Elle tremblait comme une feuille quand elle frappa à la porte de la chambre de Suigetsu et Haku. Ce dernier ouvrit, jeta un regard à ses traits défaits et l'attira dans ses bras, fermant le battant derrière lui. Il ne dit rien pendant de longues minutes, la serrant simplement contre lui aussi fort qu'il le pouvait, une main dans sa nuque et l'autre autour de sa taille. Elle parvenait à peine à respirer mais s'efforçait de calquer le rythme de son souffle sur le sien. L'impression de l'aura meurtrière de Kakashi autour d'elle la hantait toujours, aussi forte que le jour où il avait osé lui infliger un tel supplice. Elle se fichait qu'il ait agi par instinct. Jamais un professeur ne devrait agir de la sorte envers son élève. Jamais. Il avait brisé la confiance qui les avait unis. C'était à lui de faire des efforts, de véritables efforts, pour réparer les pots cassés. S'excuser était bien trop facile.

— Est-ce que tu veux nous parler de ce qui te pèse sur le cœur, Hitomi ? demanda Suigetsu au bout d'un moment.

Haku relâcha juste assez son étreinte pour qu'elle puisse tourner la tête et la secouer.

— C'est trop compliqué… Je me suis disputée avec Kakashi-sensei, en quelque sorte. Je trouve que des excuses de sa part ne suffisent pas et j'aimerais qu'il me laisse tranquille jusqu'à ce qu'il règle le problème qui a causé la dispute, mais on dirait qu'il ne comprend pas… Peut-être que cette fois il aura compris, au moins.

Et voilà qu'elle se retrouvait à expliquer à mots couverts alors qu'elle avait voulu tout garder pour elle. Il était si facile de parler à Haku et Suigetsu. Ils la connaissaient bien mieux qu'ils ne le pensaient tous les trois : combattre ensemble dans une guerre, partager une tente durant des missions presque désespérées et s'étreindre jusqu'à ce que la nuit se mue en jour faisait cela aux relations entre des ninjas.

— Si tu veux qu'il te laisse tranquille, il devrait te laisser tranquille, c'est aussi simple que ça. Est-ce que tu veux que quelqu'un aille lui mettre cette idée dans le crâne d'une façon plus définitive ?

Elle songea au regard abattu du professeur, juste avant qu'elle ne fuie sa proximité, et secoua à nouveau la tête.

— Non, ça ne sera pas la peine. Il a compris, je crois.

— Bien, soupira Haku. Puisqu'on ne peut rien faire pour ce souci-là, et si tu passais la soirée avec nous ? La fraternisation n'est pas interdite en des temps difficiles, pas vrai ? Je me souviens que tu étais redoutable au poker, mais on s'est améliorés tous les deux. Tu veux voir ce que ça donne ?

Avec un petit sourire, Hitomi acquiesça. Elle voulait bien les laisser placer ses problèmes entre parenthèses le temps d'une soirée. Peu importe l'importance de la tentation qu'ils représentaient – elle se souvenait comme si c'était hier de leurs mains sur elle, du plaisir fulgurant qu'ils avaient jadis allumé dans ses veines – elle s'accrocha au principe qu'elle avait évoqué avant la réunion. Elle voulait d'abord renforcer sa relation avec Itachi avant de se consacrer à qui que ce soit d'autre. Elle voulait laisser une chance à son cœur de s'emballer pour lui, laisser une chance à son esprit de l'idéaliser et de voir chacun de ses menus défauts tout à la fois. Elle voulait retomber amoureuse, même si ce n'était pas aussi simple que d'activer un mécanisme et de se laisser porter.

