Il fallait énormément d'énergie et de logistique pour déplacer une caravane de cette ampleur. Hitomi n'avait certainement pas les compétences nécessaires, malgré son aller-retour à travers le Désert dans une organisation semblable. Elle se contentait de régler les problèmes qui relevaient de ses compétences quand ils se présentaient en maudissant une poignée de civils un peu trop capricieux qui transformaient sa vie en enfer.

Certains ne disposaient manifestement pas d'un instinct de survie.

Quand elle ne se retrouvait pas submergée de problèmes superficiels, elle entraînait rigoureusement ses trois élèves. Elle sentait parfois le regard de Kakashi peser sur elle mais l'ignorait comme elle le pouvait. Ces enfants disposaient de sa pleine et totale attention. Elle n'allait pas leur offrir moins que ça. Ils ne méritaient rien de moins que ça. C'était sa première fois en tant que sensei, elle voulait accomplir le meilleur travail possible, et pourtant elle se préparait déjà à l'idée de faillir, parce que… Parce que la perfection n'existait pas. Sa poursuite était gravée dans sa chair et son esprit, un appel immanquable et sans repos, mais elle avait conscience, au fond d'elle, que quoi qu'elle fasse elle échouerait au moins un peu.

— Plus vite, Anosuke, tança-t-elle tandis que le camp se déployait autour d'eux. Si j'étais un ennemi, tu serais déjà mort.

L'enfant grommela mais dégagea son pied de la prise dans laquelle elle l'immobilisait et revint à l'assaut, un kunai levé devant lui à la fois pour attaquer et se défendre. Elle l'envoya bouler d'une petite tape sur l'épaule, fit volte-face à temps pour arrêter un assaut d'Hanabi et la neutralisa en la balançant dans la direction de Sugi comme si elle ne pesait rien.

— Vous vous gênez les uns les autres ! Vous m'avez habituée à une meilleure coordination, tous les trois.

Sa petite kunoichi répliqua d'un cri frustré, laissa ses mains courir à travers une longue suite de mudra et forma un long arc de foudre qui manqua Hitomi de dix bons centimètres – en toute justice, il fallait admettre qu'elle s'était décalée. Elle ouvrait la bouche pour continuer de tancer ses élèves quand elle réalisa qu'Hanabi serrait les dents, les paumes plaquées contre l'avant de sa tunique. Une grimace de douleur déformait ses traits habituellement peu expressifs. La jeune femme leva un poing fermé, un signe convenu pour annoncer la fin de l'exercice, et s'agenouilla devant sa cadette.

— Montre-moi, fit-elle d'une voix douce.

Un petit geignement échappa à Hanabi quand Hitomi détacha ses mains de sa tunique et exposa la chair brûlée de ses paumes. Elle pinça les lèvres et commença à former du chakra médical dans ses mains, luttant contre la vague de malaise et de frayeur qui se formait dans son ventre. L'un de ses enfants était blessé.

— Sugi-kun, appela-t-elle d'une voix paisible, va me chercher Karin Uzumaki, s'il te plaît. Tu la trouveras à la tête de la caravane. Elle discute avec Naruto.

Hanabi tremblait légèrement dans ses bras. Elle était sans doute choquée de s'être blessée comme ça. Elle s'était déjà brisé des os et démis des articulations à l'entraînement – le plus souvent quand Hitomi ne regardait pas – mais jamais l'emploi du ninjutsu ne l'avait blessée de la sorte.

— Ça arrive, tenta Hitomi pour la réconforter. Tu n'as pas encore un assez bon contrôle de ton chakra, c'est tout, ce n'est pas grave. Tu verras, Karin-chan va refermer ça en un rien de temps et tu n'auras plus mal. Je te donnerai des exercices pour que ça ne se reproduise pas. Je suis désolée, Hanabi-chan.

Cela au moins sembla sortir Hanabi de sa torpeur horrifiée. Ses yeux retrouvèrent en lucidité et dévisagèrent son professeur.

— Désolée ? Pourquoi, sensei ? C'est ma faute si je ne maîtrise pas assez…

— Ta faute, vraiment ? C'est à moi de m'en rendre compte, Hanabi-chan. J'aurais dû te donner ces exercices il y a des semaines… Je me disais que ton clan s'en était déjà occupé. J'ai fait une erreur, je suis désolée et je vais la corriger dès que tu seras soignée.

