Neji fut le premier à percevoir le retour imminent de Kakashi et Genma : quand c'était son tour de monter la garde, il maintenait ses Byakugan activés en permanence pour ne rien rater de l'activité environnante. Il réveilla Hitomi d'une secousse légère sur l'épaule et l'informa de ce nouveau développement à voix basse, pour ne pas réveiller Kiwami. La kunoichi ne put réprimer un petit soupir de soulagement : cela faisait six jours que leurs chemins s'étaient séparés et qu'elle attendait en sondant aussi loin que possible à la recherche du chakra des deux hommes.
Elle le percevait à présent, et même à cette distance elle réalisa qu'il y avait un problème. Le flux était lent pour l'un comme pour l'autre, apathique et laborieux. Cela dit, l'énergie circulait toujours à l'intérieur de leurs corps. Elle aurait été plus inquiète si elle avait senti une irrégularité dans le schéma de leurs méridiens. Elle fit signe à Neji de continuer à monter la garde et alla affronter la pluie, qui ne s'était jamais totalement arrêtée depuis leur arrivée, afin de rejoindre les deux hommes à l'entrée du sanctuaire.
Elle réalisa tout de suite qu'ils étaient tous les deux blessés : Kakashi saignait d'une blessure au dos et le bras gauche de Genma était immobilisé dans une attelle de fortune. Sans un mot, elle s'écarta du passage et les laissa entrer, réconfortée par la sensation des sceaux de protection gravés à l'intérieur des murs d'enceinte qui se réactivaient. Maintenant qu'elle se tenait plus près, elle voyait l'épuisement sur leurs traits – ou le peu qu'elle distinguait du visage du Ninja Copieur. Sans un mot, elle offrit son épaule à celui-ci, le laissant s'y appuyer lourdement, et les guida à l'intérieur.
Heureusement, Kakashi ne lutta pas quand elle le contraignit à s'allonger sur le futon à plat ventre. Il se tendit, bien entendu : aucun ninja n'aimait se retrouver dans cette position vulnérable et impuissante. Cela dit, il n'essaya pas de se relever, preuve s'il en était qu'il maîtrisait toujours ses instincts. Tandis que Neji s'occupait de Genma, elle dégaina un kunai et commença à sectionner la tunique et la chemise en résille de mailles d'acier qu'il portait directement contre la peau. Elle ne savait pas où avait disparu sa veste de Jônin.
— Pitié, ne me dites pas que vous êtes allés voir le Daimyô dans cet état.
— Je suis allé voir le Daimyô, corrigea Genma avec une petite grimace. Kakashi a protesté, mais je lui ai dit que ça ne se faisait pas de saigner sur le sol en marbre d'un seigneur féodal.
Hitomi soupira, secoua la tête et se mit au travail, les mains illuminées d'une faible lumière vert menthe. Au bout de quelques secondes, elle fronça les sourcils : quelque chose n'allait pas avec le chakra de Kakashi, et ce quelque chose perturbait la technique qu'elle utilisait pour essayer de refermer la longue et profonde entaille qui courait tout le long de son omoplate gauche. Le Jônin frémit sous ses mains, lutta faiblement puis perdit connaissance – l'hémorragie, sans le moindre doute. Elle ne se laissa pas distraire, malgré l'angoisse qui s'infiltrait lentement dans ses veines.
— C'est une pilule militaire qu'il a prise ? J'ai du mal à convaincre son chakra de…
— On a dû en prendre une chacun. L'un des nukenin avait un Kekkei Genkai qui volait le chakra…
— Laisse-moi deviner : un homme d'environ un mètre quatre-vingts, qui portait des lunettes rondes fumées avec un masque lâche qui le couvrait du nez au cou, les cheveux cachés sous son bandeau frontal de Konoha.
— Hum, oui, tu as tout bon. Un ami à toi ?
— Pas vraiment, non. C'est Yoroi Akado, un déserteur de Konoha. Il a affronté Sasuke pendant notre premier examen Genin, c'était son match préliminaire. On n'a découvert qu'après qu'il obéissait à Orochimaru…
— Bha, plus la peine de t'en soucier maintenant. Kakashi lui a envoyé un bon Éclair Pourfendeur dans le torse, ça l'a calmé. Mais bon, avant d'en arriver là, on s'est retrouvés tous les deux pratiquement sans chakra. On serait sans doute morts sans les pilules.
