Hitomi était blême et épuisée en rentrant de sa réunion avec Tsunade, mais au moins aucun enfant n'avait disparu. Deux autres équipes s'étaient retrouvées face à des unités ennemies, moins importantes que celle qui avait attaqué Hitomi – mais l'un des deux Jônin avait été grièvement blessé dans son combat pour la protection des enfants qu'il avait juré de protéger et s'accrochait à un mince filet de vie entre les mains de Shizune et Sakura. Si les deux médics se réalisaient incapables de sauver l'officier, elles appelleraient Karin à la rescousse : une seule morsure sur la peau de la jeune femme rendrait la vie même à un agonisant. Cela lui coûterait un peu de douleur, beaucoup de chakra, mais elle accepterait de payer ce prix plutôt que de laisser un valeureux combattant mourir.

Elle franchit le seuil de sa maison quelques minutes avant l'aube, sa silhouette frêle baignée d'une lumière encore hésitante. Ses cheveux s'échappaient de leur queue de cheval, ses vêtements étaient éclaboussés de sang et son visage dévoilait le fantôme de la tension et de la méfiance qui s'emparaient toujours d'elle durant un combat. Itachi était déjà levé mais eut un temps d'arrêt en la voyant dans le hall d'entrée. Ses yeux noirs réalisèrent immédiatement qu'elle s'était retrouvée mêlée à bien pire qu'une simple mission d'aspirants.

— Hitomi-san, vous allez bien ?

Quelque chose d'indéfinissable compressait la gorge de la jeune femme avec la force impitoyable d'un étau. Elle avança vers lui d'un pas qui ne vacillait pas tout à fait, ses iris écarlates ne s'écartant jamais de lui. Il attendit avec la patience dont il faisait preuve en toute circonstance, la menace qu'il aurait pu constituer atténuée par un millier de menus signes subtils, qu'elle remette de l'ordre dans ses idées et s'apaise. Il savait que cela viendrait, et il connaissait ce regard hanté, déchiré entre deux hypothèses aussi brumeuses l'une que l'autre.

Finalement, elle se décida. Elle avança un pas après l'autre jusqu'à se trouver dans l'espace qu'il occupait, assez près pour sentir la chaleur qu'émanait son corps si elle se concentrait. Il ne laissa paraître aucune surprise sur ses traits, rien d'autre que la légère contraction des muscles autour de ses yeux : aurait-il activé son Sharingan si elle n'avait pas profité d'un éclat de bravoure pour se nicher dans ses bras ? Le souffle coupé, il referma sur elle une étreinte précautionneuse, comme s'il craignait de la briser. Elle sentait le feu, le sang, le combat. Un nœud se forma dans le ventre du déserteur et y resta confortablement installé.

— Dites-moi ce qu'il s'est passé, demanda le jeune homme d'une voix douce.

Elle s'exécuta après un moment de silence, sa voix étouffée contre le torse d'Itachi mais tout de même audible. Un mot après l'autre, elle raconta la peur qui l'avait déchirée de l'intérieur, l'impression d'étouffer du début à la fin du combat, le sentiment d'impuissance à l'instant où elle avait réalisé que malgré tous ses espoirs, toutes ses certitudes, ce qu'elle avait redouté se produisait quand même.

— Je veux tellement redevenir un ninja, murmura-t-elle finalement. Mais comment puis-je le supporter si un imprévu sur un simple exercice me glace à ce point ? Si je n'avais pas réussi à passer outre ma peur, les enfants auraient été…

— Cela ne s'est pas produit, Hitomi-san, essaya-t-il d'un ton aussi rassurant que possible. Vous avez eu peur pour ces enfants parce que vous les aimez et désirez les protéger… Et grâce à vous, ils sont de retour au village, en sécurité. La peur finira par s'amoindrir, vous verrez.

