— Tu veux faire quoi ? demanda Tobirama.
Hitomi soupira, rajusta sa position sur la chaise de bureau fatiguée qu'elle ne se résignait pas à jeter et leva les yeux au ciel. Elle aurait dû se douter qu'il ne serait pas enchanté par l'idée. En fait, elle s'en était doutée, maintenant qu'elle y songeait : cela faisait trois mois que ses petits Genin avaient été promus, trois mois qu'elle travaillait en secret sur ce maudit sceau et enfin, enfin, elle avait une idée de ce qu'elle voulait en faire.
— Je veux recréer l'Edo Tensei de sorte à laisser tout libre arbitre aux shinobi qui se réincarneront grâce au sceau.
Le second Hokage eut soudain l'air épuisé. Pourtant, elle ne l'avait appelé que cinq minutes plus tôt : la poignée du miroir à main était encore tiède contre sa paume, résistant au transfert de sa chaleur corporelle.
— Pourquoi vouloir faire ça, Hitomi ? Konoha dispose déjà de bons combattants…
Elle étendit soigneusement ses sens autour d'elle avant de répondre. Itachi se trouvait quelque part dans les terres du clan, Ensui travaillait… Elle avait le champ libre. Mais elle ne pouvait pas se confier librement à Tobirama, pas alors qu'elle comptait l'amener dans ce monde depuis celui des morts.
— Je suspecte que l'Akatsuki et Crépuscule vont nous attaquer à nouveau dans un futur proche. Un assaut contre le village, cette fois… C'est ce que je ferais, à la place de leur chef.
— Mais pourquoi ?
— Parce que je protège les jinchûriki dont il a désespérément besoin. Moi. Et je lui ai échappé à chaque fois que j'ai rencontré quelqu'un de l'Akatsuki en mission. D'accord, il a réussi à me capturer une fois… Mais il doit se douter que je serai plus difficile à attraper, cette fois. S'il rase le village comme il en a sans nul doute le pouvoir, il sera débarrassé de moi par la même occasion. Sans compter qu'il peut commencer la chaîne de capture autant par Kyûbi que par Ichibi. En plus, j'ai des raisons de croire qu'il en veut plus à Konoha qu'aux autres Villages Cachés…
Ce fut le tour de Tobirama de soupirer, cette fois.
— Tu es paranoïaque Hitomi… Et la paranoïa garde les ninjas vivants depuis bien avant la naissance des Villages Cachés. Donc, tu crains que les shinobi de Konoha ne soient pas assez forts pour résister à un assaut frontal de la part de l'Akatsuki ?
— L'Akatsuki seule ne serait pas un si gros problème… Il n'existe pas tant de criminels de rang S que ça à travers le monde. Le vrai problème, c'est qu'il a eu l'intelligence de fonder ou faire fonder une deuxième organisation composée de dizaines, centaines, peut-être milliers d'autres criminels. C'est difficile à dire.
— Donc, il a une armée.
— Une armée telle qu'on n'en voit plus dans les villages depuis les guerres… Et l'attaque de Kyûbi sur Konoha. Depuis le massacre des Uchiha. Je ne sais pas exactement combien on est au village, mais des Jônin ? Une centaine, maximum.
Tobirama se frotta le visage d'une main lasse. Enfin, la réalisation qui rongeait Hitomi de l'intérieur depuis des mois, des années peut-être, semblait le heurter en pleine face.
— Je ne pensais pas que Konoha était dans un tel état… D'accord, Hitomi. Qui veux-tu rappeler, dans ce cas ?
— Je veux commencer avec vous. C'est le plus facile. Vous avez laissé un peu de vous dans ce monde, après tout. Je veux aussi rappeler les autres Hokage, bien entendu, et surtout Minato Namikaze. Puis tous les adeptes du fûinjutsu dont nous avons connaissance, vous et moi…
— Et donc l'entièreté du clan Uzumaki.
— Oui. Je veux aussi faire des recherches concernant les clans éteints… Il devrait y avoir des ninjas fidèles même par-delà la mort là-bas. Le fondateur du clan Nara, peut-être...
