Le lendemain matin, à la première heure, Hitomi entra dans le bureau de son oncle. Elle le trouva affalé sur sa tasse de café, comme de coutume quand le soleil n'avait pas tout à fait franchi l'horizon, mais décida de ne pas s'en formaliser et d'attraper le premier dossier qu'elle voyait sur son bureau. Il plaqua sa main dessus pour l'empêcher de l'attirer jusqu'à elle et se redressa avec un petit grognement surpris, comme s'il n'avait pas tout à fait réalisé son geste.
— Uh… Tu es censée être encore en convalescence. Pourquoi…
— J'en ai assez de perdre mon temps à ne rien faire. Père et Kakashi-sensei ne veulent pas me pousser à l'entraînement, alors autant que je vienne travailler ici.
— Mais…
— Ojisan, tu détestes la paperasse. Et tu dois bien sentir, là, tout de suite, que résister ne servirait absolument à rien.
— Tch, très bien, prends-le puisque tu y tiens tant. Je l'avais préparé pour toi au cas où, de toute façon.
Elle lui sourit en retour, rayonnante, et alla s'installer avec son bien dans le canapé placé le long du mur de gauche. Elle s'assit en tailleur sans prendre la peine d'enlever ses chaussures, le faisant soupirer de dépit. Eh bien, il avait commencé, pas vrai ? Elle se plongea dans le dossier et se tendit avec une petite exclamation surprise quand elle comprit de quel sujet il traitait.
— Tu veux que je désigne un exécuteur ? Vraiment ?
— Hm. Le repère abandonné d'Orochimaru qu'on a trouvé dernièrement au Pays des Tourbillons est rempli jusqu'au plafond de documents cryptés, Tsunade-sama a décidé d'envoyer une membre de Cryptage et Décryptage pour trouver tout ce qu'il renferme d'utile.
Les membres les plus importants de ce département, comme Shiho, n'avaient pas le droit de sortir seuls du village. Ils étaient déjà surveillés de loin par l'ANBU à l'intérieur du village mais, à l'extérieur, un niveau de sécurité supplémentaire se voyait souvent mobilisé : l'exécuteur, un Jônin chargé d'abattre la personne qu'il avait jusque-là protégée si elle tombait entre des mains ennemies. Peu de shinobi possédaient la force morale pour un tel travail, et la force tout court pour avoir une chance de remplir sa tâche si de multiples ennemis l'assaillaient. Les sourcils froncés, elle se pencha sur les candidats que son oncle suggérait pour cette tâche.
— Neji Hyûga ?
— Il a montré une grande force morale depuis… Depuis la désertion de Sasuke. Akina envisage même de le demander pour son département, mais elle ne sait pas comment formuler cette proposition sans froisser Hiashi.
Un rictus tordit les lèvres d'Hitomi quand elle entendit le nom du chef du clan Hyûga et elle haussa les épaules.
— On se moque de froisser Hiashi. Je ne suis pas la plus grande fan de Neji, mais il ferait des merveilles côté assassinat.
— Je sais bien, chaton, mais même si tu détestes Hiashi, on doit composer avec sa puissance dans le village tant qu'il ne laisse pas l'une de ses filles lui succéder.
— On peut toujours rêver.
Shikaku rit de bon cœur, rejetant la tête en arrière. Hitomi le regarda avec un petit sourire, fière d'avoir provoqué un pic d'hilarité chez son oncle. Si on lui demandait son avis, il ne riait pas assez – aucun shinobi ne riait assez. Elle devait admettre que prendre soin de son entourage de cette façon discrète, peu conséquente, lui faisait du bien sans lui coûter une énergie trop importante. Au bout de quelques secondes, elle se replongea dans le dossier qu'il lui avait demandé d'étudier et ils travaillèrent un moment dans un silence confortable avant qu'elle redresse la tête, le front marqué d'un pli déterminé.
— Je pense que Neji est le meilleur choix ici. En plus, cette mission permettra d'observer s'il a vraiment des prédispositions pour travailler sous les ordres d'Akina-san. Et je veux y aller aussi.
— Tu veux aussi… Quoi, exactement ? Servir d'exécutrice ou accompagner l'équipe dans sa mission ?