Elle laissa échapper un petit soupir étranglé ; en réponse, il resserra les bras autour d'elle, comprenant sans qu'elle le formule à voix haute qu'elle avait besoin de se sentir soutenue physiquement aussi bien que mentalement. Il inspira profondément, cherchant à séparer le discret effluve qu'il avait fini par lui associer de ceux qu'elle avait récoltés durant sa mission. Là, enfin, il repéra le mélange unique d'odeurs qui s'étaient incrustées partout sur elle au contact prolongé de l'encre et de l'huile à métaux, avec une note discrète et indéfinissable qui n'appartenait qu'à elle. Il ne savait pas s'il avait le droit d'apprécier ce contact, tous les stimuli que ses sens récoltaient à cet instant. Il n'aurait pu s'en empêcher, mais une part de lui culpabilisait malgré tout.

— Vous avez déposé votre prisonnier à Ibiki-san avant de rentrer, pas vrai ?

— Oui… Il sera interrogé pour essayer de déterminer les dégâts causés par la Racine.

— Vous avez fait ce que vous pouviez. Laissez aux autres le soin d'exécuter leur propre devoir, maintenant.

Elle laissa échapper un petit rire bas et triste, l'une de ses mains se crispant légèrement sur le pectoral de son époux. Il ne la touchait directement nulle part, mais à cet instant elle en brûlait d'envie. Elle avait besoin du réconfort unique d'une peau contre la sienne, de la certitude qu'elle serait un jour à nouveau capable de s'y laisser aller sans réserve. Personne n'était parvenu à le lui offrir. Oh, Ensui et Itachi croyaient en elle, bien entendu – mais ils n'avaient aucune certitude à lui apporter.

— Ce n'est pas aussi simple que ça et vous le savez. Je préfère me tuer à la tâche que déléguer.

Il ferma brièvement les yeux, reposant son menton sur ses épais cheveux noirs. Elle en était venue à tolérer ce contact en particulier parce qu'il ne touchait pas sa peau, pas directement. Il savait qu'elle ne déléguait que difficilement, bien entendu : il vivait à ses côtés et le voyait chaque jour, mais il avait su bien avant cela parce qu'il se retrouvait tant en elle que cela l'effrayait parfois. Il redoutait de la voir traverser le même genre d'épreuves qu'il avait dû surmonter. Elle y parviendrait, bien entendu, il n'en doutait pas un instant, mais à quel prix ? Il ne voulait pas la voir payer un tel tribut pour vaincre et accomplir ses objectifs.

— Il s'agit pourtant d'une compétence primordiale dans votre futur poste. Je suis certain que Shikaku-sama délègue, et pas seulement parce qu'il est un Nara. Chaque jour, c'est un volume inhumain de travail qui atterrit sur son bureau.

— Je vais devoir apprendre ça aussi, pas vrai ?

Il répondit d'un petit grognement affirmatif, plus amusé qu'il n'aurait sans doute dû l'être. Hitomi semblait tellement contrariée à l'idée de sa propre imperfection, tellement boudeuse… C'était adorable, en quelque sorte. Il dut pincer les lèvres pour ne pas sourire, même si elle ne voyait pas son visage comme ça. Il ne voulait pas prendre le risque – il craignait qu'elle le pense en train de se moquer.

— J'ai besoin de réussir à vous toucher aujourd'hui, reprit-elle après un long moment de silence.

Il ferma les yeux et se raidit légèrement contre elle. Il voulait protester pour son bien, affirmer qu'elle le touchait déjà et que le reste viendrait plus tard, mais elle était une kunoichi. Il ne pouvait pas la traiter comme si elle était faite de porcelaine. Elle ne le tolérerait pas, il le savait : il connaissait sa fierté, il l'avait vue dès leur plus jeune âge, quand elle avait pris la tête de sa promotion à l'Académie. Elle avait évolué sur bien des plans depuis, mais pas celui-là, car elle n'en avait jamais éprouvé le besoin.

— Vous voulez qu'on retourne à table ? demanda-t-il finalement.

— Non, je… Je suis bien comme ça. J'aimerais juste essayer de vous toucher à nouveau, mais pas avec les mains. Je crois que ce serait plus facile d'accepter un autre genre de contact d'abord.