— Je vois que tu ne manques pas d'idées. C'est bien. Mais est-ce que tu as pensé aux conséquences ? Que feras-tu si quelqu'un que tu ramènes à la vie décide de se retourner contre toi ou contre Konoha ?
La jeune femme secoua la tête et se mordit la lèvre inférieure assez fort pour fendre la peau fragile. Ce fut seulement à cet instant que Tobirama réalisa dans quel état d'épuisement et d'angoisse elle se trouvait : il aurait dû le voir bien plus tôt à ses traits tirés, ses yeux enfoncés dans leurs orbites et soulignés d'ombres noirâtres. Elle dormait, pourtant. Il savait qu'elle dormait. Elle lui avait parlé de l'incroyable jutsu de son époux qui lui accordait des rêves agréables en lieu et place des cauchemars qui la terrifiaient.
— Je les tuerai de mes mains.
Les deux heures qui suivirent adoucirent un peu l'angoisse acide qui dévorait Hitomi. Tobirama disposait d'un talent en fûinjutsu qui l'aidait à appréhender même les projets les plus complexes, une fois qu'il décidait de l'aider. Elle se détendit quand il affirma connaître un moyen d'influencer quiconque franchirait le sceau dans le sens qu'elle voulait. Elle avait déjà montré bien des fois qu'elle ne s'opposait pas à ce genre de manipulation. Il ne l'aurait pas voulue autrement. Les beaux sentiments ne gagnaient pas de guerres, la débâcle d'Hashirama l'avait prouvé.
— Hitomi, je suis rentré ! appela Itachi depuis le rez-de-chaussée.
Tobirama se redressa dans le miroir, son regard carmin adouci par quelque chose qui ressemblait vaguement à de l'affection.
— Va retrouver ton mari et te reposer un peu. Tu n'es pas censée être plus épuisée après avoir fait promouvoir tes Genin, tu sais ?
Elle le fusilla du regard, mais un sourire jouait sur ses lèvres tandis qu'elle coupait la connexion au miroir. Sa paume tiraillait après autant de temps à supporter un flux de chakra constant. Elle ne s'y habituerait sans doute jamais : même avec des cals à ne plus savoir qu'en faire, sa maladie la gênait encore. Elle devait juste faire avec.
— J'arrive, Itachi, je me lave juste les mains !
Comme toujours après une séance de travail aux côtés de Tobirama, elle avait la main gauche maculée d'encre jusqu'au coude. Elle ne faisait pas attention aux traces qu'elle laissait derrière elle quand elle se plongeait dans un sceau, même des petites parties théoriques comme elle l'avait fait cette fois. Elle sourit pour elle-même quand elle sentit son époux monter les escaliers, traverser le couloir et la rejoindre dans la salle de bains. Il l'enlaça par derrière, se courba et déposa un baiser sur sa nuque exposée qui la parcourut d'un petit frisson.
— Tu travailles dur. J'ai décidé de retenter l'expérience avec les ramen de Naruto ce soir.
— Une idée brillante, comme toujours. Est-ce que tu voudrais bien m'aider à m'endormir tranquillement avant de descendre en cuisine ? Tobirama-san m'a fait remarquer que j'avais une tête de revenante.
— Je suis sûr qu'il n'a pas dit ça comme ça.
— Il n'en a pas besoin, je sais que c'était ce qu'il voulait dire. S'il te plaît ?
Itachi sourit et lui rendit un regard tendre à travers leurs reflets dans le miroir qui surplombait le lavabo.
— Bien sûr.
Il l'entraîna d'une main ferme de retour dans la chambre, dont les draps étaient encore froissés de la nuit dernière. Elle les retendit avant de s'allonger, le coupant dans son élan. Ce n'était pas parce qu'il s'occupait du foyer qu'il devait tout faire. Ce n'était pas ce qu'elle voulait, en tout cas. Elle refusait d'exploiter son temps et son désir de bien faire de la sorte. Il s'assit sur le bord du lit, veillant à ne pas porter de poids sur la couverture qui la recouvrait – elle détestait se sentir piégée – et lui effleura le front du bout des doigts.
