Un mois après son réveil à Konoha, Hitomi sortit de chez elle et avança dans l'allée de graviers blancs, laissant le soleil baigner sa silhouette toujours trop maigre. Elle n'avait pas encore repris l'entraînement, mais Ensui promettait qu'elle serait bientôt prête – et elle parvenait à le sentir, elle aussi. Pour la première fois depuis tout ce temps, elle était seule, mais cela ne durerait pas : elle percevait et reconnaissait les deux sources de chakra qui venaient de franchir les portes des terres Nara. Elle avait de la visite, une de celles qu'on attendait dehors.

— Hitomi, grommela Shikaku d'une voix bourrue, pas la peine d'être aussi formelle. Je te l'ai amené en un seul morceau, ton mari.

Un petit sourire tendre naquit sur les lèvres de la jeune femme. Shikaku, comme toute sa famille, avait très, très mal pris la nouvelle des épreuves qu'elle avait traversées. Il le lui montrait à sa manière discrète, invisible pour quiconque ne connaissait par leur famille et ses mille coutumes.

— Tu dis ça, Ojisan, mais je sais que tu l'as copieusement menacé.

Aucun des deux hommes ne l'admit, mais les muscles contractés autour de leurs yeux et leurs expressions soigneusement neutres racontaient tout ce qu'elle avait besoin de savoir. Elle sourit, ouvrit le portique et les laissa entrer dans le petit coin de verdure qui séparait sa maison et la route avant de les emmener à l'intérieur. Les murs étaient encore nus pour la plupart, mais des meubles occupaient désormais l'espace, insufflant un peu de vie à leur nouveau foyer.

— Bon, je vais vous laisser tous les deux, annonça Shikaku après avoir examiné les lieux d'un regard appréciateur. Je vais occuper Ensui toute la journée, il vous laissera tranquille. Restez sages et ne faites rien que je n'approuverais pas !

— Ojisan, tu approuverais bien des choses que personne ne trouverait sage.

Il ponctua cette affirmation d'un petit rire bourru puis quitta la maison. Hitomi suivit son chakra à l'aide de son sixième sens jusqu'à ce qu'il atteigne le bâtiment d'où il dirigeait le clan et réglait les affaires qui le concernaient au quotidien. Elle percevait aussi Ensui dans le grand bureau au dernier étage qu'elle connaissait si bien.

— Hitomi-san ? demanda Itachi d'une voix douce et soucieuse.

Elle battit des paupières, reportant aussitôt son attention sur lui. Il regardait ses mains gantées avec une expression légèrement confuse qui contracta le cœur de la jeune femme.

— J-je ne supporte plus le contact physique avec… Certaines personnes. Les hommes, mais pas les civils. Pour éviter d'effleurer mon maître, mon oncle ou l'un de mes amis par accident, je me protège.

Une ombre joua sur les traits altiers d'Itachi. Il changea d'appui en serrant les doigts autour des anses du sac de toile que lui avait fourni Sakura, rempli de quelques vêtements à sa taille et des traitements qu'il devrait suivre rigoureusement durant les prochaines semaines pour que son infection pulmonaire et ses yeux achèvent de guérir.

— Je n'ai pas de mots pour vous dire à quel point je suis navré de ne pas être rentré plus tôt à la base, Hitomi-san. Peut-être que les conséquences ne seraient pas aussi graves si j'avais pu vous sortir de là plus tôt.

Elle secoua la tête et tourna les talons, traversant le petit hall d'entrée en quelques enjambées. Dans le salon avaient été installés le canapé, les fauteuils et le kotatsu ; après avoir troqué ses chaussures contre les chaussons fournis à l'hôpital, Itachi la suivit. Elle l'emmènerait acheter ses propres pantoufles plus tard. Comme elle, il choisirait sans doute des mocassins noirs, mais elle ne connaissait pas sa taille et… elle réalisait en fait qu'elle ne connaissait vraiment pas grand-chose à son sujet. Qu'il lui restait tout un monde à découvrir avant que la vie à deux perde sa nouveauté et s'inscrive dans la routine. Elle s'installa sur le canapé, repliant ses jambes sous elle de façon à occuper deux places et supporter son buste sur l'accoudoir. Après une légère hésitation, il s'assit sur l'autre flanc du canapé, droit et digne comme toujours. Il apprendrait à se détendre parmi les Nara. Peut-être. Un jour.

