Ils arrivèrent au repère abandonné six jours plus tard. La saison des pluies battait à présent son plein au-dessus du Pays des Tourbillons ; une tempête approchait. Même Kakashi se montrait plus tendu et plus sec que de coutume face à cette perspective, lui qui restait plus accoutumé à la météo tempérée de Konoha qu'aux perturbations presque constantes souffertes par d'autres régions durant certaines saisons. Hitomi, au moins, pouvait s'inspirer de son expérience dans le Monde d'Avant pour réagir à la pluie, au vent et à la grêle qui les frappaient parfois, même si ce monde ne disposait pas des atouts modernes qui l'avaient aidée à affronter les intempéries durant sa première vie.
— Neji, appela Kakashi quand ils arrivèrent devant la porte béante du repère, sonde l'entièreté des souterrains à la recherche d'ennuis potentiels. Genma et toi monterez la garde autour de Kiwami pendant qu'Hitomi et moi conduirons une première exploration au cas où.
— Bien, taicho.
Neji concentra son chakra et, bientôt, le bourdonnement familier d'un Byakugan activé emplit l'air – en tout cas aux yeux d'Hitomi. Elle ne se priva pas de sonder les lieux de la même manière, déployant ses méridiens avec tant de force qu'elle se tendit face à l'afflux soudain d'informations. Heureusement, rien ne lui évoquait une présence ennemie : même le fantôme de l'énergie émise par les précédents occupants des lieux s'était depuis longtemps estompée. Personne n'avait visité cet endroit depuis des années.
— Bien, reprit le commandant d'unité quand Neji opina du chef, vous savez ce qu'il vous reste à faire. Vu la tempête qui approche, n'installez pas le camp à l'extérieur. Ce sera légèrement plus risqué de camper à l'intérieur, mais au moins on sera au sec.
Avec un petit reniflement amusé, Hitomi suivit son ancien professeur dans le boyau qui s'enfonçait sous terre. Elle dut un instant chercher son équilibre sur les marches raides : même si sa force physique s'était drastiquement améliorée cette dernière semaine, il lui manquait encore l'aisance qu'elle avait connue au sommet de sa puissance. Elle savait néanmoins qu'elle y reviendrait. Elle ne pouvait pas se permettre de perdre foi en cette certitude. Pas maintenant, pas alors qu'elle commençait enfin à se sentir mieux, à se sentir elle-même.
— On ne se sépare pas, d'accord ? Quand on est seulement deux, c'est trop risqué. Si quelque chose a trouvé le moyen de vous échapper, il vaut mieux l'affronter ensemble plutôt que seul.
— Compris. Est-ce que vous voulez qu'on éclaire le chemin ?
— Ce serait plus facile. On n'essaye pas de se faire discrets, après tout. Attends un instant.
Il composa quelques mudras, inspira et relâcha l'air qui avait gonflé ses poumons. Un petit feu follet bleu jaillit d'entre ses lèvres et commença à sauter de torche en torche jusqu'à tourner derrière le coude que formait le couloir. Un petit sourire aux lèvres, Hitomi lui poussa l'épaule du plat de la main.
— J'allais plutôt proposer d'utiliser un briquet. Gardez votre chakra, sensei.
Il sourit à son tour et baissa son œil unique, d'un gris si sombre qu'elle n'en discernait pas la pupille, sur le visage de son ancienne élève.
— Laisse ton vieux sensei frimer, Hitomi-chan. C'est tout ce qu'il lui reste maintenant que ses élèves sont grands. Même Naruto est en train de se préparer à devenir Chûnin…
Il ne mentionna pas Sasuke, bien entendu. Il ne connaissait toujours pas la réalité soigneusement cachée derrière l'écran de fumée que formait sa désertion. Un nœud se forma dans l'estomac d'Hitomi. Elle n'aurait rien tant aimé que de le lui dire, juste pour partager ce fardeau avec une personne de plus, un autre shinobi qui, comme elle, s'était attribué le devoir de veiller sur Sasuke : elle parce qu'il était son petit frère bien aimé, lui parce qu'il avait juré de faire de lui le meilleur ninja possible et de le protéger. Même maintenant que Danzô était mort, elle ne pouvait prendre le risque. Si l'information remontait jusqu'à Kabuto… Elle réprima de justesse un frisson d'horreur.
— Naruto a eu le cœur brisé quand Tsunade vous a rappelé au village et l'a laissé à Suna sous la charge de Yamato pour préparer le tournoi de son examen. Vous vous rendez compte qu'il m'a écrit six pages pour se plaindre que vous l'abandonniez ? C'est Ichiraku tout entier que vous allez devoir lui acheter pour réparer ce tort, même si ce n'est pas votre faute.