— Dors, Hitomi. Je m'occupe de tout.
Elle avait tellement envie de lui obéir que son esprit glissa tout seul dans l'inconscience, comme s'il l'y avait autorisée. Elle eut tout juste le temps de voir Konoha en ruines avant qu'il ne l'entraîne ailleurs. Sur les terres du clan Uchiha, quand elles débordaient encore de vie. Il lui prit la main et la guida à travers les rues qu'il n'avait jamais tout à fait oubliées ou cessé d'aimer. Ils s'arrêtèrent devant un salon de thé qu'elle avait fréquenté deux fois quand elle n'était encore qu'une enfant, parce que Sasuke adorait les sucreries et que les portions étaient toujours généreuses à cet endroit.
— Je vais te laisser, maintenant. Rêve bien, Hitomi.
Quand elle se réveilla, elle se sentait un peu plus détendue. Elle avait appris et perfectionné l'art d'occulter la première partie de ses nuits sous la garde d'Itachi. Cela ne signifiait pas qu'elle ignorait tout à fait l'avertissement fourni par son esprit : elle décidait juste de ne pas le laisser gouverner ses émotions. Elle avait déjà assez de raisons d'angoisser dans le temps présent sans y rajouter des problèmes qu'elle ne pouvait rien faire pour empêcher, pas vrai ? Elle rejoignit son époux au rez-de-chaussée, où une table couverte de mets fumants l'attendait. Elle s'installa avec un panache mêlé de nonchalance qui n'appartenait qu'aux Nara puis fondit de manière presque visible quand les arômes l'atteignirent véritablement.
— Ça sent tellement bon, murmura-t-elle.
Meilleur que simplement un bon plat, bien cuisiné et alléchant. Ces odeurs lui rappelaient la maison de Kurenai et une époque où ses frères adoptifs n'avaient pas encore obtenu leurs diplômes de l'Académie. Ils avaient chacun leurs démons à l'époque, des choses cruelles, dures, inconcevables pour des enfants si jeunes… Mais ils étaient encore là. Au moins, ils étaient encore là. Penser à Sasuke lui faisait tellement mal… Ses baguettes tremblèrent dans sa main pourtant si habile – et Itachi sembla comprendre, comme toujours.
— Tous les abîmes s'effondrent un jour, murmura-t-il en lieu et place de la formule habituelle.
Les mots doux-amers laissés par Hashirama à la postérité lui amenèrent les larmes aux yeux, mais elle les refoula. Pleurer ne lui apporterait rien. Ce n'était pas d'un relâchement émotionnel dont elle avait besoin. Elle força un sourire sur ses lèvres.
— Ils s'effondrent tous un jour, oui. Bon appétit, Itachi. Merci d'avoir cuisiné.
Il lui rendit le même genre de sourire, juste assez tendu pour qu'on puisse le deviner forcé, une expression qui n'atteignait pas tout à fait ses yeux sombres et éprouvés. Ils souffraient, oui, mais au moins ils n'étaient pas seuls. Une fois le repas terminé, ils firent la vaisselle ensemble, passèrent un peu de temps à lire côte à côte dans le salon puis allèrent travailler chacun de leur côté. La jeune femme ignorait ce sur quoi, exactement, son époux s'usait les méninges en ce moment. Il ne désirait pas reprendre sa carrière de ninja, au moins de cela elle était certaine.
Les semaines s'enchaînèrent à une vitesse folle à partir de là. Hitomi n'étant plus retenue au village la plupart du temps par une équipe de Genin à entraîner, elle avait repris ses missions et son travail auprès de Shikaku. Quand elle rentrait à la maison, elle s'attelait à son fameux sceau avec Tobirama. Personne n'était au courant de son projet. C'était plus sûr comme ça : elle n'aurait pas à affronter leurs espoirs brisés si elle échouait.
