Le Dieu de la Foudre était une technique incroyablement complexe à maîtriser. L'effort de volonté et l'entraînement ne suffisaient pas dans le cas du fûinjutsu, surtout à ce niveau que seule une poignée de shinobi dans l'histoire avaient atteint. Cependant, une fois plié à la volonté de son nouveau maître, le Hiraishin ne demandait que peu d'efforts et de chakra, ce qui le rendait en bien des aspects supérieur au Shunshin, lequel ne nécessitait aucun sceau. Il ne fallut donc que très peu d'énergie à Hitomi pour tenir sa parole et ramener son frère à la maison.
Sasuke vacilla quelques instants dans l'entrée, ses sens luttant pour trouver une explication logique à sa téléportation. Heureusement, il maîtrisait le Shunshin : sans cela, il se serait sans doute effondré en vomissant partout autour de lui. D'une main douce, Hitomi le stabilisa et le fit asseoir sur la petite marche qui séparait l'entrée du reste de la maison. Elle l'aida à ôter ses chaussures, lui tendit des chaussons à sa taille, neufs.
— Je savais que tu aurais l'occasion de venir me voir un jour, mais c'était difficile de savoir quelle taille tu fais sans te voir, alors j'ai, hum, j'ai acheté des paires de chaussons de toutes les tailles plausibles au cas où quand on a emménagé.
Sasuke leva les yeux au ciel mais l'attira dans une brève étreinte en marmonnant quelque chose qui ressemblait à « arrête d'être adorable ». Elle se contenta d'un sourire paisible. Elle avait réussi à lui faire oublier l'angoisse et le fol espoir qui, elle le savait, lui tordaient les entrailles. Au moins un instant.
— Hitomi, je ne t'attendais pas aussi… S-Sasuke ?
Le cœur dans la gorge, Hitomi se retourna juste à temps pour voir son époux tomber à genoux à un mètre à peine de son frère, une expression d'émerveillement et de profonde détresse sur le visage. Des larmes roulèrent sur ses joues pâles, dévalant sa peau à toute vitesse jusqu'à se prendre dans le col de la tunique gris sombre qu'il portait ce jour-là. Il avait l'air d'avoir le cœur brisé. De n'avoir jamais été aussi heureux et désespéré tout à la fois.
Pendant un long moment, Sasuke ne pipa pas un mot. Il ne pouvait que dévisager son frère aîné, ses yeux sombres détaillant les traits qu'il connaissait sans les connaître – ils avaient tant grandi, tous les deux, en près d'une décennie. Hitomi se contenta d'observer, prête à intervenir juste au cas où, parce qu'un shinobi ne baissait jamais, jamais sa garde. Elle vit quelque chose éclater à l'intérieur d'Itachi, vit sa posture s'effondrer jusqu'à ce qu'il soit prosterné devant son frère cadet, son dos offert agité de spasmes. Des sanglots. Elle serra les poings assez fort pour entailler ses paumes, résistant à l'impulsion qui lui ordonnait d'intervenir, d'aller le consoler. Ce n'était pas son combat.
— Itachi-nii, souffla Sasuke d'une voix tremblante.
Un sanglot étranglé lui répondit. Hitomi n'avait jamais entendu Itachi pleurer. Elle avait vu des larmes sur son visage, oui, le genre de tristesse silencieuse que les ninjas apprenaient souvent dans l'enfance parce que les émotions étaient une honte, une souillure sur la face de leur métier, de tout ce qui faisait leur fierté et leur identité profonde. Itachi, malgré la pureté de son âme, la tendresse de ses sourires et la puissance douce-amère de ses idéaux, avait incarné, incarnait encore l'idéal shinobi le plus fin. Et pourtant, le voilà qui autorisait ses pleurs à se répandre en petits sons de détresse et souffle heurté, le voilà qui oubliait tout instinct de protection et de survie, qui offrait les points les plus faibles et les plus vulnérables de son corps à un homme auquel il avait inoculé le profond désir de le tuer.
