Hitomi se réveilla avec une odeur délicieuse de poulet frit dans le nez. Elle battit des paupières, roula sur le flanc avec un petit soupir – elle sentait l'écho du chakra d'Itachi sur les draps – puis ouvrit brusquement les yeux et ravala un cri outragé. Naruto se trouvait nez à nez avec elle, l'assiette d'où émanait la tentatrice fragrance en équilibre précaire entre ses mains.
— Qu'est-ce que tu fais là ?
— O-oh bordel je ne savais pas que tu étais en sous-vêtements !
Il ne pouvait se couvrir les yeux aussi fit-il volte-face, mais pas assez vite pour dissimuler à Hitomi ses joues cramoisies. Avec un soupir, elle se redressa mais ne se leva pas tout de suite. Une fatigue profonde l'étreignait toujours, s'immisçant jusque dans ses os. Il lui fallut quelques secondes supplémentaires pour réaliser pourquoi elle se sentait comme ça. Kakashi. Une larme roula sur sa joue mais elle se contraignit à cesser de pleurer immédiatement. Des larmes n'y changeraient rien.
— Reste comme ça, Naruto, je vais me changer. Le poulet est pour moi ?
— Hm hm. Je me suis dit que ça te réveillerait de bonne humeur. J'ai réussi, pas vrai ?
— Oui, bien sûr. J'ai faim maintenant.
Elle ne mentait pas totalement : son estomac se crispait douloureusement d'anticipation. Au moins, elle n'aurait pas à attendre longtemps avant de manger. Il lui fallut un moment pour réussir à enfiler la tunique et le legging qu'elle avait choisis. Elle ne voulait pas sortir aujourd'hui. Si Ensui avait parlé à Shikaku, elle ne serait pas attendue au bureau de toute façon. Est-ce qu'il avait réussi à le faire sans mettre en danger la vie du Ninja Copieur ? Sans doute. Oui, il fallait qu'elle y croie, elle n'avait pas d'autre choix. Malgré ce qu'il lui avait fait, elle ne voulait pas voir Kakashi mourir.
Une fois habillée, elle attrapa un morceau de poulet et descendit au rez-de-chaussée, Naruto sur les talons. Elle évita le regard d'Itachi dans la cuisine, celui d'Ensui dans le salon. Elle n'était pas assez bonne actrice pour feindre l'impassibilité. Pas maintenant. Elle se contenta de se recroqueviller sur le canapé et de piocher de temps à autres dans l'assiette que Naruto ne cessait de lui placer sous le nez. Il lui fallait une éternité pour terminer le moindre morceau. Elle avait faim, mais aussi… Pas faim. La nourriture ne lui semblait plus si alléchante et son corps réagissait de manière imprévisible, accélérant sans raison les battements de son cœur, lui nouant l'estomac,… C'était sans fin.
— Aujourd'hui, tu es avec moi, Hitomi-nee. Ça fait un moment qu'on ne s'est plus entraînés. Tu prends tes chats et moi mes crapauds. Ça te va ?
Elle ne se berçait pas d'illusion : il ne lui laissait pas le choix. Par ailleurs, Itachi et Ensui écoutaient très attentivement. Elle ravala un soupir et acquiesça. Qui sait, peut-être même que ça lui ferait du bien. Naruto était plein de surprises, virtuellement imprévisible – en somme, elle devrait vraiment se creuser les méninges pour lui faire mordre la poussière sans le tuer dans la manœuvre. Il était toujours plus compliqué d'affronter ses alliés que ses ennemis une fois qu'on atteignait un certain niveau en termes de puissance pure. Avec ses alliés, il fallait se retenir, après tout.
— Laisse-moi juste finir de man… Oh bordel il est déjà plus de midi ? Mais pourquoi vous ne m'avez pas réveillée ?
— Parce que tu avais besoin de dormir, ma puce. Sinon, tu n'aurais pas dormi aussi longtemps, c'est élémentaire.
Elle fusilla son père adoptif du regard, un rictus boudeur aux lèvres. Elle avait l'impression d'avoir gaspillé sa journée à dormir comme ça, elle qui se levait toujours avant l'aube. Il était trop tard à présent pour saluer le soleil… Et pour faire toutes ces choses sans nul doute importantes qu'elle n'avait de toute façon pas prévues pour aujourd'hui. Non, c'était simplement l'idée qui la chiffonnait. Certes, elle était triste, elle avait même le cœur brisé par la trahison pas franchement volontaire de Kakashi… Mais ce n'était pas une raison valable à ses yeux pour tirer au flanc.