— Ça ne me poserait pas problème de servir d'exécutrice. Il vaut mieux en mobiliser plus d'un, pas vrai ? Mais honnêtement, je veux surtout aller sur cette mission pour voir les documents de mes propres yeux.
— J'en avais presque oublié ton intérêt pour toute la question « Orochimaru ».
Elle le regarda fixement, sans oser rajouter quoi que ce soit au risque de l'influencer dans la mauvaise direction. Finalement, il soupira et se frotta le visage.
— Ensui va m'arracher la gorge pour ça mais d'accord, tu peux y aller. Akina-san t'a expliqué le rôle d'un exécuteur, pas vrai ?
— Bien sûr ! J'ai même participé à une mission où il s'agissait de mon rôle secondaire. Ne t'en fais pas, je maîtrise.
Il soupira à nouveau, posant sur elle un regard chargé d'émotions qu'elle ne parvenait pas tout à fait à identifier.
— Je t'accorde qu'il s'agit d'une bonne mission pour reprendre le travail considérant ce que tu as vécu. Très bien, Hitomi. Mais tu n'es pas l'officier commandant sur cette mission. Des Jônin plus âgés et expérimentés vous accompagneront.
— Tu peux être un peu plus spécifique, Ojisan ?
— Je n'étais pas sûr d'envoyer Kakashi, mais maintenant que je sais que tu y vas aussi, il n'aura pas le choix, je le veux pour surveiller tes arrières. Il sera sans doute le chef de votre unité avec Genma-san pour l'assister.
Un sourire sincère naquit sur les lèvres d'Hitomi. Elle s'entendait bien avec son ancien sensei, évidemment, mais aussi avec le membre officieux de la section Torture et Interrogatoire. Genma n'aimait pas se voir coller une étiquette, quelle qu'elle soit, sur le dos : il avait donc décidé d'accorder la moitié de son temps à Ibiki et l'autre moitié à tous les autres départements, sans la moindre discrimination. La jeune femme admirait sa détermination et sa polyvalence. Elle avait même songé à l'imiter quand le temps viendrait de devenir officiellement l'héritière du poste de Shikaku – quand il prendrait sa retraite et qu'elle lui succéderait, elle ne pourrait plus faire preuve d'une telle versatilité, à son plus grand regret.
— Bon, puisque c'est décidé, conclut-elle avec un enthousiasme qui la surprit elle-même, je vais aller prévenir les autres de la nouvelle mission. Comme ça tu n'auras pas à envoyer d'autre messager que moi !
— Si j'avais su que te remettre au travail te rendrait aussi serviable, je t'aurais trouvé la mission la plus facile qui soit, je n'aurais pas attendu que tu t'intéresses à un tas de papier sur mon bureau !
Elle répondit d'un reniflement amusé et, puisqu'elle se sentait d'humeur, se servit du Dieu de la Foudre pour sortir de son bureau. Elle n'avait malheureusement plus de paillettes dans ses sceaux pour utiliser le Sunshin et saloper sa moquette sur cinq générations, mais ce n'était que partie remise, ils le savaient tout aussi bien l'un que l'autre. Elle atterrit derrière le bâtiment où travaillaient Ibiki et tout son département, le contourna en quelques enjambées énergiques et se présenta à l'entrée, un sourire à peine forcé aux lèvres.
— Puceron ! s'exclama Anko en se redressant précipitamment. Tu n'as prévenu personne que tu passerais nous voir !
— Que veux-tu, je suis pleine de surprises. En fait, je suis surtout venue chercher Genma, mais si je peux aller embêter Ibiki au passage…
— Oh, malheureusement, il n'est pas là… C'est son jour de congé et personne n'a jamais découvert où il allait dans ces moments-là.
— Un mystère intéressant, mais je suis pressée aujourd'hui. On part dans deux heures, alors…
— Alors je ne te retiens pas plus longtemps. Reviens nous voir bientôt, puceron !