Le lendemain matin, à l'aube, les shinobi envoyés par Konoha et Kirigakure quittèrent l'auberge qui les avait si gracieusement protégés de la pluie et du vent durant la nuit. Le sol meuble et instable ne posait aucun problème aux natifs du Pays de l'Eau, accoutumés aux conséquences d'un climat plus humide que celui auquel les Konohajin s'étaient habitués. Même Hitomi, qui avait passé plusieurs mois à Kirigakure, avait perdu les réflexes ideaux quand on n'avait pas une bonne terre bien dure sous les pieds. Heureusement, elle ne se ridiculisa pas au point de glisser et tomber, mais ce ne fut pas le cas d'Izumo, qui chuta à deux reprises – le pauvre.

Le ciel était presque noir de nuages quand ils arrivèrent sur la côte où frapperait le tsunami, trois heures plus tard. L'océan était encore calme mais personne ne s'y trompait : on apprenait à l'Académie comment se formaient les raz-de-marée et comment les ninjas les repéraient des jours à l'avance, une technique que des gardes côtiers apprenaient dès l'adolescence. Deux d'entre eux se trouvaient sur les lieux et fixaient l'océan du regard, clairement tendus, peut-être même effrayés. Hitomi les comprenait. Les tsunami restaient de rares occurrences et ils n'avaient pas plus de vingt-cinq ans, tous les deux. C'était sans doute leur première fois face à la colère de la Nature.

— Hitomi-chan, Yuki-san, allez vous mettre en place, ordonna Tsunade au bout de quelques minutes. Faites front uni et restez près l'un de l'autre, vous allez devoir collaborer. Mieux vous ferez votre travail, mieux le reste de la ligne encaissera.

Hitomi murmura son assentiment et se dirigea vers le point qu'un garde côtier lui indiqua sur la place. L'eau vint à deux reprises lécher le bord de ses bottes puis Haku la rejoignit. Sans se soucier de qui les regardait ou non, il entrelaça ses doigts aux siens et serra assez fort pour lui faire mal. Elle serra, elle aussi. Elle n'avait pas peur. Elle avait connu mille fois pire que des milliers de mètres cube d'eau salée, pas vrai ?

— Tu as déjà détourné de l'eau de son cours avec ton chakra ? demanda le jinchûriki au bout de quelques minutes.

Les autres shinobi s'étaient installés à leur position, chacun se tenant à présent à un mètre et demi de ses voisins. Hitomi haussa les épaules, combattant la vague nausée qui lui nouait le ventre.

— J'ai déjà fait ça sur une rivière. L'océan me semble assez différent. Et toi ?

— L'océan est différent, oui. Il suit un rythme en deux temps, alors qu'une rivière se contente de pousser vers l'avant. On va devoir empêcher la vague de pousser mais aussi de tirer, quand elle le voudra. Il faudra anticiper ses mouvements et exercer une force inverse, constante et égale, jusqu'à réussir à l'immobiliser, puis la repousser vers la mer pour éviter qu'elle retombe d'un seul coup quand nous relâcherons notre emprise.

La jeune femme opina du chef, les traits tendus et concentrés. Cela faisait beaucoup… Mais il s'agissait simplement d'un gros exercice de contrôle du chakra – dont l'échelle et les conséquences dépassaient tout ce qu'elle avait pu expérimenter auparavant. Elle ouvrit le sceau tatoué autour de son nombril, laissant du chakra Suiton envahir ses méridiens et distendre ses Portes. Une fois que ce détail fut accompli, elle ne referma pas tout à fait le sceau : elle savait qu'elle aurait besoin de plus que ça. À côté d'elle, Haku mobilisa son chakra et celui d'Isobu ; elle dut faire taire les sensations de ses méridiens pour tolérer la proximité de l'énergie viciée et toxique que le démon émettait malgré lui.

Ils attendirent en silence pendant de longues minutes avant de voir approcher la vague. Elle ne cessait d'enfler, parcourant la distance entre l'horizon et la côte avec une vitesse et une force qui, enfin, remplirent le ventre d'Hitomi d'une appréhension glaciale. Elle ne pouvait faillir. Pas avec Haku à ses côtés, sa main dans la sienne. Pas avec Tsunade quelque part à sa gauche et Kisame à la droite de son partenaire. Ils ne pouvaient faillir ou faiblir.