Sans mot dire, Itachi insinua une main entre eux, prudent de ne jamais ne fut-ce que l'effleurer, et ouvrit les premiers boutons de sa chemise jusqu'à ce que son torse soit à moitié dévoilé. Il était couturé de cicatrices, comme celui de n'importe quel bon shinobi, affublé de muscles solides, glabre. Elle ne parvenait pas à détourner le regard de la peau ainsi exposée.

— Faites-en ce que vous voulez, tant que vous ne me blessez pas. Prenez votre temps.

Il n'osait plus la regarder, soudain, lui qui ces derniers temps avait si soif de l'observer. Il ne s'était jamais trouvé aussi peu vêtu face à une femme qui ne soit pas médecin. Il laissa plutôt ses yeux se perdre au-dessus de la tête de son épouse, contemplant sans vraiment y prendre garde le salon qui commençait à s'imprégner de la vie et de la personnalité de ses habitants. Il n'avait jamais cru vouloir à ce point la vie domestique et paisible qu'Hitomi lui avait offerte. Grâce à elle, il disposait du choix de retourner ou non au combat et réalisait qu'il n'en avait pas tant envie que ça… Sauf peut-être pour la suivre, parce que la loyauté qu'il éprouvait pour elle dépassait son désir de paix.

Elle ne remua pas d'un cil pendant un très long moment. Itachi finit par croire qu'elle ne l'avait pas entendu, aussi incongru que cela puisse paraître ; pile à l'instant où il ouvrait la bouche pour répéter son offre, il sentit le contact d'un air chaud et humide sur la peau qu'il avait exposée pour elle. Son souffle. Ses paupières se fermèrent sans qu'il ait la moindre chance de résister. Il désirait ardemment, lui aussi, ce genre de réconfort. Kisame avait été le seul pendant des années à lui accorder un contact sans douleur, à l'exception des rares occasions auxquelles il s'était senti autorisé à rencontrer Hitomi hors de leur village.

— Par la Flamme, soupira-t-elle presque contre sa peau.

Il n'osait pas bouger à son tour, cloué sur place par la réalité de sa volonté si affirmée qu'il la sentait presque les entourer tous les deux comme un ferme manteau. Et puis, enfin, elle franchit les derniers millimètres qui les séparaient encore. Sa joue le toucha d'abord, tiède et abîmée d'une large cicatrice, puis son nez glacé par l'air extérieur. Son souffle se coupa quelque part entre les poumons et la gorge. Il s'aperçut qu'elle tremblait – qu'il tremblait aussi.

— Regardez-nous donc, murmura-t-elle d'une voix pleine d'une douce, douce dérision après quelques secondes.

Il répondit d'un son bas dans la gorge, un peu vibrant. Elle avait tant progressé. Ses pensées s'imprégnèrent d'une fierté douce-amère à l'idée de tout le chemin qu'elle avait parcouru depuis leur retour à Konoha. Elle n'aurait jamais dû se trouver en position d'avoir de tels efforts à fournir, et il vivrait jusqu'au dernier jour avec la culpabilité de ne pas avoir su l'empêcher. Son Sharingan, si cruel, s'était assuré de graver dans son esprit mille images de son corps brisé et ensanglanté. Mais elle ne s'était pas laissée alourdir par les épreuves qu'elle avait traversées.

— Vos mains maintenant, Itachi-san.

Surpris par la douceur contenue dans sa voix, il s'exécuta. Ses larges paumes prirent en coupe ses joues d'abord, les pouces reposant sur ses pommettes. Elle le regardait avec une confiance tranquille au fond des yeux. Il ne méritait sans doute pas une telle expression sur ses traits, lui, le déserteur, le parjure qui avait massacré son clan et brisé son frère cadet. Peu importait que le but ait été de le rendre fort. Il ne méritait rien de ce qu'elle acceptait de lui donner, et l'idée de ne pas le mériter n'en rendait cette offrande que plus grande à ses yeux. Elle tremblait, un mince, mince voile de sueur sur le front, mais ne lui demanda pas de reculer, ne l'attaqua pas. Même son chakra pourtant si expressif demeurait presque passif, circulant sous sa peau comme si elle n'affrontait pas l'une de ses plus terribles peurs.

