants avaient abandonné l'idée de les traquer, elle ne pouvait risquer de libérer son chakra. Elle savait mieux que quiconque qu'on pouvait mourir d'une overdose de chakra autant que de son manque. Elle attendrait de se trouver entre les mains de Tsunade avant de relâcher son sceau.

— Il est temps qu'on reparte, non ?

Hitomi s'assit à ses côtés, adossée contre l'une des parois de la grotte. Ils avaient pris l'habitude de se blottir l'un contre l'autre pour se réchauffer – cela aussi était devenu laborieux sans leur chakra. Elle regarda le mélange de bois et de cendre où s'était tenu leur petit feu durant toute la nuit. Grâce à une cheminée naturelle perdue dans les branches d'un arbre, la jeune femme s'était sentie assez en sécurité pour l'allumer. Les flammes n'avaient cependant pas été assez fortes pour lutter contre le froid qui les rongeait de l'intérieur.

— Oui, il est temps. Tu pourras marcher si on avance lentement. Je veux suivre le cours de la rivière vers le sud jusqu'à la frontière du Pays du Feu.

— Est-ce que ça ne serait pas plus simple de revenir vers le Pays des Crocs ? Le chemin semble plus court.

— Les gens qui nous ont attaqués savaient qui nous étions. J'ai reconnu l'un d'eux et je serais prête à parier que les autres faisaient partie d'une organisation appelée Crépuscule. Ce n'est pas la première fois que je les affronte, j'ai vu les colliers de ceux que j'ai tués.

— Les miens… Avaient des colliers aussi. Je me souviens du reflet sur le pendentif. Une sorte de paire de kanji.

— Pour écrire le mot « crépuscule », confirma Hitomi. Une organisation criminelle de très grande envergure, comptant sans doute des centaines voire quelques milliers de ninjas déserteurs, pour la plupart de niveau Chûnin ou Jônin.

— Mais pourquoi nous attaquer nous ?

Elle haussa les épaules, laissant sa silhouette basculer sur le côté jusqu'à ce que sa tête pèse sur l'épaule de Sai, à la recherche de la chaleur qu'il avait émise contre elle cette nuit-là. Elle rêvait de s'immerger dans un onsen brûlant ou de se blottir sous une pile de chats ronronnants. Son camarade avait-il des désirs similaires ? Elle se souvenait de certaines choses qu'il avait murmurées dans son sommeil enfiévré. Il avait des désirs similaires et d'autres différents, tous exacerbés par la vulnérabilité temporaire de son esprit.

— Il est possible que nous ayons attiré l'attention des mauvaises personnes. J'ai été attaquée une fois au village, juste après ma promotion en tant que Chûnin, par un homme qui s'est suicidé avant de céder à l'interrogatoire d'Ibiki. Peut-être faisait-il partie de Crépuscule.

Le menu mensonge glissa sur sa langue sans difficulté. Sai n'était pas prêt à se confronter aux réalités dissimulées au cœur de la Racine. Il était tellement, tellement persuadé de servir son village, le Hokage, qu'il ne comprenait pas la méfiance de Tsunade et de certains officiers à son égard. Comme Itachi, comme Kakashi, comme Asuma, il avait été trompé par Danzô – et quand il le réaliserait, il s'en détournerait ou le suivrait. Hitomi espérait le premier et redoutait le second avec la même intensité.

— Je vois… Ils doivent être partis, maintenant, mais il faudra que nous soyons plus prudents pendant nos futures missions.

Un doux sourire se peignit sur les traits d'Hitomi. Sai n'envisageait même pas qu'ils ne travaillent plus ensemble à l'avenir ; il s'attachait. Il le faisait comme un animal fragile et effarouché, comme s'il craignait qu'elle se retourne contre lui, cesse de prendre le temps de le comprendre, de lui accorder celui d'apprendre.

— J'espère que notre prochaine mission comportera un peu moins de blessures et de douleur, j'avoue. Je préfère le travail net et bien fait.

— Notre travail cette fois est net et bien fait. On a juste du retard pour rentrer, c'est tout.

— Je ne veux pas vraiment que la réputation de Kakashi-sensei me colle à la peau.

Il émit un petit rire encore un peu faux – il avait fait des progrès ces derniers jours – et enveloppa ses épaules d'un bras délicieusement tiède. Au bout de quelques minutes de silence, il reprit la parole :

— Qu'est-ce que ça fait, d'avoir une équipe ? Des camarades ? Qui est un camarade, et qui un simple collègue ?

Haussant un sourcil étonné, Hitomi prit le temps de soigneusement peser les mots de sa réponse puis répondit d'une voix douce, nostalgique.

— Je pense que la différence se tient au niveau d'interaction, d'intimité entre toi et l'autre personne. À force de travailler avec certains de mes collègues, ils deviennent mes camarades. Je parviens à m'adapter à eux et vice-versa, mais surtout, je sais qu'ils protègent mes arrières comme je protège les leurs, pas seulement parce qu'on porte le même bandeau frontal mais aussi parce que ma vie est importante pour eux.

— Mais c'est déjà ce que sont censés faire nos collègues.

— Bien sûr, mais le devoir n'a pas le même pouvoir que la volonté. Je ferai bien plus confiance à quelqu'un qui a des raisons personnelles de m'aider que quelqu'un qui y est forcé par les ordres de son supérieur ou par son idée du devoir.