— Bha, Père m'a donné des exercices de contrôle du chakra… Mais seulement pour le Poing Souple. Je ne lui ai jamais montré mon ninjutsu. Il veut juste entraîner mon taijutsu, il dit que c'est tout ce dont un vrai Hyûga a besoin pour se battre et défendre son honneur.

Une colère froide se forma dans la poitrine d'Hitomi, mais elle laissa son élève monologuer sur le sujet de son père. Hiashi ne faisait que transmettre ce que lui-même avait appris. C'était sans doute mal de lui en vouloir… Mais si elle s'était intéressée au côté moral de ses choix et de ses émotions, elle n'aurait plus osé lever le petit doigt. Elle aurait été paralysée, neutralisée et sans pouvoir.

— Hitomi-chan, tu m'as fait appeler ? Oh, Hyûga-san, ça a l'air douloureux comme blessure. Laisse-moi voir ça.

Sans attendre de réponse, Karin s'empara des mains d'Hanabi et commença à refermer la brûlure. Hitomi n'avait été capable que d'effacer la douleur. Elle ne cessait de se dire qu'il fallait qu'elle progresse en ninjutsu médical, mais autant se rendre à l'évidence : il ne s'agissait pas du tout de sa vocation première.

— Tu vois, Hanabi-chan, je t'avais dit que ça irait mieux. Karin-chan, tu peux me dire quand est-ce qu'elle pourra faire des exercices de contrôle de chakra ?

La médic ne répondit pas tout de suite, le front plissé par la concentration. Quand elle finit par prendre la parole, ce fut d'un ton ferme et assuré, bien loin de la timidité qu'Hitomi lui avait un jour connue :

— Tant qu'elle ne le fait pas avec ses mains, elle peut s'y mettre tout de suite. Sinon, laisse-lui deux jours de repos. Les méridiens seront rétablis après ça.

La jeune femme acquiesça, soulagée. Hanabi s'était détendue elle aussi, maintenant qu'une peau rose et un peu fragile remplaçait les cloques et la chair à vif. Hitomi toucha l'intérieur de sa paume du bout des doigts, la faisant glousser et retirer sa main.

— Tu as entendu ce qu'a dit le médecin, hm ? Tu utiliseras les méridiens de ton front et de tes jambes en attendant.

— Mais je sais déjà marcher sur les arbres et sur l'eau…

— Et il te reste tout un tas de choses à apprendre en la matière, je t'assure. Tu verras, ça te rendra plus forte et tu ne seras pas la seule à t'entraîner. Même Sugi-kun a besoin d'un meilleur contrôle pour mieux diriger ses insectes.

La petite fille ricana, peu charitable : certes, elle devrait gérer un entraînement bien compliqué, mais si ses camarades l'accompagnaient, elle le supporterait sans trop de mal. C'était la loi de la force dans les nombres que Konoha essayait d'inculquer à chacun de ses shinobi. Depuis que la génération d'Hitomi était sortie de l'Académie, cela semblait plus facile. Iruka avait vraiment pris à cœur ce qu'il avait appris en enseignant à la classe qui avait contenu des héritiers de tous les clans majeurs et le jinchûriki du village.

— Merci beaucoup, Karin-chan, murmura Hitomi quelques instants plus tard, après avoir ordonné à Hanabi d'aller se restaurer et chercher ses camarades. C'est la première fois qu'un de mes élèves se blesse aussi gravement sous ma garde.

Ce n'était même pas vraiment une blessure grave selon les standards shinobi, mais son cœur se serrait d'une sourde panique rien que d'y penser. Karin sembla comprendre ce qu'elle ressentait : elle sourit et posa une main sur son épaule en signe de réconfort, ses longs cheveux rouge vif agités d'une brise et constamment parcourus de chakra.

— Ne t'en fais pas, ça devait finir par arriver. Tu as eu le bon réflexe en m'appelant. Tes élèves iront bien tant que tu ne paniques pas.

Un petit rire se forma sur les lèvres de la jeune femme avant qu'elle réussisse à le réprimer. Ne pas paniquer ? Comment faire quand son cœur semblait si attaché à ses gamins qu'elle aurait réduit des montagnes en poussière pour les protéger du moindre mal ? Parfois, elle oubliait qu'elle les formait à devenir des soldats. Parfois, elle oubliait le sang sur ses mains et celui dont elle détremperait les leurs une mission après l'autre. Aucun d'eux n'avait encore tué. Ils n'étaient pas prêts – et si on lui demandait son avis, ils ne le seraient jamais.

