Promesses brisées
Dès le lendemain, après une nuit merveilleuse qu'ils avaient passée blottis dans les bras l'un de l'autre, Robb annonça à ses plus proches bannerets qu'ils étaient mariés. Si Lord Umber et Lord Bolton parurent neutres sur la question, il n'en alla pas de même pour Lord Karstark qui ne cacha pas être scandalisé. La nouvelle se répandit ensuite parmi l'armée plus rapidement que Talisa ne l'aurait souhaité. Elle créa une vague d'indignation. Beaucoup prenaient la décision de son nouvel époux pour de la folie. Le nombre de ceux qui la soupçonnaient d'être une enchanteresse s'accrut. Elle lui avait jeté un sort, on ne pouvait en douter ; elle était l'une de ces maegi qui pullulent sur Essos, elle avait utilisé quelque artifice pour faire perdre tout bon sens au roi et devenir reine.
Le pire, il fallait s'en douter, fut la réaction des Frey. Robb et elle venaient de blesser leur amour-propre. En l'épousant, son mari avait rompu son engagement et ils ne pouvaient le tolérer. Paraissant ne pas craindre de représailles, ils désertèrent jusqu'au derniers, la bouche dégoulinant d'injures. Olyvar, qui avait pourtant décrété son envie de rester, finit aussi par suivre les siens. Ses frères ne lui avaient pas donné d'autres options. Talisa avaient, bien par hasard, entendu leurs reproches : « Tu préfères rester avec un roi-parjure et sa putain ? Ils ont insulté notre famille ! Veux-tu que père te considère comme un traître ? As-tu pensé à ta sœur ? Ton cher Robb a craché sur elle en épousant cette étrangère ! » Elle avait d'abord envisagé intervenir pour finalement se raviser.
Après leur départ, un soldat vint les trouver, une bannière Stark abîmée et maculée de boue à la main. Le meneur des troupes Frey l'avait arrachée et jetée à terre, leur rapporta-t-il. Il avait vu, impuissant, le loup gris se faire piétiner par la horde de chevaux furieux. Ce méfait outragea Robb que la perte de plusieurs hommes et de son écuyer avait déjà mis en colère. « Comment osent-ils ! » gronda-t-il, le visage dur. Il congédia froidement le porteur de la nouvelle et les bannerets présents.
Quand ils furent enfin seuls, il dit d'une voix sombre : « J'aurais dû m'en douter. On ne doit jamais attendre de loyauté d'un Frey. Seul leur propre intérêt les préoccupe.
- Tous ne sont pas déloyaux, lui rappela-t-elle. Olyvar, par exemple.
- Il est parti lui aussi. Contraint, je le sais, mais il est quand même parti.
- Sa famille l'a mis dans une situation délicate, poursuivit-elle. Dans les deux cas, il trahissait quelqu'un.
- Il a préféré sa famille, soupira son mari.
- Je ne parlerai pas de préférence, le contredit-elle. Il ne m'a jamais donné l'impression d'y être très attaché. Ses frères ne l'ont pas persuadé en jouant la carte de l'affection fraternelle. J'ai assisté à la scène. Ils l'ont menacé.
- Tu as été témoin de ce qu'il s'est passé entre Olyvar et ses frères ? Pourquoi ne me l'as-tu pas dit tout de suite ?
- Je... je ne sais pas, Robb. Par honte de mon inaction peut-être. J'aurais dû réagir quand ils nous ont insultés, mais j'ai décidé de ne pas le faire.
- Qu'ont-ils dit de nous ? grinça son mari.
- Ils t'ont accusé de parjure...
- Je ne peux pas leur donner entièrement tort sur ce point, concéda-t-il. Et à ton propos ?
- Rien d'important, mentit-elle.
- Tu as utilisé le pronom "nous", lui rappela-t-il. Comment t'ont-ils appelée ?
- Robb, soupira-t-elle, si je te le disais, tu te lancerais dans le siège des Jumeaux. Tu ne peux pas te le permettre, pas tant que cette guerre n'est pas terminée. Essayons d'oublier tout ça, je t'en prie.
- Je ne pense pas le pouvoir, avoua-t-il
- S'il te plaît ! Les Frey ont suffisamment gâché cette journée en partant, ne les laissons pas la ternir encore plus.
- Des paroles sensées, approuva-t-il. Les dieux m'ont gâté. Ils m'ont donné une reine aussi belle que réfléchie.
- Réfléchie, tu exagères ! T'épouser n'avait rien de réfléchi, lui déclara-t-elle en posant la main sur sa joue. C'était audacieux, risqué, mais je ne le regrette absolument pas. » conclut-elle en approchant sa bouche de la sienne.
