Après que Tsunade l'eut examinée dans les moindres détails et ait promis de revenir avec une nouvelle formule de son traitement, ajustée pour assourdir ses sens encore trop sensibles, Hitomi se retrouva dans une illusion de solitude en tête à tête avec son maître. Bien sûr, Itachi et Sakura se trouvaient derrière le rideau, mais la respiration sifflante du nukenin s'était approfondie et apaisée : il dormait. À quoi songeait la médic assise à son chevet ?

— Hitomi, appela Ensui d'une voix ferme et triste.

Elle sursauta mais reporta aussitôt son attention sur lui, avisant encore une fois, comme un coup de poing dans le ventre, les poches noirâtres sous ses yeux et ses traits vieillis. Elle avait l'impression de se noyer quand elle le voyait comme ça – et n'osait même pas imaginer ce que lui ressentait quand il la regardait ce jour-là.

— Je suis soulagé que tu sois de retour à la maison.

Une nouvelle vague de larmes voila le regard d'Hitomi. Elle comprenait ce qu'il ne disait pas : qu'il était rongé par ce qu'elle avait traversé, qu'il savait – sa paternité lui donnait accès au dossier médical que Tsunade avait rempli, sans le moindre doute, avec assiduité. Elle ne savait par quelle sorcellerie on l'avait contraint à rester au village alors qu'elle était disparue. Elle ne l'imaginait pas capable d'accepter cette situation sans rien faire.

— Est-ce que… Est-ce que ça risque de te faire mal si je pose mes mains sur la couverture ?

Elle entendit le tremblement dans sa voix, un éclat de faiblesse qui lui donna envie de se dissoudre en sanglots coupables. Elle serra les dents jusqu'à ce que sa mâchoire brûle, refusant de se laisser aller à une telle faiblesse. Elle avait déjà assez pleuré. Elle secoua la tête à sa question, tiraillée entre la peur de son contact – et rien que l'idée de le craindre la faisait hurler dans le secret de sa Bibliothèque – et le besoin désespéré de sentir son poids rassurant contre elle, sa chaleur, son chakra mêlé au sien.

Il procéda tout en douceur, se penchant lentement depuis sa position assise à son chevet jusqu'à ce que ses avant-bras reposent sur la couverture, ses larges mains repliées en poing pour qu'aucun doigt ne dépasse et ne risque de la toucher par inadvertance. Ses yeux gris sombre dévisageaient Hitomi, à la recherche du moindre signe d'inconfort. Il semblait un peu apaisé maintenant qu'il savait comment se rapprocher d'elle sans l'effrayer, sans lui faire mal. Après quelques secondes à évaluer comment elle se sentait, elle décida de rouler sur le flanc et de se recroqueviller autour de ses bras, remontant ses genoux contre son poignet gauche. Enfin, enfin elle percevait son chakra et la tiédeur de sa peau à travers le tissu épais, comme un baume sur les blessures dont souffrait son âme.

— J'aurai des cicatrices, pas vrai ? demanda-t-elle d'une voix à peine audible.

Ensui la considéra avec soin pendant quelques instants avant de hausser ses larges épaules.

— Quelques-unes, oui. Tsunade-sama m'a assuré que la plupart de tes blessures disparaîtraient sans laisser de trace, surtout si elle s'en occupait personnellement, mais il restera une marque de certaines des brûlures dans ton dos.

Il ne parla pas des cicatrices mentales. Celles-là ne disparaîtraient jamais vraiment, quoi qu'elle fasse, quelles que soient la longueur et l'intensité de sa thérapie. Elle devait l'admettre. Elle ferma les yeux, comme si l'obscurité pouvait l'aider face à cette cruelle vérité. Toujours à travers la couverture, Ensui posa une main sur son épaule. Elle se crispa, en attente d'une vague de terreur et de souffrance, mais ne ressentit rien d'autre que le réconfort qu'elle associait à son père.

— Je serai là, assura Ensui au bout de quelques minutes de silence. Je sais que tu le sais, mais ça me paraît important de te le rappeler.