— Je verrai ce que je peux faire pour garder la tête froide quand ça se reproduira. Comment tu vas, sinon ? Tu es toujours en apprentissage avec Tsunade, non ?

— Oui, mais on aura bientôt fini nos études, Sakura et moi. Même comme ça, Tsunade-shishou nous donne énormément de responsabilités. Il y a une semaine, elle m'a laissée diriger une opération à crâne ouvert, tu imagines ?

Karin semblait véritablement surexcitée par la perspective d'ouvrir la boîte crânienne de quelqu'un et d'aller y trifouiller. Hitomi ne pouvait nier son talent : entre le Kekkei Genkai qui lui permettait de soigner instantanément toute personne perçant sa peau de ses dents et l'assiduité avec laquelle elle se consacrait à son apprentissage pour ne pas devoir y recourir, elle incarnait déjà l'une des meilleures médic que le monde shinobi ait jamais connu. Certes, ce serait Sakura qui, en héritant de la force formidable de son mentor, entrerait dans la légende comme une incroyable médic de terrain, mais Karin avait aussi réussi un tour de force.

— D'accord, mais comment tu vas ? Tu es heureuse ? Tu sais que si quelqu'un t'embête, je pourrais te divertir en lui cassant les os un par un, hm ?

La jeune médic éclata de rire, ponctuant son hilarité d'un coup vigoureux dans le dos d'Hitomi. Par l'Ermite, elle tapait fort ! D'accord, Sakura lui aurait cassé des côtes avec ce geste sans même s'en rendre compte, mais ça ne voulait pas dire que Karin se montrait délicate et légère non plus.

— Mais oui, ça va. Je suis tout à fait heureuse et épanouie, et absolument ravie de ne pas aller dans des missions qui me feraient risquer ma peau. Je n'avais pas réalisé que je n'aimais pas vraiment être un ninja avant d'entrer au service de Konoha. C'est la médecine qui m'intéresse, pas les combats et tout le reste.

Tout le reste ; les vols, les meurtres, le sang qui coulait en fleuves à travers les doigts des ninjas les plus émérites. Elle voyait tout à fait pourquoi quelqu'un comme Karin, ou pourquoi la majorité des gens, vraiment, ne convoitaient pas un tel style de vie. Il lui arrivait même de culpabiliser parce qu'elle embrassait sans réserve les aléas de l'existence d'un shinobi, les bons, les mauvais, les mortels. Parfois. Quand sa conscience s'agitait et daignait se réveiller.

— Alors ça me va, si tu es heureuse. Tu sais, j'ai entendu dire que tu t'occupais du suivi de grossesse de Yûgao Uzuki… Prends bien soin d'elle, d'accord ? C'est une amie.

— Tu sais que je prends soin de tous mes patients, Hitomi-chan. Qui sait, quand ton tour viendra, ce sera peut-être moi qui m'occuperai de toi aussi !

— Hum… Comment tu sais que je veux des enfants, exactement ?

— Naruto, tiens. Il ne sait pas garder ce genre de secrets. Il sait qu'il sera tonton un jour et la simple idée le déborde de joie.

L'appréhension qui avait submergé Hitomi jusque-là se dissipait. Elle ne se tendit même pas, cette fois, quand le chakra de Kakashi l'effleura. Elle n'était pas sûre qu'il s'agisse d'un accident : il contrôlait très bien son chakra, mais il lui arrivait de toute évidence d'en perdre le contrôle. N'était-ce pas ce qui avait causé leur querelle et sa perte de confiance en lui ? Elle ignora la sensation et continua sa discussion avec Karin jusqu'à ce que ses trois élèves reviennent vers elle, débarbouillés et repus. Sugi avait un bol de ragoût fumant dans les mains.

— Pour vous, sensei. Le cuisinier m'a dit que Karin-sensei avait déjà mangé, mais je sais que vous, non, alors…

— Oh, merci, Sugi-kun, tu es un ange. Vous pouvez aller vous reposer ou embêter les autres shinobi, les enfants, mais tenez-vous à l'écart des civils. Si le petit-cousin du daimyô vient encore chouiner dans mes oreilles…

— Hitomi-chan ! s'esclaffa Karin. Tu ne peux pas parler comme ça d'un membre de la haute noblesse, enfin. Ce n'est qu'un gamin.

