TW TORTURE

Quand la vague retomba, le reste de son équipe avait déjà pris suffisamment d'avance pour qu'Hitomi puisse se concentrer sur Kakuzu l'esprit tranquille. Elle rassembla du chakra Suiton dans ses bras, ignorant la brûlure qui traversait ses méridiens. Son corps ne supportait toujours pas très bien les techniques de rang A comme la Grande Cataracte. Sans faiblir, elle fit jaillir cinq loups tous d'eau constitués de chacun de ses doigts en direction du nukenin, qui les réduisit à néant d'une technique Doton qu'elle ne connaissait pas.

— Ne me fais pas perdre mon temps, gamine. Je n'ai pas le temps pour tes conneries, d'autant plus maintenant que tu m'as débarrassé de Hidan. Deux membres de l'Akatsuki sur ton ardoise, ça fait deux de trop et le chef sera ravi que je te traîne jusqu'au repère. Peut-être même que tu me rapporteras une belle mallette de billets.

Elle serra les dents mais ne répondit pas, esquivant de justesse un fil noirâtre parcouru de chakra qui visait sa jambe. Il ne pouvait pas la blesser trop gravement s'il voulait la ramener au repère de son organisation pour l'interroger… Mais même en combattant avec la plus sincère et féroce intention de tuer, elle ne parvenait pas à le toucher. Le Murmure hurlait de frustration à l'intérieur de son crâne et de ses méridiens de plus en plus douloureux et fatigués.

Elle ne voulait pas mourir.

Malgré toute sa volonté et ce désir désespéré qui tournait en boucle dans son esprit, elle finit par faiblir, fatiguer, trébucher. Kakuzu profita de l'occasion pour lui agripper la gorge d'une main solide, cruelle. Elle rua sous sa prise mais en quelques secondes il fut à califourchon sur elle, les jambes en travers de ses avant-bras, ses mains la privant lentement d'air. Elle concentra ce qu'il lui restait de chakra, le libéra d'un coup, mais il ne remua même pas, se contentant de regarder avec détachement ses lèvres qui viraient au bleu et ses globes oculaires où des vaisseaux sanguins éclataient sous la pression. Elle finit par perdre connaissance, malgré toute la fougue avec laquelle elle avait lutté.

La première chose qu'elle remarqua en reprenant connaissance, bien avant d'ouvrir les yeux, fut sa propre soif. La seconde l'inquiéta bien plus : elle ne ressentait aucun chakra autour d'elle. Aucun. Elle ne prit aucune précaution pour conserver un souffle égal ou feindre l'inconscience plus longtemps : Ibiki lui avait appris que tout ninja expérimenté savait quand son prisonnier reprenait connaissance. Néanmoins, elle garda les yeux clos le temps de déterminer sa position et son état, comme pour se rassurer. En vain.

Elle était à genoux, le dos courbé par son propre poids, les bras ouverts en croix et maintenus là par ce qui ressemblait des chaînes tendues. Son corps était perclus de mille douleurs mordantes qu'elle associait désormais par la force de l'habitude au manque de chakra, elle avait assez soif pour qu'un jour complet au moins se soit passé depuis sa perte de connaissance et elle avait terriblement froid. Une blessure ouverte saignait encore légèrement sur l'extérieur de sa cuisse droite. Quelqu'un lui avait retiré sa tenue de combat, la laissant en sous-vêtements. Elle ouvrit les yeux, découvrant autour d'elle une cellule faite d'un seul pan de pierre – sans doute une grotte ou un souterrain. La porte d'acier se trouvait face à elle, tellement près, tellement inaccessible.

La porte d'acier s'ouvrit quelques minutes après son réveil. Le cœur d'Hitomi s'arrêta pendant quelques secondes quand Kakuzu apparut dans l'encadrement, grand, menaçant, terrible. Elle ne parvint pas à empêcher son corps de réagir, de se recroqueviller sous l'impact de la terreur qui s'abattait soudain sur elle. Les chaînes l'empêchèrent de reculer ou de fuir, la clouant sur place, vulnérable et épuisée. Il referma la porte derrière lui, avança et s'accroupit pour se trouver à sa hauteur, puis lui saisit le menton d'une prise implacable et la força à le regarder en face. Il ne portait plus ni sa cape ni son masque, si bien qu'elle distinguait les sutures sur ses bras et celles, bien plus sinistres, qui étendaient ses lèvres en une parodie de sourire.

