— J'ai beaucoup de choses à vous dire, affirma Hitomi quand Tsunade entra dans la chambre où elle se trouvait toujours alitée.

Au moins Akina lui avait-elle fourni des vêtements qui cachaient son ventre, contrairement à tout ce qu'elle avait pu emprunter à Sai ces dernières semaines. Il dormait toujours derrière elle, sédaté par la main peut-être un peu trop lourde de Shizune. Si c'était le cas, la médic avait agi en toute connaissance de cause : elle était bien trop douée pour commettre une erreur de cette importance. Non, elle avait dû décider que son patient était fatigué et qu'il valait mieux le forcer à se reposer plutôt que de tenter de négocier pour qu'il s'y mette de lui-même. Puisqu'il était un shinobi, elle avait sans doute eu raison.

— Et si tu n'étais pas déjà en convalescence, je te jetterais par la fenêtre pour t'apprendre à avoir plusieurs semaines de retard et rompre toutes les communications, répondit la Hokage avec un sourire en coin. Fais-nous ton rapport, Hitomi-chan.

Le dos aussi droit que possible dans sa position, en tailleur sur le lit, la jeune femme s'exécuta. Elle décrivit le voyage, l'assassinat et l'embuscade qui les avait poussés par-delà la frontière du Pays des Rizières. Elle mentionna une brève rencontre avec Sasuke, luttant pour garder un visage impassible, même si grâce à ses capacités fraîchement retrouvées elle sentit le chakra de Tsunade, Ensui et Shikaku s'agiter en réponse à cette nouvelle. Elle n'avait pas le droit de réagir comme elle le voulait : il n'était pas encore temps de se recroqueviller dans un coin sombre en gémissant d'anxiété et de détresse. Peut-être ne serait-il jamais temps.

— Sai a éveillé le Sharingan pendant son combat contre Sasuke. Je pense que des tests génétiques révéleraient son appartenance à une branche mineure des Uchiha, mais il est trop tard pour de tels tests. Si Danzô Shimura lui met la main dessus, il s'appropriera ses yeux.

Elle déglutit, baissa les yeux, consciente que tous penseraient son anxiété associée uniquement à la Racine. Ils n'avaient pas tort, mais pas tout à fait raison non plus : il lui faudrait mentir pour préserver son plus grand secret.

— J'ai rencontré Danzô Shimura à une seule occasion, durant votre investiture, Tsunade-sama. Je ne savais pas alors ce que signifiait les dix sources de chakra dans son bras, la onzième dans son orbite droite. Je me suis dit qu'il s'agissait de sceaux que je n'avais pas encore découverts… Mais mon maître m'a décrit la sensation d'un Sharingan actif, le point commun de tous ces yeux aux effets différents.

Elle résista à la tentation de regarder Ensui, qui accepterait son mensonge sans la moindre hésitation. Après tout, lui aussi voulait protéger le secret de sa relation avec Itachi, la seule autre manière dont elle pouvait expliquer qu'elle connaissait le point commun entre tous les Sharingan.

— Je sais que cet homme a trouvé le moyen de se faire greffer dix Sharingan dans le bras et un onzième à la place de son œil droit. Je n'ai fait le lien que quand j'ai vu ceux de Sai s'éveiller, même si je ne pouvais pas les sentir à cause de mon sceau… Mais je sais, j'en suis certaine. Et je serais prête à mettre ma main au feu que celui de son œil droit vient du cadavre de Shunshin no Shisui.

Le simple fait de parler du cousin d'Itachi lui serrait le cœur. Il lui avait confié dans ses lettres à quel point il était dévoré par la culpabilité de ne pas avoir pu le sauver, d'être arrivé trop tard. L'un de ses yeux se trouvait dans l'orbite gauche de Yatagarasu… Et le second, Danzô avait mis ses sales pattes dessus, précipitant le massacre des Uchiha.

— Shisui Uchiha s'est suicidé, Hitomi-chan, dit Tsunade d'une voix douce et préoccupée. Il s'est jeté d'une falaise, et il a laissé une lettre.