— Une mort chargée de sens, musa l'ancien chef de guerre quand elle lui montra ce sur quoi elle avait travaillé ce jour-là. C'est ce que veut dire ce signe, pas vrai ? Je ne suis pas encore totalement familier avec le langage que tu as créé pour tes sceaux…
— C'est bien ça. Une mort lourde de sens, pour être plus précise.
— Qu'est-ce que c'est, exactement ? Une condition de rupture d'invocation ?
— Exactement. Je ne veux pas qu'on puisse vous tuer avec un bête kunai perdu. Je sais qu'il y a peu de risques, mais ça peut arriver. Autant vous rendre immortel jusqu'à une mort lourde de sens… Pour que vous ayez droit à un véritable repos quand même.
— C'est intelligent, je l'admets. Mais tu n'as pas peur que ce soit trop vague, trop général ?
Hitomi secoua la tête, ses longues boucles noires cascadant sur ses épaules maculées d'encre. Elle travaillait depuis des heures : les taches et traînées de liquide sombre avaient eu tout le temps de s'étendre sur sa peau pâle. C'était souvent un signe que Tobirama considérait avec prudence. Il ne voulait pas qu'elle se surmène, mais de quel pouvoir disposait-il sur elle dans leur situation ?
— Le langage que j'utilise repose entièrement sur mes interprétations. Il a été fondé comme ça. Le sceau prendra en compte ce que moi je pense quand je l'utilise. J'ai fait des tests dans d'autres situations et ça a toujours fonctionné.
L'explication sembla convaincre l'ancien chef de guerre. Il la poussait toujours dans ses retranchements mentaux quand ils travaillaient ensemble, la contraignait à se dépasser, à n'utiliser aucun raccourci et considérer soigneusement la moindre hypothèse. Elle s'était tant améliorée depuis qu'elle était entrée en possession du miroir dans lequel il avait enfermé un reflet de son âme qu'elle en avait le tournis quand elle y songeait.
— Nous serons bientôt prêts à essayer ton sceau, je pense. Une semaine ou deux peut-être… Je me demande ce que ça me ferait d'avoir à nouveau un corps sentient.
Un petit sourire fatigué se peignit sur les lèvres de la jeune femme. Comme toujours, il décida de lui demander de mettre fin à la connexion et elle obtempéra, allant quérir un repos bien mérité. Le lendemain, le cycle recommença. Shikaku avait deviné depuis des semaines qu'elle travaillait sur un projet.
— Tu t'es regardée dans un miroir, ce matin ? la taquina-t-il quand elle franchit la fenêtre de son bureau et alla s'installer à sa nouvelle place, à côté de lui.
— Hum… Non ?
— C'est bien ce qu'il me semblait. Va te laver le visage avant qu'un de mes Jônin se demande pourquoi tu as décidé de plonger tête la première dans une vasque d'encre, chaton.
Elle grommela mais n'osa pas résister. Il avait raison de toute façon : ces derniers mois, les Jônin qui visitaient fréquemment le bureau de Shikaku avaient appris à la redouter mais aussi à l'observer avec plus de soin qu'ils le feraient pour un assistant de leur commandant en général. Elle se montrait imprévisible et avait toujours les pires idées de sanctions quand ils ne suivaient pas les ordres – s'ils n'avaient pas une excellente raison de désobéir, en tout cas.
— Voilà, tu es satisfait ? demanda-t-elle en sortant des toilettes quelques minutes plus tard.
Ses joues piquaient à force de frottements pour débarrasser sa peau des traces d'encre. Ses vêtements étaient dans un pire état, cela dit : chaque semaine, elle en trouvait qu'elle décidait de jeter parce que laver complètement toute trace du maudit liquide d'un tissu semblait virtuellement impossible.
— C'est donc la couleur qu'avait ta peau tout ce temps ? Viens ici, chaton, j'ai reçu des documents qui vont t'intéresser…
Elle plissa les lèvres mais retourna s'asseoir à ses côtés et haussa les sourcils quand elle vit de quoi il s'agissait. Shizune demandait d'être retirée du service actif pour une durée indéterminée.