— Arrête de bouder et viens plutôt dans le jardin, finit par lui demander Naruto.
Elle ne pouvait pas résister aux Yeux quand il les utilisait sur elle. Elle ne comprenait pas l'injustice qui le rendait toujours aussi efficace avec cette technique alors qu'elle avait commencé à ne plus pouvoir l'utiliser, à mesure qu'elle grandissait – ou en tout cas vieillissait – et que son visage perdait les rondeurs de l'enfance. Naruto avait toujours des joues qu'on pouvait pincer, par l'Ermite. Une telle injustice…
Elle se leva sans la moindre grâce, chassant les miettes de friture qui étaient tombées sur sa tunique, et se dirigea vers l'extérieur d'un pas traînant. Elle avait mal aux articulations alors qu'elle ne s'était même pas exactement entraînée la veille. Une injustice, là aussi. Naruto l'attendait au milieu du jardin, si plein d'énergie qu'il sautillait sur place. Elle roula des yeux et alla se placer à distance respectueuse, déjà en garde. Elle n'avait pas envie de s'entraîner… Ou peut-être que si, et que son esprit essayait de la convaincre du contraire. Après tout, ce n'était même pas vingt-quatre heures plus tôt qu'elle avait subi les conséquences de son impatience en la matière.
— Allez, Hitomi-nee, appelle tes chats. Tu verras, tout ira mieux quand on sera lancés dans l'entraînement.
Elle dégaina son sabre et s'entailla la paume, peut-être un peu trop profondément. La blessure brûlait, le genre de souffrance familière et tranquille qui passait sur ses nerfs avec la douceur et la force d'une vague. Elle laissa le liquide carmin goutter jusqu'au sol, mobilisant son chakra. Un instant plus tard, ses chats de combat apparurent, explosion de fourrure, d'énergie et de couleurs.
— Invocatrice ! s'exclama Kurokumo. Ça fait super longtemps ! Et tu es là aussi, Naruto-kun. Vous nous avez préparé quelque chose ?
Kurokumo n'était pas aussi expressif d'habitude, loin s'en fallait. Il était le plus timide et le plus discret du quintet, tellement doué pour se faufiler dans le dos de quelqu'un qu'il n'avait même pas besoin d'Hai pour le cacher – alors qu'il était plus grand qu'un poney de bonne taille.
— Naruto a une idée d'entraînement, apparemment. J'espère que ça n'implique pas de détruire le village, cela dit. Tsunade-sama serait furieuse.
Hoshihi entendit immédiatement à sa voix que quelque chose n'allait pas. Il lui jeta un regard inquiet mais elle haussa les épaules, rompant le contact visuel sans attendre. Elle ne voulait pas avoir cette discussion maintenant. Pas encore, pas si tôt.
— Je veux juste que tu te défoules un peu, Hitomi-nee. Tu attaques avec tes chats, je me défends avec mes crapauds. Laisse-moi juste en invoquer quelques-uns, d'accord ?
Elle acquiesça et le regarda faire, non sans intérêt. Elle ne le voyait pas souvent en pleine action : ils avaient passé des années loin l'un de l'autre et, même maintenant, Tsunade ne les envoyait presque jamais en mission ensemble. Le facteur malchance devenait trop élevé, si on en croyait la cheffe de guerre. Hitomi avait dû pratiquement supplier son oncle pour leur mission commune. Bientôt, Naruto fut entouré de ses compagnons, des crapauds titanesques aux couleurs si vives qu'elles blessaient presque l'œil. Elle reconnut Gamakichi et peut-être un ou deux autres, mais elle n'avait jamais vu les trois qui se tenaient derrière lui, armés chacun d'un katana. Heureusement, aucun d'eux n'était plus grand qu'Hoshihi.
— Évitez de mordre. Je ne sais pas si l'un d'eux est spécialisé en poison mais, si c'est le cas, il y aura des glandes dans son dos qui dégageront un poison extrêmement toxique. Je ne veux pas vous perdre pendant un entraînement, d'accord ?