Avec un signe de la main, Hitomi s'élança dans les couloirs familiers du département. Tant qu'elle ne tentait pas de se rendre aux sous-sols, elle se sentait parfaitement à l'aise dans l'environnement confortable et chaleureux qui lui avait servi de lieu de travail pendant quelques mois. En fait, si Kakuzu n'avait pas mis la main sur elle, si Shikaku n'avait pas proposé qu'elle prenne sa suite au poste de Jônin en Chef, elle aurait sans doute décidé de se consacrer aux tortures et interrogatoires, aussi horrible que cela puisse sonner. Elle était un shinobi, avec tout ce que cela impliquait – y compris une aisance particulière à baigner ses propres mains de sang pour le bien de son village… Ou, dans son cas bien particulier, pour le bien de ses objectifs, qui finiraient par rayonner sur Konoha.
— Genma ! Je ne sais pas où tu te caches, mais si je dois passer plus d'une minute à te chercher au milieu de toutes ces sources de chakra, je m'arrangerai pour que tu passes un sale quart d'heure la prochaine fois que tu rentreras chez toi !
Elle avait assez élevé le ton pour être entendue à travers les murs. Au début, seul le silence lui répondit – et puis elle entendit une succession de bruits sourds et de jurons.
— Bordel, Hitomi-chan, je m'habille ! Ne rentre pas dans le vestiaire, d'accord ? J'arrive ! Si tu rentres, Kakashi va m'empaler sur l'arme la plus rouillée qu'il pourra trouver…
Elle éclata d'un rire sauvage et exalté, rejetant la tête en arrière. Quelque chose qu'elle ne parvenait pas à identifier mais qui ressemblait un peu à de l'euphorie courait dans ses veines. Elle ne savait pas si c'était le fait d'avoir accepté une mission à nouveau, ni si ce sentiment dissimulait la peur qui lui nouait le ventre quand elle songeait au fait de sortir du village, mais elle savourerait cette énergie farouche tant qu'elle durerait.
— Voilà, je suis prêt ! s'exclama Genma en sortant du vestiaire. Tu ne vas pas faire des choses indignes à mon hall d'entrée, pas vrai ?
Elle plissa les lèvres pour réprimer le sourire qui menaçait de s'y imposer et haussa les épaules.
— J'imagine que ça dépendra de ton comportement durant les jours ou les semaines à venir. On a une mission. Tu es le premier que je dois aller chercher.
Tout en l'entraînant vers le hall, elle lui décrivit les paramètres de la mission. Pas besoin de secret ici, alors que tous les membres du département avaient déjà pris part de près ou de loin à des missions similaires. Elle sentait le regard de ses pairs se poser parfois brièvement sur elle, analysant sa démarche guillerette et la légèreté nouvelle dans la manière dont elle portait son corps tout entier. Ils connaissaient les signes d'une rémission après une épreuve telle que celle qu'elle avait traversée. Hitomi Yûhi guérissait, et bientôt ce serait sur toutes les lèvres au village. Après tout, beaucoup de shinobi accueilleraient cet évènement avec soulagement : Ibiki se montrait particulièrement tendu et cassant depuis que sa petite protégée était revenue à Konoha. Il se fichait de partager ce statut de protecteur avec d'autres adultes, dont le père et l'ancien professeur de la jeune femme ; il se sentait atteint par ce problème en particulier, sans doute parce qu'il était passé entre les mains de tortureurs, lui aussi.
— Donc il ne reste que Kakashi et Neji, hm ? Lequel tu veux aller chercher en premier, Hitomi-chan ?
Elle réfléchit un instant, plissant légèrement les lèvres, puis prit une décision :
— Neji d'abord. Kakashi-sensei n'a pas de très bonnes relations avec le clan Hyûga.
— Toi non plus, cela dit. Comment ils prennent le fait que tu entraînes Hanabi-chan ?
Un sourire joua un instant sur ses lèvres, cruel et plein de promesses.
— Oh, très mal. Mais Tsunade-sama a déjà plus ou moins décidé de me confier son équipe quand ses amis et elle seront diplômés, et tu vois vraiment Hiashi Hyûga aller dire en face à Tsunade Senju qu'elle a pris une décision discutable ?