— Quelqu'un aurait pu copier son écriture. Nous sommes des ninjas, pas vrai ? C'est facile pour nous, c'est pour ça qu'on utilise des tonnes de mesures de sécurité pour nos documents officiels.

— Hitomi-chan, ce n'est pas suffisant, et tu sais que je n'ai pas le droit de débarquer chez lui et…

— C'est lui qui a enlevé Anosuke Nara.

L'annonce d'Ensui ramena tout le monde au silence. Soudain transie, Hitomi leva les yeux vers son maître, aux traits fermés et poings serrés de haine. Les choses s'aggravèrent quand une pression terrible alourdit l'air au point de l'étouffer. Elle griffa sa gorge, recherchant frénétiquement son souffle, jusqu'à ce que l'aura de son maître l'enveloppe, farouchement protectrice. Il se rapprocha jusqu'à se trouver suffisamment près pour la protéger, physiquement et émotionnellement.

— Shikaku, calme-toi, aboya Tsunade. Laisse Ensui-san expliquer ces accusations très graves envers un Conseiller, aussi véreux soit-il.

Une menace reposait dans la voix de la cheffe de guerre, comme un serpent prêt à mordre à tout instant. Hitomi se raidit légèrement derrière son maître, prête malgré son état de faiblesse à bondir devant lui pour le défendre. Elle le vit inspirer profondément, se passer une main lasse dans les cheveux puis s'asseoir au bord du lit, juste à côté d'elle. Elle détestait le voir aussi défait, aussi anxieux.

— Shikaku, finit-il par dire d'une voix rauque, tu te souviens de la mission que tu m'as envoyé remplir à Suna, pendant que j'entraînais Hitomi ? C'était juste après son anniversaire. L'oasis à mi-chemin entre la frontière et Suna.

— Je me souviens. Tu m'as dit que c'était une fausse piste.

La voix de Shikaku contenait une trace d'acier qui crispa les épaules d'Ensui. Il fuit le regard de son chef en répondant :

— Je t'ai menti. J'ai bien trouvé quelque chose. Cinq enfants… Ils avaient tous été torturés et énucléés.

L'aura meurtrière de Shikaku ressurgit, frappant Hitomi comme un poing dans le ventre. La rumeur disait que le chef de clan avait fait partie de l'équipe qui avait trouvé Anosuke une fois qu'il avait été relâché par son tourmenteur. Ensui posa une main sur l'épaule de sa fille adoptive, le simple contact repoussant le désir farouche de s'ôter la vie, rapidement et sans douleur, que l'aura provoquait chez elle. Shikaku posa les yeux sur elle et fit un effort visible pour se contrôler quand il la vit aussi pâle, aussi fébrile.

— Ensui, tu connais les valeurs du clan. Dis-moi pourquoi tu m'as caché ça. Je me doute que tu as d'excellentes raisons, mais je veux les entendre.

— La guerre, Shikaku, répondit-il d'un ton presque suppliant. Je voulais empêcher une guerre pour laquelle notre clan n'était pas prêt. L'un des gamins que j'ai trouvés dans l'oasis m'a décrit son agresseur. Un vieil homme avec une canne, qui avait l'œil droit et le bras droit recouverts de bandages.

Tsunade attrapa une chaise près de la porte et la lança contre le mur opposé avec tant de force qu'elle se cassa net, une expression furieuse et déterminée sur les traits.

— J'ai examiné votre petit quand je suis rentrée. Il faisait partie des patients urgents, avec Sensei et Hayate Gekko, plus quelques autres. Et vous me dites que l'un de mes Conseillers, l'un des membres du village qui ont le plus de responsabilités concernant la protection des faibles et des innocents, m'a regardée en face après lui avoir fait ça ?

— Et c'est pour ça que Sai doit mourir, dit Hitomi d'une voix terriblement distante.

Elle se sentait glacée, détachée, au-delà de toute la fureur qui brûlait à l'intérieur d'elle. Si elle en avait eu la force, elle aurait tué cet enfoiré elle-même, à l'instant. Elle aurait répandu ses entrailles devant lui et appelé ses chats pour qu'ils les dispersent d'un bout à l'autre du Pays du Feu. Même maintenant, ce n'était pas exclu qu'elle essaye, convalescence ou non.

