Un bruit sourd et rythmé lui déchirait les oreilles. Elle n'arrivait pas à ouvrir les yeux, ni à bouger pour en chercher l'origine, mais elle avait envie de tressaillir à chacune des occurrences, comme un coup de tonnerre contre ses tympans. Il lui fallut des heures, immobile, sans défense, aveugle, pour comprendre qu'il s'agissait du son produit par les pulsations de son cœur. Un gémissement d'angoisse pure se forma dans sa gorge et résonna si fort à l'intérieur de son crâne qu'elle eut l'impression que sa tête se fendait en deux. Il y eut un bruit de tissu froissé qui gronda comme un orage, un contact brûlant sur son front, et elle replongea dans l'inconscience.

Il y eut plusieurs autres tentatives d'éveil, qui se terminaient toutes de la même façon. À chaque fois, elle se sentait un peu moins hypersensible, elle avait un peu moins l'impression d'entrer en combustion spontanée, mais cela ne semblait pas suffire à la personne qui s'occupait d'elle. Elle essaya parfois de communiquer, mais quiconque se chargeait de ses besoins et de sa santé l'assommait à nouveau avant qu'elle parvienne à former un mot sur ses lèvres gercées. Au moins, au bout de huit éveils, elle ne souffrait plus, même si elle se trouvait à la limite entre surstimulation et douleur.

— J'ai fermé les rideaux, dit une voix féminine à quelques mètres de distance. Tu peux ouvrir les yeux, doucement.

Elle… Elle reconnaissait cette voix. Ses paupières frémirent mais ne s'ouvrirent pas tout de suite – elle ne parvenait pas à commander son corps comme elle le voulait. Après une paire de minutes passées à tenter de faire ce que la voix lui conseillait, elle y parvint enfin. Elle voyait un plafond lisse d'une couleur claire non-identifiée dans la semi-obscurité. Il lui fallut encore un moment pour réussir à tourner la tête. Elle vit des cheveux roses attachés en queue de cheval, des épaules portées fièrement et l'arrière d'une tenue d'infirmière.

— S-Sakura ?

Elle tressaillit au son rocailleux et usé de sa propre voix. Il lui fallut un effort presque ridicule pour passer sa langue pâteuse sur ses lèvres. Sakura se retourna, le regard adouci par un mélange d'inquiétude et de compassion. C'était – c'était elle qu'elle regardait comme ça. Soudain tout lui revint, comme si son esprit cessait de la protéger de ses propres souvenirs : la souffrance sans nom au fond de la grotte, ses hurlements, l'agonie sans nom qui lui parcourait le corps sans zone d'ombre ni répit. Elle réalisa qu'elle tremblait dans son lit d'hôpital, que ses dents s'entrechoquaient dans un bruit de fin du monde – en tout cas à ses oreilles.

— Chhhh, calme-toi, Hitomi. Tout va bien, tu es en sécurité à Konoha.

Oui, elle le savait : elle reconnaissait l'odeur particulière de l'air, un peu plus fraîche qu'ailleurs à cause des Chênes d'Hashirama qui peuplaient les forêts alentours en nombres presque ridicules, l'ameublement d'une chambre de l'hôpital du village, qu'elle avait bien trop souvent visité à son goût. Pourtant le sentiment d'horreur ne se détachait pas d'elle, mordant ses membres affaiblis comme le ferait une meute de loups en chassant sa proie.

— Tu dois avoir énormément de questions, alors je vais t'expliquer tout ce qu'il s'est passé, d'accord ? D'abord, je veux juste que tu essayes de boire un peu. Ce n'est pas grave si tu t'endors pendant que je parle, je pourrai tout te répéter la prochaine fois que tu te réveilleras. Tu es d'accord avec ce programme ?

Elle réussit à acquiescer malgré la tension dans les muscles de sa nuque, qui semblaient prêts à se rompre. Un petit sourire triste dansa sur les lèvres de Sakura et elle saisit un gobelet sur la petite desserte installée près de la fenêtre. Il lui fallut quelques instants à pester contre l'emballage stérile avant de garnir le gobelet d'une paille et de présenter celle-ci aux lèvres d'Hitomi, qui but comme s'il s'agissait d'une bénédiction. Elle obéit à l'injonction de Sakura, qui lui demandait de ne pas trop s'abreuver d'un coup, malgré le soulagement que lui apportait l'eau pas tout à fait froide – nul doute que le choc de température aurait été douloureux.