Gemna frissonna d'horreur. Tout le village en entendrait parler si le chef de clan commettait une telle erreur. Il serait déjà bien chanceux de survivre. Contrairement à son prédécesseur, la Princesse des Senju ne se souciait guère de froisser le clan Hyûga. Après tout, ils étaient les vassaux de son clan à elle depuis bien avant la fondation du village, un détail que ces shinobi aux yeux de nacre tentaient le plus souvent d'oublier. Des liens bien plus anciens que la loyauté à un emblème les soumettaient à la volonté du clan dont Tsunade était la dernière survivante – un clan qui s'éteindrait potentiellement après d'elle, puisqu'elle ne semblait pas vouloir de descendance, même si elle avait encore une bonne dizaine d'années pour faire ce choix.
Ils marchèrent côte à côte, unis par un silence confortable, en direction des terres Hyûga. Malgré sa proximité avec Hanabi et son amitié pour Hinata, Hitomi évitait de trop s'en approcher. Elle n'appréciait pas d'être toisée de haut par les shinobi postés à l'entrée du territoire, ni leurs réflexes défensifs subtils quand elle approchait. Elle n'avait pourtant rien fait pour affirmer sa dominance sur eux… non pas qu'elle soit en position de le faire, pour l'instant. Quand ils arrivèrent en vue de la barrière, elle se redressa et posa une main sur la garde de son sabre, prenant soin d'exposer l'emblème du clan Yûhi brodé sur son kimono, au-dessus de son cœur.
— Je viens chercher Neji Hyûga, informa-t-elle les deux gardes en guise de salutation. Il est attendu pour une mission.
Elle resta parfaitement immobile sous leurs regards inquisiteurs, refusant de révéler le moindre détail supplémentaire. Finalement, le plus jeune des deux gardes quitta sa position et fit volte-face, disparaissant de son champ de vision en quelques enjambées. Elle n'avait pas besoin de le voir cependant pour continuer de traquer sa position… Et noter qu'il s'arrêtait pour parler à Hiashi Hyûga avant d'aller chercher Neji comme il était censé le faire. Elle ne commenta pas ce manque de respect manifeste, puisqu'elle commettait une offense sans doute pire en surveillant l'homme. Son grand-père, Shinku, aurait été si fier d'elle.
— Bonjour, Shiranui-san, Hitomi-san. Vous avez besoin de moi ? demanda Neji dès qu'il arriva à leur hauteur.
Il avait changé depuis la dernière fois qu'elle l'avait vu, durant l'examen de Kusagakure. Sa tenue de combat était composée désormais d'un haut blanc aux larges manches et d'un hakama noir. Ses longs cheveux châtain foncé étaient attachés à l'extrémité par un lien de cuir ; il portait toujours son bandeau frontal par-dessus le Sceau de l'Oiseau en Cage, comme la plupart des membres de la Bunke. Les rumeurs racontaient qu'Hiashi Hyûga s'était rapproché de son neveu et lui confiait de plus en plus de tâches importantes au sein du clan, mais il devenait difficile d'obtenir des informations de l'intérieur, malgré la diligence d'Hanabi. Comme Genma l'avait souligné, les Hyûga voyaient Hitomi d'un mauvais œil.
— Pour une mission, oui, répondit Hitomi avec un regard appuyé en direction des gardes. Allons-y sans attendre, on doit encore récupérer Kakashi-sensei.
L'ombre d'un sourire joua sur les traits austères de Neji.
— Pour ça, il va d'abord falloir le trouver. Tu m'expliques en chemin ?
Elle acquiesça et tourna les talons sans attendre, laissant derrière elle une paire de gardes frustrés. Neji attendit qu'ils soient hors de portée de leur ouïe pour se rapprocher légèrement d'elle, exprimant ainsi l'étrange camaraderie, toujours tendue, qui les unissait depuis la désertion de Sasuke.
— Ce n'est pas comme ça que tu vas te faire des amis des Hyûga, tu sais, Hitomi-san.
— Je n'essaye pas encore de m'en faire des amis. Et je déteste qu'on me regarde de haut.