D'autres jours passèrent. L'amour entre Robb et elle résistait aussi bien à la défiance de certains bannerets comme les Karstark ou les Glover qu'à l'attitude de Lady Catelyn. Sa belle-mère ne l'aimait pas, Talisa en avait bien conscience. Elle la tenait pour seule responsable de toute cette affaire. « Tu l'as épousée simplement pour me faire payer la perte du Régicide ! » avait-elle accusé son fils le soir-même du départ des Frey. À cela, la réaction de Robb ne s'était pas faite attendre : « J'ai épousé Talisa parce que je l'aime ! l'avait-il repris.
- Parce que tu crois que l'on se marie par amour ? Sur un coup de tête ? Ton père et moi n'étions que des étrangers avant notre mariage, l'amour est venu avec le temps.
- Vous me l'avez déjà dit, mère. Mais, j'ai aussi pris sa virginité. Auriez-vous préféré que je ne m'engage pas réellement avec elle après ça ? Qu'elle reste dans l'ombre ? Et si je l'avais mis enceinte ? Si je ne l'avais pas épousé pour respecter ma promesse, l'enfant se serait retrouvé dans la même situation que Jon et je voulais l'éviter.
- Mon fils, tu as le sens de l'honneur de ton père. Peut-être le tien dépasse-t-il même le sien, car Ned n'a pas épousé Ashara Dayne. » Dayne. Talisa connaissait ce nom. Une illustre et ancienne famille de Dorne. Olyvar leur en avait parlé, à Léandro et elle, lors d'un de ces cours. L'histoire de leur épée ancestrale, Aube, forgée à partir du cœur d'une météorite, avait impressionné son frère.
« Comprenez-vous ma décision, maintenant ? avait poursuivi Robb.
- Je la comprends, Robb. Ça ne signifie pas que je l'approuve. » Talisa n'en avait pas écouté davantage. Elle n'avait pas pensé être accueillie à bras ouverts par Lady Stark, pas avec toutes les répercussions, mais cette dernière n'avait pas revu son opinion depuis. Encore maintenant, elle n'avait pas réussi à se faire apprécier d'elle. Pourtant, elle restait déterminée à y parvenir. Elle redoublerait d'efforts pour devenir une reine à la hauteur de Robb et ainsi gagner son approbation.
Ils avaient levé le camp et faisaient à présent route pour Harrenhal. Après la dernière bataille où l'armée du Nord avait mis les troupes Lannister en déroute, Lord Tywin s'y était réfugié avec ses bataillons restants. La perspective de pouvoir revoir son ancien employeur inquiétait Talisa. Elle ne le connaissait pas très bien, mais l'impression qu'il lui avait laissée lors de leur rencontre et toutes les informations qu'elle avait obtenues sur lui l'incitaient à croire qu'il ne lui pardonnerait pas. Elle l'avait trahie en choisissant Robb... et de cette manière, elle avait également trahi ses cousins. Elle aurait sincèrement préféré l'éviter. Lord Ethan lui avait permis de rejoindre Westeros, et Lord Strafford l'avait hébergée, mais elle était une Stark à présent, leur ennemie. Si seulement, il n'y avait pas de conflits entre sa nouvelle famille et les Lannister ! Les choses auraient été plus simples.
Le chemin jusqu'à Harrenhal l'éreinta - toutes ces heures à cheval lui meurtrissaient l'arrière-train - mais lui donna aussi l'occasion de parler à sa belle-mère. Elle la surprit un jour en train de confectionner ce qui devait être un talisman. « Puis-je vous aider ? » lui proposa-t-elle. Elle rejeta son offre. Talisa, abattue, fut à deux doigts de se retirer, mais la veuve d'Eddard Stark poursuivit : « Vous ne pouvez pas m'aider parce que seule une mère peut faire cet objet, pour que les dieux protègent ses enfants.
- En avez-vous déjà fait ? voulut-elle savoir.
- Deux fois. Une après la chute de mon fils Bran et une autre parce que l'un des enfants avait attrapé la vérole.
- Lequel ?
- Jon Snow » lui révéla-t-elle. Le nom laissa Talisa sans voix. Jon Snow. Le demi-frère illégitime de son mari. Robb lui avait souvent parlé de lui et il lui avait confié que sa mère n'avait jamais réussi à l'aimer, qu'elle ne pouvait le voir autrement que comme la preuve vivante de l'infidélité de son père. Pourquoi aurait-elle cherché à la sauver de la maladie alors qu'elle avait une raison (que Talisa ne qualifierait pas de bonne) de le préférer mort.
« Quand mon époux est revenu de guerre avec ce bébé, je ne supportais pas de le regarder. À sa simple vue, j'imaginais la femme avec qui Ned l'avait eu. Tout ce que je voulais était que les dieux me débarrassent de lui. Alors, je leur ai demandé : faites-le partir. Et il a eu la vérole. À ce moment, j'ai réalisé que j'étais la pire femme qui soit. J'avais souhaité la mort d'un enfant innocent. Alors, je suis resté toute la nuit à côté de son lit, tenant sa main glacée, et j'ai prié les sept faces du dieu : "laissez-le vivre. Je l'aimerai. Je serai une mère pour lui."
