Le lendemain matin, Hitomi retrouva Shikaku dans son bureau de la Tour une heure à peine après le lever du soleil. L'homme souffrait clairement de l'heure matinale : ses cheveux n'étaient pas aussi bien coiffés que d'habitude, il se noyait presque dans sa tasse de thé et ses traits tirés avaient un aspect presque comique. Un sourire affectueux se dessina sur les lèvres d'Hitomi. Elle rajusta ses gants, entra dans la pièce en refermant la porte derrière elle et prit place de l'autre côté du bureau sans attendre d'autorisation. Franchement, quand on s'affalait sur son siège comme lui l'était, on ne se formalisait pas du manque de décorum.

— Tu voulais me voir, Ojisan, lui rappela-t-elle après quelques minutes de silence confortable.

— Hrm… Moui. Laisse-moi me réveiller, chaton.

Elle plissa les lèvres, à peine hérissée par ce surnom qu'elle utilisait pour désigner ses élèves, mais il ne lui laissa pas le temps de protester :

— Je veux que tu prennes ma succession en tant que Jônin en Chef quand je déciderai de me retirer du métier.

Elle battit lentement des paupières une fois, deux fois, trois fois. Elle ne remua pas d'une oreille, dans l'expectative de la suite. Parce qu'il y avait une suite, pas vrai ? Par exemple, il allait lui dire que c'était une blague et qu'elle pouvait retourner à ses occupations. Non, pas crédible : ça demandait trop d'efforts de la convoquer pour une foutue blague.

— Ojisan. Je suis en arrêt maladie longue durée, Jônin depuis moins d'un an et en train d'établir mon clan sur le plan politique. Est-ce que c'est vraiment le bon moment pour ce genre de choses ? Et Shikamaru, il ne veut pas du poste, lui ?

Un petit rire sarcastique échappa à Shikaku, qui vida sa tasse de thé. Sans même y réfléchir, elle le resservit. C'était une question de respect, après tout.

— Chaton, les poules auront des dents avant que Shikamaru veuille le poste. Je pensais à d'autres membres de ta promotion, mais Shino ne veut rien avoir à faire avec une portion entière du village, Neji est un bordel politique à lui tout seul et Tenten a la diplomatie d'un fauve acculé. En plus, le poste est dans la famille depuis la création du village. Tu en es capable. Tu es intelligente, Ensui dit que tu as un certain talent en politique si tu calmes tes tendances à la confrontation et tu… Tu as ce qu'il faut, tout simplement.

Elle remua d'inconfort sur sa chaise, détournant le regard.

— J'ai échoué si gravement à ma dernière mission que j'ai été capturée et torturée, Ojisan. Je ne suis pas capable de prendre une telle charge sur mes épaules en ce moment.

— Je ne te demande pas de t'y mettre maintenant. Je te préviens juste pour que tu saches à quoi t'attendre concernant ta carrière future. Si tu acceptes, tes stages dans les départements qu'il te restait à explorer seront suspendus : tu passeras ce temps ici à la place. Je ne prendrai pas ma retraite avant des années, chaton, tu as le temps de te reconstruire.

Elle soupira, baissa les yeux et considéra ses options. Elle avait songé à rejoindre au moins partiellement le département Torture et Interrogatoire pour travailler sous la direction d'Ibiki, mais elle pouvait concilier cela et ce nouveau devoir. Elle devait admettre que le pouvoir contenu dans cette position la tentait terriblement… Et elle remplirait largement, dans plusieurs années, la condition principale pour accéder au poste : avoir dirigé au moins une équipe Genin promue avec succès. La seule raison pour laquelle Tsunade ne lui en avait pas assigné une immédiatement était qu'Hanabi serait personnellement venue faire un trou dans son bureau en signe de protestation. Et Anosuke et Sugi l'auraient aidée avec le plus grand plaisir.

— D'accord, j'accepte. Mais j'insiste sur le fait que ma convalescence restera ma priorité jusqu'à ce que je sois remise.

— Bien sûr, Hitomi-chan. Je veux que tu sois en bonne santé, tu le sais. Tsunade-sama m'a dit qu'elle refusait de te revoir en mission pendant dix-huit mois. Profite de ce temps pour te reposer, te reconstruire. Je vais déjà rendre ça officiel pour que tu puisses t'en servir pour tes alliances si tu le souhaites, mais tu me rejoindras dans ce bureau quand tu seras prête, et pas une minute plus tôt.