Elle entendit un petit rire du côté où Neji se trouvait mais ne tourna pas la tête pour vérifier. Sans ralentir le pas, elle étendit ses perceptions à la recherche du chakra si familier de son sensei. Sans surprise, elle le trouva à proximité de la stèle aux morts derrière le terrain d'entraînement numéro trois. Par égard pour lui, elle annonça son arrivée d'une rafale de chakra, si bien qu'il s'était éloigné de la liste de noms gravés dans la pierre juste avant qu'ils entrent tous les trois dans la clairière.
— Hitomi-chan, et en bonne compagnie… Tu viens me chercher pour une mission, pas vrai ?
Elle acquiesça et, alors seulement, à l'abri des oreilles trop curieuses d'autres shinobi, elle expliqua à nouveau la mission pour le bénéfice de Neji et de Kakashi. Ils écoutèrent tous les deux avec attention, le regard grave et sérieux, tandis que Genma surveillait les alentours d'un œil faussement négligeant, juste au cas où. Neji sembla particulièrement pris de court par le fait d'être nommé exécuteur, mais ne protesta pas et se détendit même légèrement quand il réalisa qu'Hitomi assurerait cette charge si lui ne le pouvait pas, pour une raison ou une autre.
— Je vous veux tous les trois devant la porte du village dans une heure. Kakashi-sensei, si vous avez plus de dix minutes de retard…
— Tu diras à ta mère que je t'ai donné mes livres, compléta l'ancien professeur avec un frisson. Je sais. Et je tiens à rappeler que je suis censé diriger cette mission.
— Et Shikaku-ojisan sera ravi de savoir que vous prenez votre rôle au sérieux en arrivant presque à l'heure dite à l'entrée du village. Vous voyez ? Tout le monde y gagne !
Genma rit de bon cœur, profitant de l'une de ces rares occasions durant lesquelles le Ninja Copieur se laissait joyeusement manipuler par quelqu'un d'autre. Son ancienne élève était sans doute la seule à oser et réussir, ce qui amplifiait encore le plaisir. Avec un petit signe de la main, Hitomi se sépara du groupe et rentra chez elle pour se préparer. Elle trouva Itachi occupé à lire dans le salon et reconnut l'un de ses parchemins de théorie du fûinjutsu entre ses mains. Le voir intéressé par son domaine de prédilection soulevait une vague tiède et confortable à l'intérieur de son ventre.
— Itachi-san, j'ai une mission au Pays des Tourbillons. Je serai sans doute de retour dans un mois, le temps de fouiller l'endroit et de tout cataloguer.
Le jeune homme lui jeta un regard surpris, referma son parchemin avec soin et se leva, manifestement tiraillé.
— Vous ferez attention à vous, pas vrai ?
Elle sourit et acquiesça, sans doute bien plus détendue qu'elle n'aurait dû l'être. Après tout, elle était encore sous-entraînée pour cette mission. D'aucuns auraient affirmé qu'elle n'était pas en état de l'accomplir. Si elle n'avait pas eu désespérément besoin de se remettre au travail, elle leur aurait peut-être même donné raison.
— Bien sûr que je ferai attention, et je vous tiendrai au courant avec mon carnet. Tout ira bien, Itachi-san.
Elle n'avait aucun droit de faire une telle promesse. Elle le savait, il le savait. Pourtant, ils n'auraient pu ni l'un ni l'autre se passer de ce serment. Il approcha d'elle à pas lents et lui caressa la pommette de la pulpe du pouce, aussi prudent et délicat que possible.
— Vous allez me manquer, Hitomi-san. Je me suis habitué à la vie à vos côtés.
Elle n'avait pas besoin de réfléchir ou d'analyser ses mots pour comprendre la vulnérabilité qui s'y cachait – mal, de toute évidence. Il n'aimait sans doute pas avouer des choses pareilles. Elle tourna la tête, déposa un baiser à l'intérieur de sa paume puis le regarda droit dans les yeux, quelque chose qu'elle osait encore trop rarement à son goût. Il était un Uchiha, après tout. Un simple contact de leurs regards pouvait tourner à l'enfer pour elle. Elle avait foi en lui, cependant, une foi débordante et douce qui ne tolérerait pas de se voir ignorer.