— Le jour de l'attaque sur le Temple du Feu, Shikamaru et Genma-san ont rapatrié Asuma-sensei conformément à tes ordres. Ils disaient tous que tu avais un plan, que tu les rejoindrais quand votre adversaire serait mort. J-je ne vais pas te demander pourquoi tu as menti, Hitomi. Je l'aurais sans doute fait aussi à ta place.

Bien sûr que Sakura l'aurait fait aussi. Elle avait l'âme d'une médic, avec tout ce que ça impliquait, autant côté médecin que côté kunoichi. Elle connaissait l'importance du sacrifice, et savait qu'il était du devoir absolu du chef d'unité de veiller sur ses troupes et d'accomplir la mission. Elle avait priorisé le premier objectif uniquement parce qu'elle savait que, s'il la capturait, Kakuzu ne prendrait pas le risque qu'elle s'échappe en fouillant le Temple du Feu.

— Ils vont bien, tous les trois. Asuma-sensei est sorti de l'hôpital avant-hier. Ta mère lui a conseillé de lever le pied et de commencer à préparer le mariage s'il voulait pouvoir vivre sa vie sans qu'elle se transforme en, je cite, harpie hyper-protectrice.

Un petit rire échappa à Hitomi, suivi d'un grognement de douleur. Elle ne savait pas ce qu'il y avait dans sa perfusion mais, manifestement, ça fonctionnait plutôt bien.

— On n'a pas tout de suite compris que tu avais un problème, poursuivit Sakura sur un ton d'excuse, seulement quand tu… Quand tu n'es pas revenue. Tsunade-sama a envoyé Kakashi et Naruto au Temple du Feu, mais il était déjà trop tard. Un moine qui était resté en arrière pour prévenir les autres si votre ligne de défense tombait a vu ce Kakuzu t'enlever.

Hitomi frissonna de dégoût, le fantôme des mains du nukenin autour de sa gorge. Le sentiment de faiblesse qui l'enveloppait comme un linceul la répugnait au plus haut point. Malgré sa colère, sa révolte, elle se terrait sous ses draps à la simple mention du ninja, comme une enfant terrifiée par le croque-mitaine.

— Ensuite, Naruto et Kakashi ont tenu à essayer de retrouver ta trace. Si je me souviens bien, Yamato et Sai les ont rejoints dans cette mission. Tsunade-shishou ne pouvait pas raisonnablement jeter des hommes dans la gueule du loup, mais elle avait l'air soulagée que ces quatre-là lui retirent ce choix en se portant volontaires.

Cela aussi, Hitomi le comprenait. Un shinobi disparu, d'autant plus aux mains d'une organisation aussi puissante que l'Akatsuki, devait être considéré comme perdu. Tsunade ne pouvait pas se permettre d'envoyer ses ninjas vers une mort certaine, pas alors que le village se remettait encore des dernières épreuves qu'il avait traversées. Elle aurait dû être furieuse que des shinobi décident par eux-mêmes de braver le danger, surtout Naruto, l'une de leurs cibles. Pourtant, elle ne ressentait que de la reconnaissance à leur égard.

— Tu es réapparue il y a cinq jours dans les bras d'I-Itachi Uchiha. Tu étais dans un état impossible, Hitomi. Sans Tsunade-sama, nous n'aurions sans doute pas pu te soigner. C'est elle qui a conçu l'antidote du poison qu'on t'a injecté. Et tes blessures…

La jeune femme ne voulait pour rien au monde qu'on s'attarde sur son état physique. Elle ne souvenait bien assez clairement de chacune de ses plaies et de ce qui les avait causées. Elle n'avait pas besoin qu'on les lui remémore.

— Et Itachi-san ? interrompit-elle.

Sakura fronça légèrement les sourcils, le front plissé d'inquiétude, mais répondit :

— Il a été arrêté et placé sous la garde du département Torture et Interrogatoire. Il aurait dû être exécuté mais Tsunade-shishou a annoncé qu'elle attendrait ton réveil pour prendre une décision le concernant.

Le cœur d'Hitomi s'emballa dans sa poitrine, la sensation l'agitant de faibles tremblements. Elle lutta contre la douleur et l'épuisement pour se redresser, les bras à peine capables de supporter son poids.

— Mais qu'est-ce que tu fais ?

— Je suis réveillée, non ? Je vais le chercher. Maintenant.

