— Est-ce que tu veux me dire ce qui te pèse sur le cœur maintenant ?
Naruto et Hitomi venaient de terminer de ranger ses affaires dans sa chambre. Kurenai était absente, en pleine séance d'entraînement avec sa nouvelle équipe. Elle était très satisfaite de ses nouveaux Genin, un Inuzuka, une Nara et l'une des dernières Sarutobi. Ce dernier clan s'éteignait lentement ces dernières décennies ; il passait exactement par ce qui avait frappé le clan Yûhi. Avec un peu de chance, le processus s'inverserait pendant les années qui viendraient, avec les quelques mariages prévus pour les membres volontaires du clan.
— Je… Hum. Ça semble tellement frivole, surtout après ce qu'il vient d'arriver à l'équipe de Kakashi… J'ai un peu honte de me sentir mal à cause de ça.
Hitomi s'installa sur le lit de son frère et lui fit signe de venir la rejoindre. Elle l'enlaça d'un bras à peine assez long pour suivre le tracé de ses épaules. Il avait terminé sa ridicule poussée de croissance et pris tellement de muscles que plus personne n'oserait jamais le traiter d'avorton.
— Je ne vais pas juger ce qui te rend malheureux, Naruto. Jamais. Ce n'est pas mon rôle. Mon rôle à moi, c'est de réconforter mon petit frère adoré et éventuellement d'aller botter le cul des gens qui osent lui faire de la peine.
Un petit rire triste franchit les lèvres de Naruto, presque par surprise. Une larme roula sur sa joue – Hitomi la cueillit du bout des doigts et serra son frère contre elle, le regard perdu dans le vide. Elle essayait de réfléchir à ce qui avait bien pu le mettre dans cet état, mais elle devait admettre s'être éloignée de Naruto ces derniers mois… Non, ces dernières années. Depuis qu'il était parti avec Jiraiya. Elle ne parvenait plus à créer une ambiance confortable et tranquille entre eux aussi naturellement qu'autrefois et cette perte lui brisait le cœur.
— Je… J'ai revu Gaara pendant le Tournoi. Il était là en tant que Kazekage mais on a eu le temps de se voir. De parler.
Il y eut un petit moment de silence qu'Hitomi n'osa pas briser. Si Naruto avait besoin de temps pour trouver les mots justes, elle le lui accorderait. Elle n'avait rien d'autre de pressant à faire, de toute façon. Tous les autres malheurs miniature autour d'elle se trouvaient au-delà de sa portée, de toute l'aide qu'elle pourrait offrir. Autant se consacrer à celui qu'elle pouvait essayer de réparer.
— On a d-décidé de rompre… Il est Kazekage et moi je veux devenir Hokage alors… Alors on n'a pas le temps d'avoir une relation hors du village. On a décidé tous les deux, mais ça fait tellement mal…
Le cœur brisé, Hitomi frictionna le dos de son frère tandis qu'il sanglotait, blotti contre elle comme quand ils étaient enfants et qu'elle semblait être le seul roc dans sa vie, la seule personne fiable autour de lui. Elle le berça, murmurant des réconforts et promesses vides de sens, le laissa verser toutes les larmes qu'il voulait sur son amour perdu.
— Je l'aime encore, tu sais ? Je devrais arrêter de l'aimer, on n'est plus ensemble, mais je n'y arrive pas…
— Ça viendra, Naruto. Ce n'est jamais facile de rompre avec quelqu'un, même quand ça se passe bien et que vous avez toutes les raisons du monde de vous séparer. Tu auras encore mal pendant quelques temps, tu l'aimeras pendant quelques temps… Et puis tu passeras à autre chose. C'était la première fois que tu tombais amoureux, non ?
Il acquiesça en silence – Hitomi imaginait sans peine la boule qui lui nouait la gorge et lui volait ses mots.
— Crois-moi, ça finira par aller mieux. En attendant, le mieux que tu puisses faire, c'est accepter cette douleur et essayer de trouver des choses pour t'occuper, te changer les idées… Et pas seulement l'entraînement et le travail.
Elle le vit considérer l'idée, souffrit en silence de ses yeux rougis et des sillons de larmes sur ses joues. Elle avait eu du mal à se persuader, des années plus tôt, que la douleur étroitement mêlée à toute forme d'amour valait la peine de se laisser aller à une telle émotion. Elle n'était qu'un bambin alors, perdue et terrifiée, à peine capable de réaliser dans quel désastreuse situation elle se retrouvait. Naruto avait fait partie des gens de cet univers si faciles à aimer, à défendre contre vents et marées. Il en valait la peine.