— Je… Je sais tout, Itachi-nii. Hitomi-nee m'a raconté. Les désirs de rébellion… Et Danzô Shimura. Ses menaces. J-je te pardonne. Je te pardonne, grand frère, je te… pardonne…
Sasuke s'effondra à son tour, s'enlaçant dans ses propres bras comme un enfant esseulé, perdu. Cela faisait tellement mal à voir, tellement mal de sentir ces nouveaux souvenirs se graver les uns après les autres dans sa mémoire et baigner sa Bibliothèque de sang. Elle se sentait responsable de toute cette souffrance. Du sang versé quand elle n'était qu'une enfant, même pas sortie de l'Académie, et de toute l'agonie qui avait coulé à flot dans les veines des deux derniers Uchiha depuis. Si seulement l'entité qui l'avait amenée dans ce monde l'avait fait juste un peu plus tôt…
— Je te pardonne, Itachi-nii, répéta Sasuke d'une voix tremblante et étouffée. Je comprends pourquoi tu as fait tout ça. Je ne peux pas… Je ne peux pas t'en vouloir. Je ne veux pas te perdre toi aussi…
Il avait l'air brisé, désespéré. Hitomi ferma les yeux. Elle en entendait déjà bien assez pour ne pas ajouter la vue à sa mémoire. Elle entendit un froissement de tissu dans la direction d'Itachi, le bruit mat de chaussons contre les tatamis, et sans avoir besoin d'observer elle sut que l'aîné avait pris son cadet dans ses bras. Elle écouta leurs sanglots à tous les deux, une mélodie douce, mélancolique, à peine audible. Le pardon n'était que la première étape. Ils devraient tout réapprendre. Absolument tout. Si seulement Tsunade leur avait accordé plus de temps…
— Je vais vous laisser un peu seuls, tous les deux, intervint-elle d'une voix rauque. Je reviendrai chercher Sasuke au coucher du soleil. Tsunade-sama l'attend.
Elle ne resta pas assez longtemps pour que l'un ou l'autre réponde, sautant sur ses pieds pour s'élancer vers l'étage. Elle se roula en boule sur son lit, tremblante. Le fantôme de l'odeur d'Itachi s'attardait encore sur les draps. Elle ne savait même pas d'où venait l'angoisse au-delà des mots qui lui mordait le ventre et perturbait son jugement. Après quelques minutes, elle se redressa, essuya ses larmes et alla s'asseoir à son bureau. Elle devait se distraire, penser à autre chose. N'importe quoi d'autre. Après un instant de réflexion, elle ouvrit un tiroir et en sortit le miroir de Tobirama, qu'elle activa d'une décharge de chakra.
— Hitomi, tu as une mine absolument épouvantable. Est-ce que tout va bien ?
Un sourire triste lui tordit les lèvres mais elle acquiesça. Ce n'était pas elle qui affrontait à l'étage inférieur des années de souffrance et de solitude, et l'espoir presque intolérable que cette période d'agonie se terminait enfin. Elle n'était qu'une spectatrice, certes impuissante mais pas vraiment blessée, pas vraiment en miettes. Comparée à Sasuke et Itachi, elle s'en tirait bien.
— J'ai juste besoin de travailler. Et si on parlait du sceau explosif que je veux inventer pour Sugi-kun ? L'année scolaire se termine dans deux semaines. Je veux être prête.
L'ancien Hokage leva les yeux au ciel mais sourit, une étincelle impatiente illuminant ses yeux rouges.
— Je ne peux rien te refuser. Cela dit, je sais que tu n'as pas attendu qu'ils deviennent officiellement des Genin pour entraîner ces trois gamins, alors pourquoi…
— Parce que ça va être spécial, et je veux que ce le soit. Le premier jour sous ma tutelle. Enfin, s'ils réussissent le test des clochettes d'abord…
— Tu vas leur faire passer ce vieux test ? Espèce de petite sadique.
Elle ouvrit la bouche pour se défendre, pour affirmer que c'était une tradition venue de son sensei, voilà tout, mais penser à Kakashi faisait tellement mal. Elle avait entendu via Shikamaru que Tsunade l'avait déclaré apte à reprendre le service actif, à condition d'encadrer très strictement sa consommation de pilules militaires. Mais il était si facile de retomber dans ses vieux démons… Il avait échoué une fois. Cela pouvait encore arriver. Ce n'était même plus de la rancune qui tenait la jeune Yûhi à l'écart à présent, mais la crainte que tout cela recommence, et la douleur à l'idée de ne plus jamais croire en lui comme elle avait pu le faire auparavant.
— C'est juste un bon test pour savoir si tout ce que je leur ai déjà appris a été retenu correctement, conclut-elle après un long moment de silence.