Sakura roula des yeux et secoua la tête, un mince sourire aux lèvres.

— Tsunade-shishou m'a prévenue que tu ferais ça. N'essaye pas de te lever, on a des chaises roulantes. Ce sera plus pratique pour t'emmener jusque-là.

Quand Sakura la toucha, Hitomi fut prise de nausées si violentes qu'elle dut serrer les dents pour refouler la bile qui montait le long de sa gorge. Elle n'avait pas mal, pas vraiment – pas comme elle avait eu mal entre les mains de Kakuzu. Elle trembla, aussi faible qu'un chaton nouveau-né, tout au long du processus pour la transférer dans la chaise roulante. L'impression de souffrance était si réelle… Même si elle savait, de manière consciente en tout cas, qu'elle n'avait pas vraiment mal, il lui semblait qu'une langue de feu caressait sa peau là où les mains de Sakura se posaient.

— Tu es sûre de vouloir y aller maintenant, Hitomi ? Tu… Enfin, ça se voit que tu ne vas pas bien.

— Oui, j'en suis sûre.

Avec un soupir, Sakura empoigna le pied à perfusion monté sur roulettes d'une main et commença à pousser le fauteuil de l'autre. Si elle n'avait pas eu un entraînement ninja, elle se serait sans doute emmêlé les pinceaux. Heureusement, sa chambre se trouvait semblait-t-il au rez-de-chaussée, dans l'aile réservée aux patients dans un état critique. Était-ce à cause de cela qu'aucun membre de sa famille, aucun ami, ne s'était trouvé à son chevet ? Peut-être pourraient-ils venir la voir maintenant qu'elle était réveillée.

Le soleil l'aveugla pendant quelques instants. Elle se sentait terriblement vulnérable, malgré le plaid que Sakura avait posé sur ses épaules pour protéger sa modestie, et sa peau de l'air d'hiver. Même si la froide saison se montrait clémente à Konoha, elle mordait sans réserve quand on ne pouvait pas se protéger à l'aide de vêtements ou de chakra. Le temps de traverser les quelques rues qui séparaient l'hôpital du département Torture et Interrogatoire, elle tremblait dans sa chaise, les sens à vif, chaque léger cahot de la route comme une onde de choc dans ses membres fragiles.

— Sakura-sensei, est-ce qu'il y a un prob… Hitomi-chan ?

— C'est Puceron pour vous, Anko-san.

La jeune femme resta stupéfaite pendant un moment puis sourit, se gratouillant nerveusement la nuque.

— Tu as raison, Puceron. Ça fait tellement longtemps qu'on ne t'a plus vue par ici que j'avais presque oublié. Tu ne devrais pas être encore à l'hôpital, d'ailleurs ?

— Je viens voir Itachi Uchiha.

Les traits d'Anko s'assombrirent, elle retrouva son sérieux immédiatement. Ses yeux bruns affrontèrent les prunelles rouges d'Hitomi comme si elle songeait à protester, mais elle finit par hocher la tête.

— Je vais vous ouvrir le monte-charge. On ne voudrait pas que tu tombes dans les escaliers, hm ? Ibiki me tuerait s'il t'arrivait quelque chose.

Le reniflement amusé d'Hitomi lui fit terriblement mal – elle aurait ri sans la sensation de blessure à vif qui l'arrêta net dans cet élan. Peut-être était-ce l'épuisement qui rendait l'idée d'être défendue et protégée par Ibiki si hilarante. Elle ferma les yeux tout le temps du trajet depuis le hall d'entrée jusqu'au sous-sol, comme si cela suffisait à lui rendre une énergie dont elle manquait désespérément. À l'étage des geôles, elle dut resserrer le plaid sur ses épaules : il y faisait froid, bien entendu. Les prisonniers de Konoha ne méritaient pas le confort qu'un chauffage central pourrait leur apporter – en plus, s'ils tombaient malades, ils craqueraient plus facilement sous la torture.

— C'est par ici, indiqua Anko. Continuez tout droit, dernière cellule à gauche. Je vais prévenir Ibiki et Hokage-sama que tu es prête à prendre ta décision, Puceron.

— Merci beaucoup, Anko-san.

— Tss, je t'ai déjà dit de laisser tomber les formalités. Reviens vite travailler avec nous, que je te rappelle personnellement la bonne manière de s'adresser à un membre de ce département.