— Tu as une chance insolente, gamine. Sasori est parti ce matin en mission à l'autre bout du continent. Notre chef l'a rappelé, bien entendu, mais tu as quelques jours pour me dire tout ce que je veux savoir avant qu'il revienne et ne mette la main sur toi. Il t'en veut d'avoir tué Deidara d'une manière aussi peu glorieuse.

Elle frémit, la peau déjà meurtrie sous sa main. C'était à peine si elle entendait ce qu'il lui disait derrière le tumulte effrayé de son cœur et le sifflement dans ses oreilles. Elle avait du mal à respirer. S'il lui était resté plus de chakra que le strict nécessaire pour maintenir ses organes en état de fonctionnement, elle aurait répandu sa terreur autour d'elle en une nasse irrespirable, un mécanisme de défense désespéré et souvent futile. Mais il ne lui restait même plus cette possibilité.

— Comment as-tu su que nous allions attaquer le jinchûriki de Suna ? Comment as-tu su que nous allions assaillir le Temple du Feu ?

Elle serra les lèvres pour ne pas répondre, malgré la terreur qui la suppliait de lui offrir ce qu'il voulait, de ne lui donner aucune raison de la faire souffrir. Si elle parlait, il la tuerait, mais dans cette situation, elle n'envisageait de toute façon que la mort. Non, ce n'était pas la résignation qui lui alourdissait la langue, mais l'avenir de ceux qui avaient compté sur elle pour garder leurs secrets et les protéger de sa vie. Itachi, son village, les neuf jinchûriki… Ils ne méritaient pas de mourir, et surtout pas parce qu'elle manquait de courage.

— Chanceuse mais stupide, constata Kakuzu de sa voix rocailleuse.

Il lui lâcha le menton, laissant sa tête retomber sans force au bout de son cou, enjamba l'une des chaînes avec aisance et se tint derrière elle, une main calleuse sur la protubérance à la base de sa nuque.

— Dernière chance. Comment as-tu su que nous allions attaquer le jinchûriki de Suna ? Comment as-tu su que nous allions assaillir le Temple du Feu ?

Elle serra les dents et glapit de douleur quand une aiguille s'enfonça dans son cou. Elle entendit le nukenin pousser le piston juste à côté de son oreille, puis il retira la seringue et l'empocha avec soin. Elle n'aurait pas pu s'en servir pour s'échapper même si elle l'avait voulu. Au début, il ne se passa rien. Elle resta là à trembler et redouter sans que quoi que ce soit ne se produise. Et puis elle commença à ressentir ses inconforts et ses douleurs avec plus d'acuité – toujours plus, jusqu'à ce qu'elle tremble pour une autre raison et que même ce petit mouvement involontaire fasse couler un feu d'agonie dans ses veines.

— Q-qu'est-ce que vous m'avez injecté ? hoqueta-t-elle d'une voix si serrée qu'elle était presque inaudible.

— Sasori n'est peut-être pas là, gamine, mais il laisse toujours un stock de ses créations au repère. Ce petit bijou amplifie les sens jusqu'au point où le moindre bruit, le moindre souffle d'air, devient insupportable. Enfin, tu as dû réaliser cette partie-là toute seule, pas vrai ?

Oui, elle l'avait réalisé sans la moindre ambiguïté. Même le contact délicat de l'air dans ses voies respiratoires brûlait, même le cliquetis des chaînes en réponse aux tremblements qui l'agitaient agressait ses oreilles comme un hurlement. Kakuzu posa à nouveau la main sur elle, sur son épaule cette fois, et elle sursauta avec un petit son étranglé qui lui écorcha les oreilles.