— Je reviendrai. Vous me manquerez aussi, Itachi-san.
Elle se hissa sur la pointe des pieds et attrapa le tissu de son pull dans ses mains pour l'attirer jusqu'à elle, sa respiration s'interrompant brièvement quand elle sentit sa poitrine pressée contre son torse solide, et l'embrassa, plus farouche et passionnée qu'elle ne l'avait été auparavant. Pour la première fois, elle entrouvrit les lèvres, l'invitant à approfondir le contact, à explorer. Il répondit d'un grognement sourd et s'exécuta tandis que ses mains se crispaient sur la taille de son épouse. Quand ils se séparèrent, ils avaient tous les deux les pommettes roses, le souffle court et les lèvres légèrement meurtries par cet échange peut-être un peu trop intense.
— Je reviendrai, murmura-t-elle à nouveau d'une voix lourde de sens.
Itachi ouvrit la bouche pour répondre mais s'interrompit en entendant le verrou de la porte d'entrée jouer contre le bois. Hitomi se détournait déjà, un sourire solaire sur les lèvres, et accueillit Ensui avec une énergie qui, sans nul doute, faisait plaisir à voir. Elle lui expliqua sa mission, enjouée et presque vibrante d'anticipation, avant d'aller se préparer dans sa chambre. Elle avait déjà tout ce qu'il lui fallait dans ses sceaux de stockages, dont certains gravés à même la peau – les sceaux de contact étaient tellement pratiques, par l'Ermite ! – mais il restait certaines armes qu'elle n'emportait pas partout avec elle et dont elle aurait peut-être besoin. On ne péchait jamais par excès de prudence en tant que shinobi.
— Bon, j'y vais ! Ne vous écharpez pas tous les deux pendant que je suis en mission, et écrivez-moi !
Elle n'attendit pas leur réponse avant de s'élancer sur le petit chemin de graviers blancs qui conduisait à la route. Elle ignora comme de coutume les regards attentifs et intéressés des membres civils comme ninjas de son clan, la Flamme de la Volonté brûlant haut et clair dans son esprit pour la première fois depuis des lustres. Elle ferait tout pour préserver cette sensation, pour la sentir réchauffer son âme aussi longtemps qu'humainement possible.
Elle arriva la première à l'entrée du village, mais elle s'y attendait : contrairement à elle, ses camarades ne trimbalaient pas la majorité de tout leur équipement à l'intérieur de sceaux de stockage. Même Tenten ne poussait pas le concept jusqu'à une telle extrémité. Contrairement à Hitomi, elle ne transportait que ses armes, pas de la nourriture ou des livres et parchemins… Mais pouvait-on la critiquer pour son zèle ? Elle était persuadée que non, et que ceux qui essayeraient passeraient un sale quart d'heure – juste pour le principe, bien entendu.
— Tu as hâte de partir à ce point, Hitomi-chan ?
Elle fit volte-face et salua Genma d'un signe de tête sans montrer le moindre signe de surprise. Elle l'avait senti approcher, après tout. Ses yeux rouges passèrent presque négligemment sur sa veste de Jônin, les bandages serrés autour de ses bras desquels elle sentait émaner le léger bourdonnement typique des sceaux de stockage et le sac de voyage sur son dos. Il était prêt. Elle ne voyait aucune autre arme sur lui que le senbon qu'il gardait toujours entre ses lèvres mais ne doutait pas qu'il se soit lourdement équipé en la matière.
— Tu n'imagines même pas à quel point, répondit-elle avec une impertinence visible.
Là où d'autres Jônin auraient pris ombrage de ce léger manque de respect, Genma se contenta d'un rire franc. Il n'aurait pas pu travailler dans le département d'Ibiki s'il avait tenu à de la déférence de la part de qui que ce soit.
— Ah, Neji approche.
Elle prononçait à peine la fin de sa phrase que le jeune homme apparaissait dans leur champ de vision. Il répondit aux regards de ses camarades d'un très discret signe de tête, pressant le pas pour les rejoindre.
— J'ai vu Kakashi-sensei sur le chemin. Il aidait une vieille dame à porter ses courses jusqu'à chez elle…
— Est-ce qu'il t'a payé pour dire ça ? demanda Hitomi avec un rictus amusé.