— Ensui n'est pas au courant, affirma-t-elle avec toute la fermeté dont elle était capable.
— Impossible qu'il soit au courant, confirma Shikaku. Il ne t'aurait pas caché ça. Il se serait précipité ici pour te le dire… Ou chez toi, en pleine nuit.
— Il n'est pas au courant, donc. Et ce n'est pas à nous de le lui dire.
— Accepte la demande de Shizune et range-la dans la pile.
Elle s'exécuta, les mains tremblantes. La confiance de Shizune l'honorait : la directrice de l'hôpital avait dû savoir que ce papier passerait entre ses mains. Cela signifiait qu'elle lui faisait confiance pour ne pas ébruiter ce qu'elle venait de déduire. Elle passa le reste de la journée à se plonger dans un dossier après l'autre, chassant le formulaire de ses pensées à chaque fois qu'il revenait s'y imposer. Elle était heureuse de l'issue qu'elle devinait.
— On a reçu une invitation pour un dîner chez Ensui et Shizune-sensei ce soir, l'accueillit Itachi d'une voix soucieuse. C'est inhabituel. Tu sais ce que ça signifie ?
Un sourire mystérieux se dessina sur ses lèvres et elle acquiesça.
— Ce n'est pas un secret qu'il m'appartient de révéler. Tu l'apprendras ce soir, comme toutes les personnes invitées !
Tsunade serait sans doute présente, musa-t-elle les bras croisés devant sa penderie ouverte. Ses mains s'attardèrent sur la robe indécente qu'elle avait portée pour le mariage de sa mère. Oh, la réaction d'Itachi quand il avait enfin pu la lui enlever… Elle soupira mains éloigna ses doigts et en choisit une autre à la place. Elle s'appliqua quand même à arborer une coiffure élégante et un maquillage soigné, veilla plus que de coutume à effacer toute trace d'encre de sa peau, ses sceaux habituels exceptés.
— Tu es sublime, sourit Itachi quand elle le rejoignit dans l'entrée.
Elle le remercia d'un baiser léger comme un soupir. Il n'était pas mal non plus dans cette chemise immaculée et ce pantalon noir bien ajusté. Bien entendu, il resterait élégant et attirant quel que soit sa tenue, parce que la beauté s'entremêlait dans les gènes des Uchiha sans égale, mais elle aimait toujours le voir se vêtir pour sortir. Elle se suspendit à son bras et le laissa la guider à travers les rues du village, pour une fois. Le soleil se couchait sur une douce nuit d'été. Dans quelques mois, elle aurait dix-neuf ans… Et elle se sentait tellement, tellement plus vieille que cet âge. Elle savait que les souvenirs du Monde d'Avant n'avaient rien à voir avec cette impression, parce qu'ils ne l'avaient jamais perturbée auparavant. Elle avait vieilli au feu des épreuves, comme c'était le lot pour chaque shinobi du village.
— Itachi-san, Hitomi-chan, entrez, entrez ! Je suis contente de vous voir, vous allez bien ?
Hitomi se jeta dans les bras de son père adoptif quand il apparut dans l'encadrement de la porte qui séparait la cuisine et le salon. Il la réceptionna en riant, s'imprégnant de son chakra – et elle le lui rendait bien. C'était devenu une habitude, désormais, d'autant qu'ils se fréquentaient un peu moins. Il se consacrait à un genre de bonheur qu'il avait résolument fui depuis la mort de Sakumo Hatake. Cela lui laissait moins de temps à passer avec sa fille adoptive, qui l'acceptait avec enthousiasme. Elle voulait qu'il soit heureux. Il le méritait tellement.