— Ichiraku, hm ? C'est vrai que je pourrais faire ça… Tu penses que ce serait un cadeau suffisant ?
Hitomi ricana aussi bas que possible, juste au cas où, et suivit Kakashi d'une salle à l'autre. Ils devaient se montrer aussi zélés que possible dans leurs recherches, mais ne pas trop faire attendre leurs camarades laissés à la merci des éléments trop longtemps non plus. Kiwami ne disposait pas d'énormément de chakra et en avait dépensé une belle part durant le voyage. Elle se trouvait exposée à un faible risque de maladie et Hitomi était la seule membre de l'équipe qualifiée en ninjutsu médical au-delà des techniques trousse-de-secours… Mais pas au point de soigner une pneumonie.
Près de deux heures après être entrés dans le souterrain, ils en ressortirent enfin. Leurs compagnons sourirent en constatant que rien ne leur était arrivé, que l'abri incarné par le repère abandonné était sécurisé. Toutefois, ils décidèrent de s'installer dans la première salle, mal isolée mais plus proche du de l'entrée. Si quelque chose voulait s'introduire dans le repère, ils le sauraient et réagiraient en conséquence.
— Taicho, est-ce que vous voulez que j'aille chasser ? demanda Neji aussi respectueusement qu'il était possible.
— Tu t'en sens la force ?
Quand le jeune Jônin opina du chef, son commandant reprit :
— Dans ce cas, oui, tu peux y aller. Les autres, installez un camp aussi confortable que possible ici. Pas la peine de commencer à fouiller les documents dès ce soir, Kiwami-chan. Tu es épuisée. Je prends la première garde.
Ainsi commença leur première soirée dans le repère abandonné. Les jours se succédèrent ensuite sans réellement se démarquer de celui qui précédait ou de celui qui suivait : Kiwami choisissait une salle à explorer et se lançait dans son travail sans la moindre réserve tandis que les autres veillaient sur elle. Dès le premier jour, elle avait demandé à Hitomi de lui façonner les parchemins de stockage les plus larges possibles et s'en servait pour stocker tout ce qui lui semblait intéressant – la jeune Jônin l'avait même vue emporter des listes de courses, et elle comprenait la logique derrière cette initiative. Avec une liste de courses, il serait possible de déduire ce qu'Orochimaru avait bien pu faire dans la région, ce dont il était coupable parmi les crimes non-résolus du pays… Voire du monde shinobi tout entier.
— Bon, il est temps de repartir, les informa Kakashi au bout de deux semaines à ce rythme. Kiwami m'a dit qu'elle n'avait plus grand-chose à fouiller et que ça ne lui prendrait pas plus de deux heures. Après ça, on s'en va. Préparez-vous en conséquence.
Quatre tempêtes avaient frappé la région durant les quinze derniers jours et une cinquième se profilait à l'horizon. Hitomi ne s'était jamais crue capable de haïr la pluie et le vent, mais voilà qu'elle ne pouvait tout à faire réprimer le rictus méprisant qui tordait ses lèvres à chaque fois qu'elle mettait un pied dehors. Elle n'avait même pas essayé d'invoquer ses chats tout au long de cette période : ils auraient inutilement souffert sous une météo pareille. Sans un mot, la jeune femme commença à empaqueter les futons installés au centre de la pièce qu'ils avaient décidé d'occuper dès le premier jour. Ils avaient bien servi. Désormais, chacun portait l'odeur distinctive de son propriétaire, mais Hitomi décida de tous les emporter dans l'un de ses sceaux. Ce serait plus pratique pour tout le monde : pourquoi alourdir les sacs de ses camarades quand elle disposait de tant d'espace pour ranger ? Eux ne pouvaient pas porter l'encre et son schéma distinctif jusque sur leur peau. Comme elle l'avait si souvent prouvé ces derniers temps, elle en était capable.
— Tu as trouvé des choses intéressantes, Kiwami-chan ? demanda-t-elle non sans intérêt quand l'enfant revint de sa dernière expédition dans l'une des salles du fond, Neji à ses côtés.