La jeune femme lui répondit d'un sourire crispé, luttant toujours pour rapprocher les lèvres de la blessure et la raccommoder avec l'aide du chakra récalcitrant de son ancien professeur. Neji montait la garde près de la porte et Kiwami s'était recroquevillée dans un coin ; ils étaient aussi mal à l'aise et tendus l'un que l'autre, mais au moins le Jônin parvenait-il à le cacher.
— Je ne suis pas ton officier supérieur, Genma, tu n'as pas à justifier vos choix devant moi.
Malgré tout, elle ne pouvait ignorer le malaise glacial qui lui nouait l'estomac : Kakashi avait eu une addiction à ces pilules durant sa carrière dans l'ANBU. Elle le savait parce qu'il lui en avait parlé la première fois qu'elle avait voulu en prendre une devant lui pour prolonger l'entraînement. Elle avait vu la répugnance et la crainte dans son iris presque noir, la tension dans la ligne de ses épaules. Elle redoutait les effets qu'une seule prise pourrait avoir sur son corps, sur ses réserves presque vides. Il avait utilisé pratiquement tout le chakra offert par la pilule pour achever le combat et parvenir jusqu'ici.
— Je referme ça et on rentre à Konoha, d'accord ?
— Je vais rassembler nos affaires, intervint Neji. Kiwami-chan, tu veux m'aider ?
La petite fille acquiesça tandis que Genma se levait. Hitomi le cloua sur place d'un regard sévère.
— Et on peut savoir où tu vas ?
— Hum… Prévenir le moine en chef qu'on s'en va ?
— C'est bien ce que je pensais, tu restes ici. Attends cinq secondes…
Elle détacha ses mains de la blessure de Kakashi, qui avait déjà meilleure mine, et forma la Mudra de la Croix. Un clone apparut à côté d'elle, croisa son regard puis sortit de la pièce sans la moindre hésitation.
— Voilà, Koichi-san est prévenu. Tu es épuisé, Genma, je le sens même d'où je me tiens. Je ne veux pas que tu t'écroules dans un couloir parce que tu auras décidé de pousser sur tes forces. Je comprends l'intention, mais s'il te plaît, assieds-toi et repose-toi en attendant que je finisse et que Neji revienne.
L'homme la fusilla du regard pendant une seconde. Elle crut qu'il allait répliquer mais il soupira et se cala confortablement dans le lit laissé libre, comme s'il s'était résigné. Elle venait d'affirmer qu'elle n'était pas son officier supérieur, mais elle se conduisait comme telle, à cet instant. En même temps, s'il réfléchissait avant d'agir… Quelques minutes passèrent dans un silence tendu. Finalement, elle écarta ses mains, aux paumes souillées de sang, du dos de son professeur, juste comme Neji et Kiwami revenaient dans sa direction. La chambre était désormais dénuée de toute la personnalité qu'ils y avaient insufflée ces derniers jours.
— Très bien, on est prêts. Accrochez-vous à moi.
Tandis qu'ils s'exécutaient, Hitomi tendit à nouveau la main et agrippa le poignet de Kakashi. Elle eut tout juste le temps le voir battre des paupières avant d'attirer jusqu'à elle la balise placée dans le bureau de Tsunade. Elle sentit une secousse quelque part dans sa Porte de la Contemplation – elle n'avait plus l'habitude de transporter autant de gens d'un coup, dont une personne à peu près inconsciente – mais se concentra sans faillir jusqu'à ce qu'ils se retrouvent tous les cinq devant une Hokage prise de court et un Chûnin en plein rapport.
— Hitomi, déjà ?
La jeune fille ne répondit pas immédiatement, trop occupée à jeter au Chûnin inconnu un regard courroucé jusqu'à ce qu'il batte enfin en retraite, claquant la porte derrière lui.
— Hum, j'aurais bien aimé avoir la fin de ce rapport… Enfin, j'imagine que ça peut attendre. Tu m'expliques pourquoi tu as décidé d'apparaître ici plutôt qu'à l'entrée du village ?