— Tu as de la chance que le chef te veuille en vie et globalement intacte. Il pense que ton esprit peut plier et que tu nous serviras un jour. Douée avec le fûinjutsu, pas vrai ?

Une horreur glacée la traversa à cette idée. Non… Itachi n'allait pas la laisser tomber si profondément en déchéance, pas vrai ? Il la connaissait assez pour savoir qu'elle préfèrerait mourir. Mais est-ce qu'il aurait la force de la tuer, lui qui avait déjà répandu tant de sang appartenant à des êtres chers ? Elle n'était pas assez obtuse pour ignorer qu'il tenait à elle. Elle ferma les yeux pour se soustraire à la faible lumière qui pourtant lui perçait la rétine, même si tous ses sens s'aiguisèrent encore en réponse.

— Il y a un paquet de nerfs juste ici, dit-il en posant une main sur la jonction entre sa nuque et son épaule. On dit que le fait de les transpercer est l'une des pires douleurs au monde. Pourquoi ne pas commencer par là ?

Elle hurla quand il planta un senbon dans le point qu'il avait désigné, se cambrant contre ses chaînes dans un effort désespéré pour s'échapper. En vain, bien entendu : même si elle avait réussi sans chakra à faire plier l'acier, il l'aurait clouée au sol sans effort. La douleur s'attarda longtemps dans son dos et ses membres, un baiser de feu et de glace qui la laissa dévastée et agitée de faibles sanglots. Même les larmes sur ses joues lui faisaient mal. Quand elle retomba sans force contre ses chaînes, il reposa ses questions.

— Comment as-tu su que nous allions attaquer le jinchûriki de Suna ? Comment as-tu su que nous allions assaillir le Temple du Feu ?

Cela continua pendant de longues, longues heures. Parfois il usait d'armes contre elle, parfois de ses mains nues, parfois de ninjutsu. Dans le brouillard de douleur qui l'enlaçait plus intimement qu'un amant, Hitomi réalisa à quel point il était doué dans cet art, peut-être même plus qu'Ibiki Morino en personne. Toutes les blessures qu'il lui infligeait étaient superficielles ou vaguement préoccupantes au pire : elles ne touchaient jamais à rien d'important, ne brisaient pas d'os, ne disloquaient pas d'articulation. Pourtant, chaque fois qu'il la touchait, elle avait l'impression de mourir.

Ce ne fut que par un effort de volonté qu'elle garda le silence. Elle se réfugiait dans sa Bibliothèque quand son esprit lui accordait une telle bénédiction. Cela ne réduisait pas la douleur mais, au moins, elle se sentait juste un peu protégée dans son illusion de sécurité et de confort. Elle n'y restait jamais longtemps toutefois, toujours rappelée par l'urgence que son cerveau déclarait à chaque nouvelle douleur. À deux reprises aussi, il la fit boire, forçant le liquide glacé dans sa gorge quand elle refusa d'ouvrir les lèvres. Au bout de plusieurs heures, ce fut un liquide épais qu'il la contraignit à avaler, vérifiant d'un doigt sur sa gorge qu'elle ne l'aspirait pas par sa trachée plutôt que l'œsophage.

— On ne voudrait pas que tu meures sous notre garde, hm ? Jusqu'à ce que tu te brises, ça suffira à te tenir en vie. À demain, gamine.

La porte claqua derrière lui, la faisant sursauter plus de douleur que de surprise. Elle ferma les yeux, adressa une prière à l'entité qui l'avait placée dans ce monde des années plus tôt et se recroquevilla dans sa Bibliothèque, épuisée au-delà de toute conception. Kakuzu lui avait réinjecté une dose de son cocktail maudit quelques minutes avant de partir, comme pour s'assurer qu'elle ne cesse jamais tout à fait de souffrir. Oui… C'était son but, sans le moindre doute. Elle s'enfonça aussi loin que possible dans son sanctuaire mental.