Elle se recroquevilla encore sous la couverture, exposant presque sans le vouloir la courbe trop gracile de sa gorge. Elle ferma les yeux, acceptant d'abandonner le peu de contrôle octroyé par la vue. Il… Il veillerait sur elle, même s'il ne pouvait plus l'envelopper dans une étreinte capable de la protéger de tous les maux, même s'il ne pouvait plus apaiser son mépris et sa haine d'elle-même, de sa propre faiblesse, d'une main sur le bras ou l'épaule. Même si elle n'était plus capable de foi envers ses mains, sa peau, elle ne devait pas perdre la confiance qu'elle lui accordait, d'une âme dévastée à une autre.

— Ce n'est qu'un contretemps, Hitomi. Tu grandiras au-delà de cet obstacle, tu te développeras pour devenir la magnifique kunoichi que tu promets toujours de devenir. J'y veillerai personnellement, même si cela doit prendre dix ans, même si je dois y perdre tous les cheveux encore noirs sur ma tête.

Il lui parla longtemps, sa voix grave au timbre adouci par l'usure guidant en douceur son âme de l'éveil à une bienveillante somnolence. Il lui sembla glisser dans le sommeil au cœur d'une berceuse désuète – et juste avant de basculer tout à fait, elle réalisa qu'elle entendait son maître chanter pour la toute première fois. Il aurait été stupide de sa part d'espérer un sommeil sans rêve après tout ce qu'elle avait vécu. Elle fut pendant un temps pourchassée par des cauchemars aux mains puissantes et calleuses, dont la voix rocailleuse murmurait menaces et questions au creux de son oreille, mais une main se posa sur son front tout comme elle s'éveillait ; les ombres se délitèrent au fond de son esprit.

Elle tomba dans une confortable routine les jours qui suivirent, comme un repère au cœur de la tourmente. Son cœur épuisé s'emballait sans la moindre raison plusieurs fois par heure, son front se couvrait encore et encore de sueur. Elle n'enviait pas non plus le sort d'Itachi, cloué au lit par la maladie. Elle souffrait d'entendre sa toux sifflante et sa respiration laborieuse, de voir son profil émacié se découper la nuit entre la lune et les ombres jetées par les meubles. Elle aurait aimé de tout cœur pouvoir lui apporter le réconfort physique si délicat et subtil qu'ils s'étaient octroyés l'un l'autre lors de leurs deux dernières rencontres avant sa capture.

Elle fut la première autorisée à sortir de l'hôpital, dès qu'elle fut à nouveau capable de marcher. Les bras engoncés dans de longs gants qui n'auraient pas détonné avec une robe de soirée vintage dans le Monde d'Avant, elle fit ses premiers pas lourdement appuyée sur Ensui sous le regard anxieux d'Itachi. Il commençait à reprendre des couleurs, du poids. Le sujet de ses yeux n'avait pas encore réellement été abordé : il ne survivrait pas à une chirurgie avant d'être guéri de l'infection pulmonaire qui avait failli l'achever après des années de lutte. Pour la première fois depuis tout ce temps, ses réserves de chakra étaient remplies à un niveau confortable, puisque son organisme ne dépendait plus de cette énergie pour se maintenir en vie.

— Que se passera-t-il maintenant ? demanda l'ancien déserteur quand elle boitilla jusqu'à son lit.

— Shikaku-ojisan nous a préparé la maison vide au bas de la rue où sa famille et la mienne vivent. Père vivra avec nous pendant au moins quelques temps… J'ai besoin de lui.

— Je ne serai pas en permanence sur votre dos, déclara Ensui d'une voix légèrement pincée. Vous pourrez discuter de toute cette histoire sans que j'intervienne pendant que je travaillerai. Votre mariage… change la donne pour les Nara.