Tobirama ne commenta pas la pause chargée de tension et de conflit qu'elle avait marquée avant de parler. Il était des démons que l'ancien Hokage ne pouvait combattre. Il se trouvait trop loin, mort depuis si longtemps qu'il aurait dû disparaître des mémoires à présent… Et il n'avait jamais été doué pour réconforter les gens. Même pour se réconforter lui-même, d'ailleurs. Il lui manquait la finesse, la compréhension de l'âme humaine qui avaient élevé son frère au rang de légende.
— Bon, dans ce cas, on va s'assurer que ce soit spécial. J'ai un ornement à t'apprendre, quelque chose que je ne t'ai jamais vue utiliser et que je n'avais pas noté dans mes carnets. Prends une feuille et un pinceau, commence par un trait vertical…
Les épaules à nouveau détendues, Hitomi suivit les instructions de son ami. Elle ne pouvait parler de fûinjutsu à personne d'autre sans les perdre, sauf peut-être Itachi. Il était trop tard pour son époux, qui n'atteindrait jamais le niveau de maîtrise dont elle disposait, mais il adorait apprendre et enseigner. Il l'aiderait sans le moindre doute à transmettre ses connaissances à Sugi. Elle pourrait peut-être même lui demander de l'aide concernant le ninjutsu de ses deux autres élèves… Après tout, rien n'interdisait aux Jônin-sensei de faire équipe pour élever leurs jeunes Genin, si impressionnables et avides d'impressionner à leur tour.
Quand le soleil s'approcha de l'horizon, elle posa son pinceau à regret et coupa le chakra qui alimentait le miroir de Tobirama. Il était temps de séparer les deux derniers Uchiha à nouveau, mais seulement pour quelques heures. Elle préparerait la chambre d'amis pendant l'opération si Itachi ne voulait pas s'en charger… Non, en fait, elle savait qu'il voudrait s'en charger. Il voudrait prendre soin de son petit frère de toutes les manières possibles et imaginables. Qui était-elle pour tenter de s'interposer dans cette mission pratiquement divine à ses yeux ? Avec un petit soupir, elle essuya l'encre qui maculait ses mains, laissant de longues traînées sombres sur sa peau pâle, et sortit de la chambre.
Elle les trouva tous les deux sur le canapé, les yeux rouges. Ils avaient pleuré, beaucoup. Elle aurait sans doute pleuré aussi à leur place. Ils semblaient secoués, mais pas effrayés ou plus mal à l'aise qu'elle ne s'y était attendue. L'expression d'Itachi s'adoucit quand il la vit – Sasuke ne rata rien de ce changement, de la tendresse qui envahissait le visage de son aîné comme une fleur en éclosion. Il savait très bien pourquoi Hitomi revenait, aussi se leva-t-il sans résistance avant de prendre la main qu'elle lui tendait.
— Tout ira bien, Sasuke, tu verras.
Elle sourit, attira à l'aide de son chakra la balise qu'elle avait placé au sous-sol du Manoir du Hokage et le soutint quand il vacilla légèrement à l'arrivée. Il s'agrippa à sa main plus fort que nécessaire jusqu'à ce qu'elle le lâche avec une dernière caresse du pouce sur la peau douce de son poignet. Devant eux, Tsunade quitta sa position en seiza et les accueillit d'un sourire aussi tranchant qu'une lame.
— Sasuke, ravie de te revoir. On a des choses à se dire, toi et moi, et une opération à mener à bien. Hitomi-chan, tu peux disposer. Je t'enverrai un message quand tu pourras venir le chercher.
Luttant contre la réticence qui s'imposait à elle à l'idée d'abandonner son petit frère, la jeune femme acquiesça et s'exécuta après s'être brièvement inclinée en signe de respect, rentrant chez elle d'une étincelle de chakra. Elle n'eut pas le temps de faire un pas qu'Itachi bondissait sur elle. Il ignora son geste de défense, tout à fait naturel quand un ninja était pris de court, et l'enlaça. Elle se détendit après quelques secondes, quand son instinct comprit que non, elle n'était pas attaquée. Alors seulement lui rendit-elle son étreinte, ses mains un peu trop froides se frayant un chemin sous le bord de sa tunique. La différence de température entre leurs épidermes le fit tressaillir mais il accepta le contact avec un petit frisson conquis.
— Comment pourrai-je un jour régler ma dette avec toi quand tu ne cesses d'agir de la sorte, Hitomi ? s'enquit-il d'une voix douce.