— Il est temps que nous ayons une discussion, affirma-t-elle sans le regarder.

Il répondit d'un petit bruit approbateur ; un petit coup d'œil dans sa direction l'informa qu'il n'était pas plus à l'aise qu'elle, les yeux rivés sur ses mains et les épaules tendues. Un long moment passa avant qu'elle ose reprendre la parole :

— J-je ne veux pas faire chambre commune pour l'instant. Ni… faire quoi que ce soit de charnel avec vous, de toute évidence. Mais ça pourrait changer, si on se donne le temps.

Elle pouvait s'imaginer dans un lit, sous Itachi ou assise à califourchon sur lui. Il était magnifique, bien sûr, comme n'importe quel Uchiha, glorieux et noble, capable de se fondre parmi les princes du Pays du Feu comme s'il était l'un des leurs. Elle avait déjà offert son corps à quelqu'un qui l'attirait uniquement physiquement… Mais elle n'était pas prête. Elle ne parvenait pas à envisager ses mains sur elle sans frémir d'angoisse et se tendre d'une manière qu'il remarquerait immédiatement. Plus tard, un jour… Oui, s'il le voulait, un jour, ce serait possible.

— Je ne veux pas non plus mettre ma carrière en pause maintenant pour avoir des enfants, continua-t-elle au bout d'un moment d'une voix qui tremblait légèrement. J'en veux, plus tard, mais j-je…

— Hitomi-san, la coupa-t-il d'un ton doux.

Elle sursauta et leva la tête dans sa direction, croisant un regard où brillait une étincelle d'affection. Il avait toujours les yeux injectés de sang et sans doute douloureux après l'opération, mais Hitomi savait que la greffe avait pris : elle sentait le chakra familier et étranger tout à la fois qui s'était infiltré dans ses Portes Initiale et de la Guérison. Ce chakra se retrouvait également profondément incrusté dans la garde de son tantô à force d'utilisations par Shisui avant qu'elle ne se voie offrir la lame par Sasuke, des années plus tôt.

— Je comprends que notre mariage est politique. Je n'exigerai rien de vous que vous ne voudrez pas m'offrir librement, et je vous connais assez pour savoir que vous me respecterez de la même façon. J'aimerais avoir des enfants aussi, un jour, donc je suis très heureux de savoir que cela fait aussi partie de vos plans… Mais ça attendra que vous le vouliez aussi.

Il se détendit légèrement, comme si le fait d'énoncer ces principes à haute voix leur donnait force de loi. C'était sans doute un peu le cas. Hitomi ne redouterait aucun rapprochement physique ou aucune pression maintenant que le pouvoir de l'un ou l'autre choix se trouvait entre ses mains. La dynamique du Monde d'Avant, qui n'avait évolué qu'en apparence, viciait encore son rapport au couple, au mariage et à la maternité, même avec un exemple aussi merveilleux que Kurenai.

— Je sais que vous avez déjà été impliquée dans une relation polyamoureuse, Hitomi-san. Je ne suis pas non plus… exclusif. Enfin, pour être précis, je n'ai aucun problème à accepter que la personne que je fréquente ne soit pas exclusive. Je ne me suis jamais trouvé dans la situation de découvrir si je pouvais apprécier de la sorte plusieurs personnes en même temps. Si fréquenter quelqu'un d'autre vous rend heureuse, vous fait vous sentir mieux, n'hésitez pas.

Elle fronça légèrement les sourcils, se penchant quelque peu en direction d'Itachi sans tout à fait quitter son siège.

— Les Uchiha étaient des traditionnalistes. Vous me surprenez, Itachi-san.