— Est-ce que je peux faire quelque chose pour toi ? demanda-t-elle finalement. Tu peux me demander ce que tu veux.
Il secoua la tête et crispa son étreinte autour d'elle. Il lui faisait mal mais elle ne commenta pas. Elle pouvait bien tolérer ses câlins un peu trop musclés.
— Est-ce qu'on peut juste rester comme ça un peu plus longtemps ?
— Je t'ai dit, Naruto. Tout ce que tu veux.
Finalement, elle resta là si longtemps qu'il finit par s'endormir. Il avait l'air si innocent et fragile, même quand il ronflait la bouche grande ouverte. Elle sentait le bourdonnement discret du sceau qu'elle avait posé sur lui pour qu'il puisse appeler à l'aide si l'Akatsuki attaquait… Il n'avait pas eu besoin de l'utiliser pour l'instant. Il le devrait un jour, elle le savait. L'organisation criminelle savait désormais que Gaara était protégé. Ils ne tenteraient plus de s'en prendre à lui pour un petit moment… Ce qui signifiait qu'ils devaient attaquer la séquence des jinchûriki par son autre extrémité – Naruto, le neuvième, le dernier, et théoriquement le plus puissant de ses semblables.
Elle serait prête, se promit-elle tout en glissant hors de l'étreinte de son frère. Avec toute la tendresse et tout l'amour qu'elle se sentait capable de rassembler, elle remonta les couvertures sur lui et le borda, quand bien même était-il encore vêtu de sa tenue de voyage. Elle sentit le chakra de sa mère à l'extérieur de la maison et décida de quitter la chambre, fermant la porte derrière elle. Elle ne pouvait rien fait de plus pour Naruto que de lui donner des conseils à la sagesse douteuse et espérer pouvoir le distraire… Mais peut-être que Kurenai saurait, elle. Elle avait toujours réponse à tout – c'était entre autres ce qui faisait d'elle une mère exceptionnelle.
— Ma puce, je ne savais pas que tu prévoyais de passer à la maison aujourd'hui ! Tout va bien ?
Un doigt sur ses lèvres pour lui indiquer de ne pas parler trop fort, Hitomi acquiesça. Elle alla aider sa mère à ranger les courses achetées après sa séance d'entraînement. Elle ne dit rien tout d'abord, se plongeant dans cette tâche commune et aisée pour ne pas avoir à aborder le sujet de sa présence. Elle savait toutefois que Kurenai ne serait pas dupe et ne tolérerait pas bien longtemps une attitude fuyante.
— Naruto est rentré. Il a… Hum, Gaara et lui ont rompu. D'un commun accord. Il a de la peine…
— C'est compréhensible. Bon, je vais le laisser se reposer. J'imagine que vous avez mangé des ramen ce midi ?
— Bien sûr.
— Je ne vais pas en refaire ce soir alors. Mais je trouverai bien quelque chose à cuisiner qui lui fera chaud au cœur.
Un sourire triste s'inscrivit sur les lèvres d'Hitomi.
— Tu as les choses bien en main, ici. Je ne savais pas trop quoi lui dire, j'avoue… J'ai fait de mon mieux, mais je n'ai pas l'impression que ça suffise.
— On n'a jamais l'impression d'être assez pour les gens qu'on aime. C'est ce qui, au final, nous rendra meilleurs. Rentre chez toi, ma puce, je m'occupe de ton frère. Je te tiendrai au courant.
Elles n'abordèrent pas le sujet d'une rupture similaire, des années plus tôt. Rompre avec Hinata lui avait brisé le cœur, même si les raisons étaient… Même si les raisons étaient valides, elle avait eu tellement mal pendant des semaines, des mois – elle espérait que Naruto n'en passerait pas par là. L'espoir, c'était tout ce qu'il lui restait dans cette situation, de toute façon.
— Je suis rentrée, dit-elle d'une voix à peine audible une fois passée la porte de sa maison.
L'air immobile l'agita d'un frisson de malaise. Ensui n'était pas là… Mais Itachi, si, occupé à l'étage. Il ne l'avait sans doute pas sentie rentrer. Il n'était pas doté de méridiens aussi sensibles que les siens. Elle troqua ses bottes contre ses chaussons et monta les escaliers, veillant à faire un peu de bruit pour ne pas prendre son époux par surprise. Il se trouvait dans son bureau, penché sur un livre qu'elle ne reconnut pas, et se leva quand il réalisa qu'elle approchait.