— Qu'est-ce que vous croyez que Danzô fera à Sai s'il apprend qu'il possède deux Sharingan jeunes, à peine éveillés, intacts ? Il lui réservera le même sort qu'à Anosuke, et à cause du maudit sceau sur sa langue, il sera incapable de résister.

Tsunade soupira, se frotta le visage d'une main lasse et s'adossa contre le mur, un grognement dans la gorge.

— Et donc tu veux utiliser le Sceau de Métamorphose pour le cacher, pas vrai ? Tu sais qu'il devra apprendre un tout nouveau style de combat pour que Danzô ne puisse jamais soupçonner que ce nouveau ninja dans nos forces est en réalité l'un de ses subordonnés ?

Hitomi haussa les épaules, fuyant le regard de sa cheffe de guerre.

— Juste le temps de s'occuper du cas de Danzô. Je n'imagine pas Shikaku-sama le laisser vivre si son implication dans l'agression d'Anosuke était avérée.

Personne ne répondit à sa prédiction, car tous avaient conscience qu'elle avait raison. Même Tsunade n'essayerait pas d'empêcher cela, pas alors que le chef de clan occupait aussi les postes de bras droit – même s'il partageait cette charge avec Shizune – et de Jônin en Chef. S'il devait être destitué, s'il devait déserter, le village se retrouverait paralysé et vulnérable. Non, Tsunade devait garder Shikaku de son côté, satisfaire son instinct protecteur, et si cela signifiait abandonner Danzô, un homme qui n'avait jamais agi pour autre chose que son propre intérêt et son propre pouvoir… Elle l'abandonnerait sans la moindre hésitation.

— Hitomi-chan, je veux que tu examines le sceau sur la langue de Sai et que tu utilises tout ton savoir, toutes les ressources à ta disposition, pour déterminer s'il y a la moindre chance de le couper de Danzô. Shikaku, Shizune, Ensui et Akina, nous devons parler. Ailleurs.

Ailleurs signifiait sans doute hors de portée des oreilles d'Hitomi, qui ne pouvait améliorer ses sens avec son chakra. Elle salua les adultes d'un signe de tête, son regard s'attardant sur la silhouette de son maître. Même s'il ne s'arrêta pas, s'il ne regarda pas dans sa direction, elle sentit sa réticence à l'idée de s'éloigner de son apprentie affaiblie. Elle attendit qu'il ait disparu dans l'une des pièces les plus éloignées de la chambre dans la petite maison pour se blottir à nouveau contre Sai. Il frémit à son contact mais dut lutter pour se réveiller tout à fait. Les épreuves des derniers jours lui coûtaient cher.

— Tsunade-sama est venue, lui chuchota-t-elle à l'oreille. Danzô est…

Sa voix s'étrangla dans un filet tremblant, elle dut déglutir et lutter contre l'horrible réalisation qui lentement mais sûrement plantait ses griffes à l'intérieur d'elle. Elle aurait pu empêcher tout ça. Elle aurait pu si elle avait été meilleure.

— Il est coupable de bien plus de choses que nous ne soupçonnions, et il va mourir. Il mourra ou quelque chose de terrible se produira entre Tsunade-sama et Shikaku-ojisan.

Elle ne parla pas de désertion, mais Sai savait ce que signifiait en général un conflit entre la cheffe d'un Village Caché et le dirigeant d'un clan. Il était assez versé en politique pour comprendre que, s'il devait partir de Konoha, le clan Nara ne déserterait pas seul : le clan Hyûga se montrerait peut-être réticent à suivre mais, une fois qu'il apprendrait qui avait organisé le massacre des Uchiha, Hiashi prendrait les mesures qui s'imposaient. Quant aux autres clans, ils étaient tous liés aux Nara d'une façon ou d'une autre désormais. Pas par la vassalité, mais par une loyauté qui trouvait ses sources dans le comportement protecteur et bienveillant de Shikaku. Ils le suivraient.