Elle secoua légèrement la tête, ses ongles s'enfonçant brièvement dans la peau de son dos en guise d'avertissement. Rien de véritablement douloureux, cependant. Elle ne voulait pas lui faire mal.
— Ne me parle pas de dette, Itachi. Les dettes n'existent pas au sein d'une même famille.
Elle écarta sa tête de son torse juste à temps pour voir ses traits s'éclairer d'une joie prudente et pure. Comme Naruto à une époque, il avait besoin d'être rassuré de la sorte. Elle le comprenait plus qu'il ne pouvait le savoir : dans le Monde d'Avant, elle avait désespérément cherché l'approbation et la proximité de ses pairs, sans jamais les obtenir. Elle n'avait plus ce problème, désormais. Elle appartenait à une famille, à un clan, à un village. Elle avait trouvé sa place – une place qui lui avait été offerte sans condition ni réserve.
— Tu devrais aller t'occuper de la chambre d'amis. Je me suis dit que tu voudrais le faire… Je peux me charger du repas, si tu veux.
— Non, je veux faire les deux. Tu devrais aller te reposer. Ça n'a pas dû être facile, une mission pareille… Tu es allée le chercher au Pays des Rizières, pas vrai ? C'est pour ça que tu ne m'as rien dit.
Et voilà que se présentait devant elle l'inconvénient du fait de partager sa vie avec un génie, son égal. Elle n'était pas douée pour lui cacher des choses ; cette fois, il s'agissait de son état de fatigue, des très légers spasmes qui trahissaient un fantôme de douleur dans ses muscles. Elle plissa les lèvres pour dissimuler son léger sourire mais opina du chef et s'écarta après lui avoir caressé la mâchoire du bout des doigts. Elle observa avec ravissement la manière dont il réagissait à son contact : ses paupières s'alourdissaient de contentement contre son gré, ses pupilles se dilataient légèrement. À chaque fois qu'elle le touchait. Elle aimait posséder ce pouvoir inoffensif sur lui.
— Tu as raison, je vais aller dormir un peu. Enfin, méditer plutôt. Je veux pouvoir sortir de ma transe à l'instant où Tsunade-sama me dira d'aller chercher Sasuke.
Elle n'attendit pas de réponse avant de se retirer, grimpant les escaliers bien plus calmement qu'elle ne l'avait fait quelques heures plus tôt. Cette fois, elle s'allongea sur le lit pour y rester, même si elle ne rabattit pas les couvertures sur elle. Poussée par un élan sans doute romantique et superficiel, elle s'empara de l'oreiller d'Itachi et enfouit son visage contre le tissu, emmenant l'odeur discrète qui en émanait jusque dans sa Bibliothèque.
L'édifice se trouvait dans un état pitoyable. Les livres eux-mêmes ne pouvaient pas disparaître – seulement être isolés si elle avait besoin de protéger son esprit de leur influence – mais les étagères et autres meubles ne se gênaient pas. Chaque fissure dans le bois, chaque pierre effondrée et chaque litre de sang répandu par terre trahissait son état émotionnel pitoyable. Elle regarda autour d'elle… Son domaine dévasté. Avec un soupir, elle se mit au travail. Elle ne pouvait pas laisser son âme dans cet état, pas vrai ? Ses souvenirs étaient plus faciles à trouver quand elle les organisait.
Elle sortit de son état méditatif de longues heures plus tard, en sentant son carnet refroidir sous sa main ouverte. Sasuke. Elle consulta le message, juste pour s'assurer qu'il venait bien de Tsunade, puis activa sa balise sans prendre la peine de se changer. Ce n'était certes pas tous les jours qu'on se rendait chez le Hokage en pyjama… Mais il faudrait qu'elle s'y fasse. Déglutissant nerveusement, elle s'approcha de Sasuke, allongé sur un lit d'hôpital dans la Salle des Sceaux, les yeux bandés.
— Il va bien, intervint Tsunade depuis sa position derrière Hitomi. Encore un peu groggy de l'anesthésie, mais il s'en remettra. L'opération a été un véritable succès.
Et la jeune femme constata en jetant un coup d'œil à sa cheffe de guerre que ça n'avait pas été facile. Cela dit, ce n'était pas en se tournant les pouces que Tsunade était devenue la meilleure médic au monde, ni en se prélassant qu'elle avait éduqué Shizune, Sakura et Karin à suivre ses traces.
— Est-ce que je peux l'emmener ? Est-ce qu'il y a des choses que je dois savoir pour son traitement ?