En réalité, elle ne voulait pas les perdre tout court, jamais, pour rien au monde, mais essayer d'expliquer ça à des animaux, certes brillants, qui avaient juré de la protéger de leur vie si nécessaire… Non, même elle n'y croyait pas. Avec un petit soupir, elle se mit en position, effectua la Mudra de la Discorde en regardant Naruto, qui reproduisait ses gestes, droit dans les yeux, puis s'élança.
— Suiton : l'Appel de la Meute !
Cinq loups jaillirent entre ses doigts, s'élançant en direction de son frère. Un crapaud bondit sur leur chemin et les trancha tous en deux d'un seul coup de sabre. Hitomi jura, pivota le buste pour laisser juste assez de place à la boule de feu qu'Hoshihi crachait en direction de l'adversaire, se jeta dans la bataille sans la moindre réserve. Naruto avait raison, cela faisait du bien. Elle devait prendre garde à ne pas utiliser de technique trop violente, que ce soit pour le terrain ou pour ceux qui l'utilisaient, mais elle ne pensait plus aux sujets que son esprit aurait voulu éviter : elle pensait au combat et à comment le gagner.
Finalement, elle y parvint. Son ombre s'était coupée en six et clouait sur place autant de crapauds, et elle-même s'était assise à califourchon sur le torse de Naruto. Tous deux étaient essoufflés, trempés de sueur, les muscles agités de légers spasmes. Leurs invocations n'étaient pas en meilleur état, que du contraire : Sunaarashi n'avait pas tout à fait réussi à esquiver un coup de sabre et saignait de l'épaule droite, tandis que deux crapauds s'étaient vu infliger de beaux coups de griffe. Un sourire carnassier s'était peint sur les traits de la jeune kunoichi et, quand elle parla, sa voix prit des accents exaltés, soulagés :
— Je me sens mieux, tu as raison. Est-ce que tu vas essayer de m'attaquer en traître si je me relève, ou alors tu vas faire la chose mature et considérer que j'ai gagné ?
— Pfeuh, c'est plutôt ton genre à toi ça !
Malgré son ton boudeur, Naruto mêla ses doigts aux siens pour le Sceau de la Réconciliation. Elle se releva, l'aida à en faire de même et alla inspecter les blessures de son chat couleur sable.
— Ça n'a pas l'air très profond, mais j'aimerais quand même que quelqu'un de qualifié jette un œil là-dessus. Est-ce que tu veux que je t'emmène chez Hana Inuzuka ?
— Non, ne t'en fais pas. Tsûri-sama est rentrée de son voyage. Elle me soignera.
La chatte écaille-de-tortue qui avait présenté le contrat d'invocation à Hitomi des années plus tôt leur servait aussi de guérisseuse, en plus de partager les tâches de dirigeance avec Aotsuki la Terreur. La jeune kunoichi acquiesça, satisfaite.
— Bon, dans ce cas, je vais vous renvoyer sans attendre. Hoshihi, tu veux…
— Oui, j'aimerais rester un peu. Sauf si tu as quelque chose de prévu ?
— Rien de spécial. J'ai besoin d'une bonne douche, mais à part ça… Tu voudrais peut-être qu'on aille chasser ? Shikaku-ojisan a déclaré une autorisation de chasse au cerf sur nos terres pour cinquante têtes pour réduire la population dans la forêt…
— Hum, du cerf du Monde Physique. Je n'en ai encore jamais mangé. Très bien, c'est décidé alors !
Un petit sourire aux lèvres, Hitomi dissipa le chakra qui maintenait les quatre autres chats dans ce plan d'existence et sentit Naruto en faire de même avec tous ses crapauds. Même si Gamakichi était son familier, il n'avait pas tissé un lien aussi étroit avec le fils du chef de son contrat que celui qui unissait Hitomi et son chat, loin s'en fallait. Après tout, ce genre de lien restait une rareté… Et il était plus facile pour un chat que pour un crapaud, peu importait leur taille respective, de se balader dans un village ninja.
Le pas un peu plus détendu qu'auparavant, la jeune femme alla se doucher et prit son temps sous le jet brûlant. Dans le brouillard de douleur et de confusion qui ne s'était pas un instant détaché d'elle durant toute la journée de la veille, elle n'avait même pas songé à aller se laver et en ressentait un besoin presque trop intense maintenant qu'elle avait sué tout son soûl en affrontant Naruto. Elle n'arrivait pas à croire les progrès incroyables qu'il avait faits, que ce soit avec sa maudite claymore ou son ninjutsu. Il serait bientôt Jônin s'il continuait comme ça.