Les jours suivants se déroulèrent sous le même régime que le premier. Elle savait que Kakuzu ne suivait pas le rythme qu'il prétendait respecter, qu'il n'entrait pas dans sa cellule le matin pour en repartir le soir : Ibiki lui avait toujours dit que perturber la perception du temps d'un prisonnier pouvait faire la différence entre le silence et les aveux. Elle tenait uniquement par le pouvoir de sa volonté et le fol espoir que Konoha viendrait – pourtant, Konoha n'arrivait pas. Ses amis et alliés savaient-ils seulement qu'elle était encore en vie ?

Sept jours après le début de sa captivité, ce ne fut pas Kakuzu qui entra dans la cellule. La kunoichi ne le réalisa qu'après quelques secondes, sans son sixième sens pour identifier le chakra alentours. Des sceaux d'isolement étaient gravés sur les murs de la petite grotte, la coupant du monde extérieur. La petite bénédiction, aux yeux d'Hitomi, était que personne ici n'avait pensé à utiliser la version exploitée dans les geôles de Suna, qui coupait le prisonnier de son accès au chakra – elle serait devenue folle, entre ça et la torture.

— Oh, Hitomi-san, pourquoi n'avez-vous pas écouté Itachi ?

Elle dut lutter contre la douleur et l'épuisement pour simplement redresser la tête. Kisame. C'était Kisame qui la surplombait, le regard immensément triste, immensément fatigué.

— Kakuzu ? s'enquit-elle dans un filet de voix.

Son timbre s'était depuis longtemps brisé et usé, et ne revenait plus à la normale entre deux séances désormais. Il approcha une grande main bleuâtre de sa joue mais, en la voyant se tendre comme un arc, terrifiée par le contact et la souffrance qu'il engendrerait, il laissa son bras retomber.

— Il est parti chercher Sasori à la frontière, lui parler de vous. Il arrive, Hitomi-san. Je suis censé vous torturer, mais je vais plutôt vous donner une chance de salut.

Elle ne répondit pas, trop épuisée pour affronter ce qu'il allait lui dire. Pourtant, elle écouta, et une partie d'elle se laissa tenter. Elle voulait en finir, cesser de souffrir.

— Je ne peux pas vous tuer sans que quelqu'un le réalise… Mais je peux vous laisser vous suicider. Vous savez comment faire dans cette situation, pas vrai ?

Elle acquiesça faiblement, ce simple geste lui faisant voir des étoiles. Il suffisait de tirer la langue entre les dents et de les refermer avec assez de force pour couper l'artère linguale. Elle mourrait noyée dans son sang en une vingtaine de minutes, tout au plus. Tellement tentant…

— Itachi-san ? demanda-t-elle finalement.

— Je lui ai envoyé un message à l'aide d'un de ses corbeaux pour l'avertir, mais je ne sais pas s'il sera là assez vite pour vous faire évader… Ou s'il décidera de partir avec vous. Je ne peux pas prendre cette décision pour lui.

Oui, elle comprenait. Elle-même n'était pas sûre de valoir plus aux yeux d'Itachi que le devoir profond qui l'attachait à Konoha. S'il devait choisir… Il choisirait sans doute le village, mais lui offrirait une fin aussi peu douloureuse que possible.

— Quand…

— Kakuzu et Sasori seront là après-demain. En attendant, c'est à moi de vous torturer. Ça faisait partie de mes… attributions, à l'époque de Kirigakure.

Elle remarqua distraitement qu'il utilisait le nom complet de son village – était-ce par réel désintérêt ou parce qu'il se contraignait à une certaine distance avec son ancienne vie ?

— Je déciderai demain, finit-elle par soupirer. Merci, Kisame-san.

Il grogna son assentiment et alla s'adosser au mur le plus éloigné d'elle, sur sa gauche. Ainsi, il lui laissait son espace et respectait par son silence la douleur qui naissait du moindre stimulus. Elle ferma les yeux, tentant de se couper de son propre souffle superficiel et de celui, plus lourd et profond, qui animait Kisame. Des heures passèrent et, si la douleur ne se calmait pas, au moins elle trouvait un répit mental dans sa tranquille camaraderie. Quand il s'en alla, il ne lui réinjecta pas le produit créé par Sasori ; elle découvrit durant la nuit que ses effets ne disparaissaient pas de son organisme pour autant. Kakuzu avait-il brisé quelque chose qu'elle avait ignoré devoir protéger ?

