Le lendemain de la réception de cette lettre terrible, Hitomi déposa à la fois un carnet communicant neuf et les nouvelles informations qu'elle avait reçues entre les mains de Tsunade. Les traits de la Hokage se fermèrent : Kakuzu était suspecté d'avoir tué son grand-père, Hashirama, Hokage le Premier, des décennies plus tôt. Il n'aurait pas dû parcourir encore le monde. La jeune fille ne pouvait bien évidemment pas lui parler des cœurs qui le maintenaient en vie une fois arrachés à ses victimes, puisqu'Itachi n'avait pas partagé cette information avec elle, mais elle le désirait tant que cela lui brûlait les lèvres.

— Je vois. Je vais former des équipes pour protéger les différents points d'intérêt… Je suis désolée, Hitomi-chan, mais je ne peux pas te laisser le repos post-mission auquel tu as droit. Tu rattraperas les jours manqués après celle-ci, d'accord ? Pareil pour Ensui. Je vais avoir besoin de vous.

— Mais pas Naruto, pas vrai ?

— Non, pas Naruto. Il restera au village avec Kakashi et un membre de l'ANBU sous prétexte d'un entraînement pour répondre à la potentielle menace.

Les yeux d'Hitomi s'écarquillèrent légèrement. Allait-il enfin créer l'Orbe Shuriken ? Elle regrettait qu'il ne s'y soit pas mis plus tôt, que personne n'ait jugé bon de le guider sur cette voie en particulier – elle incluse, puisque l'aider à se rapprocher de Kurama avait semblé tellement plus essentiel, tellement plus urgent. Une technique aussi dévastatrice lui aurait été bien utile face à Kakuzu. Elle ferma un instant les yeux puis opina du chef avec un mélange d'approbation et de soulagement.

— Si vous l'autorisez, Tsunade-sama, j'aimerais que mon équipe, quelle qu'elle soit, soit envoyée au Temple du Feu. Je suis celle qui possède le plus d'expérience dans le fait d'affronter l'Akatsuki. Je connais leurs motivations et plus d'informations sur leurs styles de combat que quiconque ici. Je…

— Je comptais déjà t'envoyer là-bas. Tu peux t'en aller, maintenant. Je vais convoquer le Conseil et rassembler tous les shinobi concernés ce soir, au crépuscule, dans le sous-sol de la Tour. Ne rate pas le coche, d'accord ?

— Bien, Tsunade-sama. Merci beaucoup.

— Ne me remercie pas, répondit la cheffe de guerre d'un ton où perçait la plus discrète trace de crainte. Contente-toi de t'en tirer en vie et je m'estimerai remerciée.

Un frisson de mauvais augure agita Hitomi tandis qu'elle prenait congé. Elle redoutait Hidan et Kakuzu, peut-être plus que n'importe quel autre membre de l'Akatsuki. C'était pour cela qu'elle avait demandé à se trouver en première ligne face à eux : elle les redoutait car elle les connaissait assez pour refuser que quiconque les affronte à sa place. Elle devait refouler sa peur, refuser de l'écouter, et essayer de ne pas trop inquiéter Itachi dans la manœuvre, alors qu'elle se préparait à faire exactement l'inverse de ce qu'il lui avait demandé.

Elle traversa le village sans réagir à sa beauté adoucie par le soleil levant, regardant fixement devant elle. Genma Shiranui, inquiet de son comportement inhabituel, fit un bout de chemin avec elle, essaya de lui lancer quelques banalités, mais abandonna quand elle parvint aux limites des terres Nara. Il n'avait pas le droit de la suivre là-bas, et sa famille l'attendait sans doute – cela n'empêcherait pas le Jônin d'aller rapporter l'étrange conduite de la kunoichi à Ibiki Morino, chef de son département. Il se souvenait que la gamine l'avait particulièrement intéressé.

— Hitomi-nee, qu'est-ce qu'il se passe ? demanda Naruto dès qu'il aperçut son visage.

Cela, enfin, la força à réagir. Elle tordit ses lèvres en un sourire qu'elle espérait vraisemblable, croisa un instant le regard de son frère puis se pencha sur ses chaussures pour les défaire tout en répondant :

— On va à nouveau être séparés, toi et moi. Kakashi-sensei et toi allez travailler sur ta prochaine technique, quelque chose de titanesque que tu seras sans doute le seul capable de produire. Moi… On a besoin de moi au Temple du Feu.