Un poids quitta les épaules de la jeune femme. Quand c'était lui qui le formulait de la sorte, c'était l'évidence-même. Apprendre à travailler de son côté ne serait pas une tâche aisée, mais elle… Elle parvenait à se projeter dans ce bureau. Une apprentie dans deux ans, et installée officiellement dans… quoi ? Trois ans ? Six ans ? Oui, elle voyait le futur qu'il dépeignait pour elle, et ce qu'elle voyait lui plaisait.

— Je viendrai observer comment tu fais ton travail quand j'irai déjà un peu mieux, Ojisan. On… On fait une expérience avec Itachi-san, et ça ne se passe pas encore très bien.

Un pli soucieux barra le front de Shikaku, qui se tendit tout en la dévisageant d'un regard acéré.

— Est-ce qu'il t'a fait quelque chose que tu ne voulais pas ? Tu sais que je peux…

— Non, rien de tout ça ! interrompit-elle en rougissant jusqu'à la racine des cheveux. On essaye juste de vaincre mon problème avec le toucher et… Je pensais que j'étais plus forte que ça, Ojisan.

Un rire bref et triste le secoua. Son regard perdit en dureté et se teinta de compassion.

— Plus forte que quoi, Hitomi-chan ? Plus forte qu'un traumatisme qui aurait tué des dizaines de Jônin accomplis ? Plus forte que ce qui te donne des cauchemars toutes les nuits où tu oses dormir pour de vrai plutôt que ce simulacre de sommeil dans ta Bibliothèque ? Je t'entends crier quand tu te réveilles. Et je t'interdis de poser un sceau autour de chez toi pour qu'on ne t'entende plus. Le clan a besoin de ce rappel et aura besoin de savoir quand tu commenceras à guérir. Nous ne pouvons pas nous permettre d'oublier ce que l'Akatsuki a fait à l'une de nos enfants.

Un frisson courut le long de la colonne vertébrale d'Hitomi. La menace entrelacée dans les mots de Shikaku, même si elle n'en était pas la cible, lui donnait envie de se cacher, de se protéger. Elle vibrait de la certitude qu'il ne lui ferait jamais le moindre mal, sauf si elle décidait de dévaster le clan, une décision extrêmement improbable. Il la choisirait elle plutôt que le village, sans hésitation. Tous les Nara le feraient et elle le ferait pour tous les Nara parce que, chez eux, c'était ce que la fidélité signifiait. Et pourtant son cœur s'emballait et son estomac se nouait. Et pourtant, elle redoutait.

— C'est tout ce que j'avais à te demander, conclut son oncle d'une voix douce à nouveau. Tu vois ton thérapeute aujourd'hui, pas vrai ?

— Oui. J'ai rendez-vous cet après-midi.

Elle le voyait deux à trois fois par semaine désormais, et plus en coup de vent entre deux missions. Elle en était venue à apprécier Hiro Yamanaka, son psychologue aux manières douces et éthérées, aux mots qui frappaient toujours juste. Douloureusement juste. Pourtant, elle soupirait après une époque où elle avait pu se contenter de le voir quand elle pouvait, quand son âme n'avait pas eu besoin de réparations si profondes qu'elle ne survivrait sans doute pas sans l'aide qu'il lui accordait.

— Bien. Tu pourrais lui amener ça, s'il te plaît ? C'est une recommandation pour qu'un de nos shinobi aille le consulter.

D'habitude, quand il lui demandait de jouer les messagères, Shikaku ne précisait pas le contenu des missives qu'il lui demandait de transporter jusqu'à bon port. Était-ce le signe qu'il l'impliquerait beaucoup plus profondément dans ses affaires désormais ? Elle accepta le petit rouleau de parchemin avec un hochement de tête, l'enferma dans un sceau discret au creux de son poignet et prit congé, moins décontractée et informelle qu'à l'aller.