— Bonjour, Hitomi-san. Avez-vous décidé ?

Elle leva la tête vers lui comme elle le pouvait, serrant les dents pour ne pas gémir sous l'agonie que le mouvement provoquait.

— Je vais mourir. J-j'aimerais juste encore une petite heure, si vous le voulez bien.

— Bien sûr. Tout ce que vous voulez.

Elle ferma les yeux, comme la veille, mais se dirigea cette fois résolument dans l'aile de sa Bibliothèque qui contenaient les souvenirs liés à sa famille. Elle s'immergea dans l'écho de leur amour, s'abreuva de la douceur de leurs sourires et de la joie pure dans leurs rires. Une unique larme roula sur sa joue droite, meurtrissant la peau sur son passage. Au bout d'une heure, elle reprit la parole, d'une voix usée, tremblante, presque émue.

— Je suis prête.

Kisame enjamba la chaîne qui maintenait son bras droit loin de son flanc et se tint derrière elle, rassemblant ses cheveux dans sa main pour lui faciliter la tâche, lui montrer un soutien qui était plus que simplement moral.

— Vous avez vécu une belle vie, Hitomi-san. Vous vous êtes battue jusqu'au bout pour ce que vous souhaitiez protéger, pour ce en quoi vous croyiez. Cette Flamme de la Volonté que vous révérez baignera votre éternité de sa chaleur comme seuls le méritent les plus braves guerriers.

Un petit sanglot étranglé lui échappa, mais les mots tendres et apaisants de Kisame produisaient leur office. Si elle ne pouvait se sentir aimée par les gens qui avaient fait son bonheur inconditionnel durant sa vie, au moins baignait-elle dans l'affection d'un homme qu'elle connaissait à peine. On ne crachait pas sur les petites bénédictions, surtout celles aussi douces-amères – et nécessaires. Incapable de s'empêcher de trembler, elle tira la langue aussi loin qu'elle le pouvait, ouvrit les mâchoires… Et se figea quand la porte bondit sur ses gonds, rattrapée de justesse par une longue main pâle avant de heurter le mur.

Itachi Uchiha, le visage tordu par une pure panique, se tenait dans l'encadrement de la porte.

En le voyant, Hitomi se détendit si brutalement dans ses chaînes qu'une vague de douleur la traversa. Elle ne luttait même plus contre le feu dans ses veines. Lentement, Itachi referma la porte derrière lui. Ses yeux ne saignaient pas, mais les vaisseaux sanguins dans ses globes oculaires étaient plus rouges et irrités qu'ils ne l'auraient dû. Un pas après l'autre, il s'approcha d'Hitomi. Il s'accroupit devant elle comme Kakuzu l'avait fait huit jours plus tôt, imperméable à l'odeur de sang et de désespoir qui s'accrochait à sa peau. Elle geignit quand il lui toucha le menton mais ne combattit pas sa prise qu'elle savait aussi délicate que possible.

En dévisageant les traits ensanglantés de la jeune femme qui, jusqu'aux derniers instants, s'était battue pour lui, Itachi dut combattre la fureur glaciale qui voulait s'installer en lui. Il aurait étripé Kakuzu s'il avait eu la moindre chance d'assurer la survie d'Hitomi et de Kisame dans la manœuvre. Il résista à l'impulsion de caresser la joue de la kunoichi : il reconnaissait les effets de la drogue qui lui avait été injectée et savait qu'elle ne trouverait pas le moindre réconfort dans ce geste. Il la relâcha et posa sur Kisame un regard déterminé, luttant contre l'envie de serrer les poings. Il devait dissimuler sa colère. Il ne savait pas comment elle y réagirait, dans son état.

— Tu as une décision à prendre, l'informa le Kirijin d'une voix adoucie par la compassion.