— Le traditionalisme a sans doute participé à la chute des Uchiha. Je ne répète pas les erreurs de mes aînés si je peux faire autrement.

Après quelques minutes de silence déjà un peu plus confortable, Hitomi s'étira paresseusement et se leva.

— Je vais nous réchauffer des restes pour ce soir. Père, Kakashi-sensei et Naruto se sont alliés pour remplir le frigo à craquer. Reposez-vous, Itachi-san. Vous voulez que je ferme les rideaux ?

Il répondit d'un grognement affirmatif, si bien qu'elle alla s'exécuter avant de se rendre dans la cuisine. Elle se sentait plutôt à l'aise avec la présence du chakra d'Itachi et capable de gérer leur inévitable proximité. C'était devenu un critère important, à son plus grand dam. Elle le rejoignit au bout de quelques minutes, un plateau chargé de victuailles dans les mains. Il sembla hésiter à manger pendant quelques instants avant de l'imiter et de se servir selon son envie. Elle ne mangeait toujours pas plus d'un repas solide par jour mais comblait en grignotant régulièrement.

— Je vais vous montrer votre chambre. Il n'y a encore qu'un futon mais je compte vous emmener voir Akihito-san, l'ébéniste, demain. Ne regardez pas à la dépense. Les Yûhi sont odieusement riches depuis qu'absolument toutes mes missions dégénèrent.

Le déserteur ne put retenir un petit rire étranglé qui arracha un sourire victorieux à Hitomi en retour. Elle avait l'impression – non, elle savait – qu'il ne riait pas beaucoup. Elle resta un moment près de lui sans jamais s'enhardir à le toucher, le laissant se restaurer tout en remplissant les besoins de son propre corps, avant de l'emmener à l'étage comme elle l'avait promis. Un soulagement stupide et beaucoup trop intense la submergea quand elle réalisa qu'aucun sifflement ne montait de ses poumons après l'effort. Il guérissait pour de vrai.

— Voilà, c'est ici. Je peux vous donner des couvertures en plus si vous voulez.

Le déserteur posa un regard curieux sur l'espace nu mais généreux qui lui appartenait désormais. Elle le laissa entrer d'abord dans la chambre, lui laissa ce moment de découverte, de réclamation inconsciente. Depuis quand n'avait-il plus eu une pièce rien qu'à lui, où il pourrait se sentir en sécurité ? Les quartiers généraux de l'Akatsuki ne comptaient pas. Il n'avait jamais pu se détendre une seule seconde là-bas.

— Non, ça ira, merci, dit le jeune homme d'une voix douce en s'installant en seiza près du futon. Je pense que je vais me reposer, sauf si vous voulez faire autre chose. Tsunade-sama a ordonné que je reprenne des forces.

— Et elle a bien raison. Je vais faire la même chose. J'ai besoin de somnoler beaucoup si je veux être d'attaque quand les gamins viennent me voir pour s'entraîner. Heureusement, ils sont en sortie scolaire avec l'Académie jusqu'à demain. Reposez-vous bien, Itachi-san.

— Vous aussi, Hitomi-san.

Le lendemain, pour la première fois, Hitomi eut l'occasion de voir Itachi interagir avec son clan. Il n'entretenait aucune illusion quant à son statut d'ancien déserteur et se tenait respectueusement dans l'ombre de son épouse, comme s'il pouvait y disparaître malgré ses deux têtes de plus et sa stature bien plus large. Bien entendu, Shikaku s'était assuré d'être vu en compagnie du jeune homme afin que son approbation apparaisse claire comme de l'eau de roche pour les membres du clan, mais Itachi ne pouvait pas le savoir. Il avait juste… peur.

— Akihito-san, je vous présente mon époux, Itachi Yûhi. Anata, j'insiste, faites-vous plaisir.