Elle écouta les instructions rigoureuses de Tsunade tout en se rendant aux côtés de son frère, qui grogna en entendant du bruit si près de lui. Elle l'apaisa d'une caresse au creux du poignet, ses doigts tapotant légèrement sur sa peau à un rythme bien connu. « Je suis là ». « Tout va bien ». Il se détendit un muscle après l'autre sur le matelas fin et compact puis roula sur le flanc dans sa direction. Elle ne l'avait jamais vu aussi vulnérable, aussi fragile.
— Tu peux l'emmener, Hitomi-chan. Il a besoin de calme et de repos. J'ai envoyé Naruto-kun en mission cet après-midi. Il ne reviendra pas avant que Sasuke soit parti, ne t'en fais pas.
Et personne d'autre, à part Ensui, ne rendait visite à Hitomi et Itachi aussi régulièrement. Tout en caressant le dos de Sasuke, Hitomi laissa son regard se perdre dans le vide. Elle voulait lui laisser le temps de s'habituer à son contact avant de se téléporter avec lui. Il devait se sentir tellement perdu sans la vue, son sens le plus aiguisé. Elle détestait se trouver privée de l'accès à ses méridiens, donc elle comprenait dans une certaine mesure. Quand elle le sentit prêt et relaxé, elle mobilisa son chakra après un signe de tête à Tsunade et disparut, l'entraînant avec elle.
Itachi les attendait. Cela n'étonnait absolument pas son épouse qu'il l'ait sentie partir : il faisait un bon senseur, même si ses capacités de perception n'égaleraient jamais ses talents guerriers plus direct. Il recueillit le corps semi-conscient de Sasuke dans ses bras, sa queue de cheval basse effleurant la gorge exposée du plus jeune, puis le porta à l'étage sans le moindre effort. Hitomi aurait pu s'en charger, bien entendu. Elle n'était pas aussi forte que ses pairs d'un point de vue purement physique, musculaire, à cause de l'entraînement qui avait jadis étiré ses réserves de chakra, mais celui-ci permettait justement de dépasser ses simples capacités naturelles.
— Est-ce que tu veux quelque chose à boire, Sasuke ? entendit-elle Itachi murmurer tandis qu'elle montait les escaliers à sa suite. J'ai fait du thé si tu veux. Ça t'aidera à dormir.
Avec un pincement au cœur, la jeune femme se demanda si son petit frère avait toujours du mal à dormir. Il n'avait pas eu les mêmes problèmes qu'elle, une terreur si viscérale face à ses cauchemars qu'il ne dormait pas s'il ne pouvait y échapper – elle seule se montrait aussi lâche et détachée de toute honte à ce sujet – mais il avait eu un sommeil troublé, au moins depuis le massacre. Peut-être même avant, si elle en jugeait par les mots emplis de calme sollicitude d'Itachi.
— Tu peux rester et le veiller cette nuit, si tu veux, proposa-t-elle en s'appuyant brièvement contre le chambranle de la porte.
Il leva sur elle un regard débordant de douceur qui lui serra le cœur. Pendant quelques instants, elle crut qu'il accepterait : il avait désespérément besoin de temps avec Sasuke, même si c'était pour le regarder dormir. Elle ne lui en aurait pas voulu – en fait, à sa place, elle aurait sans doute choisi cette option. Cependant, l'ancien déserteur secoua la tête.
— Je ne ferais que gêner son sommeil. Je vais attendre qu'il s'endorme et te rejoindre. Tu as l'air absolument épuisée.
Elle ne tenta pas de nier. Cela faisait plus d'une semaine qu'elle n'avait pas eu droit à une vraie nuit de sommeil. Quand elle se réfugiait dans sa Bibliothèque, seul son corps accédait à un véritable repos. Son esprit, lui, continuait de veiller et ne connaissait absolument rien d'autre jusqu'à ce qu'elle accepte de s'abandonner. Elle n'aimait pas se montrer aussi dépendante d'autrui, même si c'était un peu plus acceptable quand « autrui » se limitait à Itachi et Ensui. Elle leur faisait confiance, après tout.