— Hitomi, je ne m'attendais pas à ce que tu rentres aussi tôt… Est-ce que tu vas bien ?
Elle commença à lui raconter les évènements de la journée à voix basse, comme un secret épuisant et honteux. Elle lui parla de l'équipe de Kakashi, du tremblement dans ses mains et de la sensation fuyante de son chakra contre le sien. Elle lui parla de Naruto, de son impuissance à effacer les tourments de l'une des personnes qu'elle aimait le plus au monde. Son cœur fatigué battait trop lentement dans sa poitrine, comme rattrapé par ces tourments – si légers comparés à d'autres passés et à venir.
— Je vois… Je ne sais pas trop ce qu'on peut faire pour ton sensei. S'il a replongé… Tu n'es pas médic, Hitomi. Ce n'est pas dans ton pouvoir de l'aider.
— Je sais bien. J'ai tellement peur que ça recommence… Il avait l'air tellement hanté quand il me parlait des pilules militaires, de leur effet sur lui. Tu ne l'as pas vu pendant cette discussion, Itachi. Il aurait brûlé tout le stock de pilules s'il l'avait pu, et coupé les mains de ceux qui les fabriquent pour s'assurer qu'aucun Genin de ma génération n'en utilise une seule, jamais.
— C'est extrême, mais j'imagine que je me sentirais comme ça aussi à sa place. Toujours est-il que tu ne peux rien faire, sauf s'il te demande de l'aide. Naruto en revanche… Tu devrais l'emmener en mission, comme tu as dit. Shikaku-sama a sans doute quelque chose de tranquille dans sa manche exactement pour ce genre de situation.
Elle acquiesça, un petit sourire aux lèvres.
— Naruto dit que les missions dégénèrent toujours avec moi, mais je sais que ça lui manque au fond. Peut-être qu'on pourrait aller porter des messages ou quelque chose comme ça…
— Voilà qui est réglé, donc. Je suis sûr que ça lui fera plaisir.
Mue par une impulsion qu'elle n'aurait su à quoi attribuer, Hitomi avança jusqu'à l'ancien déserteur et lui enlaça les épaules avant d'enfouir son visage contre sa gorge. La peau y était délicieusement chaude et sentait bon… Elle soupira de contentement. Itachi frémit en réaction au contact de son souffle contre son épiderme sensible, ferma brièvement les yeux et lui rendit son étreinte.
— Est-ce que tu voudrais faire quelque chose de particulier aujourd'hui ? Il va bientôt être l'heure d'aller entraîner Anosuke-kun et les autres, non ?
— Je vais leur envoyer Sunaarashi pour leur dire qu'on annule cette fois. J'ai envie de passer un peu de temps avec toi aujourd'hui.
Peut-être était-ce parce qu'elle se raccrochait à son semblant de romance au moment où Naruto perdait la sienne, ou peut-être voulait-elle le remercier de ses bons conseils, de son soutien indéfectible… Elle n'admettrait jamais, même sous la menace, qu'elle recherchait en réalité le plaisir tranquille dans les yeux d'Itachi à l'idée de passer un peu de temps avec son épouse, sans but précis, simplement pour savourer la présence de l'autre.
Les jours se muèrent en semaines ensuite. La mission que Naruto et Hitomi décidèrent d'accomplir, la simple escorte d'un noble jusqu'à la frontière, se passa bien selon leurs critères : l'élément de surprise fut une attaque de brigands à l'aller. Le frère et la sœur se firent une joie de les défaire – en présence du jinchûriki, Hitomi évitait de tuer ses adversaires, se contentant de les blesser assez sérieusement pour qu'ils ne puissent pas revenir au combat.