Les deux hommes se figèrent en entendant ce mot, Anata, franchir la porte de ses lèvres. Il s'agissait presque d'un mot d'amour qu'une épouse adressait à son mari, un signe à la fois de respect et de tendresse. Il n'avait rien à faire dans un mariage politique, excepté qu'il montrait un degré d'approbation bien utile dans cette situation. Hitomi répondit à leurs regards médusés d'un sourire mutin et d'un sourcil légèrement haussé, comme si elle les défiait de la contredire.

— B-bien, se reprit l'ancien déserteur. Merci, Hitomi-san.

Au bout de quelques heures, Itachi possédait tout ce dont il pouvait avoir envie ou besoin. Plusieurs fois, Hitomi l'empêcha de refuser quelque chose qu'il assurait non-nécessaire : elle n'avait pas exagéré en parlant de son odieuse richesse. Une seule mission de rang S rendait une famille riche pendant des décennies ; sa mission avec Sai s'était vue rehausser à ce rang, sans compter toutes celles de rang A qu'elle avait accomplies. Même en donnant la moitié de sa paye au clan Nara et une partie plus faible à son grand-père pour le clan Yûhi, elle possédait bien plus d'argent qu'elle n'en voulait.

Après cela, les jours passèrent à un rythme paisible. Itachi était un compagnon agréable mais ne cherchait pas à s'intégrer à la vie du clan, ce qui convenait parfaitement aux Nara pour l'instant. Ils n'étaient pas sûrs du choix de nouvelle addition à la famille étendue, mais ils faisaient confiance à Hitomi, suivant en cela l'exemple de leur chef. Shikaku n'avait jamais caché à quel point il aimait son fils et sa nièce, la foi absolue qu'il leur vouait. Personne n'aurait osé remettre des sentiments si purs et si entiers en question.

— Tu dois abaisser un peu plus ton centre de gravité, indiqua-t-elle à Hanabi une semaine après qu'Itachi ait emménagé. Tu seras plus stable, tu verras. Recommence, et porte plus de poids dans ton coup de pied. Itachi-san, préparez-vous à parer.

L'aîné des Uchiha acquiesça et se mit en place, les genoux légèrement pliés et les bras prêts à intercepter l'impact. Tous les sens aiguisés, Hitomi se concentra sur la nouvelle tentative d'Hanabi, qui tentait de maîtriser un coup de pied particulièrement vicieux. Hitomi affectionnait ce mouvement, l'avait utilisé bien des fois pour couper l'air à ses adversaires, et l'héritière Hyûga refusait de se cantonner à l'apprentissage du Poing Souple, à la grande honte de tout son clan.

— C'est mieux comme ça, oui. Fais-le correctement trois fois de suite et tu pourras aller te rafraîchir à la salle de bains pendant que je m'occupe de tes coéquipiers.

— D'accord, sensei !

Ce mot faisait toujours courir des frissons d'anticipation dans le dos d'Hitomi. Pour Hanabi, ce n'était rien d'autre que la marque d'un respect bien mérité, mais pour elle… Elle avait presque envie d'invoquer Kibaki, l'ancienne du clan d'Hoshihi, pour lui montrer qu'elle respectait ses promesses. Elle l'aurait sans doute fait si invoquer un chat d'une génération antérieure à celle de son familier sans autorisation n'avait pas été la plus terrible offense possible d'un humain à un chat ninja. Personne de sain d'esprit n'irait insulter les félins géants de cette façon.

Songeuse, elle regarda Hanabi se perdre dans les mouvements brutaux et subtils tout à la fois avec grâce et détermination. Nourrir les tendances destructrices de l'enfant satisfaisait quelque chose profondément enfoui en elle, un écho de danger qu'elle retrouvait en elle-même. Dans deux ans, Hanabi serait la terreur de sa promotion, comme elle l'avait été – et Sugi et Anosuke ne se laisseraient pas distancer.

— Ca suffit pour aujourd'hui, ordonna-t-elle quelques heures plus tard. Je suis sûre que vous avez encore du travail pour l'Académie.