— Mon corps fait des choses bizarres, musa Sai contre sa joue. Mon cœur s'emballe et donne l'impression de vouloir remonter dans ma gorge, j'ai un peu de mal à respirer et je crois que mes mains tremblent. Qu'est-ce qui m'arrive, Hitomi-chan ?

— Tu as peur, Sai.

— Les shinobi ne connaissent pas la peur.

Elle renifla avec dérision, roulant des yeux même s'il ne pouvait la voir.

— Sai, j'ai été terrifiée des dizaines de fois rien que depuis ma sortie de l'Académie. J'ai cru que je mourrais mais je tenais à la vie, alors j'avais peur. Ce que les shinobi font, c'est qu'ils dépassent cette peur et affrontent l'adversité le dos droit, avec fierté. Mais ils ont le droit d'avoir peur. Parfois, la peur leur donne la force de se battre.

— Si c'est de la peur que je ressens maintenant, elle ne me donne pas de force.

— Cela viendra, promit Hitomi d'un ton presque tendre. Laisse-toi le temps, Sai.

Un doux silence s'entretint entre eux pendant quelques minutes, seulement bercé par le bruit de leurs respirations, puis Hitomi secoua la tête et se redressa, quittant à regret la chaleur corporelle piégée sous la couette.

— Tsunade-sama m'a ordonné d'examiner le sceau sur ta langue, Sai. On va essayer de te protéger, de te libérer, qu'il s'agisse de moi ou des miens.

— Hitomi-chan, les membres de ton clan n'ont aucune raison de me protéger. Tu ne devrais pas les impliquer.

— Aucune raison ? défia-t-elle avec douceur. Mon clan ne fonctionne pas comme ça, Sai. Les Nara veillent les uns sur les autres et se soutiennent dans les épreuves qu'ils affrontent. Tu es important pour moi, et cela suffit pour que Shikaku-ojisan et Ensui-shishou s'impliquent. Cela suffit pour que tout le clan s'implique.

Il sembla contempler cette idée pendant un moment puis acquiesça et s'étendit de tout son long sur le lit, la laissant prendre place à califourchon sur lui. Ils auraient pu en profiter pour rechercher un autre genre de réconfort… Si des shinobi à l'ouïe hyperdéveloppée ne s'étaient pas trouvés sous le même toit, certes occupés mais pas inattentifs. Ils devaient se concentrer sur la tâche qui leur était incombée, sur le peu qu'Hitomi puisse accomplir sans disposer de l'usage de son chakra.

Il ne lui fallut que quelques minutes pour réaliser qu'elle ne pourrait rien faire tant qu'elle n'aurait pas le feu vert de Shizune concernant la guérison de ses Portes. Le sceau de Sai était d'une complexité rivalisant avec ceux créés par Tobirama, compressé à l'extrême pour tenir sur le tout petit espace à l'arrière de sa langue. Elle aurait besoin de le développer dans une Salle des Sceaux pour le décoder, s'infiltrer dans la moindre de ses faiblesses et le briser. Elle ne doutait pas d'y arriver, pas alors qu'elle s'était enfoncée si loin sur la voie des Maîtres des Sceaux, pas alors qu'elle disposait librement du savoir d'Hokage le Deuxième.

Elle sursauta violemment quand la porte de la chambre s'ouvrit avec assez de violence pour aller claquer contre le mur. Tsunade entra d'un pas vif, l'expression ombrageuse. Shikaku, Ensui et Akina se trouvaient juste derrière elle, à peine moins menaçants. Hitomi n'osait songer à ce qu'ils avaient débattu hors de portée de son ouïe, mais cela n'avait pas dû être très plaisant. Elle frémit en percevant leurs chakras agités, pas assez pour former une aura meurtrière mais tout de même bien suffisants quand il s'agissait de provoquer une angoisse instinctive chez elle.

— Repos, Hitomi-chan ! claqua la voix de Tsunade. Je ne vais pas éviscérer ton partenaire, tu n'as pas besoin de le protéger comme ça.