— Non, même pas ! Je te jure, je l'ai vraiment vu porter les courses d'une grand-mère civile.
La kunoichi soupira en secouant la tête mais ne commenta pas. Cela ne l'étonnait qu'à moitié, après tout, et elle s'était préparée…
— Je vous ai donné la mauvaise heure de rendez-vous exprès pour que ce genre de choses ne posent pas problème. La cliente qu'on doit protéger arrive dans une heure.
— J'aurais dû me douter que tu ferais un truc du genre. Si on continue de travailler ensemble, on devrait avoir un signal secret.
— Pour que Kakashi-sensei le décode au bout de la troisième fois ? Non merci.
Après cela, ils attendirent tous les trois en silence. Hitomi fut la première à sentir l'approche de son ancien professeur, bien entendu, et le signala en se redressant, un sourire avide aux lèvres. Elle ne se donnait pas tout à fait la peine de maîtriser l'aura volontaire et intense cristallisée sur sa peau, puisqu'il ne s'agissait pas d'intention meurtrière, laquelle aurait pu blesser les civils à proximité ou les shinobi les plus faibles. Elle voulait sortir de Konoha, se remettre au travail.
— Ah, je ne suis pas trop en retard, pas vrai ? s'enquit Kakashi dès qu'il arriva à sa hauteur.
Hitomi secoua la tête, un sourire indulgent aux lèvres.
— C'était tout juste mais non, vous n'êtes pas trop en retard. Il ne manque plus que la cliente.
Celle-ci arriva quelques minutes plus tard – elle avait manifestement aussi décidé de venir en avance. Hitomi haussa les sourcils en la voyant avancer à côté de Shiyo, la seule membre du département Cryptage et Décodage avec qui elle se sentait vraiment à l'aise. Derrière elle se trouvait une autre kunoichi… Si on pouvait réellement lui accorder ce titre. Elle n'était qu'une enfant, onze ou douze ans peut-être, les joues mangées de taches de son et de longs cheveux roux remontés en chignon au-dessus de sa nuque gracile. Hitomi savait que les membres de ce département en particulier étaient recrutés extrêmement jeunes et scellés tout aussi tôt, mais elle ne put tout à fait réprimer le rictus furieux sur ses lèvres quand elle sentit par-dessus le chakra de la jeune fille le bourdonnement de ses Sceaux du Silence.
— Yûhi-san, je te présente Mori no Kiwami. C'est elle que le département a décidé d'envoyer explorer l'ancien repaire d'Orochimaru.
L'enfant frémit visiblement en entendant ce nom. Hitomi se demanda pendant un instant si elle avait seulement suivi un entraînement shinobi – mais bien sûr que c'était le cas, jamais Konoha ne laisserait sortir une enfant sans défense, même escortée. Jamais Tsunade ne le ferait, en tout cas. Elle força un sourire affectueux sur ses lèvres et inclina la tête.
— Enchantée de te rencontrer, Kiwami-chan ! Je m'appelle Hitomi Yûhi. Kakashi Hatake, l'homme avec les cheveux gris, est le chef de cette mission. À côté de lui, c'est Genma Shiranui, et l'autre garçon de mon âge avec les yeux blancs s'appelle Neji Hyûga. Nous allons te protéger tout au long de ce voyage.
La petite fille leva sur elle de stupéfiants yeux verts puis hocha lentement la tête. Quelque chose la dérangeait dans son regard, un voile terne qui rappelait à Hitomi l'enfant résignée qu'elle avait été dans le Monde d'Avant, si jeune et déjà si fataliste – à raison.
— Merci d'accepter de me protéger, répondit la fillette d'une voix sans timbre.
— Ne nous remercie pas, c'est normal, intervint Neji. Il ne t'arrivera rien, je te le promets.
Hitomi ne put s'empêcher de jeter un regard surpris à son camarade. Ce n'était pas son genre de faire des promesses qu'il ne pouvait être certain de tenir – parce qu'on ne l'était jamais, pas avec la vie et la mort. Ses yeux croisèrent les siens et refusèrent de se détourner. Elle ne comprenait pas ce qui le motivait à parler de cette voix douce, presque fraternelle, à la petite fille qui cachait mal sa frayeur entre tous ces shinobi adultes, mais cela lui plaisait de le voir agir de la sorte.