Hanabi grogna, roula des yeux mais ne nia pas. Elle n'aurait pas osé, pas alors qu'Hitomi échangeait régulièrement avec Iruka et Katsuo, le nouveau directeur de l'Académie. Elle savait parfaitement ce qu'il se passait dans la classe de ses élèves. Les shinobi étaient après tout des créatures paranoïaques. Il en allait de leur survie.

— Est-ce que ça ira pour rentrer ou vous voulez qu'on vous raccompagne ?

— Ça ira, répondit Hanabi. Mon père pique une crise si Sugi-kun ne m'accompagne pas jusqu'aux terres Hyûga, mais il n'a que quelques minutes de là jusqu'à chez lui donc ça ne le dérange pas, pas vrai ?

Le garçon rougit légèrement mais acquiesça. Satisfaite, Hitomi se détourna. La question d'Anosuke ne se posait même pas : il vivait plus haut dans la rue, chez Kurenai. Il avait une chambre chez Itachi et elle, bien entendu, mais il préférait le confort et l'habitude de ses propres quartiers. Il faudrait qu'il dépasse cette inclinaison quand il recevrait son bandeau frontal ; cependant, Hitomi acceptait de bonne grâce de lui laisser ce petit réconfort tant qu'elle le pouvait encore.

— Au fait, Hitomi-sensei, est-ce que vous allez vous inscrire à l'exercice en extérieur de l'Académie ? Comme on sort du village cette année, Iruka-sensei a demandé l'appui des Jônin volontaires pour surveiller les équipes.

— J'y réfléchis encore, sourit la jeune femme.

Elle avait presque achevé de prendre sa décision sur le sujet mais se garda bien de le dire à Hanabi. Elle ne voulait pas tourmenter inutilement l'enfant avec un suspense qui n'existerait plus dans quelques jours. Elle raccompagna la Hyûga et l'Aburame jusqu'aux limites des terres du clan avant de rebrousser chemin, Anosuke à ses côtés. Le traumatisme qu'il avait traversé n'était plus qu'un souvenir, un trophée. S'il était si fort à dix ans à peine, ne pouvait-elle le devenir, elle aussi ? Kurenai lui avait raconté la crise d'angoisse du petit garçon quand il avait appris qu'elle était portée disparue, la première depuis plus d'un an d'accalmie. Ne fut-ce que pour la souffrance qu'il avait indirectement provoquée, Hitomi avait soif du sang de Kakuzu sur ses mains – et ne l'obtiendrait sans doute jamais.

— Ils progressent incroyablement vite, nota Itachi quand ils se retrouvèrent seuls chez eux.

Elle acquiesça sans le regarder, se concentrant sur la tâche de défaire ses bottes et d'enfiler ses chaussons. Elle avait réalisé que le regard du déserteur ne la quittait jamais vraiment. Il observait chaque geste, volontaire ou non, et s'il en tirait des conclusions il ne les exprimait jamais. Il était bien trop respectueux pour ça.

— Hanabi sera première de sa promotion. Sugi et Anosuke la talonnent mais, s'ils risquaient de la dépasser, ils se retiendraient exprès pour lui laisser cette première place.

— Pourquoi une telle fidélité ?

La jeune femme haussa les épaules, emboîtant le pas de son époux en direction de la cuisine.

— Elle vivrait un enfer chez elle si elle perdait ne serait-ce qu'une place au classement. Hinata est passée par-là, elle aussi. La honte de la famille parce qu'elle était dans le peloton de tête, mais pas première. Comme si c'était possible, avec Sasuke…

— Et vous. Il me racontait souvent, avant… avant tout ça, comme c'était difficile de garder son avance sur vous.

Elle força un sourire sur ses lèvres, de la même manière qu'il s'était forcé à continuer sa phrase après la mention de son frère comme si prononcer son nom ne suffisait pas à le faire souffrir.

— Je faisais de mon mieux pour le dépasser parce que je savais que, comme ça, il ferait de son mieux pour ne pas me laisser prendre la main. C'est différent avec Hanabi. Elle fait de son mieux pour protéger sa sœur et Neji de leur père et du Conseil des Hyûga. Elle a décidé de conserver sa charge d'héritière pour leur épargner de prendre sa place.