Les jours se succédaient et se ressemblaient, tissant autour d'elle une routine tranquille et bien agréable : le matin, elle s'entraînait avec ses trois compagnons habituels ou ceux, en tout cas, qui étaient disponibles, avant de partir travailler avec Shikaku jusqu'à ce que les heures de bureau se terminent. Ensuite, elle entraînait ses trois pupilles, cherchant toujours de nouvelles choses à leur enseigner, de nouveaux points sur lesquels ils pouvaient encore s'améliorer. Elle leur avait à présent appris toutes les techniques de rang E enseignées à l'Académie et plusieurs éléments intéressants de leurs répertoires élémentaires. Bientôt, il serait temps de voir s'ils possédaient assez de chakra pour apprendre le Multiclonage. Elle n'avait pas envie de submerger le village de multiples copies d'Hanabi en pleine fureur créatrice – destructrice – mais rien que pour l'expérience…
Elle gardait un œil particulièrement vigilant sur Kakashi. Plus d'une fois, il visita le bureau du Jônin en Chef sous l'influence d'une pilule militaire. Il devenait irritable, lunatique, taciturne – plus que d'habitude, en tout cas. Même Ensui avait remarqué que quelque chose clochait, lui qui d'habitude faisait confiance à son ami pour gérer ses propres problèmes sans que personne ne s'en mêle. Quand Hitomi lui avait confié ses craintes, il avait décidé de garder un œil sur le Jônin lui aussi, juste au cas où.
Hélas, Ensui devait rendre visite à une délégation étrangère pour Shikaku le jour où tout dégénéra. Itachi lui-même n'avait pas souhaité se rendre à l'entraînement : il avait décidé d'apprendre la recette de ramen que Naruto cuisinait pour sa famille. Son épouse était tellement ravie de le voir se rapprocher de son jeune frère qu'elle n'avait pas insisté. Itachi avait besoin d'amis – Naruto était le meilleur ami au monde. Elle se présenta donc seule devant Kakashi ce jour-là et comprit immédiatement que quelque chose n'allait pas : sa pupille n'était pas plus grosse qu'une tête d'épingle, à peine discernable de la prunelle de son seul œil visible, dont le globe était injecté de sang. Il ne lui fallut qu'un effleurement de ses méridiens pour comprendre qu'il venait de prendre une de ses maudites pilules militaires.
— Vous n'avez pas besoin de ça pour me combattre, constata-t-elle d'une voix douce.
Il n'essaya pas de prétendre ignorer de quoi elle parlait. Il connaissait assez bien son sixième sens pour savoir ce qu'elle percevait à l'intérieur de lui.
— C'est moi qui juge ce dont j'ai besoin, Hitomi-chan. Mets-toi en position.
D'habitude, elle aurait obéi. Elle ne voulait pas le décevoir, après tout. Il avait tant de choses à lui apprendre encore – peut-être même la Technique des Mille Oiseaux, un jour. Elle n'avait jamais eu la force de résister à l'appel d'un savoir nouveau, de l'entraînement, du progrès. Mais qu'apprendrait-elle si Kakashi l'affrontait sous l'influence d'une drogue dont chaque prise le rapprochait de la mort ? Elle entendait déjà la course folle de son cœur de là où elle se tenait. Combien de temps avant la crise cardiaque ? Combien de crises avant l'hémorragie cérébrale ?
— Cela doit s'arrêter, sensei, plaida-t-elle en levant un regard triste vers lui.
Il fronça les sourcils, le corps tendu comme un arc et le regard fuyant. Il ne voulait pas avoir cette conversation. Il fit un pas en arrière mais elle le prit de court en le sentant monopoliser son chakra pour un Shunshin : son ombre s'allongea sous elle et captura la sienne, le figeant sur place. Elle devait déverser énormément de chakra dans la technique pour le maintenir là où il se trouvait, mais cela en valait la peine.
— Sensei, vous vous souvenez de tout ce que vous m'avez dit sur les pilules militaires ? Vous avez fait tout votre possible pour que je ne tombe jamais dans leur piège.
— C'est pas la même chose, d'accord ? Je n'en prends que quand c'est nécessaire. Je garde le contrôle.
— Vraiment ? Il était nécessaire d'en prendre avant de venir vous entraîner, alors que vous n'êtes pas parti en mission depuis deux jours ? Sensei…
— Ça suffit ! Relâche-moi, cette conversation est terminée.
— Sensei, vous…
— Je t'ai dit de me relâcher !
Il rugit le dernier mot et ponctua l'élévation de sa voix d'une vague de chakra terriblement nocive qui la frappa comme un coup de fouet. De l'aura meurtrière. Son souffle se figea comme un bloc solide dans sa gorge et des larmes se formèrent aux coins de ses yeux. Elle devait… Elle devait mourir. Il ne servait à rien de lutter. Elle était impuissante, de toute façon, alors à quoi bon ? Un petit gémissement étranglé franchit la porte de ses lèvres quand le fantôme de la douleur infligée par Kakuzu gronda à l'intérieur d'elle, enveloppant ses nerfs d'une gangue de feu.