Elle ne répondit pas tout de suite, prenant soin d'installer Kakashi dans le sofa à côté de la porte. Il était lourd et tellement grand qu'elle faillit trébucher ; heureusement, Neji vint lui donner un coup de main et, bien vite, le professeur encore inconscient fut allongé.
— Hum, je voulais qu'un médic voie Kakashi-sensei et Genma, et comme on devait aussi vous faire notre rapport, je me suis dit que j'allais faire d'une pierre deux coups…
Tsunade roula des yeux mais se leva avec un sourire chargé d'affection. Elle fit le tour de son bureau et se posta derrière Kakashi, examinant la peau rose vif et enflée qui témoignait d'une profonde entaille récemment refermée.
— Pas trop mal. Tu progresses, Hitomi-chan. Laisse-moi juste effacer cette cicatrice…
La jeune kunoichi regarda sa cheffe de guerre agir avec une avidité non-dissimulée. Elle ne serait jamais une vraie médic, elle le savait, mais elle ne commettrait plus jamais l'erreur de négliger cet art. Son talent et ses connaissances en la matière feraient parfois la différence entre la vie et la mort de son équipe. Tout en surveillant les deux blessés – Kakashi commençait à se réveiller – elle fit son rapport à Tsunade, qui l'écoutait d'une oreille.
— Hrm… C'est moi qui suis censé faire ça, Hitomi-chan.
Un sourire soulagé naquit sur les lèvres quand elle entendit la voix de Kakashi. Il semblait encore sonné, mais au moins il avait ouvert les yeux.
— C'est vrai que c'est le rôle du capitaine de l'équipe. Est-ce que vous voulez le refaire du coup ?
Il répondit d'une moue boudeuse, amplement discernable sous le fin tissu de son masque, et secoua légèrement la tête. Bien sûr que non, il n'allait pas se porter volontaire pour un travail administratif dont on venait de le dispenser. Il détestait ça – et les Chûnin chargés de l'administration sous les ordres de Tsunade le haïssaient en retour.
— Bon, puisque tu as daigné te réveiller, tu es soigné, reprit Tsunade d'un ton bourru. Genma, montre-moi ton bras.
Personne n'aurait été assez fou pour désobéir à Tsunade, même si elle n'avait pas été en mode médic. Son tempérament n'était pas le meilleur qui soit ces derniers temps, même si personne n'arrivait à comprendre pourquoi. Jiraiya était de retour au village, elle aurait dû s'adoucir, comme à chaque fois qu'il revenait de ses expéditions. Lui avait-il rapporté une mauvaise nouvelle pour entretenir son tempérament ombrageux ? L'estomac d'Hitomi se noua d'anticipation.
— Je ne sais pas comment tu fais, Hitomi-chan, mais à chaque fois que je t'envoie en mission c'est la catastrophe. Je pensais que c'était Naruto qui portait malheur à ton équipe, au début, mais non, même pas. Son voyage à lui s'est parfaitement passé. D'ailleurs, je pars demain avec la délégation assister au tournoi de son examen… Est-ce que tu veux venir ?
Elle allait répondre par l'affirmative, mais Kakashi intercepta son regard et secoua imperceptiblement la tête. Elle plissa les lèvres, envisagea un instant de l'ignorer, mais finit par sourire à Tsunade, l'expression forcée et tendue.
— Non, merci. Je serais très contente d'y assister, mais Ensui-shishou et Kakashi-sensei veulent me remettre à l'entraînement, alors…
Ce n'était même pas tout à fait un mensonge. Kakashi l'avait vue en difficulté tout au long de cette mission, incapable de suivre le rythme de ses pairs et tellement, tellement épuisée chaque soir. Certes, elle avait retrouvé un peu d'endurance au bout d'une semaine, mais ça ne suffisait pas, aux yeux du Ninja Copieur. Il la voudrait dans la meilleure forme imaginable et aussi vite que possible – ce à quoi Ensui acquiescerait avec tout l'enthousiasme du monde. Elle ne pouvait pas protester, bien que l'idée de ne pas assister au tournoi de son frère l'attristait : plus elle serait forte, mieux elle réagirait aux prochains obstacles sur sa route.
— Bien, dans ce cas, vous pouvez rentrer chez vous, sauf Kakashi et Kiwami-chan. J'ai encore quelques questions pour vous.