Elle n'eut pas besoin de lever la tête pour savoir l'expression atterrée sur les traits du jeune blond, la déception dans ses grands yeux bleus. Ce serait pire s'il venait avec elle. Il valait mieux qu'il reste avec Kakashi et Yamato – quel autre agent de l'ANBU pouvait veiller sur un jinchûriki ? – le temps d'apprendre l'Orbe Shuriken puis se lance à la suite d'Hidan et Kakuzu si elle échouait à les abattre. Elle avait un plan, oui, mais le dernier avait failli rater, alors que Deidara n'était qu'un enfant comparé à ces deux-là. Elle était terrifiée.

— J-je vois, soupira Naruto plutôt que d'argumenter. Tu es sûre que tu dois y aller, Hitomi-nee ?

Elle ferma un instant les yeux, assaillie par un mélange de crainte et de frénésie. Partir vers une mort probable ne lui semblait pas si terrible, mais était-ce la partie saine de son cerveau qui exprimait cet avis ? Elle avait cessé de se sentir mourir de l'intérieur depuis longtemps… Cela ne signifiait pas qu'elle avait oublié ce qu'une telle sensation pouvait lui infliger comme tourments.

— Oui, Naruto, je dois y aller. Je partirai sans doute ce soir ou demain matin au plus tard.

— Tu feras attention à toi ?

Elle sourit encore, cette expression fausse et forcée dont la simple apparition semblait toujours rassurer son frère.

— Bien sûr que oui, bêta. Je fais toujours attention à mon équipe, et j'en fais partie, que je sache.

Il ne parla pas de toutes les fois où faire attention n'avait pas suffi. Elle n'en parla pas non plus, parce qu'elle n'était pas sûre de pouvoir lui mentir encore longtemps. Bientôt, elle n'aurait plus à le faire, d'une façon où d'une autre. Ce déploiement rapide de Kakuzu et Hidan l'avait prise par surprise, mais elle savait qu'elle ferait de son mieux, ne serait-ce que parce que sa survie lui permettrait d'intervenir encore sur le cours du destin. Cela devrait suffire.

Pour une fois, cela devrait suffire.

Elle passa le reste de la journée aux côtés de son frère, entre entraînements légers, repas réconfortants et préparatifs responsables. La plupart du temps, elle parvenait à ignorer la peur qui lui mordait le ventre, que ce soit en se concentrant sur la tâche face à elle où en prétendant que tout allait bien jusqu'à ce qu'une partie d'elle finisse par le croire. Ce n'était qu'une journée. Elle pouvait bien faire ça pour Naruto – heureusement, Ensui travaillait avec Shikaku aujourd'hui et ne verrait pas ses mensonges criants d'une autre vérité.

Le soir venu, elle repartit, ses affaires empaquetées dans des sceaux directement tatoués sur la peau de ses bras. Elle ne se résolvait pas à investir dans un sac de voyage, même si cela avait failli lui coûter la vie lors de sa mission avec Sai. Pourquoi flirtait-elle constamment avec la mort ? Pourquoi ressentait-elle ce mélange de plaisir et d'exaltation face au danger qui la poussait à accepter des situations systématiquement pires que les précédentes ? Elle ne vivrait jamais jusqu'à trente ans si elle continuait comme ça.

Elle ne survivrait sans doute même pas à la fin de la semaine.

Elle entra dans la Tour, trouva sans la moindre difficulté le chemin jusqu'au sous-sol dont avait parlé Tsunade et s'installa près de l'estrade. Des shinobi arrivèrent constamment par groupes de deux ou trois, seuls parfois, durant les minutes qui suivirent. Quand la Hokage monta sur l'estrade de fortune dressée le long d'un mur, plus d'une centaine de ninjas s'alignaient devant elle. Tellement fiers, tellement forts. Combien mourraient si Hidan et Kakuzu décidaient d'un détour ?

— Shinobi de Konoha, je vous remercie d'avoir répondu à cet appel. La mission que je vais vous proposer aujourd'hui sera facultative. Je vais vous demander d'écouter avec soin avant de décider si vous désirez ou non en faire partie.

Un murmure inconfortable courut dans la salle. Il était très rare que le Hokage donne le choix à ses shinobi d'accepter une mission ou non. La plupart des ninjas présents n'étaient pas nés la dernière fois que cela s'était produit.