Un sourire doux et triste se peignit sur les lèvres d'Hitomi. Elles savaient toutes les deux que son avenir serait suspendu pendant des semaines, peut-être même des mois. Ce n'était pas une simple faiblesse due à des blessures et des maladies qui la tourmentaient cette fois : elle ressentait une horreur fantôme à peine tolérable à chaque fois que Sakura la touchait. Que se passerait-il quand elle essayerait de tenir un sabre, quand un adversaire enroulerait ses mains autour de sa gorge ? Cette simple idée la terrifiait.

— Je n'y manquerai pas, répondit-elle pourtant.

Elle entendit Itachi bien avant de le voir : même sans jamais l'avoir entendue, elle reconnaissait la toux qui raclait inlassablement ses poumons épuisés. Si elle avait été consciente à leur entrée dans Konoha, peut-être aurait-il obtenu les soins dont il avait si terriblement besoin. Elle tremblait sur sa chaise, incapable de se contraindre à l'immobilité, les mains crispées à lui faire mal dans son giron. Finalement, elle l'aperçut, prostré contre un mur de sa cellule et immobilisé par une camisole de force renforcée d'un sceau qu'elle avait déjà vu mais jamais employé. Un autre sceau était dessiné sur le masque de fer qui lui recouvrait les yeux, conçu pour l'empêcher d'utiliser ses Sharingan.

— Ouvrez, ordonna-t-elle d'une voix sans timbre au garde le plus proche.

S'il voulut protester, un simple regard en direction d'Hitomi l'en dissuada. Il fit jouer la clé dans la serrure et s'écarta une fois la porte ouverte pour laisser passer les deux kunoichi. Hitomi tremblait de colère désormais : Itachi avait levé la tête en entendant le mécanisme céder, les lèvres entrouvertes, et elle apercevait un hématome jaunâtre sur sa joue droite. Quelqu'un l'avait frappé. Elle quitta sa chaise, s'appuyant lourdement sur Sakura malgré la sueur froide qui lui ruisselait dans le dos à son simple contact. D'une main qui tremblait encore légèrement, elle effleura le masque de fer. Il lui fallut une seconde complète pour ressentir le fourmillement du sceau contre sa peau, si délicat et si supportable qu'elle dut réprimer un sanglot de soulagement.

Une décharge de chakra et c'était fini : l'impression disparut, le masque tomba sur les genoux immobiles d'Itachi. Il leva lentement les yeux vers elle, l'ébahissement clairement lisible sur son visage. Il avait maigri depuis leur dernière rencontre – avant celle au cœur du repère, qui ne comptait pas aux yeux d'Hitomi. Il ouvrit la bouche pour parler mais fut emporté dans une quinte de toux qui le laissa essoufflé et tremblant. De là où elle se trouvait, elle entendait le bruit humide dans ses poumons et sentait l'odeur de sang qui souillait son haleine.

— Qui vous a fait ça ? chuchota-t-elle de sa voix la plus douce malgré son timbre usé.

Il détourna les yeux mais répondit, comprenant sans doute qu'elle ne lâcherait pas l'affaire.

— Ibiki-san. Pour ne pas vous avoir ramenée plus tôt.

Pour ne pas lui avoir épargné la torture. Hitomi comprit ces mots derrière l'euphémisme qu'il employait. Si Sakura n'avait pas infusé ses muscles de chakra, elle serait sans doute tombée, incapable de supporter son propre poids. Elle ferma à nouveau les yeux, ignorant le regard inquiet de son amie, reflété sur les traits d'Itachi. Pourquoi s'inquiétait-il pour elle alors qu'il se trouvait lui-même dans un état pitoyable ? Elle ne pouvait même pas le venger des actions d'Ibiki : elle savait assez de ce qu'avait traversé le directeur de département pour comprendre sa fureur.

— Hitomi, il est temps que tu retournes dans ta chaise. Tu ne voudrais pas t'évanouir avant que Tsunade-shishou arrive, hm ?

Avec un grognement, la jeune femme se laissa retomber en arrière, guidée par son amie jusqu'à se retrouver assise, le plaid à nouveau épanoui comme une cape sur ses épaules. Elle était agitée de spasmes épuisés à présent. Itachi remua dans sa direction mais fut arrêté par la camisole de force puis saisi d'une quinte de toux qui donna envie à Hitomi de pleurer. Depuis quand était-elle aussi sensible ?