Stupéfaite, la jeune fille baissa les yeux et contempla sa propre position. S'était-elle vraiment dressée comme un barrage entre Sai et la menace, comme si elle avait la moindre chance face à sa cheffe de guerre ? Il fallait être doté d'un instinct de survie abyssal pour agir de la sorte… Et son instinct de survie n'avait rien de fameux, elle était contrainte de l'admettre.

— Alors, qu'est-ce que tu as découvert sur ce sceau ?

Lentement, la jeune fille quitta sa position tendue et retourna s'asseoir sur le lit, croisant les jambes en tailleur. Elle sentait le chakra de Sai derrière elle, encore faible et meurtri, mais présent, réconfortant. Elle pressa ses mains l'une contre l'autre et prit la parole, choisissant ses mots avec soin.

— Il y a bien une partie du sceau qui lie Sai à Danzô mais, sans le déployer, je ne peux pas l'étudier et trouver comment simuler sa mort par ce biais.

— Et tu as besoin de ton chakra pour ça, ce qui signifie que vous deux vous trouvez encore en mission. Sai mourra quand Hitomi aura décrypté et brisé son sceau, et elle reviendra au village quelques jours plus tard, gravement blessée et seule.

— Bien, Hokage-sama. Que faisons-nous en attendant ?

— Vous vous reposez, vous guérissez, vous prenez le temps de réfléchir à la suite des évènements et à la nouvelle identité que je forgerai pour Sai, aux choses qu'il devra apprendre en conséquence. Pendant ce temps, Akina, Ensui, Shikaku et Kakashi iront en mission au Pays du Vent pour examiner les enfants dont ton père a parlé, Hitomi-chan. Dites-vous au revoir, ils partent immédiatement.

Prise de court, Hitomi tourna la tête vers son maître juste à temps pour percevoir dans son regard une étincelle de regret. Voulait-il rester à ses côtés autant qu'elle aussi le voulait ? Elle sourit, une expression triste et résignée. Ils étaient des shinobi. Leurs devoirs les conduisaient souvent là où ils ne souhaitaient pas vraiment se trouver. Il fallait l'accepter et faire de son mieux avec le temps libre volé entre deux missions, entre deux menaces contre le village.

— Prends soin de toi, dit Ensui d'une voix douce, et évite de mettre les pieds dans une situation trop dangereuse pendant mon absence.

Shikaku étouffa un petit rire derrière elle tandis que Sai lui effleurait le dos, comme s'il comprenait malgré son éducation aussi dénuée d'attaches que possible à quel point le départ de son père adoptif alors qu'elle se trouvait vulnérable et blessée la peinait. Elle ne serait pas seule, elle ne serait pas sans défense, mais elle ne faisait confiance à personne d'autre comme à lui, pas même sa mère ou le reste de son clan ou Kakashi-sensei. Pourtant, elle le regarda partir en silence, soutenue par le contact léger de la main de Sai sur son omoplate, réprimant l'impulsion de partir à sa poursuite, de s'accrocher à lui.

— Il reviendra, murmura le jeune homme à son oreille. Tu devrais te reposer, tes muscles ont des spasmes. Allonge-toi et laisse-moi veiller sur toi.

Elle n'aurait pas dû avoir besoin de quelqu'un pour monter la garde au cœur des terres de son clan. Pourtant, elle se sentit rassurée à l'idée que Sai s'en charge, même s'il était tout aussi affaibli et épuisé qu'elle. Elle se laissa basculer en arrière, se blottit contre son partenaire et ferma les yeux. Elle aurait pu se cacher dans sa Bibliothèque, échapper aux cauchemars, mais elle avait besoin d'un repos plus profond et complet que celui offert par la simple méditation.

Tandis qu'Hitomi se laissait glisser dans le sommeil, Sai se redressa, adossé à la tête de lit, un bras toujours enroulé autour des épaules de sa partenaire comme si son contact pouvait la protéger de quoi que ce soit. Il l'avait vue faire des cauchemars à chaque fois qu'elle s'endormait dans la grotte, et à chaque occasion durant leur retour en direction de Konoha. Avait-il un jour eu de pareils démons nocturnes ? Si c'était le cas, il avait oublié, comme il avait oublié tant de choses.