— Beaucoup parmi vous connaissent l'Akatsuki au moins de nom, mais peu savent réellement quelle menace cette organisation représente. L'Akatsuki est une organisation criminelle internationale à l'origine du groupement appelé Crépuscule, que vous connaissez sans doute mieux.

Oui, bien plus de shinobi avaient eu affaire à Crépuscule ces dernières années qu'à l'Akatsuki. Ce nom fit réagir Izumo et Kotetsu derrière Hitomi, mais aussi Shikamaru, qui se trouvait quatre rangs à sa droite – et tant d'autres encore. Personne ne savait combien de membres comptait ce groupuscule mais, si leurs membres étaient bien plus faibles que ceux de l'Akatsuki, ils s'étaient bien mieux établis que cette dernière sur le continent tout entier.

— La mission que je veux vous confier est optionnelle et sur volontariat uniquement parce que certains d'entre vous mourront en la réalisant et que je refuse d'envoyer au loin des hommes et des femmes qui ne sont pas prêts à ce sacrifice. Si vous ne souhaitez pas affronter l'Akatsuki, si vous pensez que vos compétences seront plus utiles ailleurs, refusez cette mission. Je ne vous en tiendrai pas rigueur.

Personne ne bougea. Soudain, Hitomi réalisa que tous ici étaient des ninjas célibataires aux yeux de la loi – Asuma s'était fiancé à Kurenai mais ils n'avaient pas encore commencé à préparer le mariage – et sans enfants ni élèves Genin. Ils manqueraient à leurs proches, bien sûr, mais le vide qu'ils laisseraient derrière eux s'ils venaient à mourir serait surmontable, tolérable. Tous étaient Chûnin au moins, et cela manquerait à Konoha en tant qu'ensemble, en tant que village, mais les individus qui le peuplaient survivraient à cette perte si elle devait advenir.

— Je vous remercie pour votre bravoure et votre dévouement, poursuivit Tsunade après plusieurs minutes. Konoha et la Flamme de la Volonté sont fières de vous.

S'était-elle vraiment attendue à un résultat différent ? Si les shinobi partageaient une seule qualité indifféremment de leurs villages, rangs et historiques personnels, il s'agissait de la fierté, cette force qui les poussait encore et encore au-devant du danger comme si demain n'existait pas.

— Je vais à présent former des équipes de quatre sous le commandement d'un Jônin chacune et vous donner les coordonnées d'un endroit du Pays du Feu qui pourrait être visé par l'Akatsuki dans la semaine à venir. Jusqu'à ce que les individus concernés se soient repliés au-delà de nos frontières ou aient été vaincus, vous monterez la garde et protégerez les gens qui vivent déjà là-bas. Merci, au nom du pays tout entier.

Personne ne répondit, mais les visages tout autour d'Hitomi exprimaient différents degrés de respect, d'exaltation et de fierté, oui, encore. Ne comprenaient-ils pas ce qui les attendait ? La jeune fille ne conservait son impassibilité qu'au prix d'une tension terrible et d'années passées à dissimuler ses peurs.

— Hitomi Yûhi dirigera l'Équipe Quatre, composée de Shikamaru Nara, Asuma Sarutobi et Genma Shiranui. Vous serez affectés au Temple du Feu

Une terreur glacée s'abattit sur la jeune femme tandis que Tsunade continuait de lister les différentes équipes et leurs affectations. Deux des membres de l'équipe qui avait échoué dans le canon face à Hidan et Kakuzu se trouvaient à présent sous ses ordres. Et Asuma… Sa mère était-elle enceinte, dans cet univers ? Venait-elle de l'apprendre, gardait-elle le secret pour protéger sa fille des responsabilités nouvelles qui arrivaient avec un bébé dans la famille ? Le cœur au bord des lèvres, elle rejoignit le sensei, son disciple et Genma, qui serrait un peu trop les dents autour du senbon dont il ne se séparait jamais.

— Est-ce que vous êtes prêts à partir ce soir ? demanda-t-elle d'une voix qu'elle espérait ferme.

— Oui, Tsunade-sama nous a prévenus que c'était probablement ce que tu voudrais, répondit Shikamaru.

— V-vous saviez ?

— Qu'on serait sous ton commandement ? intervint Asuma. Moi, en tout cas, je le savais.

Les deux autres hommes opinèrent du chef. Eux aussi, apparemment.

— Et ça ne vous gêne pas, Asuma-sensei, Genma-san, d'obéir aux ordres d'un officier plus jeune et moins expérimenté ?