— Hitomi-chan, tu as vraiment le chic pour faire sortir le Hokage de son bureau à n'importe quelle heure du jour et de la nuit. C'est une très mauvaise habitude. Continue comme ça.

— Tsunade-sama, murmura-t-elle en saluant sa cheffe de guerre d'un signe de tête.

Sans lui laisser le temps de se recroqueviller pour se protéger du contact, Tsunade lui posa une main sur le front et y dirigea du chakra médical, une technique de diagnostic qu'Hitomi reconnut immédiatement. Elle serra les dents, refrénant l'envie de lutter contre la peau qui éveillait sur la sienne des sensations fantômes. Peut-être grâce à la technique qu'elle utilisait, la médic perçut l'emballement de son rythme cardiaque, ses pupilles dilatées par la peur. Elle rompit le contact aussi vite que possible, le front plissé d'inquiétude.

— Tu devrais très rapidement retourner à l'hôpital.

— Pas tout de suite.

Elle détestait le son de sa voix, abîmé, déformé par les hurlements qui avaient parfois amené un goût de sang dans sa bouche. Chaque fois qu'elle parlait, elle entendait le souvenir de sa cellule, des chaînes sur ses poignets et de la douleur constante, au-delà des mots. Kakuzu lui avait pris bien des choses qu'elle ne récupérerait jamais – elle espérait juste que sa voix n'en faisait pas partie.

— Tu veux toujours faire ce dont tu m'avais parlé ?

Hitomi rencontra le regard couleur de miel de sa cheffe de guerre pendant quelques instants puis acquiesça, les traits aussi impassibles que possible. Elle ne pouvait pas reculer, pas maintenant, pas après tous les efforts qu'elle avait faits pour que ce plan se réalise.

— Bien ! En vertu de la loi de Konoha, Itachi Uchiha et Hitomi Yûhi sont désormais mari et femme.

Itachi écarquilla les yeux et se tendit, les traits marqués par l'incompréhension. Bien sûr… Hitomi ne lui avait jamais parlé de cette partie du plan, ni de toutes les tractations de Tsunade auprès du Conseil pour qu'il soit approuvé. Elle posa une main sur son ventre, presque par réflexe. Les vieux croulants voulaient ses potentiels enfants à tout prix, voulaient voir renaître le Sharingan dans Konoha à tout prix. Au moins, s'il était pris de court, l'ancien nukenin ne tenta pas de protester ou de lutter. Il n'avait pas l'air rebuté ou dérangé par cette perspective, seulement abasourdi.

— P-pourquoi ?

Un petit sourire triste naquit sur les lèvres d'Hitomi. Elle rencontra son regard, le laissant apercevoir la lassitude et la pure fragilité qu'elle ne parvenait plus tout à fait à dissimuler.

— Itachi Uchiha était un criminel, tandis que…

Les traits du jeune homme s'illuminèrent et il compléta sa phrase pour elle :

— Tandis qu'Itachi Yûhi n'a rien fait de mal. C'est ça ? C'était votre plan depuis le début ?

Elle acquiesça, soulagée qu'il ne résiste pas. En fait, il semblait presque… Satisfait. Comme si un poids avait disparu de ses épaules. C'était difficile à dire, avec son langage corporel totalement annihilé par la camisole de force, mais quelque chose s'était adouci autour de ses yeux, de ses lèvres.

— Je croyais que vous aviez tout autre chose de prévu pour moi. Vous auriez pu me faire disparaître et réapparaître sous une autre identité…

— Pas quand il y a une autre possibilité.

Si elle lui avait pris son identité, il aurait perdu tout espoir de révéler la vérité à Sasuke. Elle ne pouvait pas leur retirer ça, à l'un ou l'autre.

— V-vous êtes sûre que c'est ce que vous voulez, Hitomi-san ?

Elle n'eut pas besoin qu'il explique ce qu'il entendait par là. Elle était la jeune héritière d'un clan certes presque disparu mais ancien et respecté. Elle aurait pu avoir à peu près qui elle voulait parmi les héritiers estimés du village ou des clans ninjas étrangers, ou même un membre de la noblesse de Konoha, n'importe qui de consentant. Elle disposait d'un choix immense et elle avait décidé de sacrifier ce choix pour sauver quelqu'un qui avait depuis longtemps perdu tout espoir – quelqu'un qui n'avait jamais tout à fait cru à ses promesses.

— J'en suis certaine, Itachi-san.