Hitomi conclut sa séance avec Hiro épuisée, en larmes, mais quelque peu satisfaite. Elle passa une heure à errer dans les rues du village, baignée de soleil et du bonheur simple et tranquille des civils qu'elle était chargée de protéger. La vie s'épanouissait autour d'elle, délicate, fragile, insouciante, et elle… Ne ressentait rien. Le thérapeute l'avait assurée que c'était normal, qu'elle devait prendre le temps de retrouver ses propres émotions. Le temps, le temps, le temps… Itachi affirmait qu'il lui restait plusieurs années avant de devoir revenir au combat face à un membre de l'Akatsuki. Cela lui semblait si long, et pourtant la peur l'étreignait comme si elle devait s'attendre à affronter un déserteur à la cape noire ornée de nuages rouges le lendemain.

— Hitomi-chan, tout va bien ? l'interpella Iruka.

Elle sursauta et se força à le regarder bien en face, étouffant l'élan de terreur que cela lui inspirait. Iruka ne lui ferait pas de mal. Aucun des hommes qu'elle connaissait ici à Konoha ne lui ferait de mal. Si elle se le répétait, elle finirait peut-être par y croire.

— Oui, tout va bien. Je, hum, j'étais venue voir si je pouvais chaperonner l'équipe d'Hanabi Hyûga, Anosuke Nara et Sugi Aburame pendant leur exercice à l'extérieur du village.

Un sourire illumina le visage du jeune professeur. Il sembla se détendre, même si elle n'était pas encore tout à fait la kunoichi qu'il avait appris à connaître pendant six ans à l'Académie. Elle ne serait plus jamais cette enfant pleine d'une assurance candide. Elle était trop tombée pour pouvoir se relever sans trembler dans l'expectative de la prochaine chute.

— Bien sûr que c'est toujours possible ! Je me demandais si tu allais être assez en forme pour ça. Les enfants auraient été très contrariés de devoir travailler avec quelqu'un d'autre que toi. J'aurais essayé de les mettre entre les mains d'Anko-san si tu n'avais pas été disponible, mais je ne sais pas qui d'eux ou d'elle aurait fini par raser une partie de la forêt.

— Eux, sans doute. Enfin, est-ce que je pourrais avoir la paperasse à remplir pour m'inscrire, du coup ? Je fais ça tout de suite, comme ça vous n'aurez pas à attendre avant de compléter le dossier.

— Ah, Hitomi-chan, quand tu parles comme ça, j'oublie presque que tu es l'élève de Kakashi-san. Un tel respect pour les ninjas fonctionnaires…

— Si je dois être tout à fait honnête, vous m'inspirez trop de peur pour que je songe à vous manquer de respect. Vous avez tant de moyens pour pourrir la vie d'une pauvre Jônin que même si je le voulais, le jeu n'en vaudrait pas la chandelle.

Iruka rit de bon cœur et lui tendit un document en deux pages dont elle s'empara immédiatement. Elle alla s'installer à l'une des tables de la salle de classe déserte d'élèves, travailla sur le formulaire pendant quelques minutes puis le lui rendit. Il le rangea avec un petit sourire et elle comprit qu'il était temps de prendre congé, de le laisser à la montagne de travail qu'il lui restait encore à effectuer sans le moindre doute.

Et quoi maintenant ? Elle avait rempli ses obligations auprès de son oncle, accepté ce qui ressemblait un peu trop à une mission… Et ne savait que faire ensuite. L'oisiveté ne lui seyait guère… Mais elle ne pouvait pas s'entraîner avec ses partenaires privilégiés, Ensui et Kakashi. Son sensei n'était pas au village et si son maître la touchait par accident, elle ressentirait une terreur qu'elle ne voulait jamais, au grand jamais, lui associer. Et Itachi… Non, elle ne pouvait pas demander à son époux et prendre le risque de gâcher leurs rapports futurs.

Finalement, elle décida de rentrer. Il ne servait à rien de traîner dans les rues du village : au mieux, elle se complairait dans sa mélancolie, au pire, elle chercherait à distraire avec une activité tout sauf saine dans son état instable. Elle résista au désir de s'enfermer dans le mutisme qui l'appelait irrésistiblement, doux et tentateur sur sa langue, en repérant le chakra d'Itachi dans la cuisine. Elle le regarda pendant quelques instants couper des échalotes dont elle sentait l'odeur de là où elle se tenait, contemplant ses épaules larges, le délicat relief de sa nuque au-dessus du col de son haut. Bien entendu, il savait qu'elle se trouvait derrière lui mais, plutôt que de se retourner comme le ferait un animal acculé, il attendit qu'elle prenne la parole.