Une décision, oui. Son devoir envers Konoha lui ordonnait de rester dans l'Akatsuki, mais cela signifiait laisser Hitomi mourir. N'avait-il pas assez donné à son village ? Une tension douloureuse s'épanouit derrière ses globes oculaires, quand bien même le Sharingan ne se développait-il pas au-delà du Kaléidoscope naturellement. Des yeux l'attendaient à Konoha et le sauveraient de la cécité, mais il devait les mériter. Ils avaient appartenu à Shisui, après tout : Itachi ne pouvait les porter sans faire honneur à la mémoire de son cousin.

Qu'aurait décidé Shisui s'il s'était trouvé à sa place ?

Il ne fallut pas longtemps à Itachi pour le découvrir. Son cousin avait été un protecteur, un jeune homme aimant et tendre qui voyait les individus avant les entités. Il n'aurait sans doute même pas laissé l'Akatsuki capturer Hitomi : il aurait détruit l'organisation de l'intérieur plutôt que de simplement l'observer bien avant qu'elle décide de s'en prendre aux gens qu'il avait décidé de protéger. Shisui se respectait assez pour refuser de laisser ses yeux s'étioler au-delà du raisonnable et aurait depuis longtemps cessé d'utiliser son Sharingan. À bien des niveaux, le souvenir de Shisui était un bien meilleur homme qu'Itachi ne le serait jamais.

— Détache-la, ordonna-t-il à mi-voix. On s'en va, Kisame.

Il rattrapa Hitomi par ses épaules maigres quand les chaînes tombèrent, nettement tranchées par les écailles de Samehada, le sabre de légende qui n'acceptait que le contact de Kisame. Elle laissa échapper un faible sanglot au contact de ses mains sur sa peau. Pour ses sens abusés, même la douceur dont il faisait preuve devait avoir des accents d'agonie. Il ne considéra ses options que pendant une fraction de seconde avant de chercher le point le long de sa gorge ensanglantée qui la plongerait dans une bienfaisante inconscience. Elle s'effondra contre lui et il prit un instant pour la serrer dans ses bras avant de la recouvrir de sa cape.

— Je vais la porter, informa son compagnon tout en rengainant son sabre. Couvre notre fuite avec tes illusions et nous serons sortis en un rien de temps.

Le jeune homme acquiesça et sollicita immédiatement le stade normal de son Sharingan, les trois tomoe noirs leur ouvrant une échappatoire sécurisée. Ils ne croisèrent personne, prudents d'éviter les sources de chakra qu'ils percevaient dans la cave principale du réseau de cavernes qui abritait l'Akatsuki ce mois-ci. Quand ils furent sortis, accueillis à l'extérieur par un crachin glacé et persistant, Itachi fit volte-face après à peine quelques pas. Il n'aurait pas été capable, même si sa vie en avait dépendu, d'empêcher son Kaléidoscope de s'épanouir. Une larme de sang caressa sa joue droite et, sous l'impulsion de son regard cruel, l'entrée du repère commença à brûler.

— Tu ne devrais pas gaspiller ton chakra comme ça. Ils parviendront sans doute à s'enfuir.

Avec un soupir, Itachi laissa ses yeux revenir au simple Sharingan et essuya le sang sur sa joue, ignorant la terrible douleur qui lui déchirait les orbites. Hitomi était une créature vengeresse, il le savait et avait toujours contemplé cet aspect de sa personnalité avec affection. En allumant l'incendie le plus terrible dont il soit capable si près des hommes qui avaient participé à son agonie, il lui accordait une vengeance dont elle ne pouvait se charger elle-même.

— Allons-nous-en, Kisame. Konoha se trouve très loin d'ici, et Hitomi-san a besoin d'un vrai médic.