Elle vacilla et rouvrit les yeux sans se souvenir de les avoir fermés. Il y avait un kunai dans sa main… Contre sa gorge. Elle avait même déjà entaillé la peau très légèrement, juste assez pour qu'une goutte de sang se forme sur le bord de la plaie et roule jusqu'au relief de sa clavicule. Cela n'avait duré que quelques secondes – une éternité, dans l'état où se trouvait son esprit depuis des années désormais. Elle leva les yeux vers Kakashi. Il avait l'air horrifié. Elle rompit la Manipulation des Ombres qui le clouait encore sur place, les lèvres tremblantes, à deux doigts d'éclater en sanglots. Il tendit la main vers elle, ouvrit la bouche pour dire quelque chose, mais elle ne lui en laissa pas le temps : elle attrapa la balise placée dans l'entrée de sa maison et utilisa le Dieu de la Foudre pour disparaître.
Elle s'effondra sur la petite marche du hall, incapable de respirer. Son sang rugissait dans ses oreilles et elle tremblait comme une feuille, transie jusqu'aux os. Là seulement, roulée en boule sur le bois dur et froid, elle éclata en sanglots hystériques, si volumineux et lourds qu'elle avait l'impression d'étouffer, de se noyer – et quelque part au fond d'elle, elle se languissait d'une mort rapide. C'était là ce que Kakashi lui avait infligé. Il savait, pourtant, il savait l'effet qu'avait eu l'aura meurtrière d'Orochimaru sur elle des années plus tôt. Il savait que son esprit ne s'en était jamais remis, qu'elle n'avait jamais vraiment guéri. Il était l'une des rares personnes à qui elle avait fait assez confiance pour en parler. Celui qui l'avait placée entre les mains de sa première thérapeute, qui lui avait offert de l'aide pour la première fois.
— Hitomi ?
La voix horrifiée d'Itachi lui parvint comme dans un mirage. Elle percevait sans les percevoir son chakra et celui d'Ensui, sur ses talons. Elle ne pensait pas qu'il serait rentré si tôt… Et malgré son nez bouché, elle sentait l'odeur des ramen qui émanait de la cuisine. Ses pleurs redoublèrent. Elle ne parvenait toujours pas à respirer autrement qu'au rythme de ses sanglots. Elle tressaillit et laissa échapper un bruit entre pleurs et cri quand les mains d'Ensui la soulevèrent de terre, tombant presque hors de son étreinte. Ses ongles se plantèrent dans la chair de son bras – elle n'en avait même pas conscience. Elle devait se cacher. Se mettre en sécurité.
— Shh, tout va bien. Tout va bien…
Elle ferma les yeux et pressa sa tête contre le torse de son père, écoutant sans réellement écouter la litanie qu'il murmurait à son oreille. Vide de sens. Peut-être plus encore que les mots qu'elle avait offerts à Naruto pour apaiser sa détresse des semaines plus tôt. Comment pouvait-elle y croire ? Si Kakashi l'avait heurtée de cette façon, est-ce que cela signifiait qu'il allait le faire lui aussi ? Ou peut-être Itachi, qui se tenait à quelques pas de distance sans savoir que dire ou que faire ?
— Raconte-moi ce qu'il s'est passé, ordonna Ensui avec toute la douceur qu'il pouvait rassembler quand elle se fut assez calmée pour parler.
Cela faisait plus d'une heure qu'elle pleurait sans discontinuer. Un épuisement au-delà des mots menaçait de la submerger. Pourtant, entre deux sanglots impossibles à réprimer, elle raconta. Les deux hommes écoutèrent, lui apportant même de menus gestes de réconfort quand ils la sentaient faiblir, gravant chaque mot qu'elle prononçait dans leur mémoire. Les Sharingan d'Itachi se matérialisèrent indépendamment de sa volonté. Il n'avait jamais vu Hitomi dans cet état de détresse psychologique.
— Je me charge de Kakashi, assura Ensui d'une voix étonnamment douce. Prends soin d'Hitomi pendant que je serai parti. Elle fera des cauchemars cette nuit.
Cela sonnait comme un sombre présage. Itachi frémit mais prit la place d'Ensui sur le canapé, ses longs bras entourant son épouse en douceur – puis avec plus de force quand elle s'accrocha à lui, ses doigts si crispés sur ses épaules qu'il sentit des hématomes se former sous la pression. Il comprenait les signes, les mots que la panique et le choc lui ôtaient de la bouche. Elle avait besoin de force, de se sentir si entourée qu'elle ne pouvait plus remuer d'un cil, et cela au moins il était en mesure de le lui offrir.