Le maître n'avait pas été ravi d'apprendre le mariage de sa fille à Itachi Uchiha. En toute honnêteté, il savait qu'il n'aurait pas été extatique, quel que soit la personne qu'Hitomi choisisse… Mais à ses yeux, comme à ceux d'Ibiki, Itachi avait échoué. Quand il contemplait le regard éteint de sa protégée, quand il lisait le dossier médical désormais gravé au fer rouge dans son esprit, il s'admettait incapable de pardonner une défaite de cette ampleur. Il savait cependant que la décision de partager sa vie avec quelqu'un n'appartenait qu'à Hitomi. Il n'avait pas son mot à dire et c'était très bien comme ça ; les parents devaient savoir s'effacer de la vie de leurs enfants. Kurenai l'avait très bien compris : elle tenait son inquiétude et sa soif de vengeance juste assez loin de sa fille pour qu'elle sache que ces sentiments existent sans la déborder pour autant. Parfois, Ensui enviait la mère naturelle de sa protégée pour son aisance en la matière.

— Si tu veux, tu pourras profiter de ta convalescence pour t'atteler au problème des relations du clan Yûhi avec les autres clans de Konoha, suggéra Ensui quand ils furent seuls, dans le couloir où s'était trouvée sa chambre.

Déjà épuisée, Hitomi laissait son maître presque la porter. Des vertiges distordaient sa perception de l'espace. Comme si les épreuves qu'elle avait traversées ne suffisaient pas, elle éprouvait des difficultés à s'alimenter, et son corps exprimait sa réprobation sans la moindre vergogne. Ils durent observer de fréquentes pauses à travers le village ; certains shinobi que la kunoichi connaissait de loin osaient l'approcher et lui souhaiter un prompt rétablissement, mais aucun de ses amis de l'Académie n'était venu lui rendre visite à l'hôpital, Naruto excepté. Ils avaient tous, le blond inclus, respecté son besoin de repos, et commenceraient à venir s'assurer de sa santé en personne quand elle serait établie dans son nouveau chez elle.

— J'avais déjà prévu de m'y mettre. Je vais devenir folle si je ne fais rien de constructif. En plus, Shibi-sama sera encore plus intéressé par cette histoire d'alliance maintenant que la Racine a été dissoute. Son neveu, Torune, fait partie des ninjas qui ont été déclarés réhabilitables.

Tous les membres de la Racine n'avaient pas eu cette chance : Fû Yamanaka avait tué un homme en apprenant la mort de Danzô. Beaucoup d'autres s'étaient suicidés, certains s'étaient transformés en légumes. Pas Torune. Il n'avait jamais tout à fait oublié la tendresse qu'il portait à son jeune cousin, Shino, et à l'oncle qui l'avait recueilli après la mort de ses parents. C'était pour que Danzô ne touche pas un cheveu de l'héritier Aburame qu'il s'était sacrifié, avait pris sa place dans l'organisation clandestine.

— Est-ce que tu envisages de t'allier à d'autres clans, maintenant que tu es mariée ? Je sais que le but de la manœuvre était de le débarrasser du nom d'un criminel, mais Itachi possède malgré tout un certain poids dans l'estime des anciens clans, les nôtres et ceux d'ailleurs. Je pense que peu de gens te refuseraient.

— Le seul à Konoha que je ne veux pas aborder tant que son chef n'a pas laissé sa place à la nouvelle génération est le clan Hyûga. À l'internationale, je m'intéresse aux clans de Kirigakure et Sunagakure… Et j'aimerais m'allier aux Uzumaki restants là où je pourrai les trouver.

— Tu ne t'intéresses donc pas seulement à ceux qui t'apporteront quelque chose… Un geste noble et assertif, mais je n'en attendais pas moins de toi, ma puce.

Elle haussa faiblement les épaules, savourant le doux soleil d'hiver sur sa peau. Ils s'étaient assis sur un banc et y resteraient sans doute encore quelques minutes, le temps que marcher ne ressemble plus à une épreuve. Autour d'eux, Konoha prospérait. Hitomi ne pouvait tout à fait savourer la paix exhibée partout où se posait son regard, mais au moins les bruits, les mouvements et la lumière ne l'agressaient-ils plus.

— Honnêtement, c'est surtout pour Naruto. Il fait officiellement partie du clan et je ne me voyais pas ne pas m'allier avec les membres restants de son clan naturel… S'ils veulent de cette alliance, bien entendu.