Tsunade arriva quelques minutes après le jeune couple, saluant Ensui du bout des lèvres, une menace subtilement dissimulée dans sa voix. Il ne réagit pas avec la crainte que n'importe qui aurait manifestée, ce qui suggérait une certaine habitude. Bien sûr, Shizune était la plus précieuse apprentie de la cheffe de guerre : personne ne se serait attendue à ce qu'elle accueille un prétendant sérieux tout sourire. Elle avait eu le temps de s'habituer à l'idée, au moins… Il était peu probable qu'elle décide d'étriper Ensui maintenant. Mais Hitomi veillerait, juste au cas où…
— Si je vous ai tous demandé de venir, commença Shizune quand le repas fut bien entamé, c'est que j'ai une demande à formuler. Je voulais que la personne la plus importante pour moi soit présente, et que la personne la plus importante pour Ensui soit présente.
Un mince sourire se dessina sur les lèvres d'Hitomi. C'était une belle preuve de maturité que d'accepter que quelqu'un qu'elle aimait accorderait toujours la priorité à une autre personne, et d'accorder elle-même la priorité à quelqu'un d'autre. Sous la table, Ensui posa une main tendre sur le genou de sa compagne. Il n'était pas encore surpris, mais ça allait venir…
— Ensui, bredouilla Shizune. est-ce que tu voudrais m'épouser ? J-je veux fonder une famille avec toi, même si on en a chacun déjà une. J-je veux...
Ensui s'étrangla sur sa propre salive, mais une paire de larmes se forma aux coins de ses paupières et roula sur ses joues. Soudain, il n'avait d'yeux que pour Shizune : un ennemi aurait pu jaillir par la fenêtre ouverte sans qu'il réagisse. Si l'on pouvait mourir de bonheur… Hitomi grava dans son esprit le sourire presque timide de son père adoptif, le Murmure hurlant toute sa puissance et ses usuelles promesses au fond de son esprit.
Elle les protégerait, protégerait, protégerait – l'idée l'intoxiquait, l'obsédait, une litanie lancinante qui refusait de se taire ou de voir ignorée. Elle devait lutter pour réprimer l'aura qui voulait se former comme une fleur vénéneuse sur sa peau. L'instinct de protection était sans doute le sentiment le plus toxique et le plus puissant qui soit – sans malfaisance aucune mais de par sa force viscérale, son caractère impérieux, dur, féroce.
— Je serais honoré de devenir ton époux, répondit finalement Ensui d'une voix qui tremblait presque. Je t'aime. Je t'aime tellement...
Elle les protégerait, lui, sa fiancée et leur famille en devenir, même si elle devait détruire le monde shinobi dans cette entreprise. Elle les protégerait même si cela lui coûtait la vie. Elle les protégerait quitte à se parjurer, quitte à se haïr. Ce sentiment, l'amour profond, cruel et infini qui lui déchirait le ventre, s'imposait à elle avec la violence d'un coup de poing dans la tempe et la tendresse des bras d'Ensui autour d'elle. Elle suivit le tracé de ses larmes de bonheur pur, admira le léger flot de rose sur ses joues tannées par le soleil, et se promit de protéger ce qu'il aimait quoi qu'il en coûte – en évitant soigneusement de se compter dans l'équation.
Douces, douces contradictions.
Mais n'avait-elle pas toujours été prompte à ce genre d'inconstances, à jeter sa vie dans la balance comme elle se débarrasserait d'un mouchoir ou d'un kunai qui avait fait son temps ? Un doux sourire aux lèvres, elle se leva, fit le tour de la table et serra son père dans ses bras, murmurant ses félicitations à Shizune. Elle croisa le regard de Tsunade, vit dans ses yeux couleur d'ambre et de miel un fantôme de ce qui lui étreignait le cœur. Rien, aucun mal qu'elles puissent combattre quitte à mettre le monde connu à feu et à sang, ne perturberait ce bonheur si précieux, si fragile, et l'idée de cette vie qui un jour s'épanouirait entre eux.
Le reste de la soirée se déroula dans un brouillard d'euphorie, d'un amour au-delà des mots et de célébration. Hitomi se souvenait surtout de la présence constante de Murmure dans son oreille et de sa voix douce, si persuasive. Chaque contact d'Ensui, chaque fois qu'il passait une main dans ses cheveux ou même la regardait avec une fierté à couper le souffle – parce qu'elle était sa famille et qu'elle approuvait, oui, bien sûr, de tout son cœur – renforçait l'influence de la voix sur elle.