Sans un mot de plus, les deux déserteurs laissèrent derrière eux tout ce en quoi ils avaient prétendu croire, Itachi pour le bien de son village et Kisame par fidélité envers son partenaire. Il laissa le Kirijin ouvrir la voie : il était en meilleure forme, plus rapide… et comme ça, il pouvait garder un œil sur la forme prostrée et inconsciente d'Hitomi, attachée sur son dos. La cape qu'il lui avait laissée s'accrochait à sa peau désormais, déjà gorgée du sang qui s'écoulait encore goutte à goutte de ses blessures. Dès qu'ils s'arrêteraient, Itachi refermerait celles qu'il pourrait. Depuis qu'il était malade, tant de chakra se perdait pour le maintenir en vie qu'il ne pourrait sans doute pas améliorer la situation de beaucoup, mais le moindre petit geste pouvait faire la différence entre sa survie et sa mort.

Itachi lutta tout au long des longues heures qu'il leur fallut pour traverser le Pays des Sources Chaudes et entrer dans le Désert contre la panique latente qui menaçait de le submerger. Hitomi Yûhi ne pouvait pas mourir. Il essayait de se convaincre qu'il redoutait sa mort parce qu'elle avait promis de rétablir sa position à Konoha, promis qu'il serait soigné, survivrait et reverrait Sasuke – peut-être même un jour à nouveau comme un frère. S'il avait manqué de lucidité, ces mensonges qu'il se répétait auraient pu le tromper. Malheureusement pour lui, le déserteur avait développé sa clairvoyance à un très jeune âge pour survivre aux épreuves placées sur sa route. Même s'il ne savait pas exactement ce qui lui déchirait le cœur à l'idée qu'Hitomi décède, il était bien conscient que ce sentiment n'avait rien d'égoïste.

Et cela seul le terrifiait déjà.

Ils s'arrêtèrent d'un accord tacite à la nuit tombée. Le Désert serait glacial et ils se concentreraient sur le fait de tenir leur blessée au chaud plutôt que sur une avancée désespérée. À quoi bon courir dans l'obscurité si Hitomi payait leur empressement de sa vie ? Tandis que Kisame s'en allait chasser leur repas, Itachi enlaça la jeune femme qui grelottait déjà, la gardant fermement enveloppée dans sa cape. Il se fraya le passage d'une main entre les pans de tissu déjà raidis par le sang qu'elle avait perdu et commença à soigner les petites entailles sur sa nuque et le haut de son dos. Kakuzu ne lui avait épargné aucune douleur – Itachi l'étriperait un jour.

— Avec le peu de chakra qu'il lui reste, elle va sans doute avoir une infection, remarqua Kisame en revenant, un animal mort non-identifié dans les mains. Je ne suis pas sûr qu'elle supporte une transfusion de chakra dans son état.

— Elle a déjà survécu à deux infections par le passé. Elle peut le faire une troisième fois.

Il aurait aimé ressentir autant d'assurance qu'en contenait sa voix. D'une main aussi douce que possible, il caressa la joue d'Hitomi. Il aurait aimé lui accorder la paix de l'inconscience encore quelques heures, mais elle devait manger et boire. Après quelques instants, Itachi se releva, la laissant recroquevillée sur le sable encore tiède. Autant la réveiller tant que le froid ne se montrait pas trop cruel.

— Kisame, fais-le, s'il te plaît.

— Bien sûr.

Il s'éloigna et porta son regard aussi loin que possible tandis que le Kirijin s'approchait d'Hitomi. Il essaya de ne pas entendre ses gémissements de douleur et sanglots quand elle se réveilla, la faiblesse avec laquelle elle lutta contre le moindre contact de son partenaire, l'épuisement dans sa voix usée jusqu'à la trame. Ses mains se crispèrent, impuissantes à défaire le mal qui l'assaillait. Il ne se détendit légèrement que quand Kisame assomma à nouveau leur blessée d'une bienfaisante pression sur le côté de la nuque. Était-il devenu si faible qu'il ne supportait plus la souffrance d'une personne à laquelle il s'était attaché ?

Parfois, il oubliait que la compassion n'avait rien d'une faiblesse.