— C'est vrai que tu as des ennemis puissants, désormais. Certains refuseront juste sous ce prétexte et, s'ils ne peuvent pas se protéger seuls en cas de problème, au moins jusqu'à ce que les renforts arrivent, ils auront raison de refuser.

Hitomi approuva d'un grognement bas dans la gorge, le regard rivé sur un moineau qui s'était posé quelques mètres devant elle. Si les positions avaient été échangées, si ç'avait été à elle de considérer une alliance avec un clan puissant aux ennemis de la même envergure, elle aurait sans doute réfléchi à deux fois avant d'accepter. Elle avait eu le temps d'y songer à l'hôpital, quand toute stimulation psychologique avait été bienvenue : son grand-père devenait trop âgé pour les devoirs qui venaient avec sa position de chef de clan, et elle était mariée, majeure malgré ses dix-sept ans. Elle lui demanderait bientôt de lui laisser la main. Elle voulait ce poste et les responsabilités qui venaient avec, voulait tenir toutes les promesses tacites de gloire qu'il avait posées sur ses épaules bien avant qu'elle reçoive son bandeau frontal.

Ils arrivèrent devant son nouveau chez-elle en début d'après-midi. Il s'agissait d'une petite maison sur deux étages, construite de vieilles pierres et poutres en Chêne d'Hashirama, dont certaines apparentes. Elle lâcha le bras d'Ensui et s'appuya lourdement sur la clôture de bois blanc qui s'élevait jusqu'à sa taille pour ouvrir le petit portillon. Quelqu'un avait gravé des sceaux de protection dans les planches : elles fourmillaient légèrement sous ses doigts, la sensation délicate et d'une perfection presque addictive. Qui s'était occupé de ce travail complexe ? Il s'agissait sans doute d'Ensui, qui avait lui aussi progressé en fûinjutsu, même si son élève l'avait depuis longtemps irrémédiablement dépassé. Elle le laissa la rattraper et fermer derrière lui après l'avoir accompagnée dans son premier pas à travers la petite allée de graviers gris clair au milieu d'une pelouse bien entretenue. C'était l'acte d'ouvrir la porte qui lui semblait primordial mais, pour le reste, elle acceptait son aide et l'idée qu'elle en avait besoin.

Elle se montrait lucide concernant la très longue convalescence qui l'attendait. Cette fois, il ne s'agissait plus seulement de laisser son corps guérir et revenir à sa forme habituelle : tant que le nouveau traumatisme des tortures qu'elle avait subies ne s'atténuerait pas à un niveau acceptable, elle représenterait une faiblesse, un handicap pour son équipe toute entière. Non seulement ses membres devraient la protéger mais ils seraient aussi incapables de lui venir en aide si cette protection ne suffisait pas, tant le risque de la toucher serait grand. Elle devait réapprendre, parmi tant de choses, à accepter le contact physique.

— On a décidé de te laisser meubler la maison comme tu le voudrais, alors il n'y a que trois futons pour l'instant. Ça suffira pour aujourd'hui, je pense. Demain, si tu es en forme, on pourra aller commander des meubles.

— Merci, Père.

Elle ouvrit la porte de sa maison, franchit pour la toute première fois un seuil qui lui appartenait désormais. Cet endroit ne portait pas encore l'odeur d'un foyer, mais les effluves de propreté qui émanaient des boiseries et des murs la satisfaisaient quand même jusqu'à un certain point. Elle pouvait s'imaginer passer le temps dans la grande pièce de vie au rez-de-chaussée, s'asseoir devant la cheminée à l'âtre encore propre. Le premier des trois futons se trouvait justement à cet endroit. Après avoir installé sa fille sur le matelas fin mais confortable, Ensui s'affaira à allumer un feu à partir du bois bien sec qui avait été laissé là à cette intention.

— Je vais te faire quelque chose à manger que tu pourras grignoter plutôt que de t'acharner à essayer de garder des repas trop solides. Tout ira bien ? Je ne te quitterai jamais tout à fait des yeux.