— Pas vraiment, mais je m'y attendais un peu. La zone critique se trouvait au milieu du repère, pas à son extrémité. La salle était à peine protégée, et à partir de là…
Hitomi n'avait pas besoin de plus de précisions. Durant leurs fouilles, ils s'étaient trouvés plus d'une fois face à des pièges particulièrement vicieux et complexes. Heureusement, entre Neji qui les voyait avant qu'ils se déclenchent et Genma qui était doté d'un talent presque surnaturel pour le désamorçage, il n'y avait eu qu'un blessé. Kakashi, le pauvre, s'était fait égratigner le bras par une flèche le cinquième jour. Il avait juste voulu protéger Kiwami, et celle-ci avait pleuré en voyant le sang sous son épaule.
— Dites adieu à cet endroit. Tsunade-sama a ordonné qu'il soit détruit, avec l'approbation du Daimyô. On ne voudrait pas que Kabuto réinstalle une place forte ici, pas vrai ?
Kakashi s'assura que tous les shinobi sous son commandement et leur charge soient bien sortis d'un regard à la ronde avant d'avancer d'un pas en direction de l'entrée du repère. Il pleuvait des cordes sur leurs silhouettes presque frêle dans cette immensité sauvage, mais même ainsi, avec les cheveux plaqués sur le crâne et les vêtements gorgés d'eau, il émanait de leur groupe une sourde impression de danger. Les animaux sauvages refusaient d'approcher, guidés par l'instinct ancestral qui leur expliquait ce que leurs sens ne comprenaient pas tout à fait.
— Doton : Les chaînes de pierre !
Il plaqua ses deux mains imprégnées de chakra contre le sol boueux. La terre trembla puis explosa devant l'entrée du repère : de longs pythons de pierre jaillirent là où s'était trouvée l'herbe gorgée de pluie, s'élevèrent haut dans le ciel puis se replièrent sur eux-mêmes avec toute la violence d'une technique de rang A, les impacts audibles à des lieues à la ronde. Au bout du cinquième, le sol s'affaissa là où s'était trouvé le repère, mais il en fallut plus du double pour que tout ce qui restait soit réduit à l'état d'éboulis. Kakashi examina son travail et hocha la tête, manifestement satisfait.
— On peut y aller. Hitomi-chan, tu prends la tête. Neji à droite, Genma à gauche. Je ferme la marche.
L'équipe tomba aussitôt en formation, largement aidée par l'habitude qui s'était construite durant le voyage aller. Jamais Hitomi ne retrouverait la camaraderie qui s'était tissée entre elle, Naruto et Sasuke quand ils étaient tous les trois Genin, mais elle était parvenue à accepter l'idée de laisser une connexion se créer avec d'autres coéquipiers. Elle n'avait pas le choix, pas à Konoha. Aux yeux de ses pairs, le travail d'équipe incarnait la Flamme de la Volonté et… Peut-être qu'elle y croyait. Un peu.
Ils voyagèrent sans le moindre accroc pendant plusieurs heures. Même si elle n'avait pas retrouvé le sommet de ses forces, la jeune Jônin ne souffrait plus autant d'une journée passée à trotter au rythme déjà un peu plus rapide de Kiwami. Ses muscles ne brûlaient plus quand venait le moment d'installer le camp. Cependant, ils n'y étaient pas encore : le soleil s'approchait de l'horizon derrière les épais nuages qui recouvraient le ciel à perte de vue mais ne le toucherait pas avant au moins deux heures. Soudain, elle fit signe à toute la formation de s'arrêter, dérapant légèrement dans la boue.
— Taicho, commença-t-elle en se tournant vers Kakashi, je sens des shinobi qui approchent. Ils sont encore à plus d'un kilomètre de nous, mais on dirait qu'ils viennent directement du repère détruit. Que fait-on ?
Kakashi laissa son œil unique analyser le terrain et finit par secouer la tête.
— Il s'agit peut-être de membres de ce fameux nouveau Village Caché que le Pays des Tourbillons veut tellement construire… Attendons. Mais au moindre signe d'ennuis, Hitomi-chan, tu prends Kiwami et Neji avec toi et tu te téléportes au sanctuaire. On vous y rejoindra le plus vite possible.
Elle ne demanda pas pourquoi il ne voulait pas rentrer directement à Konoha : si des ennuis se déclaraient dans la région, Kakashi aurait le devoir de détruire la menace, d'aller prévenir le Daimyô du pays et le chef de ce fameux nouveau village, et alors seulement pourrait-il les rejoindre. À partir de là, il serait bien plus près du sanctuaire que de Konoha… Et qu'est-ce qui empêcherait Hitomi de les emmener jusqu'à chez eux une fois la menace passée ? Il avait raison, c'était la solution la plus sage et la plus pratique.