— Un gamin plus âgé que moi. Qui est persuadé de son propre charme. Je rêve la nuit de l'envoyer à coups de pied au cul jusqu'à Suna, mais tu as raison, je ne peux pas.

Les deux amies échangèrent un rire complice avant de se séparer. Hitomi gardait une partie de son attention concentrée sur ses trois Genin, traquant leurs mouvements à travers la foule. Quelle idée d'envoyer près de cent personnes au Pays des Tourbillons… Mais elle comprenait. Elle comprenait la myriade de messages que Tsunade voulait exprimer, la raison pour laquelle chacun des membres de la caravane accomplissait ce voyage. Si ce nouveau village devait représenter une alternative au Pays du Fer, un terrain de négociations et de neutralité utilisé librement et pas seulement en temps de grand péril… Le monde shinobi changerait peut-être à jamais, aussi simplement que ça.

— Tout va bien ? demanda Itachi en s'approchant d'elle.

Elle venait de finir son bol de ragoût et d'aller déposer la vaisselle dans la tente qui servait à la fois de cuisine et d'intendance. Complexe, certes, mais moins que d'éparpiller toutes les fonctions essentielles à travers le camp. Avec un petit sourire, elle enlaça la taille de son époux d'un bras, regardant devant elle avec indolence.

— Hm… Hanabi s'est blessée tout à l'heure mais ce n'était rien de grave. J'ai quand même un peu paniqué, cela dit.

La main droite d'Itachi trouva son épaule, son pouce s'enfonçant dans un nœud formé par ses muscles. Il savait toujours exactement là où elle avait mal, c'en devenait presque fascinant. Elle répondit à son contact d'un petit son bas dans la gorge, presque un grognement. Il sourit, fier de son effet, et soutint un peu de son poids à l'aide de son bras.

— Tu montes la garde de minuit à deux heures du matin, c'est bien ça ? Viens te reposer. Tu en as bien besoin après toutes ces émotions fortes.

Il avait raison, comme toujours, si bien qu'elle le suivit sans faire d'histoire. Ensui n'aurait pas été ravi qu'elle néglige ses propres besoins, et comment pouvait-elle décemment faire la leçon à ses élèves à ce sujet si elle n'appliquait pas ses propres recommandations ? Elle s'installa sur le large futon qu'il avait déployé dans leur tente et roula sur le ventre. Les shinobi détestaient dormir comme ça. C'était contre-nature, une position qui les rendait terriblement vulnérables, et pourtant… Pourtant, c'était celle qu'elle préférait quand elle dormait à ses côtés. Il lui caressa la nuque du bout des doigts, le contact léger et délicat créant des frissons d'aise le long de sa colonne vertébrale. Soudain, ses paupières étaient lourdes, lourdes…

Comme d'habitude, il vint détourner son cauchemar et le transformer en rêve. C'était toujours difficile quand le sujet de ses songes était son bref passage dans les geôles de l'Akatsuki, mais rien ne résistait au genjutsu d'Itachi. Elle aimait découvrir le monde onirique qu'il dépeignait pour elle, un monde en paix, éternel, riche en couleurs et en sons. Son odeur et son chakra se trouvaient partout. Elle aurait pu y passer des siècles si le temps s'était étiré à l'infini à l'intérieur de son crâne.

Elle comprenait pourquoi la solution des Arcanes Lunaires Infinies séduisait autant Marada.

Elle l'arrêterait malgré tout.

Elle se réveilla cinq minutes avant le début de son tour de garde. Itachi dormait profondément à côté d'elle, les couvertures roulées en boule à ses pieds. Il avait toujours trop chaud la nuit, et quand il se réveillait le matin il avait froid. Avec un petit soupir, elle prit toutes les précautions du monde pour le recouvrir sans le réveiller. Il remua un peu, murmura quelque chose qu'elle ne comprit pas puis se rendormit.