— Bien ! intervint Tsunade. Puisque c'est réglé, il est temps qu'Hitomi-chan retourne à l'hôpital. Je veux profiter que tu sois consciente et lucide pour évaluer l'efficacité du traitement que j'ai créé pour toi.

— Itachi-san aussi, exigea-t-elle d'une voix faible.

Il ne fallut qu'un regard au visage émacié du jeune homme pour que la médic prenne le dessus sur la cheffe de guerre dans l'esprit de Tsunade. Elle défit le sceau qui maintenait sa camisole de force en place d'une étincelle de chakra et l'aida à se redresser sur des jambes tremblantes.

— Sakura, tu t'occupes d'Hitomi-chan. Quand on sera à l'hôpital, tu installeras Itachi-san dans le deuxième lit de la chambre et commenceras à soigner ses poumons et les autres problèmes qu'il pourrait avoir, sauf tout ce qui concerne ses yeux. Ça, je m'en occuperai moi-même.

Presque épuisée par le soulagement intense qu'elle ressentait, Hitomi se laissa emporter hors du département, puis de retour à l'hôpital. Plusieurs fois, ils durent s'arrêter pour laisser Itachi tousser et reprendre son souffle : il avait très bien fait illusion ces dernières années mais la maladie l'avait rattrapé entre la cavale en direction de Konoha et ses quelques jours d'emprisonnement. Si elle avait disposé d'un peu plus d'énergie, Hitomi se serait agitée, anxieuse de le voir dans un tel état de faiblesse, mais elle n'avait même plus cette force.

— Hitomi…

Ses yeux s'humidifièrent quand elle entendit la voix rauque et fatiguée de son père. Il se tenait dans sa chambre, le dos droit mais la défaite inscrite dans la ligne de ses épaules. Son visage semblait avoir vieilli de cinq ans en moins de deux semaines, l'argent apparu sur ses tempes s'était étendu. Une culpabilité terrible s'installa comme un serpent glacé dans les tripes d'Hitomi. Elle avait provoqué cela. Certes, ce n'était pas intentionnel, mais à ses yeux l'offense n'en existait pas moins. Elle lui avait fait du mal.

Il approcha, se laissa tomber à genoux devant la chaise roulante. Des larmes débordaient presque aux coins de ses paupières. Elle déglutit avec nervosité, incapable de réprimer ses tremblements. Elle éprouvait un genre de douleur tout autre à le voir dans cet état. Peut-être était-ce parce qu'elle souffrait qu'elle ne réagit pas tout de suite quand il tendit la main vers sa joue : pendant une fraction de seconde, elle ressentit le contact parfait, doux et réconfortant, de la main de son shishou sur elle. Et puis, quelque part dans son esprit, cette main s'élargit, devint plus calleuse, plus forte, plus cruelle, et soudain c'était Kakuzu qui la touchait, qui enflammait son épiderme de mille douleurs. Ses yeux s'éteignirent : elle n'était plus là, ou peut-être que si, battue et brisée par une souffrance au-delà des mots.

Elle reprit ses esprits quelques minutes plus tard, sans se souvenir d'avoir été allongée dans son lit ou enveloppée de chaudes couvertures. Un rideau coupait désormais la pièce en deux : de son côté se trouvaient Ensui et Tsunade, plongés dans une discussion animée près de la porte. Elle en entendit assez pour savoir qu'elle avait fait une violente crise de panique et s'était tordue de douleur sous la main de son maître, un contact qui jusque-là l'avait toujours réconfortée et rassurée. Kakuzu lui avait pris tant de choses qu'elle n'était pas disposée à abandonner…

Derrière le rideau, Itachi s'abîma dans une quinte de toux ; la voix de Sakura, douce et apaisante, se mêla au bruit de ses expectorations. Il s'en sortirait. Son cas avait été pris à temps.

Et elle ? Est-ce qu'elle parviendrait un jour à tolérer à nouveau le contact d'Ensui ? Est-ce qu'elle redeviendrait la kunoichi que tout le monde connaissait et respectait autour d'elle ? Elle qui ne croyait que dans les moments de désespoir adressa une prière à l'entité qui l'avait placée dans ce moment, ou peut-être à la Flamme de la Volonté que Tobirama Senju aimait tant. Elle exprima le vœu de se rétablir, de pouvoir un jour futur se blottir dans les bras de son maître sans craindre la torture.

Pour la première fois, elle pria avec sincérité et piété, et pria encore pour que ses vœux soient exaucés.