— Tu… Tu ne me fais pas confiance, pas vrai ?

Encore une fois, Hitomi devait choisir sa réponse avec soin. Elle voulait éviter de mentir à Sai concernant ce genre de choses. Elle caressa sa joue encore un peu trop chaude à son goût, déglutissant avec difficulté. Sa gorge avait commencé à enfler la veille. Peut-être que l'antibiotique l'aiderait à lutter contre l'infection et tous ses symptômes.

— Quand on a commencé à travailler ensemble, non, je ne te faisais pas confiance. Mais tout au long de cette mission, j'ai appris qui tu es au-delà de ce que tu présentes au reste du monde, et j'apprécie cette découverte. Je fais confiance au Sai que je connais.

— Même si je suis… Même si tu ne connais pas tous mes secrets ?

Elle émit un petit rire fatigué, maladif, si bien que Sai lui jeta un regard quelque peu inquiet.

— Sai, j'ai des secrets aussi. Des dizaines et des dizaines de secrets que je ne souhaite pas te révéler… Parce que si je le faisais, je te mettrais en danger.

— Je suis un ninja. Je sais gérer le danger.

— Ce n'est pas parce que tu sais le gérer que tu le devrais. Mais ce n'est pas ce que je voulais dire, Sai. Je me fiche de tes secrets, garde-les si tu préfères, je te fais confiance quand même et je vais te le prouver tout de suite. J'ai besoin d'un peu de sommeil. Tu peux veiller sur moi pendant que je dors.

Le sourire le plus sincère qu'elle ait jamais vu chez lui s'épanouit sur les lèvres du jeune homme. L'expression adoucissait ses traits, son regard. Il lui caressa la joue à son tour et l'attira contre lui, les gestes maladroits et peu naturels, jusqu'à ce qu'elle se trouve dans ses bras, la tête contre son torse.

— Dors, Hitomi-chan. Je veille.

Elle s'exécuta, parce qu'elle devait admettre qu'elle était épuisée. Quand elle se réveilla, la maladie s'était réellement installée dans son corps, tandis que Sai allait mieux, si bien que les rôles s'inversèrent. Il lui fallut deux jours pour être à nouveau assez en forme pour se lever et se déplacer, même si elle s'essoufflait vite. Sai semblait soucieux tandis qu'il rassemblait leurs affaires et effaçait toute trace de leur passage dans la grotte. Ce ne serait pas parfait – de telles dissimulations ne l'étaient jamais – mais avec un peu de chance, cela suffirait.

— Tu te sens assez bien pour sortir ?

Jaugeant l'extérieur du regard, elle acquiesça. La pluie s'était arrêtée mais l'air glacé lui donnait envie de se recroqueviller dans les vêtements de Sai, dont la coupe tombait trop large sur elle, dénudant son ventre et la moitié inférieure de son dos aux éléments. Ils traversèrent le bosquet qui dissimulait l'entrée de la grotte d'un pas aussi léger que possible malgré l'absence de chakra dans leurs membres jusqu'à se trouver dans une partie plus navigable de la forêt. Hitomi avait expliqué l'itinéraire qu'elle voulait suivre à son camarade, si bien qu'ils marchaient côte à côte, à ce frustrant rythme de civils auquel leurs corps étaient contraints, poussant désespérément sur leurs sens assourdis à la recherche des prédateurs humains qui les avaient poussés jusqu'à cet état de vulnérabilité.

Pendant deux jours, ils marchèrent du lever au coucher du soleil. Hitomi était toujours malade, Sai était toujours blessé, autant de facteurs qui les empêchaient d'avancer de plus d'une dizaine de kilomètres par jour. La frontière du Pays du Feu ne semblait pas se rapprocher, et l'anxiété de la jeune kunoichi ne la lâchait pas, comme un monstre perché sur son dos qui serrerait ses mains autour de sa gorge. Sai, sans se montrer insouciant pour autant, ne semblait pas souffrir de la même anxiété qu'Hitomi – lui n'avait pas affronté Orochimaru, lui n'était pas mort aux mains de Kabuto.

Quand elle fermait les yeux, la nuit, elle était terrifiée de les rouvrir et de voir le déserteur au-dessus d'elle.

Le troisième jour, tandis qu'ils prenaient une pause dans une petite clairière, un murmure de mauvais augure agita les buissons alentours. Sai se rapprocha d'elle alors qu'ils posaient tous deux une main sur la garde de leurs tantô, comme s'il cherchait à la protéger. C'était stupide. Elle était malade mais lui, il était blessé. Ce serait à elle de… Elle sursauta et dégaina, trop tard pour se retourner et arrêter le sabre qui fondait sur sa nuque. Sai, lui, bougea avec une rapidité impossible pour un homme sans chakra, interrompant la trajectoire de l'autre lame à l'aide de la sienne, juste à temps.

Elle leva les yeux et laissa échapper un petit bruit d'animal blessé quand son regard rencontra une paire de Sharingan qui n'avaient rien, rien à faire sur son visage. Il n'était pas un Uchiha, il n'était pas…

Qui es-tu ? gronda une voix trop bien connue dans son dos.

Elle fit volte-face et eut l'impression qu'on lui arrachait le cœur.

Sasuke.

Sasuke avait été à deux doigts de la tuer.

Et Sai avait éveillé deux Sharingan.