— Gamine, sourit Genma autour de son aiguille, je sais ce dont tu es capable. Et tout le monde sait ici que c'est toi qui as tué Deidara. Kotetsu a entendu Kakashi et Gai en parler, alors… Ça ne nous dérange pas de mourir en accomplissant notre devoir, mais je pense, et Asuma-san sera sans doute d'accord avec moi, que c'est sous ton commandement que nous avons les meilleures chances de survivre.

Elle blêmit légèrement tandis qu'Asuma acquiesçait. En signe de soutien, Shikamaru lui pressa gentiment l'avant-bras, mais tout le réconfort physique du monde aurait été perdu pour elle à cet instant. Elle ne devait plus seulement survivre et placer ses coéquipiers hors de danger : désormais, il était de son devoir de détourner un nouveau point du canon. Elle refusait que sa mère perde une nouvelle fois l'homme qu'elle aimait.

— Vous connaissez tous désormais votre équipe et votre assignation, conclut Tsunade. Certains d'entre vous ont reçu des consignes supplémentaires liées au lieu où ils se rendent. Je suis immensément fière de vous tous, vraiment. Que la Flamme de la Volonté vous protège !

— Qu'Elle nous protège, répondirent tous les ninjas présents d'une seule voix, empreinte de révérence et de respect.

Il s'agissait du signal de départ, tous le savaient et agirent en conséquence. Hitomi prit la tête de son unité, toujours terrifiée, anxieuse, mais capable de le cacher assez bien pour tromper les trois hommes sous son commandement. Elle espérait qu'ils croyaient à la façade qu'elle leur offrait, parce qu'une équipe n'était jamais plus forte et plus déterminée que ne l'était son capitaine dans des situations d'extrême danger.

Ils sortirent du village sous le couvert de la nuit, parmi une trentaine d'autres équipes. Sans trembler ni faiblir, Hitomi se dirigea vers le Temple du Feu, à la fois encouragée et effrayée par les trois signatures de chakra qui la suivaient en formation. Ils ne s'arrêtaient pas pour dormir, ils arriveraient au Temple à l'aube, mais elle préférait ses troupes reposées et disposes, aussi décida-t-elle aux alentours de minuit de tenir un camp dans une petite clairière. Elle répartit le travail sur base des compétences et affinités de chacun puis s'enfonça dans les fourrés pour chasser, la tâche qu'elle avait gardée pour elle-même.

Quand elle revint, un petit feu réchauffait la clairière et agitait des ombres nettes dans les buissons et les arbres. Elle posa les deux lapins et la grive qu'elle avait attrapés juste hors de portée des flammes, les prépara à la consommation puis les mit à cuire, confiante en la capacité d'Asuma et Genma de monter la garde. Shikamaru, lui, achevait de trouver le bois nécessaire à l'entretien du feu toute la nuit. Elle leur faisait confiance, oui – si l'un d'entre eux mourait, elle serait dévastée.

— Je sens ta peur, murmura son cousin en s'asseyant près d'elle, une demi-heure après le repas.

Elle s'agita nerveusement sous le plaid qui la réchauffait.

— Vraiment ? J-je fais de mon mieux pour la cacher.

— Je sais. Tu as toujours cet air un peu pincé quand tu refoules tes craintes. Asuma-sensei et Genma-san l'ont repéré aussi, mais ils ne diront rien. Est-ce que tu veux me parler de ce qui te fait peur ? Les missions de garde ne t'effraient pas du tout, d'habitude.

Elle ne répondit pas tout de suite, trop occupée à chercher ses mots tout en sondant les flammes du regard. Quand elle tourna les yeux vers Shikamaru, son champ de vision était presque totalement aveuglé par la lumière résiduelle.

— J'ai tué Deidara, l'un des membres de l'Akatsuki, il y a quelques jours à peine. D'après les informations de Tsunade-sama, il s'agit du membre le plus faible de l'organisation… et Kakashi-sensei a failli m-mourir. J'ai été blessée aussi. Si Gaara n'avait pas éteint les flammes immédiatement, ça aurait été vraiment grave.

— Tu crains que ce soit encore pire si quelqu'un vient au Temple du Feu pendant notre garde.

— On est plus nombreux et je doute qu'ils aient encore un maniaque des explosions dans leurs rangs, mais… Ils sont tellement forts, Shikamaru. Absurdement forts. Qui suis-je pour me dresser sur leur chemin ?