Une fois ses ablutions effectuées à un niveau qui la satisfaisait, Hitomi alla chasser aux côtés d'Hoshihi. Elle ne rentra à la maison qu'après plusieurs heures dans la forêt, dont la moitié furent passées adossée à un tronc pourrissant, à raconter tout ce qu'il s'était passé entre Kakashi et elle la veille. Hoshihi était furieux, bien entendu, mais son statut de familier l'empêchait de désirer quelque chose de profondément contradictoire à la volonté d'Hitomi. Il voulait retrouver le professeur, oui, lui donner un bon coup de griffe là où le soleil ne brillait jamais, mais lui faire vraiment du mal ? Impossible. Il n'aurait pu lever sérieusement la patte sur le Ninja Copieur, pas pour tout l'or du monde.
Pendant la semaine qui suivit, tous les proches d'Hitomi firent de leur mieux pour la distraire sans impliquer Kurenai ou Anosuke, qui avait encore du mal à garder un secret devant sa mère adoptive. Elle s'entraîna, apprit deux nouvelles techniques Raiton mineures, chassa jusqu'à ce que la population de cerfs atteigne à nouveau le niveau souhaité par Shikaku, et bien entendu retourna au travail. Le Jônin en Chef savait pertinemment pourquoi son meilleur élément et sa nièce ne pouvaient plus être placés dans la même équipe ou même entraînés ensemble. Sa colère avait pris des accents calmes, délicats… Et il obtiendrait un jour justice pour les larmes d'Hitomi, pour l'ombre hantée qui avait voilé son regard quand elle s'était enfin décidée à lui raconter toute l'histoire.
Une semaine après son combat contre Naruto, l'héritière Yûhi reçut une invitation à prendre le thé avec Shibi Aburame, le père de Shino. Il était rare pour un chef de clan d'inviter de la sorte un membre d'une autre famille, même l'héritière. Seules certaines questions provoquaient généralement un tel intérêt, et il semblait tout à fait impossible que le patriarche propose la main de son fils aîné à qui que ce soit d'autre que Sakura : comme les Nara, les Aburame privilégiaient les unions placées sous le signe de l'amour, à moins qu'un membre du clan se porte volontaire pour un mariage politique. Jamais Shino ne ferait cela à sa petite-amie.
Elle ne pouvait refuser, bien entendu. Ils s'étaient rencontrés quelques fois depuis sa proposition d'alliance, si publique qu'elle avait choqué les commères du village. Cela dit, leurs rencontres n'avaient jamais eu lieu en tête à tête, comme cette proposition le suggérait. Elle avait emmené Neji une fois, comme elle l'avait promis, et le laissait à présent tisser ses propres liens avec le clan aux insectes. Il s'en sortait bien : son intelligence et son charme paisible parlait aux Anciens du clan Aburame, qui prenaient les décisions aux côtés de Shibi et le conseillaient.
Elle choisit sa tenue avec soin quand fut venue l'heure de se préparer au rendez-vous. Il aurait été mal vu de se présenter vêtue d'autre chose qu'un kimono, mais un tissu trop ostentatoire aurait lui aussi constitué une insulte. Heureusement, Kurenai avait veillé à ce qu'elle soit équipée en la matière. Elle finit par se décider par un imprimé de fleurs sur fond ivoire, souligné d'une obi turquoise et bronze. Itachi l'aida à remonter ses cheveux en chignon. Il était étonnamment doué en coiffure, mais existait-il seulement un domaine pour lequel il n'éprouvait aucune disposition ? Après l'avoir embrassé pour le remercier, elle se maquilla discrètement et alla rejoindre à l'entrée des terres Nara le membre du clan Aburame qui avait été choisi pour l'accompagner.
Elle salua l'homme avec respect et prudence. Elle ne l'avait jamais rencontré. Il n'était pas un civil, mais pas un ninja de haut rang non plus, sans quoi elle aurait vu son visage dans les dossiers que Shikaku lui donnait pour qu'elle les mémorise. Elle se devait de connaître les troupes qui se trouveraient un jour sous sa supervision. Il portait les lunettes noires coutumières du clan mais ne cachait pas le reste de son visage et avait l'air presque jovial – pour autant qu'un Aburame se laisse aller à quelque chose d'aussi expressif.