Il faisait froid dehors, assez pour qu'une fine couche de givre recouvre l'herbe qu'Hitomi foula jusqu'à l'endroit où Naruto montait la garde. Elle laissa quelques feuilles mortes craquer sous ses pieds, l'avertissant ainsi qu'elle approchait. Il ne se retourna pas, concentré sur ce qu'il surveillait, mais l'accueillit d'un petit sourire quand elle s'assit à ses côtés. Tout avait l'air si paisible maintenant que tout le monde dormait, les shinobi de garde exceptés. Trop peu de Jônin au goût d'Hitomi accompagnaient la délégation. Elle aurait voulu un ninja de grade supérieur par civil au moins. Ce n'était pas possible, hélas : Konoha devait rester gardée et aussi conserver un nombre de soldats suffisant pour effectuer les missions qui se présenteraient durant le mois que prendrait leur voyage diplomatique.

— Tout va bien ? demanda-t-elle à peine plus fort qu'un murmure.

— Oui. L'un de tes gamins, Sugi-kun, s'est réveillé il y a une heure. Il avait fait un cauchemar. Il venait te voir mais je m'en suis occupé. Je me suis dit que tu avais besoin de sommeil.

Elle lui pressa la cuisse en signe de reconnaissance. Elle ne savait pas que Sugi faisait des cauchemars, mais elle garderait un œil sur ce problème désormais. Il n'avait pas de Bibliothèque, lui. Il n'avait pas appris à méditer plutôt que rêver – et même cette solution se montrait bancale sur le long terme, elle était bien placée pour le réaliser. Elle trouverait bien quelque chose, de toute façon. C'était le rôle d'un sensei.

— Tu n'es pas fatigué, toi ? Tu devrais aller dormir, on aura besoin que tu sois en forme si on a des problèmes sur la route, demain.

— Non, ça va, je veux rester encore un peu. J'ai besoin de moins de sommeil que vous autres, tu le sais bien.

Oui, elle le savait. Elle le savait, parce qu'elle avait fait un nombre incroyable de recherches concernant les jinchûriki et leurs forces au-delà de toute conception. Seul Gaara avait été entièrement privé de repos, le pauvre… Tout ça parce que son père, Rasa, s'était montré arrogant au point de penser pouvoir dominer la volonté d'un démon avec la sienne. Les plus faibles payaient toujours les rêves égoïstes des forts, jusqu'à devenir forts à leur tour.

— Tu vas mieux, Naruto ? Je sais que ça n'allait pas, avec la rupture et tout ça… Mais tu peux venir te confier à moi si tu veux. Je suis toujours ta grande sœur, après tout. Ça n'a pas changé.

— Tant de choses ont changé, répondit le jinchûriki en cherchant son regard. Je ne suis plus un Genin, l'Équipe Sept n'est plus qu'un souvenir… Mais ce ne sont pas des mauvais changements. J'étais ravi de ma promotion, je n'avais juste pas compris tout ce que ça signifiait.

La jeune fille soupira et enlaça les épaules stupidement larges de Naruto d'un bras mince, le contraignant à rester tout contre elle. Il dégageait une telle chaleur, par l'Ermite…

— Tu n'as pas besoin de m'expliquer, je comprends. Quand j'ai été promue, tu n'étais plus au village depuis un moment… Je me sentais seule, vraiment. J'étais tellement effrayée d'affronter ces nouvelles épreuves sans toi… Sans Sasuke. On nous a toujours répété que le shinobi était celui qui endure, que nos compétences individuelles importaient prodigieusement, mais rien de tout ce qu'on nous dit ne nous prépare à la réalité.

— Oui, exactement ! J'avais juste envie de repartir en mission avec toi, avec Sasuke. Il me manque tellement…

Le cœur d'Hitomi se serra de la manière dont la voix de Naruto tremblait soudain. Elle l'attira un peu plus contre elle, enveloppant tout son corps d'une vague de chakra douce et chaleureuse. Fraternelle. Elle essayait d'ignorer la culpabilité qu'elle ressentait : Naruto, tout comme le reste du village, pensait que Sasuke avait déserté et ignorait les véritables motifs qui l'avaient guidé aussi loin du village. Elle ne pouvait pas partager ce secret avec lui sans mettre le plus jeune des Uchiha en danger, peu importait à quel point elle voulait se décharger de ce fardeau.

— Un jour, on le ramènera, tu verras. Et puis, je suis sûre qu'il s'en sort bien, là où il est. Le principal c'est qu'il s'en sorte, non ? Tant qu'il est en vie, on a une chance de le récupérer.