— Je pense que je vais guérir, dit-elle avec une ombre de sourire sur les lèvres. C'est drôle, je n'y croyais pas vraiment, avant. Mais maintenant… C'est différent. Je ne peux pas réfuter ce que mon corps ressent. Je sais que je peux gérer cette peur jusqu'à ce qu'elle disparaisse.

— Je serai là quand ce jour se produira, promit-il sans même y réfléchir.

Il fut à nouveau forcé au silence quand ses mains, si petites, si fraîches, se posèrent sur la ligne de ses pectoraux. Ses yeux se fermèrent à nouveau, la perte d'un sens magnifiant aussitôt les autres. En tant que shinobi, il n'aurait pas dû accepter avec tant de bonne grâce de sacrifier un sens, surtout pour un peu de réconfort physique. Pourtant, il savait qu'il n'aurait pas pu résister. Le nœud dans son estomac se resserra jusqu'à devenir douloureux pendant une seconde avant de se détendre à nouveau. Il savait qu'il n'avait pas eu la force de dissimuler ses émotions à son contact. Le mélange de soulagement et d'attachement se peignait sur ses traits comme sur une toile, et elle en détaillait le moindre détail, il en avait une conscience aiguë.

— Si vous le voulez, je vais vous embrasser maintenant.

Ses yeux se rouvrirent d'un coup, si vite qu'elle fut un peu floue pendant un instant. Il battit des paupières pour chasser la fatigue et lui rendre toute sa netteté. Elle avait l'air sérieuse, décidée… Paisible. Quelque chose s'était-il débloqué en elle maintenant qu'elle avait réussi à franchir le premier pas, le plus terrible ? Non, il en doutait. Les traumatismes ne fonctionnaient que rarement de cette manière et ses tremblements n'avaient pas cessé.

— Vous êtes sûre ?

— Oui. J'en ai vraiment envie… Si vous le voulez aussi.

Un petit sourire tendre joua sur les lèvres d'Itachi.

— Je vous ai bien dit « tout ce que vous voulez », non ?

Ils savaient tous deux qu'il n'avait pas eu cela à l'esprit en prononçant ces mots. Le consentement était d'une importance cruciale pour les shinobi : même en temps de guerre, jamais les soldats ne se rabaissaient au viol. Torturer, tuer, massacrer même étaient des crimes acceptables. Violer ou agresser de cette manière… Aucun ne l'aurait ne serait-ce qu'envisagé. C'était quelque chose qu'Hitomi avait eu du mal à comprendre durant ses premières années dans ce monde : elle avait passé la majeure partie de sa première vie, en tant que femme handicapée, à craindre une telle horreur, et le réflexe l'avait suivie dans la mort. Aujourd'hui, elle ne le redoutait plus. Cela ne faisait pas partie des monstres terribles qui bordaient le lit de ses pairs – et le sien désormais – pour les rejoindre dans leurs cauchemars.

— Vous me tentez maintenant, ajouta-t-il comme elle hésitait encore.

Un petit sourire apparut sur les lèvres qu'il contemplait désormais avec une paisible envie. Il ne savait pas quand ce désir bien particulier s'était inscrit en lui ; il se souvenait l'avoir éprouvé, aussi fugace qu'une caresse, la nuit où il l'avait interceptée tandis que son maître et elle se dirigeaient vers Kumogakure. Ils étaient restés assis un moment en silence, joints par le seul contact de ses doigts contre le pouls qui battait au creux de son poignet… Et pendant un instant, il s'était imaginé se tourner vers elle et l'embrasser. La fébrilité qui l'avait traversé alors n'avait rien eu à voir avec la maladie qui le rongeait.

— D'accord, murmura-t-elle finalement.

Elle se hissa sur la pointe des pieds, si petite, si frêle, qu'il aurait voulu la protéger si ce n'avait pas constitué le risque de s'exposer à un coup de colère, et il se pencha pour clore la distance qui les séparait encore. Leurs lèvres s'effleurèrent d'abord, hésitantes et quelque peu maladroites. Un petit son tourmenté se forma dans la gorge d'Hitomi mais elle attira son époux plus près encore, nouant ses bras autour de sa nuque. Elle l'embrassa avec plus de fermeté et il sentit son cœur se contracter presque douloureusement dans sa poitrine pendant un instant.