Elle se leva au milieu de la nuit sans réveiller Itachi et alla s'isoler dans le bureau, le miroir de Tobirama en main. Il ne commenta pas son regard étrangement habité ni le pyjama trop large qu'elle portait, comprenant sans qu'un mot soit échangé qu'elle avait besoin de se remettre au travail. Ils ne parlèrent que pour apporter une précision au sceau qui désormais hantait ses pensées en tout temps. Ils voulaient tellement, tellement y parvenir.
Et à l'aube, ils réussirent.
Pour une fois, ce fut Hitomi, fébrile, qui cuisina le petit-déjeuner et attendit Itachi. Il avait l'air étonné de la voir déjà debout – ou plutôt de constater que son absence ne l'avait pas réveillé. Il vit l'encre sur ses mains, son visage, sa nuque et ses épaules, de longues traînées noirâtres là où elle avait frotté ses mains en pleine exaspération quand quelque chose lui échappait. Ce qui aurait peut-être révulsé d'autres hommes l'attirait comme une flamme séduisait un papillon. Il franchit la distance qui les séparait et l'embrassa avec une tendre passion, le nez chatouillé par l'odeur des pigments.
— J'aurais besoin que tu viennes avec moi à la Salle des Sceaux, fit-elle quand ils eurent terminé de manger.
Il se figea un instant, quelque peu surpris, mais hocha la tête. Elle lui demandait bien de l'aide pour ses entraînements, alors pourquoi pas ça ? Non pas qu'il ait l'arrogance de se croire capable de lui apprendre quelque chose dans le domaine du fûinjutsu. Itachi n'avait pas survécu à des épreuves aussi terribles que celles qui pavaient sa route en se bordant d'illusions.
— Est-ce que je dois préparer quelque chose ?
— Non. Tu resteras hors des limites du sceau, je ne sais pas ce qu'il ferait si j'incluais une autre personne… Non, je veux juste que tu sois là au cas où quelque chose tourne mal.
Il fronça les sourcils. Essayer de la dissuader semblait perdu d'avance. Hitomi ne changeait pas d'avis, pas comme ça… Et il fallait prendre des risques dans leur métier. Il le savait. Pour le plus grand bien. C'était l'idéal qu'elle visait, il l'avait compris depuis longtemps. Elle soupesait toutes les actions et réactions possibles soit durant des lustres soit dans l'espace d'un battement de cœur, se décidait et fonçait. Pour le plus grand bien.
Elle n'était sûre de rien, réalisa-t-elle en traçant le formidable motif de son sceau à travers la vaste salle circulaire. Tout ceci ne fonctionnait qu'en théorie. Mais elle devait essayer. Elle avait une nouvelle raison d'essayer désormais, pas vrai ? Elle attrapa le miroir de Tobirama, le contact de la poignée si familier contre sa paume, mais ne l'activa pas tout de suite. Elle voulait d'abord finir. La présence apaisante et solide d'Itachi juste en-dehors des limites du sceau l'aidait à garder les idées claires et empêchait sa main de trembler. Elle déglutit, se redressa et déversa du chakra dans sa main droite.
— Prêt ? demanda-t-elle dès que Tobirama apparut.
Il acquiesça tout en regardant autour de lui, impressionné. Il ne voyait qu'une partie du sceau, mais c'était la première fois qu'il en voyait autant d'un coup. Le souffle haché, elle s'entailla le pouce contre un kunai, le rejeta hors du cercle et mobilisa son chakra. Pile comme elle se penchait, Tobirama distingua un nouvel élément révélé parmi les entrelacs d'encre et écarquilla les yeux, catastrophé. Les yeux baissés, elle ne le vit pas et, avant qu'il puisse parler, elle abattit sa main gauche au centre du sceau, relâchant son chakra.
Un rugissement déborda ses sens et elle s'effondra, plongée dans le noir.