Naruto acquiesça, mais elle sentit une larme tomber sur le sommet de son crâne – la sienne, bien entendu. Même maintenant qu'elle partageait ce secret avec Ensui et Itachi, elle se sentait mourir un peu à chaque fois qu'elle y pensait. Un jour, oui… Mais dans combien de temps, et avec quelles séquelles ? Au moins ne souffrait-il plus autant de sa relation avec son frère aîné, désormais. Elle avait réussi, elle devait s'en convaincre.

— Bien sûr qu'on le ramènera. Il n'aura pas le choix, de toute façon. On verra s'il fait toujours sa tête de mule quand je serai Jônin et que je viendrai le chercher.

Hitomi ne put s'empêcher de rire de bon cœur. La tristesse semblait avoir déserté Naruto au moins pour un temps. Elle frémit en sentant un chakra qu'elle connaissait bien derrière elle. Après un instant d'hésitation, elle frictionna le dos de son frère et le força à se lever.

— Allez, va te reposer, pour me faire plaisir. Je te veux en forme demain. J'aimerais que tu apprennes quelques enchaînements de taijutsu à Anosuke.

— D'accord, d'accord, à tes ordres, Hitomi-nee. Au fait, quand est-ce que tu comptes essayer de leur mettre toutes les épées imaginables entre les mains ? Je suis sûr que tu leur en trouverais des bien.

— Je ne vois pas du tout de quoi tu parles. File, crapule, avant que je décide de venir sceller ton lit autour de toi pendant ton sommeil.

Il s'éloigna en ricanant et elle le regarda disparaître entre deux tentes, un faible sourire aux lèvres. Juste comme il sortait de son champ de vision, Kakashi avança hors de l'ombre et vint s'asseoir à côté d'elle. Aussi près, elle avait du mal à contenir la frayeur qui lui nouait le ventre. Elle ne pouvait pas oublier la manière dont son chakra, son aura meurtrière, avait éveillé ses pires démons. Elle ne parvenait pas à dépasser le stade de peur déraisonnable qu'il avait instillé en elle.

— Je voudrais te parler, si tu l'acceptes, demanda-t-il d'une voix douce.

Elle ferma les yeux, serra les dents et réprima un frisson de malaise. Une caresse de ses méridiens lui dévoila qu'Itachi ne dormait plus dans leur tente : il était parfaitement éveillé et un petit corbeau s'était perché sur un arbre à leur gauche, ses yeux virant sans cesse du noir au rouge. Peu subtil, mais voulait-elle vraiment que son époux fasse preuve de subtilité, là, tout de suite ? Elle tourna la tête vers Kakashi et fut surprise de le voir en pyjama, son masque recouvrant la partie inférieure de son visage, mais sans son bandeau pour dissimuler son Sharingan. Non, son œil gauche était simplement fermé. C'était inconfortable pour lui, elle le savait – et étouffa immédiatement la préoccupation qu'elle ressentait.

— Très bien. Parlez, puisque c'est ce que vous voulez.

Il eut l'air soulagé par sa réponse, mais la tension revint vite dans ses épaules. Elle parvenait à discerner son épuisement de mille manières. Il aurait dû mieux dormir, ils étaient en mission et – non, ce n'était pas son problème. Elle n'était pas son sensei.

— J-je n'ai pas de mots assez forts pour exprimer à quel point je m'en veux de ce que je t'ai fait, Hitomi-chan. L'une des étapes de ma… rémission est de demander pardon aux personnes que j'ai blessées. Mais j'ai fait plus que te blesser, pas vrai ? J'ai réveillé des choses chez toi qui auraient dû rester endormies à jamais.

Il laissa un petit blanc mais elle ne commenta pas. Une sueur glacée roulait sur sa nuque, son dos. Elle ne saurait jamais, ne serait jamais absolument certaine, sans le moindre doute possible, que l'aura meurtrière de Kakashi n'avait été qu'un réflexe. Il ne pouvait tout simplement pas prouver qu'il n'avait pas voulu lui faire ça. Elle le connaissait, oui, et elle voulait croire qu'il était incapable de l'agresser volontairement de la sorte… Mais elle avait toujours eu un problème quand il s'agissait de faire confiance aux gens et de pardonner. Cela dit, elle ne pouvait pas vraiment lui avouer cela, pas vrai ? Elle ne savait même pas quand, exactement, son désir de lui faire mal comme il lui avait fait mal s'était évaporé. C'était plus facile de ressentir une rage profonde envers lui, mais elle n'y parvenait plus.