— Je sais pourquoi mon oncle voulait me voir. Je vais prendre sa suite en tant que Jônin en chef dans une dizaine d'années.

Il y eut un bruit sec plus prononcé que les autres, un juron marmonné à voix basse et une odeur qu'Hitomi reconnaîtrait entre mille. Elle ignora la nervosité qui lui nouait soudain l'estomac et se précipita aux côtés d'Itachi, qui s'était entaillé le doigt. Cette maladresse ne lui ressemblait guère. Pouvait-il avoir été pris de court à ce point ? Avec ses gants, elle parvenait à le toucher sans se dissoudre tout à fait de terreur, aussi lui prit-elle la main pour la passer sous l'eau et enfermer son majeur blessé dans un bandage propre et bien attaché.

— C'est une très bonne nouvelle, Hitomi-san. On dirait que vos ambitions vont finir par se réaliser.

Elle haussa les épaules, le regard rivé sur ses mains qui achevaient leur besogne basique. Elle avait appris à soigner ce genre de blessures en deuxième année à l'Académie – mais Ensui s'était assuré qu'elle sache le faire bien avant cela. À travers ses gants, elle percevait la chaleur qui émanait des mains d'Itachi. Elle aurait tellement aimé pouvoir les toucher pour de vrai… Mais cela aurait pu être les mains de n'importe qui, elle aurait ressenti le même désir. Parce que le toucher aurait signifié dépasser son traumatisme. Vaincre.

— Je ne visais pas particulièrement ce poste, mais ça m'aidera, c'est certain. Sans compter que je vais avoir quelque chose de constructif à faire pendant ma convalescence. Le désœuvrement m'épuise.

— Pourquoi ne pas invoquer votre familier et ses camarades, dans ce cas ? Vous ne pouvez pas vous entraîner avec moi et les kunoichi qui pourraient rivaliser avec vous sont en mission, mais vous ne devriez pas avoir de réaction négative face à vos chats, pas vrai ?

La mention d'Hoshihi et de ses pairs serra le cœur d'Hitomi. Elle lâcha les mains d'Itachi et s'appuya contre l'évier, le regard rivé vers la fenêtre comme si cela pouvait dissimuler le voile humide sur ses yeux. Elle ne voulait pas pleurer – encore. Elle avait déjà versé trop de larmes à cause de la cruauté que Kakuzu avait exercée sur elle et, comme Hiro le soulignait régulièrement depuis la reprise de leurs sessions, elle avait survécu. Elle avait tu les secrets de Konoha et était rentrée au village. Elle avait évité le terrible destin de mourir seule dans une geôle avec pour seule compagne la froide conscience que personne ne viendrait la chercher, qu'on la considérait perdue et tombée. Elle avait survécu.

— Je ne peux pas les appeler, finit-elle par admettre. J'ai essayé de… J'ai essayé de m'entailler pour le faire, mais à chaque fois ma main s'arrête. C'est comme quand j'essaye de vous toucher. Je me répète de bouger, encore et encore, mais mes muscles refusent de répondre.

Avec mille précautions, Itachi approcha derrière elle et posa les mains sur ses épaules. Elle était assez couverte pour accepter ce contact et celui de son torse contre son dos sans se tendre. Dans le verre de la fenêtre, elle apercevait le reflet ténu de leurs deux silhouettes, elle ridiculement petite, lui grand et mince mais parcouru de muscles solides. Ils faisaient une paire bien étrange, tout de même.

— Hitomi-san, vous êtes d'une intelligence redoutable et pourtant, parfois, vous oubliez de considérer des solutions que je vois comme évidentes. Vous avez rendez-vous avec Shizune-sensei pour une prise de sang demain, pas vrai ?

— Oui, elle veut évaluer si le remède de Tsunade-sama… Oh.

— Je vois que vous avez atteint les mêmes conclusions que moi, à présent. Demandez à Shizune-sensei de vous retirer un peu de sang en plus et servez-vous-en pour appeler vos chats. Une goutte suffit, pas vrai ? Et vous avez récupéré assez de chakra, désormais.