Ils élevèrent leur chakra dans l'air pile comme la vague, haute de plus de vingt mètres, allait s'abattre sur le rivage. Les traits d'Hitomi se tordirent de douleur – ses réserves se vidaient à toute vitesse et se remplissaient aussitôt grâce à son sceau bien ouvert – mais elle ne lâcha pas prise. Son énergie se mêla à celles d'Haku et Isobu. Elle le laissa prendre le contrôle du mouvement, du sens de la pression, et y ajouta toute la force qu'elle pouvait mobiliser. Un feu délicat s'éleva dans ses méridiens. Tsunade allait hurler quand elle verrait les dommages… Mais c'était un problème dont elle s'occuperait plus tard.

Quelqu'un hurla au bout de la ligne et s'effondra. Izumo. Le seul Chûnin, celui qui possédait le moins de chakra. Heureusement, il était si loin que son voisin parvint à prendre contrôle de la portion qu'il ne supervisait plus. Le front baigné de sueur, Hitomi se concentra sur la terrible colonne d'eau en face d'elle, si profondément immergée dans le flot de chakra qu'Haku et elle utilisaient pour la contrôler qu'elle n'en percevait pas la fin. Le liquide s'agitait toujours, comme furieux de se voir contenu de la sorte.

Il fallut vingt longues, interminables minutes pour que l'eau s'immobilise enfin, comme suspendue dans le temps. Alors seulement, les bras levés comme en prière, les deux shinobi conduisirent la pulsion d'énergie qui inverserait pour une seule fois le sens des vagues. Le liquide sembla résister pendant un seul terrible moment avant de se plier à leur volonté et de repartir vers l'horizon. La vague qui revint leur lécher les pieds était à peine plus grosse que d'ordinaire. Le souffle court, Hitomi s'effondra sur le sable humide. Elle ne parvenait pas à contrôler ses tremblements, à garder sa main dans celle d'Haku. La brûlure s'était généralisée de ses bras jusqu'à ses épaules, puis jusqu'à son buste. Même maintenant, alors que ses Portes se remplissaient simplement à un niveau confortable, elle avait l'impression que du verre pilé circulait dans ses méridiens.

Elle ferma les yeux, épuisée. Elle voulait juste dormir un peu. Une petite sieste, rien de plus. Le bruit des vagues était reparti, rythmique, paisible et réconfortant. Elle pouvait presque se sentir vaciller en même temps. Haku, qui était à peine dans un meilleur état que le sien, s'agenouilla et l'entoura de ses bras. Il s'appuyait sur elle tout autant qu'il la soutenait – et ils ne bougeraient pas de sitôt, ni l'un ni l'autre.

Elle rouvrit brusquement les yeux en sentant Kakashi approcher dans son dos. Renard et lui étaient restés en retrait : ce n'était pas leur combat, en tant que shinobi Raiton et Katon, respectivement. Ses lèvres se retroussèrent en un rictus colérique mais, avant qu'elle puisse ouvrir la bouche et ordonner à son ancien professeur de la laisser tranquille – peut-être qu'elle finirait par lui graver ça sur le front pour qu'il arrête d'oublier ? – Suigetsu s'interposa. Il ne connaissait pas les détails. Il savait juste qu'Hitomi voulait être laissée tranquille, et cela suffisait. Un sourire épuisé aux lèvres, elle referma les yeux et laissa sa tête retomber sans force contre celle d'Haku.

Il fallut plus d'une heure à Tsunade pour traiter les cas urgents d'épuisement de chakra avant d'arriver à ceux qui avaient affronté le plus gros de la vague. Elle était la seule médic qualifiée pour soigner les brûlures et symptômes d'un tel état. Heureusement pour elle, Hitomi ne subissait pas d'épuisement à proprement parler, mais cela signifiait que son cas était bien moins urgent. La Hokage avait eu la sagesse de traiter sans différence Kirijin et Konohajin, un geste qui lui avait sans doute acheté la reconnaissance et le respect des soldats étrangers.