— Très bien, répondit-elle en inclinant légèrement la tête. Kiwami, Neji, venez m'encadrer. Si ça tourne mal, je veux pouvoir vous emmener immédiatement.
Elle les regarda se déplacer en conséquence sans qu'un autre mot soit prononcé. Genma et Kakashi peinaient à réfréner l'aura qui voulait apparaître sur leur peau, pas exactement meurtrière mais chargée d'une vague menace et de volonté. Bien entendu, la laisser se manifester aurait été considéré comme une menace, quelque chose qu'ils voudraient éviter à tout prix si les shinobi qui approchaient n'étaient pas des ennemis à première vue. Tsunade serait furieuse si la tension manifestée par ses ninjas lui coûtait l'une de ses précieuses alliances.
Enfin, les shinobi étrangers apparurent. Avec la pluie, Hitomi ne discerna pendant longtemps que de vagues silhouettes, mais elle fit signe à Neji et Kiwami d'approcher. Mieux valait faire preuve de prudence, d'autant qu'elle n'arrivait pas à voir clairement le symbole sur leurs insignes, que seuls certains portaient sur le front. Même le Byakugan de Neji ne les aiderait pas. Avec un petit soupir, elle écarta toute pensée pourtant si réconfortante du soleil et de la chaleur à Konoha. Elle aurait tout le temps de s'y prélasser aux côtés de ses chats quand elle serait rentrée.
— Hitomi, murmura Neji d'une voix tendue, est-ce que tu peux me rappeler le symbole distinctif des membres de Crépuscule ?
Devant eux, les épaules de Kakashi se raidirent. Il avait entendu. Même sans son Byakugan, Neji était doté d'une meilleure vue que la moyenne, et de loin.
— Un collier avec comme pendentif les deux kanji qui forment le nom de l'organisation. Pourquoi ? Qu'est-ce que tu vois ?
— Ces ninjas portent absolument tous une chaîne autour du cou. Fine, à peine visible, peut-être en argent ou un métal similaire.
— Fait chier !
— Hitomi-chan, intervint Kakashi d'un ton aussi calme que possible. Prends Kiwami et Neji et fais ce que je t'ai ordonné. Tout de suite.
Elle regarda son dos résolument dressé entre les ennemis et leurs charges tandis qu'elle s'emparait des mains tendues de ses deux passagers.
— Est-ce que ça ira ici ? Je peux poser une balise et revenir…
— Non. Je veux que vous protégiez Kiwami tous les deux. Ne t'en fais pas, tout ira bien ici. On viendra vous chercher.
Le regard grave, Hitomi acquiesça et, d'une décharge de chakra, attira jusqu'à elle la balise placée une éternité plus tôt dans la cour du monastère et laissée là, juste au cas où. Ses compagnons et elle s'évaporèrent juste au moment où l'un des insignes sur les bandeaux frontaux des ninjas ennemis apparaissait à sa vue : un nukenin de Kirigakure. Elle laissa échapper un long soupir frémissant en atterrissant à sa destination et lâcha les mains de Kiwami et Neji. La petite fille s'écarta, se plia en deux et vomit, manifestement très secouée par la téléportation. Cela arrivait parfois. Neji, lui, avait les traits blêmes mais ne semblait pas prêt à rendre ses boyaux.
— Hitomi ? Hitomi Yûhi ?
Elle fit volte-face et se tendit pendant une seconde avant de reconnaître le moine qui approchait en trottinant.
— Koichi-san ! Désolée de débarquer comme ça sans prévenir, mais…
— Tu me raconteras ça plus tard, enfin, interrompit le vieil homme sur le ton d'une évidence. Venez d'abord vous mettre à l'abri. On va vous trouver des vêtements sec, de quoi vous réchauffer et vous remplir le ventre, et puis tu m'expliqueras.
Elle savait qu'il n'y avait pas moyen d'argumenter quand il prenait ce ton-là, aussi s'inclina-t-elle profondément pour le remercier et entraîna-t-elle ses compagnons à sa suite. D'après le regard intéressé et vigilant que Neji jetait aux environs, il n'avait jamais eu de mission dans la région, contrairement à l'équipe d'Hinata. Il finirait bien par voir que les moines ne voulaient pas de mal aux shinobi de Konoha.
— Voilà, lança Koichi quand ils furent tous installés autour d'une table basse chauffante, habillés de vêtements dans les tons gris et doux sur la peau, une assiette de ragoût devant chacun d'eux. Maintenant, tu peux me raconter ce qu'il se passe, Hitomi-chan.