— Oui, j'ai même commencé à en stocker dans mon sceau. Merci, Itachi-san. Je n'aurais pas pensé à ça toute seule.

— Ce n'est pas grave, ça arrive. Parfois, quand on est enfoncé jusqu'au cou dans un problème, on ne voit pas ce que le témoin extérieur discerne clairement.

Ils ne dirent rien pendant quelques minutes mais ne bougèrent pas non plus. Hitomi devait résister à l'envie de rejeter la tête en arrière contre le pectoral de son époux, peu importait l'envie qui la taraudait. Ce serait peut-être trop. Elle devait apprendre à accepter ce que son corps lui donnait sans en exiger plus. Hiro répétait cela aussi, encore et encore. Elle ne pensait pas que cela rentrait vraiment, elle était trop butée pour ça, mais bon, pour cette fois, elle suivrait son conseil. Itachi, lui aussi, semblait satisfait de leur proximité nouvelle. Son cœur battait à un rythme régulier et paisible pas trop loin de l'oreille d'Hitomi, son souffle égal la berçait presque.

— Dire qu'un jour, je serai capable de dormir dans le même lit que vous… Il y a un an à peine, ça ne m'aurait posé absolument aucun problème, et aujourd'hui…

— Un pas à la fois, Hitomi-san. Vous ne me voyez pas essayer de participer à un marathon alors que je guéris encore de ma maladie, pas vrai ? Accordez-vous la même indulgence.

— C'est difficile… J'étais capable de toutes ses choses sans le moindre effort, avant. Quelque chose en moi refuse de comprendre que la situation a changé, que j'ai changé.

— Je suis vraiment navré de ne pas pouvoir vous aider avec ce trait de votre caractère, Hitomi-san. Je n'ai aucun doute que cela s'arrangera, cependant.

Un sourire triste s'inscrivit sur ses lèvres et elle le laissa là quelques instants, le regard perdu vers l'extérieur. Finalement, elle prit les mains d'Itachi dans les siennes et lui déplaça les bras de sorte qu'ils enlacent ses épaules. Son avant-bras frôlait l'ouverture de son décolleté, mais une manche recouvrait le membre et lui retirait tout son potentiel menaçant. Là, elle ferma les yeux, savoura sa chaleur, son poids contre elle. Elle gorgea son esprit de ces sensations jusqu'à ce que son cœur s'emballe et qu'une goutte de sueur froide roule le long de sa nuque. Alors seulement elle se dégagea, une lueur indéfinissable, entre tendresse et réserve, réchauffant ses prunelles écarlates.

— Je devrais vous remercier encore et encore pour tout ce que vous faites pour moi… Mais nous passerions le reste de notre vie à ne faire que ça. Je vais aller travailler sur mes sceaux, je vous rejoindrai pour le dîner. Bonne après-midi, Itachi-san.

Son cœur palpitait encore follement quand elle s'engagea dans le couloir qui menait à sa chambre. Elle savait qu'il n'y avait pas que de la peur dans cet élan : elle avait ressenti une affection difficile à appréhender à son égard dès leur deuxième rencontre en face à face ou peut-être un peu avant, un sentiment construit lettre après lettre dans le secret de leurs carnets communicants. C'était aussi pour ce sentiment qu'elle avait si facilement adopté ce plan – elle savait qu'il était réciproque, après tout. Elle ne l'aurait pas appelé de l'amour, pas alors qu'elle savait ce que l'amour faisait à chaque fois qu'elle songeait au sourire adorateur d'Haku au-dessus d'elle et à la sensation grisante de ses baisers sur sa peau. Non, il aurait été indigne de lui donner ce nom presque sacré à ses yeux. Mais elle… appréciait Itachi. Peut-être un tout petit peu plus qu'un ami. Peut-être un petit peu plus qu'elle n'avait apprécié Sai.

Avec un soupir, elle s'attela au travail qui l'attendait. Le sceau qu'elle construisait pour le faire breveter, une adaptation du carnet communicant pour les shinobi en mission, n'allait pas s'écrire tout seul. Au bout d'une heure de travail, après avoir heurté encore et encore le mur de l'espace disponible sur le papier et du champ qui devait rester libre pour que ses camarades écrivent leurs messages, elle finit par desceller une relique à moitié oubliée quelque part sur l'encre qui dessinait des volutes délicates autour de son avant-bras droit et s'empara du miroir à main dont le contact était aussi familier désormais que celui de ses pinceaux.