Il passa un bras sur ses épaules et l'attira dans ses bras, posant son menton pointu sur le sommet de son crâne. Ce geste courait dans la famille : Ensui le faisait si souvent qu'Hitomi avait arrêté de compter. Elle s'autorisa à absorber le réconfort physique qu'il lui offrait, même si ce n'était pas suffisant pour apaiser son âme.

— Tu es l'une des étoiles de Konoha, voilà qui tu es. Tu survivras, peu importe les paramètres de cette mission, parce que tu es mille fois trop butée pour abandonner la vie avant d'obtenir ton titre de Maîtresse des Sceaux, avant de tenir ta promesse à Kibaki et transmettre ton savoir aux générations suivantes.

Un petit son entre gémissement et sanglot angoissé lui échappa mais, au bout de quelques minutes, la voix grave et un peu rauque de son cousin finit par calmer les battements affolés de son cœur. Elle ferma les yeux, respira son odeur et s'imprégna de la sensation de son chakra contre ses méridiens trop sensibles. Elle ne savait pas pour elle, mais lui survivrait, tout comme Asuma et Genma. Elle était capable de cela au moins. Et si elle mourait… Si elle mourait, Tsunade connaissait désormais la vérité concernant Itachi. Elle le sauverait à sa place, même si personne d'autre ne pouvait appliquer le plan créé par Hitomi.

Le lendemain matin, toute trace de son trouble avait disparu. Elle reprit la tête de son équipe, les conduisit jusqu'au Temple du Feu et alla s'adresser à Chiriku, le chef des moines du pays tout entier. Ce n'était même pas pour cela que sa tête coûtait un prix aussi élevé : il avait été un membre de la garde du Daimyô en même temps qu'Asuma. Elle laisserait les deux hommes se retrouver, bien entendu, mais d'abord elle voulait être sûre que le moine en face d'elle connaissait le péril et réagirait en conséquence. Elle le protégerait, oui, elle protégerait tout son temple et chaque âme qui le parcourait, mais elle ne voulait pas avoir à se soucier d'eux.

— Dès que j'ai entendu parler de l'Akatsuki, musa Chiriku quand elle lui eut expliqué quel danger courait son temple, j'ai su qu'un jour ses membres tourneraient leur attention vers nous.

— Mito Uzumaki a contribué à fonder cet endroit, pas vrai ?

— Oui. Par la suite, Kushina Uzumaki est venue passer plusieurs années sous notre protection pour apprendre à maîtriser le Kyûbi. Nous sommes historiquement liés au Renard à Neuf Queues, et nous avons été surpris quand Tsunade-sama a choisi d'envoyer Naruto Uzumaki s'entraîner aux quatre coins du monde avec Jiraiya-sama plutôt que de lui faire passer ces trois années ici.

— C'était pour le mieux. Il a énormément grandi et mûri durant ce voyage.

— Je n'en doute pas, mais nous avons été surpris tout de même. Enfin, le garçon se trouve en sécurité et c'est tout ce qui compte. Quant à nous… Nous ne nous mettrons pas sur votre chemin, Yûhi-san.

— C'est tout ce que je vous demande. Protégez-vous sans vous charger de nous et, s'ils attaquent, s'ils parviennent à nous abattre, fuyez sans chercher à tenir le fort. Le temple peut être reconstruit, mais personne ne vous rendra les vies perdues si vous décidez de combattre.

— Je comprends, Yûhi-san. Vous avez raison.

Quand elle fut certaine qu'il obéirait, que tous les moines déserteraient le temple si le pire arrivait, elle prit congé et alla s'installer dans la petite chambre que les moines lui avaient préparée. Puisqu'elle était la seule femme de son équipe, elle jouissait du privilège de dormir seule, et en tirerait parti au moment de refuser le sommeil au profit de la méditation dans sa Bibliothèque. Elle prit ses tours de garde, partagea le repas du soir avec son unité et les moines dans une grande salle commune – Shikamaru, d'astreinte, dînerait plus tard – puis alla dormir.

Elle ne voulait pas mourir.

Elle ne voulait pas mourir.

Le lendemain matin, le quatrième jour après l'avertissement d'Itachi, elle s'occupa de monter la garde sur les remparts qui surmontaient la porte principale du temple. Ses sens se propageaient dans toutes les directions comme une toile d'araignée imperceptible, subtile, virtuellement infaillible. Elle fut la première à les percevoir. Elle s'accorda un instant, un seul petit instant pour trembler hors de vue avant de créer quatre clones aqueux qui allèrent prévenir son unité et Chiriku de la menace qui approchait. L'homme revint aux côtés de son clone, la mine grave et sévère.