— C'est très noble de sa part, mais une enfant ne devrait pas avoir à prendre ce genre de…

— Vous croyez que je l'ignore ? Mais regardez-nous, Itachi-san. Ni vous ni moi n'avons su protéger nos propres enfances de l'influence d'adultes cupides et cruels. Vos démons se trouvaient à Konoha, les miens à Otogakure, mais ça n'a rien changé. Qui sommes-nous pour intervenir dans la vie de cette enfant si forte et si sûre d'elle ? Tout ce que je pourrais faire aggraverait juste la situation chez elle. Je me contente de lui offrir une oreille attentive quand elle en a besoin et d'alléger sa vie en-dehors des terres Hyûga dans la mesure du possible.

Itachi sembla pris de court par sa véhémence, assez saisi pour rester immobile, les yeux écarquillés. Puis un sourire adoucit ses traits et il acquiesça, ses longs cheveux noirs coulant en douceur sur ses épaules.

— Vous retrouvez votre mordant, Hitomi-san. Je ne doute pas que vous fassiez de votre mieux pour vos protégés.

Ce fut son tour d'être interloquée cette fois, son tour de se raidir et de chercher où poser son regard.

— J-je veux juste être la personne que ces gamins méritent.

— Vous l'êtes déjà, Hitomi-san. Vous vous mettez un volume incroyable de pression sur les épaules. J'ai été à votre place, quand je pensais encore pouvoir devenir Hokage et tirer mon clan de son cycle d'autodestruction… J'ai échoué, mais j'étais seul. Vous réussirez. Je m'en assurerai.

Un petit rire triste échappa à Hitomi. Elle ne pouvait s'en empêcher : elle approcha d'Itachi, entra dans son espace personnel et se tordit légèrement la nuque pour le regarder bien en face.

— Vous avez passé votre vie à sacrifier votre énergie pour les autres, Itachi-san. Je refuse de vous demander de faire la même chose à mon côté. Je ne vous ai pas épousé pour avoir un assistant d'une puissance ridicule à mes côtés en permanence.

— Et pourtant, vous m'avez, nota-t-il avec amusement.

Elle soupira et secoua légèrement la tête. La détermination tranquille inscrite dans le regard d'Itachi n'était pas de celles qu'on pouvait contourner ou surmonter.

— Et pourtant je vous ai, répondit-elle d'une voix douce.

Une impulsion stupide prit le contrôle de ses actions par la suite : en quelques secondes, elle s'était débarrassée du gant de satin noir qui protégeait son bras droit ce jour-là et sa main se trouvait à un souffle à peine de la joue d'Itachi. Elle ne franchit pas la distance qui les séparait encore. Elle avait trop peur, trop mal, l'écho de la douleur fleurissant à l'intérieur d'elle et sous sa peau, aussi intime et délicat que le baiser d'un amant.

— Il n'est pas encore temps. Vous n'êtes pas prête.

— Je veux être prête. Le monde n'attendra pas que je me remette.

Ce fut au tour d'Itachi de laisser échapper un rire un peu triste, presque mélancolique. Regrettait-il d'avoir quitté son rôle d'espion ? Il pouvait devenir utile à Konoha d'une autre manière. Il l'était déjà, en donnant à Hitomi l'appui politique pour travailler sur ses alliances. Grâce au pouvoir contenu dans le simple nom d'Itachi, grâce à la simple histoire du clan dans lequel il était né, elle avait la main dominante lors des négociations et s'en servait pour faire en sorte que tout le monde termine la séance avec un meilleur accord qu'à son début.

— C'est vraiment ce que vous croyez ? Hitomi-san, à cause de vous, ou plutôt grâce à vous, l'Akatsuki a perdu quatre de ses combattants, dont deux des plus puissants, en une semaine à peine. Il faudra des années à Pain pour remettre l'organisation sur pieds.