— Tobirama-san, salua-t-elle dès que son chakra eut activé le sceau gravé dans le métal.

— Je le jure sur la Flamme, gamine, ton manque de…

— Ne m'appelez pas comme ça !

Elle… n'avait pas voulu crier. Ses mots s'attardèrent un instant dans l'air immobile avant de s'éteindre tout à fait. Tobirama fut tout aussi surpris qu'elle par son éclat de voix : ses yeux écarlates la regardèrent vraiment, non comme une camarade à laquelle il s'était accoutumé mais comme le mystère qu'elle représentait à cet instant précis.

— Il t'est arrivé quelque chose. Quelque chose de grave. Raconte-moi.

Il y avait dans sa voix l'acier et le commandement qui avaient fait de lui un prodigieux chef de guerre. Hitomi ouvrit la bouche sans même s'en rendre compte et bientôt les mots jaillirent d'entre ses lèvres en cascade. Les lèvres de Tobirama se retroussèrent en un rictus chargé de haine quand il entendit le nom de Kakuzu, qu'elle murmurait incapable de dissimuler sa terreur abjecte. Il lui semblait parfois dans ses cauchemars que le simple fait de l'appeler allait le faire apparaître à côté d'elle, l'une de ses maudites seringues entre les mains. Rien que d'y songer, elle tremblait, les paumes moites et les muscles douloureusement noués.

— I-il m'a torturée. Et il m'appelait toujours « gamine ». S'il vous plaît, Tobirama-san, ne m'appelez pas comme ça.

Il aurait pu tenter un peu de chantage, ordonner qu'elle lui donne du « -sama » pour abandonner le sobriquet qu'elle haïssait probablement plus que son bourreau lui-même. Il aurait pu, oui. Mais la compassion n'avait pas tout à fait disparu du cœur de Tobirama, même après que son frère ait été tué par un mystérieux adversaire, même après qu'il aie vu sa fiancée mourir pour que leurs familles vivent. Tobirama avait trop vécu, trop éprouvé et trop enduré, mais il savait encore faire preuve de douceur et de respect pour celles et ceux qui, comme lui, avaient dévisagé l'abîme.

— Très bien. Plus de « gamine », je te le promets. Pourquoi m'appelles-tu ?

Tout au long de la discussion qui suivit, il respecta rigoureusement sa parole. Bien entendu, de tous les surnoms possibles, il choisit « chaton » en hommage à ses redoutables invocations, mais elle décida de ne pas s'en formaliser. Elle acceptait celui-ci sans difficulté. Bien sûr, Hoshihi hurlerait de rire, sans doute au point de s'écrouler, quand il l'entendrait… Mais au moins elle ne combattait pas l'envie de se terrer dans un coin sombre et isolé quand elle l'entendait.

— Chaton, je sais que les compressions sur compressions manquent de stabilité, mais à moins de vouloir te retrouver avec un bout de papier d'un mètre de côté plié en origami tu ne vas pas avoir le choix, d'accord ?

Elle se figea soudain, son pinceau à un cheveu du papier qu'elle allait maculer d'un nouvel échec.

— Répétez ce que vous venez de dire.

— Tu n'as pas besoin que je répète. Tu peux juste aller revoir le souvenir dans ta Bibliothèque.

— Vous me faites vraiment chier parfois, Tobirama-san.

Il éclata de rire dans son miroir tandis qu'elle fermait les yeux et s'exécutait. Ce n'était pas l'histoire des compressions qui l'avait interpellée mais… Oui ! Le papier, la foutue Carte du Maraudeur qu'elle avait tenue dans ses mains dans le Monde d'Avant parce qu'elle avait pu se permettre une visite aux Studios avant de tomber trop malade pour se rendre où que ce soit. Elle pouvait reproduire cet effet, pas vrai ? Cacher le sceau dans un complexe origami et ne laisser à la vue qu'un carré de parchemin blanc parfaitement acceptable, c'était possible, non ?

— Vous êtes un vrai connard quand vous vous y mettez, Tobirama-san, mais vraiment, quelque part à l'intérieur de moi, je vous aime.