Le goût de la nourriture vif et riche sur sa langue donnait envie à la jeune femme de plutôt plonger le nez dans son assiette comme le faisaient sa protégée d'un temps et son camarade, mais elle avait bien conscience que Kakashi lui avait donné le commandement de cette partie de leur unité jusqu'à ce qu'il vienne les chercher. C'était son rôle de fournir des explications, de faire des rapports, et toutes ces choses qui allaient de pair avec la position de chef. Aussi raconta-t-elle d'une voix aussi détachée que possible tout ce qui les avait menés à se téléporter, en omettant soigneusement ce qui devait rester secret, comme le contenu des découvertes de Kiwami – oui, elle avait lu certains de ces parchemins.
— Eh bien, on ne peut pas dire que ça me fasse plaisir d'entendre que Crépuscule a placé des ninjas dans la région… On espérait que l'idée du Daimyô n'attirerait pas ce genre d'attention.
— Je suis vraiment navrée, Koichi-san. Je ne pense pas qu'un village neutre dédié à la recherche soit une mauvaise idée… Mais vous savez qu'il y aura toujours des shinobi cupides pour essayer de s'en emparer.
— Ce n'est pas à mon âge qu'on apprend les affres de la nature humaine, petite. Je sais déjà tout ça. J'avais juste cet espoir naïf… Enfin, quoi que ce soit, on parviendra à y faire face.
— Et vous aurez le soutien du clan Nara pour ce faire. Mon oncle et mon maître n'oublieront pas ce que vous avez fait pour nous.
Le vieux moine sourit, creusant des rides en pattes d'oie aux coins de ses yeux, tandis que Neji se tendait à la gauche d'Hitomi. Voulait-il répéter l'offre au nom des Hyûga ? En tant que membre de la Bunke, aussi puissant soit-il, il ne disposait d'aucun droit en la matière. Cela devait le tirailler, si elle en jugeait par son agitation peu caractéristique.
— Enfin, ce qui est fait est fait. Nous demanderons votre aide uniquement si nécessaire. Vous autres ninjas avez vos propres problèmes. J'ai même entendu dire que tu étais morte, petite, tu imagines ? J'en connais qui ont eu le cœur brisé ici en l'apprenant.
L'expression d'Hitomi s'assombrit, mais elle força un sourire sur ses lèvres et feignit la désinvolture, tant pour rassurer Koichi que pour apaiser l'expression alarmée sur les traits de Kiwami.
— Je ne suis pas immortelle, Koichi-san, mais il faut quand même plus qu'un déserteur dérangé pour m'abattre. Je vais bien.
Il discerna le mensonge dans la tension qui reliait ses mots les uns aux autres, dans la crispation des muscles de son visage, mais ne la confronta pas. Ils étaient tous les deux trop pudiques pour ça.
— Je n'en doute pas une seconde, maintenant que je te vois, mentit-il à son tour. Vous pouvez rester ici aussi longtemps que nécessaire, bien entendu. Je vous mettrai des chambres à disposition. Est-ce que deux pièces contingentes suffiront ? Je ne sais pas comment vous autres ninjas montez la garde autour de vos clients…
— Ce sera parfait, ne vous en faites pas. Neji, est-ce que tu veux bien prendre le premier tour ? J'aimerais aller présenter mes hommages au temple principal.
Le jeune homme acquiesça, un discret sourire aux lèvres. Ses yeux ne cessaient de glisser à gauche, à droite, comme s'ils tentaient d'assimiler tout ce qu'il voyait dans les moindres détails. Hitomi savait que le clan Hyûga n'instruisait pas les membres de sa branche secondaire aussi profondément que ceux de la branche principale, notamment en ce qui concernait la Flamme de la Volonté. Chez les Nara, cet apprentissage particulier était laissé à l'appréciation des parents, puis des enfants dès l'âge de douze ans, qu'ils soient civils ou ninjas : tous décidaient s'ils voulaient en apprendre plus sur ce sujet ou non, et s'ils croyaient ou non.
Elle longea soigneusement les préaux en sortant du bâtiment principal, retrouvant sans mal le chemin du temple. Rien n'avait changé sous ce toit en particulier ; le temps semblait s'être arrêté par respect pour la Flamme de la Volonté et ses mille incarnations. Accueillie par le silence et la semi-obscurité qui régnaient dans la salle haute de plafond quand aucun moine ne venait y prier, elle s'assit en seiza sur les tatamis et resta immobile pendant quelques minutes, les yeux fixés sur la Flamme gravée dans le bronze devant elle. Dans son dos brûlaient deux torches dont la lumière animait le métal de reflets changeants, hypnotiques. Malgré la tentation de se laisser emporter dans sa Bibliothèque, elle se concentra sur les sensations éprouvées par son corps et pria, pour la première fois depuis longtemps.