Ensui sortit de la maison à grandes enjambées et bondit vers le toit le plus proche, ses sens ouverts au maximum pour essayer de localiser la signature énergétique de Kakashi. Si le problème avait été moins grave, il aurait sans doute demandé conseil à Kurenai sur la conduite à suivre… Mais Kurenai tuerait son collègue sans hésiter si elle apprenait les détails de cette affaire. Elle ne se soucierait pas un seul instant des conséquences, entraînerait tout le clan Nara avec elle et qui savait d'autre encore. D'habitude, le Jônin n'éprouvait que de la fierté à l'idée de toutes les personnes au village qui adoraient sa fille adoptive. Aujourd'hui, il savait que cet amour pourrait conduire au désastre.
Il trouva bien vite ce qu'il cherchait, dans un bar apprécié des Jônin au cœur du Quartier aux Lanternes. Un rictus de dégoût tordit ses traits déjà assombris d'une colère glacée… Mais maîtrisée. Il se maîtrisait. Se maîtrisait quand il franchit la porte de l'établissement. Se maîtrisait quand il fendit la foule, shinobi et civils mêlés, jusqu'au comptoir qui dégageait une odeur répugnante. Se maîtrisait encore, tout juste, quand il s'assit près de Kakashi et resta là quelques secondes sans mot dire.
— Je suis désolé, Ensui, murmura le professeur, je…
Il ne lui laissa pas le temps de finir sa phrase. Ses mains agirent seules, empoignant son col et le projetant au sol avec tant de violence que ses propres dents s'entrechoquèrent. Il ne laissa pas la sensation déplaisante l'interrompre dans la course de sa fureur. Son poing s'écrasa contre la pommette de Kakashi une fois, deux fois. Et soudain il ne pouvait plus s'arrêter, il voulait le sang du Ninja Copieur sur ses mains. À chaque fois qu'il battait des paupières, il voyait les traits défaits d'Hitomi, ses yeux enflés de larmes, les sillons humides sur ses joues.
— Tu as utilisé ton aura meurtrière sur ma fille dépressive, espèce de salopard ! Est-ce que tu as la moindre idée de ce que tu as fait ?
Le regard morne de Kakashi – il n'essayait même pas de se défendre – l'informa que oui, il savait exactement ce qu'il avait fait. Peut-être pas sur le coup, peut-être avait-il réellement agi sans réfléchir, mais Ensui se souciait comme d'une guigne de ces détails. Tout ce qui comptait était le rythme de son poing sur Kakashi, le désir de détruire et la profonde, paisible réalisation qu'il ne pouvait pas s'arrêter.
— Ça suffit, grommela une voix dans son dos.
Il reconnut aussitôt le timbre familier et le chakra qui l'accompagnait. Gardant soigneusement Kakashi cloué au sol sous son poids, Ensui se tordit le cou et posa sur Gai un regard glacé. L'homme ne recula pas – bien d'autres l'auraient fait à sa place – et accepta sans faiblir l'aura cruelle, violente, qui se dégageait du père en furie.
— Je comprends ta colère, Ensui, vraiment. Ce que Kakashi a fait à ta fille est terrible et sera puni. Mais elle ne voudrait pas que tu le tues. Tu t'arrêtes maintenant.
Personne ne parlait à Ensui sur ce ton. Jamais. Pourtant, les mots franchirent le feu enragé qui entourait son esprit. Il laissa son bras retomber le long de son flanc. Trois de ses phalanges pulsaient désagréablement, sans le moindre doute brisées. Il ne sentait même pas la douleur. Il se releva lentement, mais Kakashi ne le suivit pas. Il l'avait sans doute assommé… Mais pas tué. Il sentait encore le chakra courir dans ses veines, le chakra qu'il avait utilisé pour blesser Hitomi…
— Ça suffit, répéta Gai d'un ton ferme, sans appel. Tu n'es pas en état de rentrer sur les terres Nara, Ensui. Va trouver Shizune. Passe la nuit chez elle.
Cette fois, Ensui fut assez sage pour ignorer la fureur qui courait à l'intérieur de ses veines comme un acide et obéit.
Mais il n'oublierait pas.
Le clan Nara n'oubliait jamais.