— Franchement, Hitomi-chan, si tu avais encore endommagé tes méridiens autrement que sous mes ordres je t'aurais jetée dans l'océan. Interdiction d'utiliser ton chakra plus d'une étincelle à la fois pendant trois jours. L'ANBU Renard te portera pendant le trajet retour, j'ai cru comprendre que Kakashi et toi en ce moment ce n'est pas trop ça… Est-ce que tu as besoin de quelque chose contre la douleur ?

Hitomi y réfléchit un instant. Ensui voudrait qu'elle prenne des antidouleurs. Les shinobi n'utilisaient pas souvent de médicaments – même les pilules militaires ne s'utilisaient dans l'idéal que quelques fois par an – mais il ne servait à rien de souffrir comme ça. Les antidouleurs ralentiraient ses réflexes, mais elle n'avait de toute façon pas le droit d'utiliser son chakra. Elle acquiesça donc, récompensée par la caresse du pouce d'Haku sur le dos de sa main. Il ne l'avait pas lâchée, même alors qu'il tremblait d'épuisement. Elle avait toujours admiré sa dévotion.

— Tu peux marcher ? demanda-t-elle d'une voix douce quand Tsunade s'en fut allée.

Elle tenait dans sa main libre le flacon de pilules que Tsunade lui avait confié. Elle prendrait la première quand le camp serait installé. La Hokage avait prévu au départ de retourner à l'auberge dès le tsunami réprimé, mais tous les shinobi, Konohajin comme Kirijin, étaient absolument épuisés. D'un point de vue purement théorique, ils étaient capables de courir encore trois heures à pleine vitesse, les forts portant les faibles, mais pourquoi leur infliger cela alors qu'ils avaient si bien travaillé ? Un bon chef de guerre ne donnait pas seulement des ordres, il récompensait aussi le travail effectué avec diligence. Ils dresseraient donc le camp tous ensemble à quelques centaines de mètres de la plage et repartiraient le lendemain, ensemble pendant trois heures puis chaque village de son côté.

— Pas très rapidement mais oui, je pense. Même après tout ce temps, ça me fatigue beaucoup d'utiliser le chakra d'Isobu et le mien en même temps.

— Est-ce que tu veux que je regarde si je peux améliorer ton sceau ?

— Si tu veux, oui, mais Utakata m'a dit que c'était normal. Ça prendra des années, surtout que je n'étais pas un bébé quand tu l'as scellé en moi… Mais bon, au moins je m'entends bien avec lui et il n'a plus peur de moi. Il a compris que j'étais là pour le protéger.

Hitomi n'avait pas douté un seul instant que cette association fonctionnerait. Haku avait la douceur et l'instinct protecteur nécessaires pour apaiser Isobu, traumatisé au-delà de l'imaginable. Le démon ne grandirait sans doute jamais mentalement : il existait depuis aussi longtemps que tous les autres mais avait gardé l'âme d'un enfant, tout comme Shukaku était resté une sorte d'adolescent boudeur. Haku était le genre de personne à aimer prendre soin des plus jeunes. Il aimait protéger, rassurer, enseigner. Il ferait un sensei merveilleux, un jour prochain, quand Zabuza le déclarerait prêt à prendre des enfants sous son aile, et en attendant il s'entraînerait en s'occupant de son démon.

Ils boitillèrent lentement jusqu'aux tentes qui commençaient à apparaître à l'endroit où Tsunade et Kisame avaient décidé de dresser le camp, s'appuyant l'un sur l'autre sans honte ni réserve. Cette fois, Hitomi dormirait aux côtés de ses anciens amants, même si elle ne ferait rien de plus que dormir. Elle avait besoin du réconfort de leur présence, de leur chakra contre le sien. Elle avait besoin de se sentir en sécurité comme elle l'avait été dans leur tente de Kirigakure. Elle avait besoin d'oublier la présence de Kakashi et tous les menus traumatismes qu'elle éveillait.