Tendue et ombrageuse, Hitomi s'exécuta. Elle parvint à forcer un nouveau sourire sur ses lèvres le temps de dire au revoir à Genma et Neji, qui allaient dans d'autres directions, mais ses traits prirent une expression boudeuse tandis qu'elle traversait le village vers les terres Nara. Elle aurait voulu voir son frère au sommet de sa gloire… Mais devrait se contenter d'une simple lettre, qu'il ne verrait peut-être même pas avant d'aller au combat. Penserait-il qu'elle l'avait abandonné ? Elle savait que quelque part au fond de son cœur, il doutait toujours de la force des liens tissés avec Hitomi, Kurenai… Et Sasuke.
Ces doutes prirent le dessus sur sa raison tandis qu'elle franchissait le portail qui séparait les terres du clan du reste du village. Ses pieds se dirigèrent sans son accord vers la maison de son enfance, juste à côté de celle de Shikaku et Yoshino. Elle sentait le chakra de sa mère et d'Asuma à l'intérieur. Heureusement, ils n'étaient pas assez prêts l'un de l'autre pour qu'elle craigne de les interrompre… Non, ils étaient tout simplement assis autour de la table de la cuisine, en train de terminer leur repas de midi. Kurenai haussa les sourcils en voyant l'expression troublée sur les traits d'Hitomi mais ouvrit les bras dans sa direction, l'invitant à se réfugier dans son étreinte.
— Tout va bien, ma puce ?
Hitomi prit le temps d'écouter la voix si douce de sa mère, d'inspirer à pleins poumons son odeur légère, de savourer le contact de leurs chakras l'un contre l'autre. Cela faisait des lustres qu'elle n'avait plus cherché son réconfort, un changement que la kunoichi n'avait pas relevé. Il était naturel de voir les enfants s'éloigner du nid… Pourtant, elle laissa échapper un soupir de contentement quand elle sentit la main tendre et habile de Kurenai lui caresser les cheveux.
— Est-ce que tu vas aller au Tournoi ? demanda-t-elle finalement.
Kurenai ne répondit pas immédiatement, sa main chassant une caresse après l'autre l'anxiété latente qui intoxiquait sa fille.
— Impossible. Tsunade-sama veut que j'éduque une nouvelle équipe de Genin et l'année se termine dans une semaine… Tu sais ce que ça veut dire.
Oui, elle savait. Dans un an, ce serait peut-être son tour. Elle doutait qu'Hanabi, avec son caractère opiniâtre et défiant, accepte quiconque d'autre comme son sensei qu'Hitomi. Entre Tsunade et l'héritière des Hyûga, la jeune femme pariait sans hésiter sur la seconde. Certes, la Hokage était terrifiante, mais Hanabi ? Hanabi mettrait le monde à feu et à sang pour obtenir ce qu'elle voulait, sans la moindre hésitation.
— Je vois… Est-ce que quelqu'un sera quand même là pour le voir gagner ?
Elle n'avait aucun doute quant à l'issue du Tournoi. Naruto serait aussi victorieux qu'elle l'avait été – et si un jour Sasuke avait la chance de repasser son examen, lui aussi se couvrirait de gloire. Elle ne pouvait pas se permettre de douter. L'espoir était l'une des rares choses qui la préservaient encore de la panique et de l'angoisse présentes en tout temps dans son esprit.
— Bien sûr. Shino a décidé de représenter son clan sur place, Shikamaru sera l'arbitre du Tournoi, Hinata et Tenten ont aussi décidé d'y aller. Je ne suis pas au courant pour les autres membres de ta génération, à part Kiba qui reste au village parce que sa mère le forme pour le département Traque et Capture.
— Je vois… Bon, au moins, il ne sera pas seul. Kakashi-sensei veut que je reste ici pour m'entraîner.
— Tu en as besoin, nota Kurenai sans véritable critique dans la voix. Ça te fera du bien de regagner de la force physique et de te sentir progresser à nouveau.
Cela semblait plus raisonnable quand sa mère l'affirmait. Hitomi acquiesça et se redressa, son regard croisant enfin celui d'Asuma. Il ne commenta pas mais lui fit un clin d'œil, son sourire creusant des pattes d'oie aux coins de ses paupières. Il avait bien meilleure mine que quand il était venu à son chevet, alors qu'elle se remettait de son emprisonnement aux mains de l'Akatsuki.