Elle pria pour Ensui, pour Naruto, pour Gaara, pour Kurenai et Asuma, pour Kakashi et Gai, pour Shikamaru, Shikaku et Yoshino. Elle pria pour Itachi et Haku et Suigetsu, la simple évocation de leurs noms et de leurs visages réchauffant le sang dans ses veines. Elle pria pour chacun de ses chats. Elle pria pour Sasuke, dont l'absence la remplissait toujours d'une douleur sourde et amère. Elle pria pour Sai et Akina, les deux anciens de la Racine qui réapprenaient à vivre, et pour tous ceux qu'ils entraînaient avec eux sur cette pente bénéfique. Elle pria pour Tsunade et Jiraiya, suppliant de les voir tous deux survivre aux troubles à venir. Elle pria pour tous les gens qu'elle aimait et pour tous ceux qu'il lui fallait protéger au nom du devoir – et pas une fois elle ne pria pour elle-même.
— Que la Flamme de la Volonté vous protège, murmura-t-elle finalement dans le vide, la semi-obscurité et le silence.
Enfin, elle en vint à la véritable raison de sa présence dans le temple : d'une étincelle de chakra, elle libéra le miroir de Tobirama du sceau dans lequel elle l'avait rangé, dessiné autour de son poignet droit. Elle caressa un instant le motif gravé dans le métal avant d'y insuffler son énergie. Aussitôt, le visage du second Hokage apparut, encadré de cheveux blancs ébouriffés. Ses yeux rouge sombre s'illuminèrent quand il réalisa où il se trouvait. Elle sourit à son tour et le salua d'un signe de tête.
— Je voulais profiter d'être dans la région pour vous ramener au temple, Tobirama-san. Je vais tourner le miroir maintenant, pour que vous puissiez prier tout votre soûl.
Il ne répondit rien, trahissant seulement son bonheur par une expression impatiente, avide. Elle n'était pas animée par le centième de la foi qui vivait en lui, même dans ce fantôme du formidable combattant qu'il avait été, mais elle essayait de comprendre. Elle ferma les yeux et médita pendant que le guerrier décédé priait. Elle n'avait pas besoin de voir son visage pour savoir comme la ferveur illuminait ses yeux, comme tout son corps immatériel se tendait en direction de la représentation de sa foi. Elle pouvait bien attendre pour lui laisser ce plaisir en particulier.
— Merci, dit-il finalement d'une voix rauque et légèrement tremblante.
Elle tourna à nouveau le miroir dans sa direction et lui sourit, l'air elle aussi plus légère.
— C'était tout naturel. Est-ce que vous voulez entendre parler de notre mission en cours ?
Dans le miroir, la posture de Tobirama changea, mais elle ne pouvait exactement voir en quoi : le cadre d'acier ne laissait apparaître que son visage, sa gorge et le haut de ses épaules.
— Je veux bien, oui. Ça fait un moment que tu ne m'as plus appelé… Depuis que tu as résolu le problème de tes sceaux communicants. Ça y est, ils sont commercialisés ?
— Erh… Pas encore. J'ai eu quelques soucis avec le bureau des brevets du village, vous voyez…
Tout en devisant d'un ton enjoué, elle se leva, salua profondément devant la Flamme et quitta le temple, longeant à nouveau les murs pour retourner à la chaleur et à la sécurité des chambres que Koichi leur avait fait préparer. Elle sentait le chakra de Neji et Kiwami de l'autre côté du mur de gauche : le jeune homme semblait être en train d'aiguiser ses armes.
— … Et du coup, on attend Kakashi-sensei et Genma. Je n'ai aucun doute qu'ils reviennent, bien entendu.
— Bien entendu. Bon, merci en tout cas, autant pour la prière que pour la conversation. Il est temps que tu retournes à ta mission.
Elle roula des yeux, un large sourire aux lèvres, mais ne le contredit pas.
— À vos ordres, Hokage-sama.
Elle eut tout juste le temps de le voir s'esclaffer de rire avant de couper le flux de chakra dans le miroir. Elle rangea le précieux artefact de retour dans le sceau de stockage gravé à même sa peau, savourant un instant le doux picotement du chakra contre sa peau, puis sortit de sa chambre et alla frapper à celle où son coéquipier et leur protégée s'étaient installés.