Elle faisait partie des gens qui ne pouvaient pas utiliser leur chakra et fut donc interdite de participer aux tâches qui permettraient de rendre le camp confortable, aussi décida-t-elle de se trouver un coin calme, abrité, où elle pourrait écrire à Itachi. Elle lui raconta la mission dans le détail, sans éluder la présence de Suigetsu et Haku, et hésita un instant avant de rajouter qu'il lui manquait, qu'elle avait hâte de le retrouver. Une fois satisfaite de la teneur de son message, elle infusa le papier d'une douloureuse étincelle de chakra – Tsunade lui jeta un regard soupçonneux mais se détourna, satisfaite de ce qu'elle vit ou plutôt ne vit pas – et referma son carnet.

Elle se ménagea ce soir-là, autorisant Suigetsu et Haku à prendre soin d'elle, mais ne trouva pas le sommeil une fois la nuit venue. Ici, pas d'Ensui pour lui donner un sommeil sans rêve ou d'Itachi pour transformer ses cauchemars en songes paisibles et agréables. Il aimait l'emmener dans des onsen, lui faire visiter des petits coins de Konoha qu'elle n'avait jamais pris la peine de chercher. Une fois, il l'avait guidée jusqu'à une clairière des terres Uchiha où se dressait un petit autel à la Flamme de la Volonté et elle avait prié, sans trop savoir pour quels bienfaits.

Elle se défit de l'étreinte de ses compagnons et quitta la tente sans faire de bruit. Les autres shinobi dormaient, sauf bien sûr celui chargé de monter la garde : Kisame. Elle approcha, prenant bien garde à signaler sa présence en laissant ses pieds faire rouler un galet dans l'herbe piquante et sèche. Il tourna la tête dans sa direction, la reconnut et la salua d'un sourire doux qui tranchait avec son apparence de prédateur. Souriant à son tour, elle vint s'installer près de lui devant le feu, qu'il alimenta de plus belle.

— Vous devriez dormir à cette heure-ci, Hitomi-san. Vous avez beaucoup donné ce matin.

— Même si je le voulais, je ne pourrais pas. Est-ce que je peux vous tenir compagnie un petit moment ? Si je suis vraiment fatiguée demain, je somnolerai sur le dos de Renard. Il va me porter de toute façon, alors que je reste réveillée ou pas…

En réalité, elle préférerait sans doute méditer dans sa Bibliothèque, mais peu de gens étaient capable de reconnaître les différences entre ces deux procédés, s'ils connaissaient seulement l'existence de la structure qu'elle avait bâtie à l'intérieur de son esprit. Kisame se décala légèrement pour lui laisser plus de place et lui céder un peu plus de la chaleur des flammes.

— Comment va Itachi ? C'est… assez contrariant de ne pas pouvoir le contacter comme je le voudrais. Il me manque.

Un peu de tristesse adoucit les traits d'Hitomi. Elle savait ce que Kisame avait perdu en désertant l'Akatsuki. Cela s'était produit en son nom. Il était normal qu'elle répare ce tort, non ? Le Kirijin possédait désormais l'ancien carnet d'Itachi, mais celui-ci n'était relié qu'au carnet-mère, le sien.

— En fait, j'espérais justement pouvoir rectifier ce problème ce soir. Est-ce que vous pouvez me donner le carnet ?

Il obéit et la regarda se pencher sur le sceau qu'elle avait écrit des années plus tôt. Il s'agissait de l'un des originaux, établis dans un cahier acheté à Suna alors qu'elle n'était qu'une enfant si sûre d'elle, de réussir à déjouer le destin. Comme elle avait changé… Comme ce monde avait changé, aussi. Elle ne pouvait nier sa propre influence sur la manière dont l'histoire s'était détournée de son cours.