— Je suis incroyablement fier de vous, murmura-t-il quand elle recula légèrement.

Elle se trouvait toujours incroyablement près de lui, le touchant de mille petites, discrètes façons. Il aurait voulu l'envelopper dans ses bras, toucher plus de sa peau avec la sienne qu'il ne se l'était jamais permis, mais il savait que ç'aurait été trop tôt, trop vite. Il ne voulait pas la précipiter, pas pour quelque chose d'aussi important, dont elle avait tant besoin – quand elle acceptait de s'avouer une telle faiblesse.

— Je suis fière de moi aussi. J'ai encore peur mais… C'est gérable. Je pense. Votre main, s'il vous plaît ?

Une si brave guerrière. Docile, il leva la main et la lui présenta, les doigts bien ouverts pour montrer qu'il ne dissimulait aucune arme. Elle sourit de cette précaution – elle devait admettre qu'elle en ressentait le besoin, quelque part au fond d'elle. Même ainsi, elle dut lutter contre l'instinct de reculer, de se recroqueviller sous son geste comme un petit animal effrayé. Finalement, elle se reprit et leva la main à son tour. Il lui fallut encore quelques instants d'hésitation pour entrelacer ses doigts aux siens, pour accepter le contact de ses cals et cicatrices contre sa peau tout aussi éprouvée au combat.

— Ensui-san sera extatique, constata le jeune homme d'une voix douce. Même moi, je peux voir que vous lui manquez.

Elle comprenait ce qu'il entendait par là : certes, elle passait du temps en sa compagnie, mais quelque chose s'était perdu entre eux. Cela tenait entre autres au contact physique, qui lui avait toujours paru si nécessaire. Elle avait besoin des bras de son maître autour d'elle, de sa peau contre la sienne, de son chakra étroitement pressé contre le sien au point de s'y mêler parfois – et elle savait qu'il ressentait ce manque tout comme elle. C'était peut-être pire encore pour lui, d'une certaine façon : elle n'osait imaginer l'impuissance qu'elle ressentirait si son enfant bien-aimée se trouvait dans une telle situation et qu'elle ne pouvait rien faire. L'impuissance était l'un des pires démons des ninjas, qui découvraient souvent du jour au lendemain que non, leurs formidables aptitudes ne pouvaient pas résoudre tous les problèmes qui leur tenaient à cœur.

— Il devrait rentrer de sa mission cet après-midi. Il me tient au courant à travers nos carnets.

— Dans ce cas, vous avez le temps d'aller dormir un peu avant qu'il revienne. Laissez-moi préparer un repas pour nous trois pendant ce temps. Je vous réveillerai vers midi, si cela vous convient.

Un petit sourire aux lèvres, Hitomi s'approcha à nouveau et gratifia son époux d'un baiser aussi léger qu'une plume, savourant le contact fugace. Elle n'avait pas besoin de plus pour l'instant.

— Merci, Itachi-san. Vous êtes un ange.

Il baissa les yeux, les joues touchées d'une délicate nuance de rose, tandis qu'elle se détournait et montait les escaliers. Son regard s'attarda sur elle quelques instants. Il était plus facile de détourner le regard, il le savait – mais jusqu'à quand cela resterait-il plus facile ? Il aurait aimé posséder une réponse à cette question en particulier. Kisame saurait, lui. Peut-être devrait-il lui demander la prochaine fois qu'Hitomi lui prêterait son carnet ? Il était très occupé depuis que Mei avait accepté son retour à Kirigakure : il faisait partie des Jônin chargés de la formation des Chûnin les plus prometteurs et resterait à ce poste jusqu'à ce qu'il trouve un apprenti à former pour prendre un jour sa suite au sein des Sept Épéistes de la Brume. Itachi vibrait de fierté pour son ami, mais ne pouvait nier qu'il lui manquait dans les moments comme celui-ci.