— Désolée, ça a pris plus longtemps que prévu. Kiwami-chan, tu t'es déjà douchée ?
La petite fille secoua la tête et s'élança avec cet enthousiasme qui n'appartenait qu'aux enfants jusqu'à la salle de bain attenante à cette chambre. Hitomi ne disposait pas d'un tel luxe mais n'en avait pas besoin. Elle allait de toute façon passer beaucoup de temps ici quand ce serait son tour de monter la garde, alors bon… Neji se redressa soudain, attirant son attention.
— Tu sais, les choses sont en train de changer au sein de mon clan, commença-t-il d'une voix quelque peu incertaine.
— Vraiment ?
— Oui… Les anciens qui composaient le Conseil du clan ont commencé à perdre en pouvoir.
Hitomi haussa les sourcils, surprise, et quitta sa position avachie contre le mur, attentive.
— Et du coup, qu'est-ce que ça implique pour vous ?
— Hiashi-sama… Il commence à voir les erreurs qu'il a commises. Si tu n'avais pas été aux côtés d'Hanabi pendant l'exercice à l'Académie, elle aurait été enlevée par les restes de la Racine. Il était dévasté et tellement soulagé tout à la fois en l'apprenant…
— N'essaye pas de me faire éprouver de la pitié pour cet homme, Neji. S'il n'était pas intervenu, Hinata et moi…
— Je sais. Je sais qu'il n'est pas quelqu'un de bien, et moi non plus. On a tous les deux fait des choses horribles à notre propre famille, et je sais que c'est pour ça que tu n'éprouveras jamais pour moi la même affection que pour nos pairs. J'ai accepté cet état de faits, et c'est ma faute.
— Je…
— Cependant, l'interrompit le jeune homme, je sais tout aussi bien ce que tu es en train de faire à Konoha. Oh, tu es très subtile, et je pense que peu de gens en-dehors des concernés ne s'en est aperçu… Mais tu es en train d'unir les clans. Et pas seulement ceux du village, ceux d'autres puissances aussi.
Elle croisa les bras, se raidit et redressa le menton, toute sa défiance exsudant par chacun des pores de sa peau.
— Et même si c'est le cas ? Est-ce que le clan Hyûga va essayer de m'en empêcher ?
Neji soupira et se frotta le visage dans les mains, un geste trahissant plus de nervosité qu'elle n'en avait jamais vu chez lui.
— Non, justement ! On veut en faire partie !
Hitomi se figea, les yeux écarquillés. Elle ouvrit la bouche pour répondre mais Neji n'avait pas fini :
— Est-ce que tu savais que le clan Hyûga est le seul à encore imposer à chacun de ses membres, civils comme shinobi, un mariage arrangé ? Est-ce que… On a besoin de ce progrès, Hitomi. On a besoin d'avancer, de suivre le rythme du monde qui change si vite autour de nous. On a besoin… On a besoin de pouvoir choisir qui aimer sans craindre de se voir dénier le droit d'épouser cette personne si un tel jour devait arriver.
Hitomi pencha la tête sur le côté. Elle le regardait à présent comme un intéressant mystère plutôt que comme un camarade qui la plaçait dans une situation inconfortable, ses yeux rouges perçants et inquisiteurs.
— C'est personnel pour toi, affirma-t-elle lentement. Tu as quelque chose à gagner dans cette situation, si mon clan fait un pas vers le tien. Pourquoi ? Les Hyûga sont bien plus puissants que les Yûhi… Et tu fais partie de la branche secondaire, hélas. Qu'est-ce que tu y gagnerais ?
Neji se laissa retomber contre la tête du lit sur lequel il était assis, passant ses doigts dans ses longs cheveux bruns.
— Je suis gay, Hitomi. Je suis gay et depuis que je m'en suis rendu compte j'ai peur que mon oncle me fasse la même chose qu'à Hinata. Je veux pouvoir vivre librement quand je tomberai amoureux de quelqu'un… Mais je veux aussi continuer de faire partie de mon clan. J'ai gagné ma place aux côtés d'Hiashi-sama et le respect dans les yeux des autres membres du clan quand ils viennent me parler. Je l'ai gagné.
Elle savait, bien entendu, de quoi il voulait parler. Même maintenant, après toutes ces années, le fait qu'Hinata ait officiellement exigé de rompre tous ses liens avec le clan Hyûga faisait encore régulièrement le tour des commères du village, aussi juteux qu'une rumeur toute fraîche. Tenten et elle étaient très heureuses, songeaient même à se marier… Mais Hinata n'avait rien convoité de sa vie dans le clan, contrairement à Neji. Gagner le respect de son oncle ne lui avait pas suffi. Même si – il avait raison sur ce point – elle ne parvenait pas à apprécier sa compagnie de la même manière que celle de leurs pairs, elle lui accordait sans peine ses mérites dans cette entreprise. Elle soupira et se détendit, un muscle après l'autre.