Elle opina du chef et s'allongea sur le flanc. Son père la recouvrit d'une couverture qu'il sortit d'un sceau de stockage. Le tissu était doux, imprégné de son odeur, et son poids sur elle la rassurait. Elle battit paresseusement des paupières pendant quelques minutes puis se laissa glisser dans une confortable somnolence, sans jamais s'endormir tout à fait. Sans le chakra d'Ensui, elle ne parvenait plus à véritablement se reposer, mais elle ne pouvait accepter le contact nécessaire sur son front pour la technique qui lui offrait un sommeil sans rêve. C'était Sakura qui s'en était chargée à l'hôpital… Mais elle n'allait pas pouvoir continuer de le faire maintenant qu'Hitomi se trouvait hors de l'hôpital.

— C'est prêt, ma puce. Tu peux te redresser seule ?

Elle grogna et acquiesça, mais il lui fallut un violent effort, physique et mental, pour y parvenir. Elle rabattit la couverture sur ses épaules, se perdant dans le tissu adouci par l'usage. Elle se sentait vulnérable, fragile, mais la terreur constante qui lui mordait le cœur commençait à s'atténuer.

— Tiens, tu peux commencer à manger tant que c'est chaud ou attendre que ça refroidisse, comme tu veux. Tu veux que j'envoie un clone te chercher des affaires chez Kurenai ?

Elle ne répondit pas tout de suite, trop pressée d'enfourner une bouchée de viande caramélisée piquée sur un cure-dent. Le goût explosa sur sa langue, à la fois salé et sucré, riche comme elle aimait. Elle prit le temps de mâcher et de déglutir, testant la réaction de son corps ne fût-ce qu'à cette faible quantité de nourriture. Elle n'avait pas de nausée… Mais cela ne signifiait pas qu'elle était sortie des ronces.

— J'aimerais bien des vêtements confortables, peut-être des pyjamas, le temps de pouvoir tout déplacer… Et des livres, bien sûr. Et mes romans en cours.

Il sourit, profondément satisfait qu'elle ne demande rien de physiquement épuisant pour elle. Quelques jours voire semaines consacrés à l'écriture et à la lecture lui semblaient être un bon programme pour la convalescence de sa fille. Et s'il pouvait organiser le massacre de ce Kakuzu avant qu'elle doive remettre le pied hors du village… Peut-être ne serait-elle plus pétrifiée de terreur à chaque fois qu'il l'effleurait par inadvertance. Il mourait un peu plus à chaque fois qu'il voyait en elle le conflit entre son besoin de réconfort et l'instinct qui associait les mains d'un guerrier à des blessures dont la cruauté dépassait l'entendement.

— J'envoie tout de suite un clone s'en charger. En attendant, mange et repose-toi. Je vais te faire du thé.

Toute la journée se passa sur ce mode, Ensui s'empressant de satisfaire tous ses besoins et désirs avant même qu'ils n'éclosent, elle retrouvant des forces et s'accoutumant à sa nouvelle demeure en toute tranquillité. Elle finit par s'endormir malgré elle, le corps réchauffé par la couverture, la cheminée, et le poids confortable dans son estomac, mais aucun confort au monde ne pouvait la protéger des cauchemars qui venaient lui rendre visite quand elle rendait les armes. Elle se réveilla en sursaut, les joues mouillées de larmes, tandis qu'une bûche craquait bruyamment au cœur des flammes. Ensui montait la garde, le dos légèrement voûté et le visage découpé d'un côté par l'obscurité et de l'autre par la lumière orange et inconstante.

— Cela aussi disparaîtra un jour, murmura l'homme.

Il citait l'un des fameux adages d'Hashirama, Hokage le Premier, qui avait usé de ces mots pour rendre courage aux blessés, estropiés et traumatisés des champs de bataille. Le Hokage n'avait pas vécu pour voir la Première Grande Guerre se terminer, mais il n'avait jamais tout à fait perdu espoir. Les stèles qui dénombraient les shinobi morts en combat ou en mission étaient toutes ornées d'un fragment de sa sagesse ou des mots apaisants, presque tendres, qu'il avait pu offrir à son peuple. Et tant de ces éclats de philosophie s'étaient perdus avec le temps… Un peu moins d'un siècle était passé depuis la mort du tout premier chef de guerre de Konoha ; aux yeux des historiens du Pays du Feu, une éternité.