- Et il a survécu.
- Il a survécu. Mais je n'ai pas pu tenir ma promesse. Aujourd'hui, je me dis : tout ce qui est arrivé à ma famille a eu lieu à cause de moi, parce que je n'ai pas su aimer un enfant innocent.
- Je vous remercie d'avoir partagé ce secret avec moi. Je sais combien il est difficile de se confier à une complète étrangère. Je n'ai moi-même pas osé dire en face à mes parents que je comptais quitter Volantis pour Westeros.
- Vos parents ignorent que vous êtes ici ?
- Je leur ai écrit une lettre juste avant mon départ et une autre en arrivant. Si je leur avais dit, ils m'auraient retenue et je ne pouvais pas prendre ce risque.
- Pourquoi ?
- À cause de mon frère et d'une promesse que je m'étais faite. C'est une longue histoire.
- Il me plairait de l'entendre. » lui assura Lady Catelyn. Alors, pour la seconde fois, Talisa raconta la noyade de Léandro à un membre de la famille Stark. « Je me suis sentie si coupable quand c'est arrivé, lui confia-t-elle. C'est mon petit frère, j'étais supposée veiller sur lui, mais j'avais pensé qu'il ne lui arriverait rien. Je l'avais vu en compagnie d'autres enfants, et je m'étais convaincue que tout irait bien pour lui. Je ne lui avais plus prêté attention... jusqu'à ce qu'il ait été trop tard. Nous n'avons jamais rien dit à nos parents. Ni à notre oncle.
- Et vous me le confiez à moi, une parfaite étrangère. Une personne qui ne vous a jamais montré un peu d'affection.
- Vous avez été la première à vous confier. Il était juste que je fasse de même.
- Je peux vous poser une question, Talisa ?
- Oui.
- Où avez-vous appris le Commun ? Votre maîtrise de la langue est quasi parfaite.
- J'ai eu un excellent professeur, originaire de Dorne. Mon désir de vivre à Westeros et l'entraînement quotidien ont fait le reste.
- Et pourquoi avoir accepté la main de mon fils ? À ce que je devine, vous n'aviez aucun désir de devenir reine.
- J'aime votre fils, Lady Catelyn, ça a été ma seule motivation. Je sais que vous m'en voulez parce qu'il est revenu sur son engagement, mais je n'ai jamais eu de goût pour le pouvoir, je peux vous le certifier.
- Je vous crois. Merci d'avoir dissipé mes doutes. Je ne valide toujours pas cette idée, mais je vous crois. Et si Robb est heureux avec vous, alors je saurais vous apprécier. » Ces derniers mots émurent Talisa. Un premier pas venait d'être fait.
Quand ils atteignirent Harrenhal, ils ne découvrirent qu'un endroit désert. Soulagée de ne pas revoir le seigneur de Castral Roc, Talisa fut affolée par le nombre de corps sans vie qui gisaient dans la cour. Des prisonniers originaires des Conflans pour la plupart. Le seul survivant était un vieillard nommé Qybrurn. Blessé au cou, il avait été laissé pour mort. Talisa s'empressa de le soigner et tandis qu'elle arrêtait l'hémorragie, il leur confia ce qu'il s'était passé. Tywin Lannister avait déserté les lieux après avoir appris la venue de la coalition nordienne. Il avait exécuté tous les captifs avant de s'en aller avec ses guerriers.
Robb demanda à ses gardes de conduire sa mère jusqu'à une chambre et de l'y garder. Talisa essaya de le raisonner, mais il ne l'écouta pas. Il était toujours trop en colère contre elle pour accepter de revoir son jugement. Ses prisonniers, deux neveux de Lord Tywin, furent également conduits dans une geôle. L'un d'eux était blessé. Elle s'occuperait de lui dès qu'elle aurait terminé de soigner Qyburn. Lord Kastark, par esprit de vengeance, souhaitait que cette blessure s'infecte et le tue, mais elle ne pouvait le permettre. Ce garçon était si jeune, sûrement du même âge que Léandro, et elle s'était promis de secourir les blessés peu importe qui ils étaient.
J'espère que ce chapitre, vous a plu. Je pense qu'il y en aura encore un ou deux après lui, peut-être trois. Pour les dialogues, certains sont entièrement de ma création pour d'autres, comme celui entre Catelyn et Talisa, je me suis basée sur mes souvenirs mais je n'ai pas vérifié leur contenu exact (je ne voulais pas non plus faire de reprise mot pour mot)