— Yûhi-san, vous êtes ravissante. Je crains qu'Aburame-sama n'ait pas choisi une tenue aussi formelle que la vôtre, mais ne vous en faites absolument pas, c'est parfait. Un délice pour les yeux.
Prise de court, Hitomi laissa échapper un petit rire. Eh bien, Shibi lui avait envoyé un vrai charmeur. Voulait-il la mettre dans de bonnes dispositions pour une raison particulière ? Il avait parfois des petits gestes de sympathie pour elle sans la moindre raison politique, comme s'il la voyait comme l'amie d'enfance de Shino plus que comme une héritière, une future égale sur l'échiquier politique. Il ne la sous-estimait pas pour autant, cela dit, sans quoi il aurait découragé Sugi, son fils cadet, de suivre l'entraînement qu'elle lui offrait.
— Eh bien, je vous laisse mener la voie. Il va falloir qu'on traverse le village par la route, je ne suis pas exactement équipée pour passer par les toits.
— Ne vous en faites pas, Yûhi-san, nous avons tout le temps du monde pour ça. Aburame-sama ne nous en voudra pas si nous avons un peu de retard.
Sur ces mots, il lui tendit son bras et elle le prit, ne le touchant pas plus qu'il n'était nécessaire pour une escorte plaisante mais formelle. Elle ne voulait pas voir courir des rumeurs inutiles concernant une alliance de ce genre-là entre les deux clans. Elle appréciait Itachi… Et peut-être un peu plus que ça. Se montrer trop tactile avec un membre d'un autre clan n'aurait pas répondu correctement aux sentiments doux et discrets qui s'épanouissaient dans le secret de son esprit, teintant parfois sa Bibliothèque de couleurs chaudes et de lumières discrètes.
Elle ne cessa de converser avec l'homme durant le trajet. Elle découvrit qu'il s'appelait Fujimitsu, qu'il était un Chûnin très satisfait de sa position au village, marié et père de deux enfants dont le dernier venait tout juste de commencer l'Académie. Il la fit rire avec des récits de missions passées et de ses aventures enfantines à l'époque où lui avait parcouru les couloieurs de l'Académie, attira son attention sur les festivités civiles qui se mettaient en place au cœur du village pour accueillir une confédération marchande venue de Sunagakure – en somme, il lui fit oublier pendant quelques temps ce qui lui pesait sur le cœur.
— Voilà, nous y sommes ! Aburame-sama attend derrière cette porte. Je vais vous laisser, je n'ai pas vraiment ma place dans cette réunion. Passez une bonne journée, Yûhi-san !
Elle répondit à son salut en inclinant la tête, un sourire vaguement amusé aux lèvres, puis le regarda partir. Quand elle fut seule, elle s'accorda un moment pour s'assurer que son chignon tenait bien en place, pour respirer profondément, puis elle frappa contre le montant de la porte coulissante et l'ouvrit, s'inclinant profondément dans l'embrassure.
— Bonjour, Shibi-sama. Est-ce que je peux entrer ?
Le chef de clan ne portait pas ses lunettes à l'intérieur, exposant ses étranges yeux argentés à la vue de qui s'y laissait encore surprendre. Il sourit, lui fit signe d'entrer et de s'installer et posa le livre qu'il était en train de livre sur le kotatsu qui seul meublait la pièce. Un service à thé les attendait déjà tous les deux, mais Hitomi ne s'en préoccupa même pas, trop étonnée de reconnaître la couverture de l'un des carnets qu'elle utilisait pour ses romans. Elle avait prêté celui-ci à Sugi-kun… Voilà pourquoi il ne le lui avait pas encore rendu, le petit chenapan !
— Vous appréciez votre lecture ? demanda-t-elle en s'installant en seiza devant la table basse.
Le chauffage avait déjà été allumé à une faible fréquence et baigna ses jambes d'une confortable tiédeur. Le chef de clan s'appliqua aussitôt à lui servir une tasse de thé et lui présenter une petite assiette de pâtisseries. Il avait fait ses recherches : elle reconnaissait la main de sa pâtissière préférée derrière la confection des petites sucreries. Cela dit, cela ne la surprenait pas : quand Sasuke avait déserté, il lui avait envoyé une boîte de ces merveilles à l'hôpital, comme pour la consoler.