Il leur fallut cinq jours pour traverser le Désert et, plusieurs fois, Itachi crut qu'Hitomi abandonnait la bataille qui se jouait à l'intérieur de son corps. Il dormait à peine quand son tour de garde s'arrêtait la nuit, terrifié à l'idée de réaliser, en rouvrant les yeux, qu'elle aurait cessé de respirer. Heureusement, elle s'accrochait. Elle ne se débattait plus quand Kisame la réveillait juste le temps de s'occuper de ses besoins vitaux, mais les bruits d'animal en détresse qui s'échappaient d'elle étaient encore plus durs à entendre que des sanglots. Elle s'accrochait, oui, mais elle faiblissait aussi chaque jour.

Quand ils arrivèrent en vue des murs de Sunagakure, Itachi hésita. Il savait qu'Hitomi était l'une des plus proches amies du Kazekage. Il soulèverait des montagnes pour l'aider… Mais personne dans ce village ne connaissait le lien qui les unissait ni le véritable rôle que Kisame et lui avaient joué dans toute cette histoire. S'il l'emmenait là-bas et que quelque chose se passait mal, il ne disposerait d'aucun moyen de rectifier le tir. Après une courte discussion avec son partenaire, ils décidèrent d'un commun accord de poursuivre leur route.

Enfin, après une traversée rapide du Pays des Rivières, ils atteignirent la frontière du Pays du Feu. Itachi sentit quelque chose se libérer dans son souffle, sa posture, tandis qu'il entrait dans la Forêt du Feu. Malgré tout ce qu'il avait vécu ces dernières années, il n'avait jamais cessé de considérer ce pays comme son foyer, et le Village Caché qu'il abritait comme un refuge. Il aimait cet air pur et humide, l'ombre des arbres qui s'étendaient à perte de vue, le chant distant des oiseaux qu'on ne trouvait qu'ici. Parfois, il songeait que sa vie serait plus simple et son devoir plus facile à accomplir s'il avait été doté d'un cœur de pierre.

— Itachi, est-ce que tu veux que je reste avec toi quand tu approcheras de Konoha ?

Le jeune homme considéra ses options pendant quelques instants puis secoua la tête. Il ne pouvait pas se montrer aussi égoïste. Il avait une chance, lui, de survivre à son entrée dans le village s'il jouait correctement les quelques cartes qu'il lui restait en main. Kisame, en tant que déserteur d'un village allié, serait exécuté à vue.

— D'accord. Quand on sera à quelques heures du village, je partirai en direction de Kiri. Il paraît que Mei-sama reprend les shinobi qui ont déserté l'ancien régime sous son aile, alors…

— J'espère qu'elle te reprendra. Tiens, prends ça.

Se séparer de son carnet communicant lui provoqua un pincement au cœur mais mieux valait cela que perdre tout contact avec son plus proche ami. Kisame méritait d'avoir une entité solide à laquelle offrir sa dévotion. Itachi n'était plus cette entité désormais. Il n'était même pas sûr de voir le soleil se lever le surlendemain, quand il se trouverait dans Konoha et qu'Hitomi aurait été placée entre des mains capables de la soigner véritablement. Mais s'il survivait, si la kunoichi trouvait la force après l'épreuve qu'elle avait traversée de le faire gracier, il pourrait toujours se reposer sur son carnet à elle pour parler avec son ami.

Cette nuit-là, ils ne s'arrêtèrent pas. Itachi était épuisé, entre les soins sommaires qu'il offrait à la jeune femme pour lutter contre sa fièvre et le chakra Katon qu'il mobilisait pour la réchauffer, mais il n'aurait pu souffrir un délai supplémentaire. Après toutes ces années, son village l'appelait à nouveau. Au lever du soleil, Kisame lui posa la forme tremblante et inconsciente d'Hitomi dans les bras, lui fit des adieux brefs et dignes, puis s'enfonça dans la Forêt du Feu en direction de l'Est tandis que l'aîné des Uchiha se tournait résolument vers le Nord.

— Courage, murmura-t-il contre sa tempe couverte d'une fine pellicule de sueur glacée. Encore quelques heures. Tout ira bien.

Il espérait qu'elle y croirait, elle, au moins.