Le lendemain, comme prévu, Ensui emmena Hitomi chez l'ébéniste des Nara, Akihito, un homme bourru et incroyablement large d'épaules dont le sourire aurait presque pu concurrencer celui de Naruto. Comme tous les membres du clan, civils inclus, il savait quelle mésaventure la jeune femme avait traversée et prit particulièrement garde à ne pas l'approcher : ainsi, il ne risquerait pas de la toucher, de lui faire du mal. Sur les terres Nara, la kunoichi se voyait constamment rappeler son importance, à la fois en tant qu'enfant des Nara et en tant que nièce de Shikaku. Elle aimait cette considération ; le Monde d'Avant lui avait donné plus que son content d'isolement, d'anonymat et d'abandon.

Elle choisit le canapé d'abord, un monstre en angle doté de pas moins de six places, assorti de trois fauteuils qu'elle placerait en courbe dans la diagonale ainsi délimitée, puis un grand kotatsu pour figurer au centre de cet espace. Elle voulait avoir à disposition de quoi inviter sa famille, ses amis, ses futurs élèves – qui elle voulait, vraiment. Sous les conseils de l'artisan, elle sélectionna des meubles dont les tons clairs complimentaient joliment son plancher caramel et les poutres apparentes dans les mêmes tons. Elle était bien décidée à aimer cette maison de tout son cœur – à en faire un foyer qu'Itachi apprendrait à aimer lui aussi.

Elle choisit comme bureau l'un des modèles dont le plan était signé Ensui, bourré de mille caches secrètes, certaines pour des pièges, d'autres pour dissimuler des informations. Son père commençait à amasser une belle somme à force de vendre les plans qu'il dessinait pour des meubles que les ninjas comme les civils trouveraient attrayants et fonctionnels. Quant à elle, elle avait vendu quelques brevets ces derniers mois, notamment concernant des armes et des sceaux améliorés, mais toujours assez basiques pour rendre son savoir de future Maîtresse des Sceaux convoité en comparaison du pis-aller que les ninjas incompétents en la matière se voyaient contraints d'acheter. Il n'y avait pas de petit profit, après tout.

Il fallut toute la journée pour décider de ce qu'elle voulait pour chacune des pièces qu'elle occuperait – l'un des bureaux irait à Itachi, tout comme une chambre. Au bout de deux heures à peine, Ensui avait dû la hisser sur son dos et la porter, se laissant guider par de douces pressions sur les épaules vers ce qui attirait son regard. C'était lui qui portait des gants cette fois. Elle avait progressé, en un sens, puisqu'elle tolérait à nouveau ce genre de contact, mais portait toujours le deuil de la sensation qui s'éveillait en elle quand sa peau touchait la sienne : réconfort, protection, soutien. Rien n'imitait ce cocktail vital pour elle.

— Tu es satisfaite ? demanda-t-il alors qu'elle commençait à somnoler sur son dos.

Elle répondit d'un petit grognement affirmatif. Derrière eux, le soleil se couchait, baignant les terres Nara d'une lumière chaleureuse. Une confortable fatigue s'était installée dans ses jambes. Cela n'avait rien à voir avec la vivifiante sensation qui accompagnait l'effort physique d'un entraînement ou d'une mission accomplie, mais au moins parvenait-elle à trouver un certain apaisement dans sa familiarité. Elle regrettait tellement de ne pas pouvoir supporter un contact direct de la part de son maître : il l'aurait aidée à travailler les muscles courbaturés s'il avait pu la toucher avec son chakra médical – et donc avec ses mains.