— Je veux me racheter, Hitomi-chan. Je ne sais pas ce que je dois faire ou dire, je ne sais même pas si j'y arriverai un jour, mais je veux me racheter. Tu ne me dois rien, tu ne me dois même pas cette faveur mais, s'il te plaît, est-ce que tu accepterais que j'essaye ?

Elle tourna la tête vers lui quand elle entendit sa voix trembler. Ses yeux s'écarquillèrent quand elle vit les larmes sur ses joues et quelque chose se rajusta au fond d'elle, une chose brisée et désordonnée depuis le moment où il avait usé de son aura meurtrière sur elle. Sa main tremblait quand elle la posa sur son avant-bras ; il sursauta, comme pris de court par son geste.

— Je ne devrais pas avoir quoi que ce soit à vous pardonner, Kakashi-sensei. Vous êtes perdu et brisé au-delà de ce que je pourrai jamais comprendre. Vous avez trop enduré, trop souvent, trop longtemps. Je ne peux pas vous en vouloir de ne pas savoir gérer quand de nouvelles menaces à votre équilibre se présentent. Mais si vous avez besoin de mon pardon, alors je vous pardonne.

Il se mit à trembler et enfouit son visage dans ses mains, un sanglot étranglé, à peine audible, secouant son large dos. Elle profita qu'il ne la voyait pas pour baisser les yeux sur ses genoux. Elle n'avait pas dit toute la vérité, seulement la partie qu'il voulait entendre. Elle lui pardonnait, oui ; la partie consciente de son esprit lui pardonnait, en tout cas. Mais il restait quelque chose de profond, viscéral, aussi tenace que son inaltérable mémoire, qui n'oublierait jamais ce qu'elle avait ressenti quand il avait failli la pousser au suicide. Elle n'était pas sûre de pouvoir surpasser ce sentiment un jour. Elle essayerait, cependant. Elle ne parvenait plus à vouloir lui faire du mal. Elle le voulait heureux, même si c'était au détriment de ses sentiments à elle.

Comme elle l'avait fait avec Naruto, elle lui enlaça les épaules et le laissa pleurer tout son soûl. Elle resserra son étreinte autour de lui et accepta qu'il enfouisse sa tête contre son buste, lui accorda de pleurer comme l'enfant qu'il n'avait jamais été. Elle était si fatiguée de haïr. Si fatiguée de son éternelle rancœur et de la colère qui ne faisait qu'attiser le Murmure et la soif de sang qui, toujours, l'accompagnait. Elle laissa Kakashi pleurer parce que soudain, il lui semblait inconcevable, insupportable de laisser un être cher lui échapper quand elle possédait toutes les clés de leur relation.

Il se calma au bout de quelques minutes, la respiration sifflante et encombrée. Elle se détourna le temps qu'il se mouche, pour qu'il puisse baisser son masque à l'abri des regards. Elle ne voulait pas violer son intimité. Elle ne savait même pas pourquoi il se couvrait le bas du visage de la sorte. Apparemment, il le faisait depuis qu'il était entré à l'Académie, à l'âge de quatre ans – et personne ne se souvenait à quoi il avait ressemblé à l'époque.

— Est-ce que vous allez mieux maintenant, sensei ?

Il laissa échapper un petit bruit humide, peut-être un sanglot, quand il l'entendit l'appeler par le titre qu'il chérissait au-delà du possible. Il comprenait à présent tout ce que Gai avait essayé de lui expliquer concernant l'attachement du professeur à ses premiers élèves – et la raison pour laquelle si peu de ses pairs enseignaient à plus d'une équipe dans leur carrière. Il savait déjà depuis le premier jour qu'il aurait tué sans la moindre hésitation pour Hitomi, Naruto ou Sasuke, mais tout ce qui peuplait la vie d'un ninja ne concernait pas forcément le meurtre. Le discours de Gai abordait d'autres choses aussi : la patience, la douceur, un monde de tendresse et une force inouïe quand un professeur en venait à protéger ses chers élèves.

— J-je vais mieux, oui. Je suis désolé d'avoir… perdu la maîtrise de mes émotions.