Hitomi lui avait donné tant de choses à penser que, parfois, quand il était certain qu'elle ne s'en rendrait pas compte, il s'immobilisait et s'immergeait dans ses pensées bien trop profondément pour un shinobi, au point de perdre tout lien avec ce qui l'entourait. Il… Ressentait des choses. Il l'avait nié au début, persuadé que l'éducation que lui avait offerte Danzô-sama était plus forte que tout ce qu'on pouvait tenter de lui opposer. Mais Hitomi n'avait cessé de le pousser dans ses retranchements ; pas seulement en créant des sensations à l'intérieur de son corps, quelque chose qu'il comprenait dans une certaine mesure, mais aussi des perturbations à l'intérieur de son esprit.

Il ressentait des choses. De la loyauté, de la colère… De la peur, aussi. Il avait peur de ce que le futur lui réservait. Hitomi semblait toujours tellement assurée, tellement sûre de ce qu'elle faisait. Durant cette mission, il l'avait vue s'effondrer et se redresser encore et encore, encaisser les coups que le hasard et le destin mêlés lui envoyaient à la figure sans jamais prendre le temps de protester ou geindre concernant leur injustice. Elle avait montré une telle dignité, même consumée par la fièvre, que Sai n'avait pu détourner le regard d'elle.

En tant que shinobi, en tant qu'arme de son village, avait-il le droit de convoiter cette dignité ? Avait-il le droit d'admirer, d'observer, de vouloir ? Danzô-sama l'avait forgé comme on forgeait un katana, et un katana ne disposait pas de désirs ou de craintes. Un katana tranchait, blessait, tuait. Un katana servait. Aussi loin que remonte sa mémoire, Sai avait toujours été satisfait de servir sans poser la moindre question. Aujourd'hui, il voulait plus, il voulait mieux. Mais avait-il le droit de vouloir ? Trahissait-il son village en écoutant ses propres désirs ?

Il ne s'était jamais trouvé sans réponse comme ça. Il ne s'était jamais vraiment posé de question non plus. Même quand Shin était mort, il avait étouffé le moindre doute potentiel, parce que c'était ce que Danzô-sama attendait de lui. L'homme avait toujours possédé et fourni les réponses aux questions qu'il ne se posait pas, lui donnait les informations nécessaires à l'accomplissement de sa mission… Mais pas cette fois. Cette fois, Danzô-sama était la réponse. Et la question ? La question était « qui tuera Sai pour obtenir ses yeux ? », à en croire Hitomi.

Sai était perdu, vraiment perdu.

Mais il n'avait pas besoin de se perdre seul, pas vrai ? Hitomi semblait déterminée à l'accompagner sur ce nouveau chemin, et elle avait embrigadé des membres de son clan pour l'aider. Mori no Akina, Ensui Nara, Shikaku Nara… Ils se rassemblaient tous sans la moindre hésitation derrière elle alors qu'elle n'était pas leur chef, que tous se trouvaient plus haut qu'elle dans la hiérarchie, et Sai ne comprenait pas. Il se souvenait de ce qu'Hitomi lui avait dit au début de leur mission, de leur discussion sur les leaders et leurs obligés. Appliquait-elle ces principes naturellement, ou en ayant conscience qu'elle deviendrait elle-même un leader, un jour ? Et la réponse à cette question avait-elle vraiment de l'importance, ou se la posait-il pour se détourner des questions qui lui faisaient peur ?

Il se redressa, sur ses gardes, quand la porte se rouvrit. Un homme grand et mince, aux cheveux bruns ébouriffés portés mi-longs, entra dans la chambre. Sai était certain d'avoir déjà vu son visage dans un dossier de la Racine. Pas un agent, non, mais une personne surveillée. Puisqu'il ne parvenait pas à se souvenir de son nom, il se contenta de le dévisager, les traits aussi dénués d'expression qu'à l'accoutumée. Il avait un plateau chargé de nourriture entre les mains ; sans doute la raison de sa visite. Le sentiment glacé et tendu qui s'emparait de Sai ne se calma pas pour autant. Devait-il réveiller Hitomi et lui demander conseil ? Non, elle avait eu l'air tellement fatiguée, au bout du rouleau et fragilisée quand son père adoptif était parti... Elle avait besoin de sommeil plus qu'il n'avait besoin d'être guidé, à cet instant.