— Voilà. Ça ne va pas fonctionner tout de suite. Il faut que je modifie le nouveau carnet d'Itachi pour qu'il reconnaisse le vôtre. Je n'ai pas encore trouvé le moyen d'utiliser une sorte d'indicatif unique à chaque carnet pour qu'on puisse contacter n'importe qui librement… Et je ne suis pas sûre d'en avoir envie.

— Pourquoi donc ?

Elle plissa les lèvres, le crâne bourré de connaissances en sécurité informatique accumulées dans le Monde d'Avant. Comment les retranscrire sans se trahir ?

— Un sceau qui lie deux entités prédéterminées – ou plus, mais toujours avec cette détermination fixe et difficile à changer – est plus sécurisé qu'un sceau qui serait ouvert. En plus, seuls moi et le possesseur du carnet savent qui on peut joindre avec. Si je changeais mon système, ces deux sécurités n'existeraient plus.

— Et elles ont bien aidé quand on était à l'Akatsuki, Itachi et moi… Tout le monde se disait qu'il tenait un journal intime ou quelque chose du genre. Ils le prenaient pour un lunatique, mais ils lui faisaient confiance. Ils étaient persuadés qu'il haïssait Konoha.

— Et ce n'est pas le cas, pas vrai ?

Kisame haussa ses formidables épaules, les mains légèrement crispées sur son carnet. Sentait-il, tout comme elle, l'écho du chakra d'Itachi qui s'y attardait encore ?

— Itachi n'a jamais cessé d'aimer Konoha en tant que village. Ce sont les Conseillers et le Hokage qu'il méprisait. Hiruzen et Danzô sont morts et les deux autres ont perdu tout pouvoir, alors…

— Alors il peut respirer en paix. Je sais. Je pense qu'il commence à aller mieux, Kisame-san. J'essaye de lui montrer qu'il a le droit de se détendre chez nous. Il est tellement paisible…

— Certaines personnes, peu importe leur talent en la matière, ne sont pas faits au fond d'eux pour devenir des ninjas, pour la cruauté et le détachement qu'impliquent notre mode de vie, nos missions. Itachi est un combattant formidable, mais il n'a pas la mentalité d'un shinobi.

Et il n'était pas le seul dans ce cas. Han, l'un des deux anciens jinchûriki d'Iwagakure, se cachait toujours dans la Forêt du Feu sous l'identité d'un forgeron civil du clan Nara, aux côtés de son partenaire, Rôshi, qui se chargeait de vendre les armes fabriquées par son binôme. La dernière fois qu'Hitomi avait vérifié sans en avoir l'air – elle ne voulait en aucun cas attirer l'attention sur eux – ils avaient l'air heureux. Elle avait douté de la faculté d'adaptation de Rôshi à un mode de vie paisible, mais elle s'était trompée. Par amour de son partenaire, il se ferait à n'importe quelle situation, tant qu'il vivait à ses côtés. Han, quant à lui, n'avait pas non plus l'âme d'un shinobi. Il n'aspirait qu'à la paix et ne fabriquait que peu d'armes maintenant, préférant se consacrer aux objets d'art et du quotidien. Ils étaient heureux, tous les deux. Elle avait au moins réussi à leur offrir cela.

— Tu devrais retourner dans ta tente, fit Kisame alors que les premières lueurs de l'aube pointaient derrière l'horizon. Suigetsu-kun et Haku-kun seront inquiets s'ils se réveillent et que tu n'es pas là.

Il ne commenta pas sa proximité avec les deux jeunes hommes, pas plus qu'il n'essaya de lui reprocher un éventuel manque de fidélité à Itachi. Il savait pour le mariage : les deux hommes avaient parfois communiqué grâce à son cahier à elle, mais ils auraient droit à un peu d'intimité maintenant. Kisame ne critiquait pas, non, car il avait vu la tendresse dans les yeux d'Hitomi quand elle parlait d'Itachi, et il connaissait les inclinaisons romantiques de ce dernier, même s'ils avaient rarement abordé le sujet.