— En fait, je dois avouer que j'ai du mal à lâcher ce livre. Et Sugi-kun m'a dit que tu en avais écrit plusieurs ?
— Vingt-sept. J'ai eu beaucoup de temps, à force d'enchaîner les convalescences.
En réalité, il lui fallait moins de temps pour adapter un roman à l'univers dans lequel elle vivait désormais que ça n'en prenait à un véritable auteur de passer par tout le processus de recherche, de planification et d'inspiration usuel. Si elle avait été dotée d'un fort sens moral – ou d'un sens moral tout court, cela dépendait quel avis on demandait en la matière – elle aurait peut-être ressenti de la culpabilité à l'idée que l'écriture lui vienne si facilement, mais elle ne volait rien. Ici, ces romans n'existaient pas, n'appartenaient à personne… Jusqu'à ce qu'elle entre en scène.
— Eh bien, de quoi commencer une carrière si jamais tu décidais de cesser d'être ninja, pas vrai ?
— Je ne pourrais jamais me retirer du service actif. J'aime ce que je fais, la plupart du temps.
Bien sûr, il y avait toujours les moments un peu difficiles, ou intolérables de souffrance psychologique, mais encore une fois elle n'était pas dotée d'un sens moral suffisamment fort pour culpabiliser quand elle volait, blessait ou tuait quelqu'un. Il s'agissait d'une mission, rien de plus. Elle n'avait pas le cœur tendre de Naruto, à aucun niveau : même son affection s'exprimait féroce, dure et parfois vaguement cruelle.
— Je vous en apporterai d'autres, cela dit, si vous l'aimez tant que ça. Dites juste ce que vous aimez à Sugi-kun et je lui donnerai ce que j'ai et qui correspond à vos goûts.
À la mention de son fils cadet, les traits du chef de clan retrouvèrent un peu de leur sérieux. Elle avait manifestement touché du doigt le sujet de leur rencontre… Oh, par la Flamme, elle espérait qu'il n'allait pas lui demander de cesser de l'entraîner. Elle adorait le gamin. Elle les adorait tous les trois, vraiment. Mais Sugi était celui qui absorbait la part la plus précieuse de ses connaissances, et…
— En parlant de Sugi, il m'a dit qu'il apprenait le fûinjutsu auprès de toi. Est-ce que c'est la vérité ?
Elle ne pouvait décemment mentir à un chef de clan. Cela ne se faisait pas. Jamais. Pas si on tenait à la vie – et elle avait encore trop de choses à faire dans ce monde pour y renoncer.
— Oui, c'est vrai, Shibi-sama. Il ne peut pas apprendre de techniques affinitaires et je trouvais injuste de ne rien lui enseigner pour compenser ce que j'apprends à ses camarades.
— Je vois. Je t'arrête tout de suite, Hitomi-san : j'entends ton cœur accélérer et mes insectes perçoivent l'agitation de ton chakra. Tu n'as rien à craindre. Je suis agréablement surpris, en fait, que tu aies décidé de partager ces connaissances avec mon fils.
Hitomi se figea, sa tasse à mi-chemin de ses lèvres, avant de terminer le mouvement pour ne pas avoir l'air ridicule. Les sens aiguisés du chef de clan ne la surprenaient pas le moins du monde, mais elle ne parvenait pas à comprendre où il voulait en venir.
— Vois-tu, les Aburame ont toujours vécu leur vie un peu en marge du clan. Peut-être plus encore que les Nara, même, puisqu'ils sont si étroitement liés aux Yamanaka et Akimichi. Les Aburame sont venus seuls dans l'alliance qui a fondé le village et ne se sont jamais vraiment mêlés aux ninjas qui composaient le reste des troupes.