— Et moi je trouve que ton intelligence ne justifie absolument pas toutes les libertés que tu prends vis-à-vis de tes aînés. Maintenant qu'on a fini de se parler à cœurs ouverts, tu ne pourrais pas partager ton illumination ?

Elle rit à son tour – sous ses pieds, les bruits domestiques d'Itachi qui cuisinaient s'interrompirent quelques secondes – et s'exécuta. Il tenta de calmer ses ardeurs jusqu'à ce qu'elle lui montre une ébauche du modèle que leur discussion avait amené dans sa tête ; alors il fut tout aussi enthousiaste qu'elle et peut-être même plus encore. Ils travaillèrent sur le sceau jusqu'à la nuit tombée ; alors seulement l'estomac d'Hitomi gronda, lui rappelant qu'elle avait sauté le déjeuner et qu'elle avait faim.

Ce soir-là, à table, elle fut peut-être plus énergique et exaltée qu'à l'accoutumée en racontant le développement de son sceau à Itachi, qui suivait à peine. Elle mangea jusqu'à en avoir l'estomac tendu sans vraiment réaliser le regard presque fasciné qu'il portait sur elle, puis débarrassa et fit la vaisselle en chantonnant avant de se rhabiller pour sortir. Elle devait absolument raconter ça à Ensui, il serait tellement fier !

Il ne lui fallut que quelques minutes pour arriver devant l'entrée du bureau où il travaillait encore. Il avait été absent toute la journée de la veille et la matinée, envoyé hors du village pour représenter Shikaku auprès d'un noble du Pays du Feu. Hitomi avait senti le moment exact où il franchissait la frontière de leurs terres, mais elle avait tout autant perçu la présence de Shizune à ses côtés. Il lui avait paru impoli de les interrompre alors qu'elle pouvait attendre de voir son père.

Peut-être à cause de son euphorie, elle ne réalisa pas tout de suite qu'elle était encore là, son chakra fondu dans celui de son compagnon… Et elle les vit s'embrasser fougueusement contre la porte du bâtiment administratif des Nara, la jambe droite de Shizune enroulée autour des hanches de son père, qui remontait une main le long de sa cuisse dans un geste possessif. Elle ne put réprimer son couinement scandalisé, pas plus qu'effacer les images qui s'inscrivaient déjà derrière ses paupières alors qu'elle faisait volte-face et priait pour oublier. Comme si elle en était capable.

— Hi-Hitomi ? Qu'est-ce que tu fais là ?

— Non, rien, ça peut attendre ! s'exclama-t-elle en fuyant la scène à grandes enjambées.

Quand elle rentra, rougissante et fébrile, elle croisa le regard surpris d'Itachi, qui s'attendait à la voir en compagnie d'Ensui et apaisée après avoir pu parler de ses découvertes à quelqu'un qui les comprenait un peu mieux.

— Mon père a une vie sexuelle, gémit-elle en s'étalant à plat ventre dans l'entrée.

— Je sais que vous étiez déjà au courant. Vous en avez trop vu ?

— Oui…

— Bah, pour toutes les fois où c'est lui qui en a trop appris sur votre vie amoureuse… S'il a survécu, vous survivrez aussi, sans problème !

Elle laissa échapper un gloussement presque trop sonore qui s'emballa en un éclat de rire sauvage et libéré. Itachi ne l'avait jamais entendue rire de cette façon, comme si elle avait assis son pouvoir sur le monde entier et se trouvait grisée de sa propre puissance. Le regard fasciné revint, s'attarda peut-être un instant de trop sur ses clavicules exposées et la cascade de ses cheveux noirs – et puis il détourna les yeux. C'était toujours plus facile de détourner les yeux.

— Me raconter ce que vous avez vu pourrait vous aider à faire passer le traumatisme. Je vous propose d'en discuter autour d'un thé, puis j'essayerai de vous changer les idées.

Peut-être était-ce l'euphorie qui chevauchait encore dans ses veines avec la fougue d'une guerrière : elle rit encore, roula sur le flanc puis se leva et suivit Itachi en direction de la cuisine en babillant déjà d'une voix amusée et horrifiée tout à la fois.

Pendant quelques dizaines de minutes, elle parvint à ne consacrer aucune pensée à Kakuzu et ses mains sur elle.