Elle frémit en entendant le nom du dirigeant de l'Akatsuki. Un jour, elle l'affronterait lui aussi. Son regard rencontra celui, doux et compatissant, qu'Itachi posait sur elle. Dans une autre réalité, si la simple idée de lui effleurer la joue ne l'avait pas terrorisée, elle l'aurait peut-être embrassé. Pas parce qu'elle l'aimait, non, juste pour remplir le besoin de contact et d'affection physique qui l'affamait au-delà des mots.

— Venez avec moi, Hitomi-san.

Elle le suivit jusqu'à la petite table de la cuisine, à peine assez grande pour les accueillir tous les deux. Ils en avaient une autre dans le salon, mais ne l'occupaient pas. Hitomi avait prévu de l'inaugurer avec Naruto, quand il serait revenu de sa mission en compagnie de Sakura, Kakashi et Shino au Pays des Oiseaux. Elle recevait des nouvelles un jour sur deux, mais cela lui faisait mal de ne pas se trouver aux côtés de son petit frère maintenant qu'il était rentré à Konoha. Dans deux semaines, il passerait son examen Chûnin à Suna aux côtés de Genin qu'elle ne connaissait pas – elle n'irait sans doute pas avec lui, trop abîmée et blessée pour tolérer la traversée du Désert.

En silence, la jeune femme regarda son époux s'installer de son côté habituel et relever la manche du simple pull civil bleu marine qu'il portait ce jour-là. Dessous, son bras était musclé et d'une pâleur si prononcée qu'elle distinguait le réseau des veines qui le parcouraient de là où elle se tenait. Elle frémit de répulsion quand ses yeux se posèrent sur son bras. Ce n'était pas ce qu'elle voulait ressentir quand elle l'observait. Son esprit se révoltait contre la méfiance et la crainte qu'elle éprouvait : Itachi ne lui ferait jamais de mal. Pas comme Kakuzu l'avait fait. Ils s'écorcheraient peut-être un peu mutuellement s'ils en venaient à un stade où elle serait à nouveau capable de s'entraîner, mais elle lui faisait confiance pour ne pas la blesser. Au niveau conscient, elle avait foi en lui et en la douceur qui respirait par tous les pores de sa peau.

— Je vais juste rester assis là quelques heures. Vous m'approcherez selon vos termes et non les miens. Je crois me souvenir que vous avez l'habitude de traiter avec des chats, non ? Moi aussi. Ma famille nourrissait tous les chats sauvages sur nos terres… Enfin, tout ça pour dire que je sais comment approcher un chat rétif : il faut le laisser faire, le laisser toucher et découvrir selon ses termes et non les nôtres. C'est ce que je vais faire maintenant.

— E-et si je n'y arrive pas aujourd'hui ?

— Alors on recommencera demain, et après-demain, et tous les jours où ce sera possible jusqu'à ce que vous y parveniez. J'ai foi en vous, Hitomi-san.

Un sanglot gonfla dans sa gorge, une larme solitaire roula sur sa joue. Après un moment d'hésitation, elle s'assit et contempla le bras tendu, la chair offerte. C'était si simple et si compliqué tout à la fois : sa main refusait d'avancer en direction de sa peau, ne fut-ce que de tressaillir en sa direction. Sa respiration s'alourdit, son regard se riva au membre si proche, si inaccessible, comme si le contempler avec assez d'intensité pour l'enflammer allait résoudre son problème.

— C'est assez pour ce soir. Il est temps d'aller nous coucher, Hitomi-san.

Prise de court, la jeune femme releva la tête. Il avait raison : la nuit était déjà bien avancée et elle se levait tôt le lendemain pour répondre à une convocation de Shikaku. Elle quitta sa place à table, plaqua sur ses lèvres un sourire qui refusa d'atteindre ses yeux et salua son époux d'une petite inclinaison du buste.

— Bonne nuit, Itachi-san. À demain.

Elle n'attendit pas de réponse avant de tourner les talons, trop concentrée sur l'impression qu'elle avait de fuir la situation tout autant qu'elle fuyait sa proximité.