En silence, Hitomi se redressa et obéit, retrouvant sans la moindre difficulté le chemin vers sa tente. Suigetsu grogna quand elle se faufila entre Haku et lui mais lui entoura la taille avec un soupir comblé. La tête de leur compagnon roula jusqu'à ce que son front presse entre les omoplates de la kunoichi qui ferma les yeux. Elle ne dormit pas, même pour les quelques minutes qui restaient avant que le camp fourmille à nouveau d'activité, préférant faire un peu de rangement à l'intérieur de sa Bibliothèque.

Les « au revoir » furent aussi difficiles pour elle que la dernière fois. Ils lui manqueraient, tous les deux. Elle pouvait leur écrire autant qu'elle voulait, certes, mais ce n'était pas la même chose que de leur parler de vive voix ou que de les toucher. Le cœur lourd, elle s'accrocha aux épaules de Renard et se laissa soulever de terre. Le chakra de l'ANBU n'était pas si familier que ça : elle l'avait peu fréquenté jusqu'à présent et rarement dans de bonnes circonstances. Au moins semblait-il parfaitement remis de sa fracture ouverte. Hitomi n'était pas surprise de le voir aussi vite en bonne santé avec tous les excellents médics qui vivaient à Konoha et s'étaient encore améliorés sous la tutelle de Tsunade. L'hôpital faisait la fierté de Hokage la Cinquième, et des jaloux partout dans le monde shinobi.

Renard faisait preuve de prévenance et de délicatesse à son égard. Il avait tressé ses longs cheveux roux plutôt de simplement les attacher en queue de cheval pour qu'ils ne lui volent pas sans arrêt dans la figure, s'assurait régulièrement qu'elle ne ressente aucun inconfort et la prévenait quand un bond allait secouer un peu plus que les autres. Elle ne commenta pas, bien consciente qu'il prenait garde à elle en partie parce qu'il était proche de Kakashi. Elle se souvenait encore de sa délicatesse envers elle, quand elle avait trouvé Hayate Gekko à l'agonie sur les toits de Konoha. Il l'avait reconnue comme « la gamine de Kakashi », à l'époque.

Elle fut soulagée quand, cinq jours après leur départ, ils arrivèrent enfin en vue de Konoha. Tous les shinobi étaient épuisés, même elle : la douleur constante dans ses méridiens gênait la parodie de sommeil qu'elle s'accordait dans sa Bibliothèque. Elle refusait d'avoir des cauchemars hors du village. Elle ne se sentait pas assez en sécurité pour vraiment dormir, de toute façon. Kakashi aurait pu lui offrir ce sentiment autrefois, mais il avait perdu ce pouvoir. Et elle, qu'avait-elle perdu exactement ? Elle refusa de répondre à cette question.

— Bien, pas la peine de venir me faire un rapport vu que j'étais là, lança Tsunade quand ils furent tous enregistrés de retour au village. Ceux à qui je l'ai ordonné, vous passez à l'hôpital avant de rentrer chez vous. Je vérifierai auprès de mes apprenties si vous l'avez fait, je vous préviens.

Les deux shinobi concernés, Izumo et Tenten, frissonnèrent d'angoisse à l'idée de désobéir à leur cheffe de guerre. Ils savaient ce qui arrivait aux gens assez stupides pour ça et ne voudraient sans doute pour rien au monde partager ce sort funeste et dégradant.

— Les autres, rentrez chez vous. Vous avez droit à deux jours de repos avant de vous représenter à la Tour pour une nouvelle mission, profitez-en !