— Vous mieux que quiconque savez que rien de bon ne ressort d'un shinobi qui internalise ses émotions au point de les perdre de vue. Exprimez-les tous votre soûl en ma présence, je ne vous jugerai pas.

Elle avait quitté son perchoir et se tenait debout, dos à lui, le regard levé vers le ciel encombré de nuage. Soudain, il réalisa à quel point elle avait gagné en maturité depuis leur querelle. Elle s'était toujours montrée précoce, mais ça… Ce ton tranquille, désabusé et mélancolique, il ne le retrouvait que chez les gens de sa génération et leurs aînés. Il avança une main tremblante vers elle mais s'arrêta juste avant de la toucher.

— Qui t'a parlé de mon père, Hitomi-chan ? Est-ce que tu es sûre que cette personne t'a raconté toute l'histoire ?

— Ensui-shishou… Mon père était très proche du vôtre, quand vous n'étiez qu'un bambin. Je crois qu'ils étaient… Ensemble. Vous voyez ce que je veux dire, hm ? Enfin… C'est lui qui m'a raconté et, non, il n'a pas omis les parties les plus sordides de l'histoire.

Il avait décrit à Hitomi la période pendant laquelle Kakashi, désespéré de réparer les torts de son père, était devenu le parfait ninja décrit dans les manuels de l'Académie. Il avait essayé si fort – et cela avait payé de la plus effroyable manière. Hiruzen Sarutobi, alors dans son premier mandat en tant que Hokage, avait interdit à quiconque de recueillir le génie traumatisé, le contraignant à rester vivre dans la dernière possession familiale : la maison dans laquelle son père s'était suicidé. Ainsi, il se rappellerait toujours des conséquences si un shinobi refusait d'accomplir sa mission. Ensui avait essayé de garder un œil sur lui mais avait fini par échouer et fuir, envoyé au lien en mission pour Shikaku afin de lui épargner la douleur de vivre dans un village qui lui avait tout pris, absolument tout pris.

— Je vois. Je le soupçonnais… Je me souviens de lui, à l'époque. Beaucoup plus jeune que mon père, mais toujours dans le coin.

— L'âge est une conception complexe pour les shinobi. Si j'avais été une civile, Itachi aurait été considéré presque trop vieux pour moi, et nous n'avons que cinq ans d'écart. Nous mourons tous effroyablement jeunes de toute façon. Autant nous laisser aimer comme nous l'entendons, hm ?

Kakashi laissa échapper un petit ricanement.

— Tu ne m'apprends rien. J'ai entendu parler de l'histoire entre Genma, Hana Inuzuka et Anko Mitarashi.

— Et je parie que c'est Genma qui vous a tout raconté. Il est vantard. Si Anko en entend parler, elle lui arrachera la langue, et peut-être la vôtre pour faire bonne mesure.

— Oh, ils savent que je sais. Il se… Pourrait que je les aie interrompus. Dans les douches du département.

Cette fois, ce fut trop pour Hitomi : elle rejeta la tête en arrière et laissa libre court à son hilarité. Ils se trouvaient suffisamment loin des tentes où des gens dormaient pour ne pas les réveiller, de toute façon. La seule pensée d'imaginer les trois shinobi émérites interrompus en plein milieu de l'acte… Oh, la douce, douce vengeance que ce serait.

— Et Ibiki ? Il est au courant ?

— Non. Ils m'ont payé très cher pour que je ne lui raconte pas.

Un sourire carnassier lui tordit les lèvres. Elle ne savait pas encore exactement comment elle se servirait de ça, mais elle s'en servirait, elle en était certaine. Elle ferma les yeux, contraignit son corps à se détendre, à accepter la proximité de son sensei. Rien n'aurait sans doute jamais le pouvoir de rétablir la confiance absolue qu'elle lui avait portée un jour. Rien. Elle devrait accepter de moins ressentir, de se méfier un peu plus – beaucoup plus.

— Si vous n'êtes pas de garde, vous devriez aller vous coucher, sensei. Vous devez être fatigué.

Il l'observa quelques instants sans répondre puis se leva. Ses yeux étaient encore rouges et enflés. Il posa une main sur son épaule, pressa gentiment puis s'éloigna, lui souhaitant une bonne nuit dans un murmure à peine audible. Elle ne répondit pas.

Elle devait encore réfléchir à bien des choses.