— Et vous alors ? Les préparatifs de mariage avancent ?
Asuma comme Kurenai accueillirent le changement de sujet avec grâce. L'homme acquiesça, son sourire plus rayonnant, presque solaire. Il avait l'air tellement heureux… Hitomi avait sacrifié énormément pour qu'il survive là où le canon l'avait vu mourir, mais elle savait au plus profond d'elle-même qu'elle reproduirait ce choix encore et encore, même si cela impliquait d'être à nouveau torturée par Kakuzu. Il méritait de vivre. Certes, ce n'était pas à elle de décider qui méritait de vivre ou mourir, mais depuis quand les ninjas obéissaient-ils à ce genre de règles ? La morale n'avait jamais été son point fort, même dans le Monde d'Avant. Désormais, elle disposait du pouvoir nécessaire pour appuyer ses décisions et s'en servirait sans réserve.
— Plutôt, oui. Ta mère a choisi sa robe et l'orchestre qui jouera pendant la cérémonie. Je me suis occupé des fleurs et du gâteau.
Cela ne la surprenait pas. Ino l'avait sans doute aidé tout en essayant de lui soutirer un maximum de potins… Dont le lieu de la lune de miel, puisqu'ils avaient décidé d'en avoir une. Bien sûr, ce ne serait pas directement après le mariage, pas alors que Kurenai reprenait des élèves, mais le jour où ça viendrait, les Jônin essayeraient tous de retrouver les amoureux pour leur mettre des bâtons dans les roues, juste pour le sport. Et dire qu'ils oseraient s'exposer à la furie de Kurenai pour ce faire… C'était donc vrai, ce qu'on affirmait sur l'instinct de survie des Jônin : il n'existait pas.
— Je vois. Bon, dans ce cas, est-ce que vous voulez que je me charge de quelque chose ?
— Tu sais que je veux que tu sois ma demoiselle d'honneur, dit Kurenai d'une voix tranquille. Contente-toi de te protéger contre les Jônin un peu trop zélés… Et tu viendras aussi avec moi faire un peu de shopping pour ta robe. Je veux te voir habillée en rouge, la couleur de notre clan.
Rouge, bien sûr, comme leurs yeux et la couleur de leur emblème, le chat qui regardait vers le ciel. Un petit sourire naquit sur les lèvres de la jeune femme, qui alla se chercher une tasse et préparer du thé pour tout le monde.
— Ça tombe bien, le rouge est ma couleur préférée. Plus facile de cacher des taches de sang…
— Hitomi, fit Asuma d'un ton grave, si tu tues quelqu'un à mon mariage, je te jure que je demande à Ibiki de te faire passer un sale quart d'heure.
La kunoichi se retourna vers son bientôt beau-père, son sourire prenant des airs féroces.
— Sûr de ça ? Je te rappelle qu'Ibiki m'adore depuis mon stage dans son département.
Asuma pâlit brutalement, comme s'il avait oublié ce détail jusqu'à ce qu'elle le lui remette en mémoire.
— Il paraît qu'il en est venu aux mains avec Shikaku quand il a décidé que tu lui succéderais plutôt que de travailler avec un département…
— Exactement. Et Yoshino prenait des paris. Tu es sûr de vouloir aller le voir lui pour de l'aide contre moi ?
Elle éclata de rire quand elle l'entendit marmonner quelque chose qui ressemblait à « petit démon », le qualificatif qu'il préférait quand il parlait d'elle. Elle était soulagée de savoir que même après le mariage, elle aurait toujours ce genre de petites chamailleries avec Asuma, sans la moindre animosité, juste un mélange d'affection et de jeu de pouvoir inconséquent. Cela amusait tout le monde, Kurenai la première, mais Hitomi y trouvait un réconfort sur lequel elle ne parvenait pas exactement à poser des mots. Elle se sentait à la maison quand elle se lançait dans ce genre d'échange avec lui, peu importait l'endroit où ils se trouvaient.
— Bon, il est temps que j'y aille, soupira-t-elle une fois sa tasse de thé terminée. Je pense qu'Ensui-shishou et Itachi-san m'attendent pour une séance d'entraînement.