— Je vais vous laisser sortir et sceller les portes du temple derrière vous. Que la Flamme de la Volonté vous protège, Yûhi-san.

— Qu'Elle vous protège, répondit-elle avec le cœur au bord des lèvres.

Elle descendit des remparts, franchit les immenses portes d'acier renforcées de chakra et rejoignit ses compagnons qui l'attendaient juste en-dehors du temple. Tous trois semblaient prêts à en découdre – et elle aussi, elle devait l'admettre. La peur n'avait pas tout à fait déserté son organisme, mais ses mains ne tremblaient plus et un calme glacé s'enroulait autour d'elle comme une cape. Elle ne ressentait plus le désir frénétique et avilissant d'aller se cacher hors de portée de tout ce qui était mal et perverti dans ce monde.

— Je m'occupe de celui à la faux, informa-t-elle dès qu'ils furent en vue mais encore hors de portée d'ouïe. Empêchez l'autre d'intervenir mais ne vous mettez pas en danger avant que je puisse vous prêter main forte. Il a combattu Hokage le Premier et a survécu, il n'est pas à prendre à la légère.

— Bien, taichô, répondirent ses camarades d'une même voix.

Vêtus de la fameuse cape noire à nuages rouges, ils allaient tous deux tête nue, contrairement à Itachi et Kisame qu'elle avait toujours vus porter le chapeau plat orné de petites bandelettes de parchemin et de clochettes qui complétait l'ensemble. Le plus grand des deux, Kakuzu, était couvert des pieds à la tête, à l'exception d'une fine bande de peau brune et d'yeux verts aux blancs criblés de vaisseaux sanguins éclatés, tandis que l'autre, Hidan, portait sa cape ouverte sur un torse nu. Il tenait sa faux à trois lames d'une main experte, l'acier au tranchant cruel manifestement entretenu à un niveau presque maniaque.

— Shinobi de Konoha, si vous nous cédez le passage et que vous nous laissez la gamine, vous aurez la vie sauve, assura Kakuzu tout en désignant Hitomi du menton.

Elle serra les dents et masqua comme elle le pouvait les frissons d'appréhension qui coururent dans son dos en réaction à sa voix usée et rauque. Sa simple présence répandait dans l'air un chakra vicié, écrasant. Elle s'accrocha à son calme, le regard fixé sur eux.

— Hitomi ? demanda Shikamaru derrière elle.

— Ils me veulent sans doute pour ma proximité avec Naruto, mentit-elle d'une voix calme.

— En fait, c'est plutôt pour savoir comment tu te mets toujours sur notre chemin, intervint Hidan avec un sourire cruel, mais maintenant que tu le dis, ça marche aussi.

Les lèvres de la jeune femme se tordirent en un rictus méprisant. Elle dégaina, se mit en garde et sentit plus qu'elle ne les vit ses camarades se déployer à sa droite, face à Kakuzu. Hidan haussa un sourcil, un sourire sardonique comme une insulte sur ses traits.

— Tu penses pouvoir me battre seule, petite chienne ? Bha, quand j'en aurai fini avec toi, je pourrai toujours m'occuper des autres.

— Quel rêve agréable.

Sur ces mots, elle engagea le combat. Dès le premier coup, qu'il para de sa faux avec aisance, elle comprit qu'il était un adversaire extraordinaire au combat à courte et moyenne portée ; elle ne pouvait laisser cet affrontement s'éterniser. D'une étincelle de chakra, elle rompit le sceau de stockage dessiné au creux de sa paume et referma ses doigts autour d'un rouleau de parchemin. Elle l'ouvrit, dévoilant une plus grande version du sceau sur la face interne. Tout shinobi digne de ce nom savait reconnaître ce motif, aussi ne se méfia-t-il pas quand l'extrémité du rouleau toucha sa peau. Il aurait dû : une étincelle de chakra et elle le piégeait à l'intérieur du sceau, une seconde de plus et elle déclenchait le mécanisme dessiné sur sa face externe, lequel relâchait un puissant acide. En quelques instants, le tout disparut – et la moindre chance de récupérer Hidan par la même occasion.