— Bien, puisque tout est réglé, mettons-nous en route, ordonna Kakashi. Je prends la tête du groupe avec Pakkun. Genma, tu fermes la marche. Hitomi prend le flanc gauche et Neji le droit. Vous vous assurerez que Kiwami-chan arrive à suivre le rythme et, si elle fatigue avant qu'on arrive à notre premier arrêt, Hitomi fera appel à ses invocations pour la porter. Est-ce que c'est entendu ?
— Oui, taicho ! s'exclama Hitomi avant même que les deux autres hommes aient eu le temps d'ouvrir la bouche.
Elle avait l'impression d'avoir cinq ans à nouveau et de sortir du village pour la toute première fois. Certes, Ensui ne se trouvait pas à ses côtés cette fois, mais l'exaltation qui lui coulait dans les veines, tiède et gorgée d'énergie, aussi délicieuse de de l'ambroisie, accordait à son esprit toute la paix et l'impatience dont elle avait besoin pour faire taire ses craintes. Elle emboîta le pas à Kakashi quand celui-ci eut invoqué Pakkun et fit signe à Kiwami de se placer entre Neji et elle. Les deux jeunes Jônin échangèrent un regard presque complice au moment de franchir les portes de Konoha, puis se concentrèrent sur leur mission.
Les dix premiers kilomètres se déroulèrent sans le moindre problème. Kiwami était plus rapide qu'une civile, mais sa vitesse laissait à désirer par rapport à ce dont d'autres ninjas étaient capables. Le groupe s'accordait donc à un trot rapide plutôt que de bondir d'arbre en arbre comme ils l'auraient fait d'ordinaire : c'était de toute façon mieux, à leurs yeux, que de devoir escorter le premier civil venu, lent et maladroit. La fillette se tendait comme un arc au moindre bruit dans les fourrés mais s'apaisait dès qu'elle comprenait qu'il s'agissait simplement de la forêt qui vivait et respirait autour d'elle. Ses grands yeux verts brillaient d'une curiosité à laquelle Hitomi n'était pas tout à fait étrangère, et qui lui donnait envie de prendre l'enfant par la main avant de lui expliquer le monde entier.
Ce fut la jeune Yûhi qui commença à peiner en premier. Après deux heures au rythme imposé par Kakashi, ses flancs brûlaient et ses poumons se remplissaient avec peine. Elle savait que ses camarades ninjas avaient remarqué son inconfort, même son professeur et le familier qui inspectait la voie quelques mètres devant eux à la recherche d'ennuis potentiels. Elle-même sentait l'odeur de la sueur qui lui ruisselait dans le dos et collait ses vêtements contre sa peau, entendait l'irrégularité de son pas et la manière dont son souffle accrochait sa gorge ou ses poumons toutes les quelques inspirations. Personne ne commenta, cependant. Tous savaient pourquoi elle se trouvait dans cet état.
Elle se trouvait bien loin de la forme physique idéale d'un shinobi, n'avait pas encore trouvé le temps de redévelopper son endurance et sa force, mais cela faisait partie des raisons pour lesquelles elle avait besoin de repartir en mission. L'entraînement ne pouvait la porter que jusqu'à un certain stade, bien insuffisant comparé aux prouesses que l'on demandait en tout temps des Jônin. Et tous savaient pourquoi elle ne s'était pas entraînée aussi rigoureusement qu'elle aurait dû. Tous savaient comme le simple contact d'un homme, y compris de son mentor adoré, l'avait jusqu'à très récemment terrifiée. Kakashi aurait pu refuser qu'elle le suive sur cette mission après avoir pris connaissance des paramètres. Il l'avait laissée venir parce qu'il avait besoin de voir de ses yeux qu'elle était prête à s'entraîner à nouveau, à devenir toujours plus forte et redoutable.
Chacun gérait ses peurs et traumatismes comme il le pouvait.