— Bonjour, Sai-kun. Je m'appelle Katsuo, je suis le fiancé d'Akina. Avant de partir en mission, elle m'a demandé de vous apporter à manger et de m'assurer que vous n'aviez besoin de rien. D'ailleurs, Shizune-sensei m'a dit qu'elle reviendrait vous voir tous les jours jusqu'à ce que vous soyez guéris, sous prétexte de visiter un enfant du clan qui aurait besoin de soins.

Sai hocha la tête sans quitter l'homme du regard. Le prétexte de Shizune était intelligent. La Racine n'avait jamais réussi à infiltrer l'un de ses agents sur les terres du clan. Shikaku, l'épine dans le flanc de Danzô, veillait farouchement sur les siens, et malgré toutes ses machinations, le Conseiller n'avait jamais été l'égal du Jônin en Chef qu'il s'agisse d'influence ou d'intelligence. La première chose que le Nara avait fait en récupérant Anosuke avait été d'inspecter sa langue. S'il y avait trouvé le sceau de la Racine… Sai ne doutait pas un seul instant qu'il aurait agi en conséquence.

— Est-ce que tu as froid ? demanda son aîné d'une voix pleine de sollicitude. Je pourrais t'apporter quelque chose à mettre par-dessus ce pyjama, ou…

Sai cessa d'écouter, juste le temps de regarder le visage endormi d'Hitomi. Il aurait peut-être dû prêter attention, comme un ninja digne de ce nom, mais il n'arrivait pas à cesser de s'interroger, et elle avait planté ces questions dans sa tête. Elle avait l'air si paisible, si… Non. Elle venait de froncer les sourcils, et ce petit pli entre les deux fins traits noirs signifiait qu'elle s'était enfoncée dans un nouveau cauchemar. De quoi rêvait une guerrière sujette à la peur ? Cela ne faisait pas partie des questions pour lesquelles il avait vraiment besoin d'une réponse. Il se cachait, encore une fois, et cela lui semblait indigne.

— Pourquoi ressentons-nous le besoin de tisser des liens avec d'autres personnes ? finit-il par demander.

Il avait formulé sa question avec soin, énonçant les mots lentement, prudemment, comme s'il tenait de parler une langue étrangère. C'était un peu le cas, mais il avait désespérément besoin de savoir, de comprendre. Peut-être était-ce pour cacher ce désespoir qu'il regarda le visage d'Hitomi plutôt que celui de Katsuo. Il espérait qu'un shinobi élevé ailleurs qu'à l'ombre des racines du village saurait, comprendrait, expliquerait. Il avait besoin de plus que la parole d'une camarade. Comme s'il saisissait ce qui se jouait, son aîné attira une chaise près du lit et s'y installa, appuyant ses avant-bras sur ses genoux. Il avait presque l'air inoffensif dans cette position ; il devait être doué pour prétendre être un civil plutôt qu'un ninja.

— Pourquoi formons-nous une famille, un clan, un village ? répondit Katsuo d'une voix douce.

Sai fronça les sourcils. C'était lui qui avait posé la question d'abord, lui qui cherchait la réponse. Il ne pouvait donc pas la fournir à son aîné, même s'il avait été entraîné à obéir et satisfaire. Sa respiration lui sembla plus laborieuse que d'habitude, alors qu'il n'avait plus de mucus dans les poumons. Devrait-il demander à Shizune-sensei de les examiner ? L'autre homme poursuivit sans lui laisser le temps de décider :

— Quand j'ai repris le poste de Directeur de l'Académie, j'ai lourdement pesé cette question. J'allais accueillir de jeunes enfants et forger pendant six ans leur sens du devoir, contribuer aux relations qu'ils construiraient avec leurs camarades.