Quittant le dos de Renard, Hitomi alla rejoindre Yoshino. Elles rentreraient ensemble puisqu'elles vivaient au même endroit. La jeune femme n'avait pas beaucoup de contacts avec la Dame des Nara, qui était surtout proche de Kurenai. Cela ne signifiait pas qu'elles ne s'appréciaient pas mutuellement, ou que la plus jeune ne respectait pas son aînée, que du contraire. Yoshino travaillait d'arrache-pied entre son poste à l'hôpital, ses responsabilités face au clan et le rôle de chef de famille qu'elle avait adopté sans sourciller. Difficile de ne pas admirer une femme pareille.

— Tu as l'air impatiente de rentrer chez toi, Hitomi-chan.

— Itachi m'attend. Il m'a manqué ces derniers jours…

— Tout se passe bien entre vous ? Tu sais que tu peux me le dire si ce n'est pas le cas, pas vrai ? Je peux régler les problèmes de ce genre sans faire appel à mon mari.

Un frisson courut le long de la colonne vertébrale d'Hitomi face à cette menace à peine voilée. Elle n'avait jamais tout à fait cessé d'être une enfant de son clan, avec tout l'instinct protecteur des autres membres que cela impliquait. Pour Yoshino, c'était encore plus personnel : Hitomi était sa nièce, la fille d'une de ses proches amies et son propre fils l'appréciait énormément. Elle avait beaucoup de raisons tout à fait valides de veiller sur elle.

— Ne vous en faites pas, tout va bien. Je sais que le reste du village le connaît surtout pour le massacre que Danzô Shimura lui a ordonné de commettre, mais c'est un homme très doux. Je n'aurais sans doute pas pu espérer meilleur mariage.

— Tu as brisé quelques espoirs en l'épousant, d'après les rumeurs. Tsume Inuzuka espérait te proposer son fils. Elle disait que tu le calmerais et que tu pourrais même reprendre la tête du clan après elle si Hana n'en voulait pas.

Les Inuzuka, tout comme les Yûhi, étaient un clan matriarcal. En théorie, Hitomi aurait donc fait un bon parti pour le fils cadet de la cheffe de clan… Mais elle avait grandi avec Kiba. Elle l'adorait, il était hilarant, mais quand on en venait aux responsabilités, à la vie en couple, même platonique, elle aurait sans doute fini par lui arracher quelques bouts de peau et les donner à ses chats.

— Je suis sûre qu'elle trouvera quelque chose, si Kiba veut se marier. Hana-san fera une bonne cheffe de clan…

— Elle a l'air calme, comme ça, mais je l'ai déjà vue botter des culs qui nécessitaient une correction. Je suis d'accord avec toi. Et sa mère a décidé de la laisser trouver un époux qui lui conviendrait. Ou une épouse, d'ailleurs. C'est toujours difficile à déterminer avec les Inuzuka, hm ?

Ce clan avait été le premier dans l'histoire shinobi à s'ouvrir à l'homosexualité puis, plus tard, au pluralisme. Si on écoutait les rumeurs, Hana était bisexuelle et intéressée par un membre du département Torture et Interrogatoire… Seulement, les ragots ne semblaient pas se mettre d'accord sur qui, entre Anko et Genma, disposait des faveurs de la belle héritière.

— Il y a toujours des paris sur cette histoire, d'ailleurs ? J'aimerais miser un peu d'argent.

Yoshino renifla, clairement amusée.

— Bien sûr que oui, les gens n'ont pas lâché l'affaire. C'est Ibiki qui gère les paris, et j'ai entendu dire qu'Hana elle-même avait misé.

— Et il a autorisé ça ? Non, attends, c'est vrai. Les ninjas trichent.

— Exactement !

Bras dessus, bras dessous, la tante et la nièce se dirigèrent vers les terres Nara. Pour une fois, l'inquiétude qui tordait constamment le ventre d'Hitomi s'était un peu relâchée. Elle voulait en profiter – elle savait que ça ne durerait pas.