— Tu sais ce qu'ils ont prévu ?
— Alors ça, maman, si je le savais, ce serait trop facile… Enfin, c'est ce qu'ils me disent toujours. J'ai reçu un message d'Itachi-san pendant notre mission. Il m'a dit qu'Ensui-shishou n'était pas content d'apprendre que j'avais dû prendre une pilule militaire…
— Et c'est pour ça que tu ne l'appelles pas Père, soudainement ? Il sera blessé si tu fais ça devant lui, tu sais. Ce n'est pas qu'il n'est pas content. Il veut juste que tu sois en sécurité, et l'addiction que tu pourrais développer envers ces pilules est un danger terrible, tu le sais bien.
Hitomi rougit jusqu'aux oreilles devant les reproches à peine voilés de Kurenai. Elle avait raison, bien sûr… Avec un nouveau soupir, elle baissa la tête.
— Je ne l'appellerai pas Shishou, d'accord. Désolée. Et je sais que c'est pour mon bien… Mais j'aurais aimé voir le Tournoi. J'aurais aimé voir Naruto.
Asuma roula légèrement des yeux, un sourire affectueux aux lèvres.
— Tu n'as qu'à demander à Hinata et Tenten de voler un des enregistrements pour toi… Ou mieux, demande à Gaara-kun de t'en envoyer un.
La jeune fille se figea en plein milieu de son mouvement, puis acheva de poser sa tasse dans l'évier et de la rincer sommairement. Elle n'arrivait pas à croire qu'elle n'avait pas pensé à ça… Enfin, si, elle y croyait. Elle oubliait toujours de prendre du recul sur ses problèmes, comme Itachi l'avait démontré quelques temps plus tôt.
— Tu as raison, Asuma. Je lui écrirai ce soir. Bon, j'y vais ! Appelez-moi si vous avez besoin de moi pour quoi que ce soit !
Elle salua sa mère d'un baiser sur la joue et son bientôt beau-père d'un signe de la main avant de remettre ses chaussures et de sortir de la maison de son enfance. Dehors, le vent s'était levé, mais elle accueillait le temps sec comme une bénédiction en comparaison des tempêtes qui avaient frappé sans discontinuer le Pays des Tourbillons. Elle donnerait tout pour ne plus jamais devoir effectuer de missions sous une pluie pareille… Mais elle y serait sans doute amenée. Les liens se resserraient entre Konoha et d'autres Villages Cachés. En tant que Jônin, c'était son devoir de participer à l'effort diplomatique comme elle le pouvait.
— Père, Itachi-san, je suis rentrée !
Elle sentait leurs chakras dans la cuisine. Aussitôt, son père se leva et se dirigea vers elle. Quelque chose dans son estomac se dénoua quand il l'enlaça si étroitement qu'elle parvenait à peine à respirer, le menton niché sur le sommet de son crâne, comme il le faisait toujours. Elle était rentrée à la maison, oui, enfin. Quand il la relâcha, elle enfila ses chaussons et se dirigea vers Itachi, qui attendait poliment dans l'encadrement de la porte qui séparait le hall du reste de la maison. Elle se contenta d'un chaste baiser, malgré l'envie qui la taraudait de le plaquer contre le mur et de lui faire voir des étoiles.
Plus tard.
— Tout s'est bien passé ? demanda Ensui. J'ai lu ton message d'hier soir, mais j'imagine que Kakashi et Genma-san vous ont rejoints, si vous êtes rentrés par téléportation…
— Ils vont bien. Kakashi-sensei avait une sale balafre dans le dos, mais j'ai fait les premiers soins sur place et je nous ai emmenés directement dans le bureau de Tsunade-sama pour qu'elle l'examine pendant que je m'occupais du rapport. Genma a le bras un peu amoché, mais ça n'avait pas l'air grave.
Elle vit son père se détendre et sourit en retour. À une époque, toute entente semblait impossible entre eux, à cause de leurs vues politiques trop différentes. Kakashi avait jadis soutenu Hiruzen, tandis qu'Ensui méprisait tant le vieil homme qu'il aurait volontiers démarré une guerre civile juste pour débarrasser le village de son influence. Finalement, il n'en avait pas eu besoin… Orochimaru s'était chargé lui-même de blesser le vieil Hokage au-delà du réparable, si bien que Tsunade avait dû prendre sa place.