Elle savait qu'il s'agissait de la vérité. Elle avait étudié les archives pendant son stage au département Cryptage et Décodage, plus pour s'informer que par véritable espoir de trouver quelque chose qui incriminerait Danzô. Les Aburame se mariaient pratiquement toujours avec des civils, ou des shinobi issus de parents civils. La dernière union avec un membre d'un autre clan remontait à la fondation du village – un cousin de Mito Uzumaki avait épousé la nièce du chef de clan de l'époque. Depuis, ils ne s'étaient pas charnellement mêlés aux autres familles, et l'exclusion avait pris d'autres aspects. Il était si facile de décider qu'un Aburame était bizarre, effrayant, qu'on ne voulait pas se trouver en sa compagnie.
— Les choses sont en train de changer, pas vrai ? Cela fait deux générations de shinobi, Shino et Sugi, qui ont ou vont former des équipes composées exclusivement d'enfants de clans.
— Les choses changent, oui. Lentement. Ce sont nos enfants qui le souhaitent, plus que nos anciens – mais nous pensons toujours à l'avenir autant que possible.
Hitomi laissa l'ombre d'un sourire lui caresser les lèvres. Elle voyait bien de quoi il parlait : tous les clans traversaient un jour cette période où l'ancienne génération acceptait de laisser toute la place possible à la nouvelle, sans pour autant se défaire de son rôle de guide, de protectrice. Pour les Nara, cela s'était produit quelques années avant la naissance d'Hitomi. Les Inuzuka et les Akimichi avaient précédé son clan dans cette entreprise, mais tous les autres avaient suivi à leur rythme… Seuls les Hyûga traînaient encore la jambe. Ç'aurait sans doute était le cas des Uchiha également s'ils avaient vécu, mais la jeune femme chassa cette pensée loin de son esprit.
— Donc vous approuvez que j'enseigne le fûinjutsu à Sugi-kun ? Il est très doué. Pas exactement un génie, mais clairement prédisposé en la matière.
— J'approuve tout ce qui lui permettra de devenir plus fort, de se protéger et de protéger son équipe.
Il ne mentionna pas le village ou l'idée d'une éventuelle mission. Cela ne surprenait pas Hitomi. Comme les Nara, les Aburame accordaient la priorité à la famille, au clan – mais ne l'admettaient que rarement en face de personne extérieures à leur société miniature.
— Je n'oublie pas ce que tu as accompli en exécutant Danzô après avoir dénoncé ses crimes au-delà de ce qui aurait pu être nié par le Conseil. Sans toi, je n'aurais pas récupéré Torune.
Torune était le neveu de Shibi, quelques années plus âgé que Shino. Quand Danzô avait voulu enrôler Shino de force dans la Racine, Torune s'était offert à la place de son jeune cousin et avait disparu de la circulation… Jusqu'à ce que la Racine soit dissoute. Il faisait aujourd'hui partie des membres de l'ancienne organisation secrète qu'Akina et Sai avaient déclarés réhabilitables. Il ne pouvait pas encore vivre sur les terres Aburame, dans la partie ouverte et vivante du village, mais Shibi et Shino avaient le droit de lui rendre visite. Ils avaient emmené Sugi pour la première fois deux mois plus tôt.
— Je n'ai accompli que mon devoir. Je ne peux vous empêcher d'éprouver de la gratitude, Shibi-sama, mais vraiment, je n'aurais pu me regarder dans le miroir si je ne l'avais pas fait. Par ailleurs, j'avais des motivations personnelles pour abattre cet homme et m'assurer que jamais personne ne lui prêterait une bonne réputation.
Shibi opina du chef, lui accordant ce point. Il connaissait, comme beaucoup de gens désormais, l'histoire du fils d'Ensui, décédé au service de la Racine. Et il savait, bien entendu, qu'Itachi avait exterminé son clan sous ordre de Danzô, pensant accomplir la volonté de son Hokage. Hitomi avait une interminable liste de griefs à l'encontre du macchabée, des griefs qui lui empoisonnaient toujours l'esprit quand elle s'y attardait.
— En fait, si je t'ai invitée aujourd'hui, Hitomi-san, c'est pour officialiser ta relation avec mon fils et ses deux coéquipiers. J'en ai parlé avec Nara-sama et Hyûga-sama, ils sont d'accord. Demain, nous demanderons à ce que tu deviennes le sensei de nos enfants quand ils seront diplômés.
La jeune femme ne put réprimer un mouvement de surprise si vif qu'une goutte de thé parvint à s'échapper de sa tasse et rouler sur l'articulation de son pouce. Elle feula de douleur, essuya sa main et finit sa tasse avant de commettre une autre maladresse.