— Je ne comprends pas ce que tu veux que je change à cette situation, Neji. Au cas où tu ne l'aurais pas remarqué, les Hyûga me détestent. Peut-être ton oncle excepté, ils se fichent que j'aie sauvé Hanabi. En fait, ils pensent peut-être même que c'est ma faute si elle a été attaquée… Tout ce qu'ils voient, c'est la peste qui a corrompu Hinata, quand nous étions encore à l'Académie. Comme si c'était une honte pour leur précieuse héritière d'aimer les filles.
— C'est vrai, ils te détestent pour la plupart, sauf peut-être quelques membres de la branche secondaire… Et Hiashi-sama, qui te respecte d'une façon qui n'appartient qu'à lui. Et Hanabi qui te vénère comme l'Ermite revenu fouler nos terres. Et moi… Qui ai besoin de ton aide. Ne deviens pas l'alliée du clan, Hitomi. Deviens mon alliée, à moi.
Hitomi haussa les sourcils mais signala son intérêt d'un petit mouvement de la tête, lui signifiant de poursuivre.
— Je veux prendre plus de place dans les affaires politiques du clan, et Hiashi-sama a accepté de m'y aider. Il n'est pas au courant que je suis… Enfin, tu vois. Mais je crois qu'il aimerait que je devienne le bras droit d'Hanabi, quand elle sera prête à prendre sa place. Je veux que tu m'aides à renforcer ma position politique dans le village. Est-ce que tu pourrais faire ça, s'il te plaît ?
Peut-être aurait-elle refusé si elle n'avait pas entendu la supplique dans sa voix. Neji Hyûga ne suppliait pas. Jamais. Même quand il se trouvait dans une situation de vie ou de mort. Sa fierté et sa dignité l'empêchaient de s'abaisser à cela, et pourtant… Pourtant ses yeux de nacre, dénués de pupille, la fixaient comme si son avenir reposait entre ses mains. Et peut-être était-ce le cas. Elle ne doutait pas un instant qu'Hiashi puisse le marier à la première civile du clan venue, pourvu qu'elle ait de bonnes chances d'avoir des enfants dotés du Byakugan et de sa formidable maîtrise des capacités héréditaires du clan. Elle ne pouvait laisser cela se produire. Pas parce qu'elle aimait Neji, mais parce qu'elle le respectait – respectait son besoin, son droit, de vivre et aimer comme il l'entendait.
— Très bien. Je ne peux rien te garantir, mais je trouverai quelque chose. Quand on rentrera au village, tu iras soumettre ta candidature au département de Mori no Akina. Tu la connais, pas vrai ?
— Département des Assassinats ? Tsunade-sama m'a dit que je les intéressais.
— Et travailler dans un département méprisé par ton clan marquera ton indépendance, sans qu'Hiashi-sama puisse t'exiler. Après tout, comment pourrait-il reprocher à un membre de son clan de servir le village auquel il a juré fidélité ?
Un sourire se dessina lentement sur les lèvres de Neji, qui acquiesça.
— Après ça, je te ferai régulièrement participer à des petits dîners ou des collations avec d'autres chefs de clan. Si Hinata t'invite à son mariage, quand il aura lieu, tu t'y rendras. Pareil pour Gai-sensei. Il veut que Lee et toi soyez ses témoins, pas vrai ?
— Oui. Hiashi-sama ne s'est pas prononcé, mais deux anciens ont essayé de m'en dissuader.
— Tu les emmerdes. Je te conseille de te rendre à ce mariage et d'être le meilleur témoin possible pour ton sensei. Rien que comme ça, tu enverras un signal fort. On va commencer par là, Neji. Je ne te laisserai pas tomber.
Hitomi croisa le regard de son camarade – de son allié. Elle l'aiderait. Sans le moindre doute. Elle ferait tout ce qui était en son pouvoir pour qu'un jour, il puisse aimer librement. Elle ne pouvait pas le laisser sans aide, pas dans ce genre de situation, pas alors que le Monde d'Avant lui avait appris les ravages causés par l'homophobie. Non, Neji n'était pas son ami, mais il ne méritait pas de se voir retirer le droit d'aimer. Personne ne méritait cela.