Malgré l'épuisement qu'elle ressentait, Hitomi eut du mal à trouver le sommeil. Elle s'inquiétait pour ses élèves : si elle n'avait pas invoqué ses chats bien avant de repérer la menace, l'un d'eux aurait sans doute été blessé ou pire. Elle n'arrivait pas à croire à sa propre stupidité : comment avait-elle pu penser le problème de la Racine terminé à la mort de son meneur ? Rien ne se terminait aussi facilement. Elle finit par s'endormir en songeant qu'elle devrait rendre visite à Sai et Akina très rapidement pour constater par elle-même quelle menace se dissimulait encore dans l'ombre de son village.

— Hitomi-san, réveillez-vous.

Elle bondit en direction de la voix avant même d'enregistrer son ton doux ou les mots qu'elle prononçait, un kunai en main. Les doigts puissants d'Itachi se refermèrent autour de son poignet trop maigre, arrêtant la lame à un cheveu de sa gorge. Elle haletait lourdement, un voile de sueur froide sur le front, la nuque, les paumes. Il restait calme, parce qu'il comprenait. Pendant une seconde, il avait incarné l'inconnu, et l'inconnu la terrifiait désormais. L'inconnu l'avait torturée. L'inconnu avait été une partie de la torture. L'inconnu lui arrachait tout pouvoir.

— Ensui-san arrive bientôt. Je me suis dit que vous voudriez avoir le temps de vous réveiller d'abord.

Sa voix ferme mais tranquille la sortit du brouillard de frayeur qui lui saturait l'esprit. Elle battit des paupières une fois, deux fois, puis quitta sa posture agressive et laissa le kunai retomber entre eux avec un petit bruit d'acier contre le bois. Quand il fut sûr qu'elle n'attaquerait plus, il lui relâcha le poignet. Maintenant qu'elle ne voyait plus ses terreurs profondes, ses autres sens s'éveillaient : elle sentit l'odeur du déjeuner qui montait des escaliers jusqu'à l'étage. Il avait cuisiné, exactement comme il s'était engagé à le faire. Il sourit et commença à s'éloigner, mais elle le rattrapa par le col.

— Merci, Itachi-san.

Elle ne lui laissa pas le temps de répondre avant d'effleurer ses lèvres d'un baiser. Il écarquilla légèrement les yeux, pris de court autant par son geste que par le sourire lumineux qu'elle affichait, et sa stupeur l'empêcha de la retenir pour plus que ce contact trop fugace. Il la regarda sortir de la pièce, médusé, ne se décidant à la suivre que quand il entendit le bruit de ses pantoufles contre les marches des escaliers. Il ne voulait pas laisser brûler quelque chose en bas, ni la pousser à se charger du retard. Incarner l'homme au foyer, si contraire aux visions arriérées qui avaient conduit son clan à sa perte, lui plaisait. Il ressentait toujours un peu de honte quand il se l'admettait, mais il n'aurait servi à rien qu'il tente de se mentir.

Malgré la faim qui lui nouait l'estomac, Hitomi se tourna résolument vers la porte d'entrée. Elle prit le temps de déterminer où se trouvait son père, isolant son chakra de toutes les autres signatures du clan à l'impression de familiarité qu'elle ressentait dès qu'elle le percevait. Les mains tremblantes, elle troqua ses chaussons contre ses bottes et sortit, sans se soucier de couvrir ses membres minces, exposés par le pyjama qu'elle portait encore. Elle courut dans sa direction, s'attirant les regards amusés de deux membres du clan qui vaquaient à leurs propres occupations et, avant qu'il ait le temps de comprendre ce qu'elle faisait en rue à peine décente, elle lui sauta dans les bras.

— Hi-Hitomi ?

Elle répondit par un grognement affirmatif, nichant sa tête contre son cou. Après un petit moment d'hésitation, il se détendit et l'enlaça à son tour avec un profond soupir d'aise. Plusieurs Nara les regardaient, leurs visages illuminés de fierté. Ils avaient retenu leur souffle, en quelque sorte, durant sa convalescence, effrayés de ne pas la voir guérir un jour. Qu'un signe aussi clair de rémission se produise en public dissipait une partie de leur appréhension.

Un jour, elle redeviendrait elle-même et l'Akatsuki tremblerait. Son clan s'en assurerait.