Il la trouva dans sa – leur, désormais – chambre, debout face à la fenêtre. Le soleil se levait ; elle avait l'air à un souffle à peine de s'effondrer. Il la voyait rarement dans un tel état d'épuisement, mais il devait reconnaître qu'elle ne s'immergeait pas dans le travail avec autant de violence qu'elle avait pu le faire avant leur mariage. Elle prenait moins de missions, se montrait plus prudente, comme si elle avait enfin compris après des années de négligence envers ses propres besoins qu'elle se détruisait et méritait un meilleur traitement. Il avança jusqu'à elle et l'enlaça par derrière, resserrant ses bras autour d'elle jusqu'à sentir son dos si fragile contre son torse.
— Viens te coucher, Hitomi. Je prendrai soin de toi.
Mille promesses se dissimulaient dans ses mots si simples, presque innocents. Elle sourit, une triste expression qui n'atteignit pas tout à fait ses yeux assombris d'inquiétude. Après un moment de silence, elle finit par obéir, se détachant de son étreinte pour aller se blottir sous la couverture. Si petite. Si frêle. Une brève pulsion, indéfinissable, tendit les muscles d'Itachi comme un arc puis passa, ne laissant à ses sens que le fantôme de sa présence. Il alla la rejoindre sans se soucier des réactions étranges de son corps la concernant. Il était plus facile de laisser la tendresse l'envahir, surtout quand il relevait sa tunique de cette façon pour caresser son ventre plat, strié de cicatrices. Un jour, cette peau douce se tendrait de mois en mois pour accueillir leur enfant. Il le savait et se consumait d'une délicate impatience à cette idée. Quand il serait temps, peut-être pleurerait-il de joie.
— Bonne nuit, Itachi, murmura-t-elle d'une voix tendue.
Il répondit sur le même ton, attendit qu'elle roule sur le flanc et alla l'enlacer. Il prenait toujours un plaisir presque féroce à se trouver dans cette position, pratiquement enveloppé tout autour de son corps, protecteur. Son Sharingan s'éveilla presque sans effort. Cela devenait de plus en plus facile.
— Je veille sur tes rêves, Hitomi. Rien ne t'arrivera cette nuit… Endors-toi et tu verras. Tout ira bien.
Comme si elle n'attendait que ces mots pour s'abandonner, elle se détendit avec un petit soupir et il la sentit partir à la manière dont la course du chakra ralentit à l'intérieur de ses méridiens, dont sa respiration s'approfondit une inspiration après l'autre. Au bout de quelques minutes, il infusa ses Sharingan de chakra et la suivit. Il ne voulait pas la laisser trop longtemps seule face à ses démons… D'autant qu'il reconnaissait ce rêve. Celui de la Forêt de la Mort, celui où Sasuke recevait la Marque Maudite.
Il avait été tellement soulagé de ne pas ressentir l'influence d'Orochimaru autour du sceau. Tsunade et Kakashi avaient fait un bon travail pour le réprimer – Hitomi aussi. Il avait vu ses recherches concernant la marque, tout ce qu'elle avait fait jusqu'à ce que Sasuke déserte pour barrer la route au Sannin. Même après sa mort, il demeurait un faible risque que le chakra du serpent à l'intérieur du sceau prenne le dessus. Si faible, à présent… Mais Itachi savait, parce qu'il partageait cette sensation, que son épouse ne connaîtrait pas la paix tant que toute trace d'encre apposée par Orochimaru n'aurait pas disparu de la peau de Sasuke.
Il était devenu bien plus aisé de la guider loin de ce qui l'effrayait. Seuls Sasori et Kakuzu la clouaient encore sur place de terreur quand ils apparaissaient dans ses rêves. Il ne comprenait pas certaines visions – elle n'avait jamais vu Pain, le chef de l'Akatsuki, et pourtant il s'imposait parfois dans ses songes. Peut-être Jiraiya des Sannin avait-il parlé de son ancien élève ? Mais pourquoi à elle ? Elle était très proche de Naruto, bien entendu, et vouait au travail de plume du vieux pervers une admiration qu'il ne comprenait pas tout à fait… Peut-être que cela avait suffi à les rapprocher ? Ou peut-être avait-il vu en elle une digne descendante du savoir que Naruto n'aurait pu apprendre même si sa vie en dépendait en matière de fûinjutsu et décidé au fil des leçons de s'épancher sur son plus terrible échec ?
Aux yeux du monde shinobi, Pain était mort. Itachi savait qu'il n'en était rien – et qu'il ne dirigeait pas réellement l'organisation renégate.
Il savait qu'un jour, Konoha aurait un bien pire adversaire à affronter que le maître du Pays de la Pluie.