— Pfeuh, il était inutile de toute façon, commenta Kakuzu de son côté du combat. Ça lui apprendra à se vanter devant des gamines plutôt que de les neutraliser tout de suite.

Sans s'attarder sur son premier succès, Hitomi se tourna vers la droite, l'estomac noué. Shikamaru et Asuma semblaient encore indemnes, mais Genma se tenait entre eux, légèrement en retrait, et transférait le plus de poids possible sur sa jambe droite. Soigneusement impassible, la kunoichi les rejoignit, couvrant son sabre d'une gaine de chakra aqueux qui s'agita aussitôt, imitant le mouvement d'une tronçonneuse.

— Oh, ce vieux truc ! Je ne l'ai plus vu depuis la dernière grande guerre. Tu connais tes classiques, gamine, c'est bien.

Elle répondit en ouvrant l'assaut, les dents serrées. Derrière elle, ses coéquipiers se déployèrent pour la soutenir et profiter de toutes les failles qu'elle créerait dans la posture de Kakuzu, de toutes les faiblesses qu'elle dévoilerait… Si seulement elle avait le niveau pour une telle prouesse. Elle activa le Murmure d'une secousse de chakra, laissant un peu de sa terreur se diluer dans le rugissement exalté de son Kekkei Genkai. Elle ne voulait pas mourir.

Elle ne voulait pas mourir.

Elle fut la première blessée cette fois, une estafilade à la joue droite qui ne passa sous son œil que par une chance insolente. Elle redoubla d'ardeur ensuite, mais elle ne semblait pas capable de plus que simplement l'effleurer de sa lame et de ses jutsu : eau comme ombres passaient près de lui sans jamais le toucher, quoi qu'elle fasse. Elle n'était pas Kakashi. Même avec le soutien de trois ninjas puissants et en bonne santé, elle n'était pas Kakashi, elle n'avait pas son niveau, loin s'en fallait.

Kakuzu se battait avec un mélange des cinq éléments du ninjutsu, de taijutsu et de son Kekkei Genkai, que les historiens appelaient la Rancune Terrestre. Ce pouvoir héréditaire le rendait virtuellement immortel et remplissait son corps de fils noirâtres gorgés de chakra, qui reliaient ses membres et s'allongeaient de la longueur nécessaire quand il voulait attaquer une cible à priori hors de portée. Comme si cela ne suffisait pas, il était doté d'une intelligence redoutable et semblait presque anticiper les moindres mouvements d'Hitomi et de ses alliés, qui s'épuisaient entre les techniques qui ne le touchaient jamais et l'effort constant pour concentrer du chakra dans leurs membres et suivre son rythme.

Soudain, Asuma hurla de douleur et tomba à genoux avant qu'elle puisse réagir autrement que par un hoquet horrifié. L'un des fils noirs qui constituaient le Kekkei Genkai de Kakuzu l'avait traversé de part en part et, en ressortant, ouvrit une blessure béante dans son ventre. Hitomi bondit entre les deux hommes, ses mains courant à travers les mudra pour une Technique de la Grande Cataracte. La moitié du chakra qu'il lui restait disparut instantanément mais le fil noirâtre fut tranché net et Kakuzu dut battre en retraite pour échapper à la morsure cruelle et impitoyable du tourbillon qui s'était formé autour de l'équipe de Konoha. Profitant du tumulte de l'eau rugissante, Hitomi chuchota ses instructions à toute vitesse :

— Shikamaru, Genma, repliez-vous et emmenez Asuma.

— Hitomi…

— Non, j'ai un plan, mais vous allez m'empêcher de l'exécuter tant que vous serez là. Je risquerais de faire des dommages collatéraux.

— Mais…

— C'est un ordre, Shikamaru. Repliez-vous, emmenez Asuma à Konoha et faites le soigner par le meilleur médic que vous trouverez.

Cette fois, son cousin perçut l'acier dans sa voix et baissa les yeux face à l'autorité contenue dans ses iris écarlates. Il s'inclina légèrement puis souleva Asuma avec l'aide de Genma.

— Que la Flamme de la Volonté te protège, Hitomi.

— Qu'Elle vous protège, tous les trois.

Elle laissa d'abord sa technique retomber dans son dos, créant une ouverture par laquelle les trois hommes s'engouffrèrent, puis devant elle, se dévoilant seule à un Kakuzu furieux. Elle suivit à l'aide de ses sens les trois signatures de chakra qui s'éloignaient, un sourire triste aux lèvres.

Elle n'avait aucun plan.