— Parfait, alors. Selon les standards de ta foutue malchance, on peut dire que ça s'est bien passé.
— On peut dire ça, oui.
La rumeur de la malchance d'Hitomi s'était répandue dans le village comme une traînée de poudre quand elle était rentrée de son voyage autour du monde aux côtés d'Ensui. Elle avait entendu dire que certains Chûnin redoutaient l'idée de travailler avec elle. Les pauvres choux, ça leur ferait les pieds un peu d'action pour une fois – même si elle, elle s'en passerait bien. C'était fou comme on se lassait facilement des situations de vie ou de mort quand elles se produisaient chaque fois qu'on posait les pieds hors du foutu village.
— J'ai entendu parler de ta petite aventure avec la pilule militaire, Hitomi, fit Ensui d'une voix grave. Je ne t'en veux pas, je préfère ça plutôt que tu te sois épuisée à la tâche et mise en danger d'une manière plus directe, mais on va s'assurer que ça ne se reproduise pas. Itachi-san a accepté de me donner un coup de main. Va te changer et retrouve-nous dehors.
Elle n'essaya pas d'argumenter, ou de demander un peu de temps pour se reposer. Elle avait eu une semaine de repos ou presque quand elle veillait sur Kiwami au Pays des Tourbillons. Elle ressentait même une certaine excitation à l'idée de se remettre au travail, un bourdonnement d'excitation qui courait sous sa peau et ressemblait à s'y méprendre au Murmure. Un sourire chargé d'anticipation aux lèvres, elle acquiesça et s'élança dans les escaliers en direction de sa chambre.
Il lui fallut quelques minutes à peine pour se changer et enfiler les bottes posées devant la baie vitrée, disponibles au cas où elle voudrait s'entraîner dans le jardin. Pourtant les deux hommes l'attendraient déjà. Ils avaient l'air de s'être rapprochés pendant son absence, une espèce de camaraderie qui courait entre eux à chaque fois qu'ils échangeaient un mot ou un regard. Tant mieux. Hitomi savait que son père adoptif n'avait pas sauté au plafond d'allégresse en apprenait qu'elle s'était mariée – dans une cellule du département Torture et Interrogatoire, rien de moins – avec l'ancien déserteur. Qu'ils aient fait la paix, en quelque sorte, la soulageait.
— Bien. On va travailler sur ton endurance et ta vitesse aujourd'hui.
Elle acquiesça et avança jusqu'à la portion du jardin qu'Ensui lui désignait, nerveuse mais impatiente de s'y mettre. Elle avait toujours aimé travailler sur sa vitesse… Et beaucoup moins sur son endurance. Avec un titan comme Naruto dans son équipe Genin, elle avait pu laisser cet aspect un peu de côté… Mais plus maintenant.
— Dégaine ton sabre et mets-toi en position de départ. Itachi-san et moi allons te lancer des projectiles et tu devras les parer ou les esquiver sans jamais t'éloigner de plus d'un mètre, dans toutes les directions, de l'endroit où tu te tiens.
Un exercice d'agilité également, donc… Après avoir opiné du chef à nouveau, Hitomi s'exécuta. La prise sur son tantô était assurée, forte. Elle n'avait pas peur, pas vraiment : aucun des deux hommes ne viserait les points vitaux et tout le reste pouvait être facilement soigné. Un petit sourire naquit sur ses lèvres tandis qu'elle paraît les trois premiers shuriken, envoyés en direction de son ventre par Itachi, en succession rapide. Il avait toujours préféré cette arme de jet plutôt que toutes les autres.
La cadence s'accéléra ensuite, sans jamais tomber dans le piège de la régularité. Ensui et Itachi se coordonnaient parfois pour lui donner l'impression qu'un rythme constant se construisait, mais elle se concentrait assez pour agir en conséquence quand ils brisaient ce rythme dans l'espoir de la prendre de court. Elle devait forcer sur ses jambes et ses bras pour bondir dans toutes les directions, esquiver avec le moins de gaspillage d'énergie possible, parer parfois dangereusement près de son visage ou de ses artères.