Ainsi donc, l'Académie avait enfin son nouveau directeur ? Le dernier avait été tué par les hommes d'Orochimaru pendant l'invasion ratée de Konoha. Danzô-sama n'avait envoyé personne pour protéger les enfants. Pourquoi n'avait-il envoyé personne pour protéger les enfants ?

— Je veux apprendre à ces enfants qu'il est important de tisser ces liens, autant avec leurs pairs qu'avec d'autres personnes. Selon moi, l'amour et l'affection n'arrivent jamais seuls. Ces sentiments sont toujours accompagnés de confiance et de la force nécessaire pour les protéger.

— Mais à quoi sert la confiance ? Pourquoi devrait-on vouloir protéger ces sentiments ?

Sai fut surpris de constater que sa voix était un peu montée dans les aigus. Devait-il s'en préoccuper ? Il n'eut pas le temps de s'interroger plus longtemps que Katsuo lui répondait, le regardant avec une expression patiente sur les traits :

— La confiance sert à pouvoir se reposer. Aucun ninja n'est invincible, et c'est pour ça que Konoha insiste autant sur le travail d'équipe. Ceux qui ne se reposent jamais sur les autres se ruent vers leur mort. Ces enfants qui sortiront de l'Académie ont besoin de faire confiance aux membres de leur équipe, à leur sensei et à d'autres personnes soigneusement choisies pour pouvoir se reposer quand leurs corps et leurs esprits sont fatigués. Cela leur sauvera la vie, j'en suis persuadé.

L'homme soupira et, dans ce soupir, Sai perçut des choses qu'il ne disait pas. Avait-il failli mourir parce qu'il n'avait personne à qui se fier ? Qui étaient ces enfants pour lui, qu'il veuille à ce point épargner leurs vies ?

— Tu devrais protéger les objets de ton amour et de ton affection, Sai-kun, parce que s'ils venaient à mourir par la faute de ton inaction tu serais terrassé. Parce que le simple fait d'aimer des gens, de vouloir les protéger, te donnera une force dont tu ne disposerais par aucun autre moyen.

— Les shinobi veulent être forts, musa Sai, presque sans réaliser qu'il avait parlé et non pensé.

C'était une évidence, quelque chose qu'il savait. Les shinobi voulaient être forts pour servir leur village… Mais Katsuo semblait parler d'une force qui dépassait cela, et le fait de ne pas comprendre accélérait le cours du sang dans ses veines, le poussait à vouloir dépenser une énergie qu'il ne possédait pas. Hitomi avait appelé ça de la frustration, quand ils se trouvaient encore dans la petite grotte oubliée du Pays des Rizières. Un mélange d'impulsivité et d'impuissance, deux ennemis terribles du ninja.

— Bien sûr qu'ils veuillent être forts. La force et la vie vont de pair ici-bas et, s'il te faut au moins une raison pour vivre un jour de plus, tu peux te dire que ta mort ne servira jamais aussi bien le village que ta survie.

C'était logique, tellement logique que Sai en ressentit une chaleur douce et confortable dans le ventre. Vivant, il pouvait effectuer les missions que Tsunade-sama avait besoin de voir accomplies, protéger les civils qui se trouvaient en danger, et tant d'autres choses encore… C'était sans doute ce qui différenciait un shinobi d'un katana. Le sabre, une fois brisé, pouvait être fondu et reconstruit. La vie, elle, se perdait une bonne fois pour toute et se diluait dans le passé sans marquer le futur. Était-ce en défendant leur vie et celle des autres que les ninjas découvraient le but de leur vie, leur importance ?

— Merci, Katsuo-san, dit-il d'une voix qui, pour la toute première fois, tremblait légèrement. Vous m'avez donné beaucoup de choses à réfléchir.

Son cœur battait la chamade, mais il regarda sans un mot de plus son aîné quitter sa chaise puis la chambre. Il n'avait qu'un début de réponse, une piste tout au plus. Il faudrait que cela suffise. Abandonner cette quête maintenant serait une erreur ; il sentait ce pressentiment lui tordre les tripes. Que ressentait-il maintenant ? De l'anxiété ? De l'impatience ? Il ne savait pas.

Mais il apprendrait à savoir.