Quelques jours plus tard, alors qu'Itachi était enfin assez fort pour subir l'opération qui sauverait ses yeux, Hitomi reçut les meubles qu'elle avait soigneusement sélectionnés pour leur maison. Elle participa un peu à leur installation, quand bien même le moindre effort la laissait pantelante et trempée de sueur. Akihito Nara, l'ébéniste du clan, avait amené quatre femmes pour l'assister, qu'il présenta comme ses filles. Il était rare au sein du clan, même parmi les civils, qu'une famille produise autant d'enfants : c'était beaucoup trop de travail, après tout. L'homme semblait adorer sa progéniture, cela dit. Il ne pouvait cacher la fierté dans sa voix et son regard, pas à des ninjas.

Une semaine passa encore avant qu'Hitomi soit assez forte pour se déplacer sans aide et trouve dans ses promenades à travers le visage un certain renforcement en plus de la fatigue qui envahissait ses membres. Elle avait pris l'habitude d'aller chercher Anosuke et ses amis à l'Académie, autant pour le côté thérapeutique de son immersion dans la vie du village que pour le plaisir de fréquenter les trois futurs shinobi. Elle se sentait tellement fière parfois de la dynamique d'équipe qu'ils développaient que son cœur semblait enfler à l'intérieur de sa poitrine. La prochaine génération se montrait déjà si prometteuse…

Ce jour-là, elle arriva dans la cour de l'Académie tandis que les élèves terminaient un exercice de duels libres. Elle eut le plaisir de constater qu'Hanabi commençait tout juste son combat contre un élève qu'elle ne connaissait pas, un Inuzuka d'après les tatouages rouges en forme de crocs sur ses joues. Le jeune garçon détailla son adversaire d'un regard acéré impressionnant pour son âge puis ouvrit la bouche et gâcha tout en lançant une insulte particulièrement dégradante pour les kunoichi. Hitomi haussa un sourcil, observant le muscle qui se contractait au coin d'une paupière de sa jeune élève. Elle ne pouvait pas attendre de répéter la scène à Tsume Inuzuka, la mère de Kiba et cheffe du clan. Le gamin allait se prendre une double peine et le méritait.

— Commencez ! ordonna Iruka.

Redressant les épaules de fierté, les bras croisés sur le buste, Hitomi regarda Hanabi se porter à l'assaut sans la moindre hésitation. Elle aurait pu terrasser son adversaire à l'aide du Poing Souple, le style de combat que seuls les Hyûga utilisaient, mais ce procédé n'aurait sans doute pas assez humilié le garçon aux yeux de la future kunoichi. Non, elle préféra le faire tomber et l'aveugler en lui faisant exploser un fumigène au visage. La petite écarta les émanations d'elle-même à l'aide d'une pulsion de chakra, repoussant d'autant le nuage rose criard en direction de son adversaire à terre.

Quand le brouillard se dissipa, le ridicule incarné par le petit Inuzuka arracha un éclat de rire hystérique à Hitomi. Elle ne pouvait s'en empêcher, pas alors qu'il était teint en rose des pieds à la tête et que son expression se tordait dans un mélange de surprise et d'horreur. Elle s'écroula à moitié sur l'arbre contre lequel elle s'était adossée, ignorant royalement les regards étonnés et ravis des témoins qui l'aimaient assez pour se soucier qu'elle rie à nouveau pour de vrai, de ce rire sauvage et extatique qui avait bien des fois inspiré un mélange de fascination et de frayeur à ceux qui le provoquaient.

— Hanabi Hyûga, vainqueur, s'étrangla le professeur.

Il avait les yeux humides et les traits pincés, comme s'il essayait désespérément de s'empêcher de rire. Hitomi finit par se reprendre pile comme Hanabi approchait, parvenant à rester digne et altière malgré sa démarche plus chaloupée que de coutume.

— J'étais la dernière, Anosuke-kun et Sugi-kun attendent. On y va, Hitomi-sensei ?

Elle n'eut qu'une légère hésitation avant d'enrouler l'un de ses bras nus autour des épaules menues de l'enfant et de l'entraîner vers ses coéquipiers, qui observaient la scène avec une émotion non-dissimulée.

— On y va. Maintenant que tu maîtrises le fumigène, je vais t'apprendre à faire la même chose avec de la peinture. Et des paillettes.

Konoha et le reste du monde ne savaient pas ce qui les attendait, les pauvres innocents.