Soudain, Itachi forma la Mudra du Tigre et déversa une énorme boule de feu dans sa direction. Avec une exclamation catastrophée, elle bondit aussi haut que possible sans quitter le périmètre indiqué par Ensui – un pan de sa tunique prit feu malgré tout, si bien qu'elle dut rouler au sol tout en parant une salve de kunai pour éteindre les flammes. Elle avait sans doute une brûlure superficielle sur la hanche. Elle se releva et fusilla son époux du regard, d'autant plus piquée au vif par son expression impassible.
— Père, vous aviez dit des projectiles !
— Une boule de feu est un projectile, ma puce. Concentre-toi.
Elle grommela mais ne poussa pas la protestation plus loin. À présent, son père comme Itachi mêlaient le ninjutsu à l'exercice, mais elle n'osait pas en faire de même, pas alors que des séquences de mudra auraient retardé d'autant ses esquives. Elle lutta et lutta sans relâche jusqu'à ce que son souffle devienne douloureux et que des points de côté enflamment ses flancs. Ce ne fut que quand son dos dégoulina de sueur et que le soleil fut bien descendu dans le ciel qu'Ensui décida de mettre fin à l'exercice.
— Tu as bien travaillé, la congratula-t-il avec une ombre de sourire. Va te doucher, on se charge du repas.
Elle accueillit la nouvelle et les consignes avec soulagement. Elle se sentait dégoûtante, encroutée de poussière jusque sous ses ongles. Certes, les ninjas ne pouvaient pas se permettre de préoccupations superficielles, mais l'hygiène, c'était important. Elle prit son temps sous l'eau brûlante, se lava les cheveux avec plus d'application qu'elle ne se l'était permis au monastère, puis enfila une nouvelle tenue d'entraînement, propre celle-ci. Comme elle l'avait deviné, elle avait une brûlure de la taille de son pouce sur la hanche, mais rien qui nécessite un traitement particulier. Si vraiment ça la dérangerait, elle demanderait à Itachi de soigner ça avec une de ses techniques trousse-de-secours et ce serait réglé.
— Des onigiri ? Miam !
Elle s'empara d'un des triangles de riz qui trônaient sur l'assiette de son époux, l'eau à la bouche, et croqua dedans. Le goût de la farce au saumon la fit sourire. Elle s'installa sur sa chaise, lui tapa sur la main quand il essaya de lui prendre un de ses onigiri en retour et lui fit un sourire innocent.
— Considère que c'est le prix à payer pour m'avoir prise en traître avec cette boule de feu. Si tu es gentil, je te rendrai l'un des miens.
L'expression de l'ancien déserteur s'adoucit. Il n'avait pas envie de lutter. Il avait regretté de l'attaquer par surprise sur le coup, mais Ensui le lui avait demandé et il comprenait l'idée qu'il avait eue derrière la tête. Par ailleurs, le mentor connaissait mieux que lui les capacités de son élève – ils se considéraient toujours comme tels bien qu'Hitomi soit Jônin désormais. Et lui aussi la voulait au meilleur de sa forme, à l'apogée de ses forces. Il ne comptait pas repartir en mission à moins qu'elle le lui demande – il avait assez donné à Konoha.
Et soudain, il réalisa quelque chose qui colla un irrépressible sourire sur ses lèvres.
— Vous m'avez tutoyé, Hitomi-san.
Elle se figea, l'onigiri à mi-chemin de sa bouche.
— C'est vrai, je l'ai fait. J'imagine que ça veut dire qu'il est temps pour toi de faire de même… Et si on en profitait pour laisser tomber le suffixe ? Ou alors c'est trop tôt ?
Il s'empara avec douceur de sa main libre tandis qu'Ensui détournait le regard, pudique et aussi discret que possible.
— Il n'est pas trop tôt, Hitomi. J'apprécie l'idée.
C'était un euphémisme, mais il n'était pas sûr qu'elle le sache. Dans tous les cas, la voir sourire assez largement pour qu'une fossette se creuse sur sa joue lui donna envie de déposer un baiser sur le relief ainsi créé. Et si Ensui ne s'était pas trouvé avec eux à table, peut-être aurait-il cédé à cette impulsion.