— Je vois difficilement Hyûga-sama accepter qu'un shinobi en-dehors des membres de son clan éduque sa précieuse héritière.
— Il n'a pas été le plus facile à convaincre, c'est vrai, mais tu n'es sans doute pas sans savoir qu'il te respecte, bien à contre-cœur. Tu as prouvé par le passé que tu étais capable de protéger sa fille, après tout.
Hitomi se frotta les yeux et laissa sa posture perdre sa raideur presque défensive, secouant légèrement la tête.
— Je ne vais pas m'y opposer, bien entendu. Je pense que le village tout entier, même les civils, sait que je m'intéresse à ces trois enfants. Est-ce que vous êtes sûrs, cela dit ? Je pense que Shikaku-ojisan l'est, sinon il me l'aurait dit depuis tout ce temps, mais…
— Nous sommes sûrs. N'importe quelle personne saine d'esprit admettra sans mal que des ennuis sont à prévoir pour l'avenir. Nous voulons que nos enfants soient prêts à les affronter. Tu n'es pas seulement une force politique, Hitomi-san, tu as aussi accompli l'exploit d'être à la fois réputée à l'internationale et sous-estimée par tes opposants. La dernière fois que tes compétences ont été enregistrées au Bingo Book, tu n'étais qu'une Chûnin…
Il disait la vérité : Eien s'était fait une réputation de va-t'en-guerre avec les évènements de Kirigakure, mais rien n'était encore attribué à sa véritable identité. Seuls les Konohajin – les ninjas seulement, pas les civils – connaissaient sa double identité et, pour l'instant, personne n'avait parlé. De toute façon, même si quelqu'un s'aventurait à répéter son secret, elle disposait toujours d'une carte secrète : les gens qui savaient ce qu'était le Murmure et ce qu'il faisait se comptaient pour l'instant sur les doigts d'une main.
— Tu vas devoir t'habituer à ce genre de propositions, Hitomi-san. Évidemment, tu ne peux pas avoir plus d'une équipe sous ta supervision à la fois, mais les autres clans s'agitent… Même les Hyûga. Nous entendons tous les rumeurs à propos de l'Akatsuki, de Crépuscule. Certains d'entre nous ont perdu des membres de leur famille à cause de ces organisations. Tsunade-sama et Shikaku-sama ont l'air décidés à s'en remettre à toi quand il s'agit de contrer leurs mouvements. Tu y as perdu plus qu'une fille de ton âge ne le devrait, mais tu te relèves sans cesse. Nous voulons que nos clans partagent cette détermination.
Elle s'agita pourtant inconfortablement là où elle était assise, les sourcils froncés.
— Je ne suis pas sûre de…
Il leva la main, l'arrêtant au milieu de sa phrase.
— Je ne te demande pas ta protection. Nous l'obtenons déjà en nous unissant d'une manière plus profonde que nous l'avons jamais fait dans toute l'histoire des Villages Cachés. Hier soir, j'ai envoyé une délégation incluant Shino au nouveau village du Pays des Tourbillons avec l'appui de Tsunade-sama. Nous leur proposons une alliance.
— J'en ai entendu parler. Shikaku-ojisan a aussi envoyé des membres du clan.
— Exactement. Nous n'attendons rien de toi, Hitomi-san, sinon que tu continues tes efforts pour rapprocher les clans, et pas seulement ceux de Konoha. Je ne sais pas exactement ce qui nous attend, seulement que les problèmes qui arrivent s'annoncent plus forts que les démarcations entre les Villages Cachés. Nous devrons présenter un front commun. Et qui s'en chargera mieux que les clans ?
Qui, en effet ? C'était l'idée qui avait motivé Hitomi à s'immerger dans la politique des clans alors qu'elle n'était encore qu'une héritière. Avec un peu de chance, quand la Grande Guerre approcherait, les cinq Kage ne seraient plus en position de se déchirer pendant des semaines avant de prendre la décision de s'unir. Chaque jour gagné leur permettrait de mieux se préparer – et réduirait le nombre de morts.
Elle ne pouvait se permettre d'oublier ce qui approchait, après tout. Même si Pain n'attaquait pas avant plusieurs années, la Grande Guerre suivrait, elle le savait.
Elle ne pouvait l'empêcher.
