Le temps d'un battement de cils et elle rouvrait les yeux. Elle voyait un sol en béton et rien d'autre – ses cheveux, comme un rideau, lui coupaient la vue. Un corps lourd la plaquait sur le ventre contre la surface froide et dure, les genoux en travers de ses bras pour lui ôter toute possibilité de se libérer. Le tranchant d'un kunai caressait sa gorge. Elle ferma les yeux, se détendit, et laissa un chakra dont elle n'avait juste ici connu que le fantôme envahir ses sens.

— Tobirama-san, murmura-t-elle d'une voix rauque.

Il l'empoigna par le col, se redressa juste le temps de la faire rouler sur le dos et se rassit sur elle, lui coupant à nouveau le souffle. Il jaugeait parfaitement la force et le poids nécessaire pour limiter son apport en oxygène sans la tuer – et le kunai contre sa carotide ne s'était pas écarté d'un millimètre.

— Tobirama-san ? gronda-t-il. Pour qui tu te…

Il se figea quand il vit son visage, vacilla puis se prit soudain la tête entre les mains, les traits tordus de douleur. Elle ne pouvait pas bouger, elle ne pouvait pas l'aider. Ce n'était pas par manque d'envie, ça, c'était certain. Elle ferma les yeux quand elle entendit un long gémissement tourmenté s'imposer entre ses lèvres. Cela dura quelques dizaines de secondes. Quand ses yeux rouge sombre se rouvrirent, une terrible réalisation les hantait.

— Hitomi. Le sceau… A échoué. J'aurais dû voir l'erreur plus tôt, j'aurais dû…

— Quelle erreur ?

— Dans la dernière partie, celle que je n'ai pas vue, tu as utilisé des glyphes que tu as trouvés dans mes carnets, pas vrai ?

Il la débarrassa de son poids et du kunai, s'asseyant à côté d'elle à hauteur de ses épaules. Elle ne se redressa pas, rendue nauséeuse par ce qu'il sous-entendait. Elle ne… faisait pas d'erreur. Pas elle.

— Ou-oui, chuchota-t-elle malgré tout.

Comme si le dire à mi-voix rendrait les conséquences moins réelles. Moins graves. Et quelles conséquences exactement ? Il… Portait la vaste robe blanche des Hokage par-dessus son armure. Pas mort. Pas encore. Pas encore.

— Tu n'as pas écrit en miroir celui du transfert. La ligature est plus naturelle dans sa position originale, mais pour transférer de l'intérieur vers l'extérieur, tu dois…

— … l'écrire en miroir. Oh, par l'Ermite… Comment est-ce que j'ai pu faire une erreur pareille ? Comment…

Il sembla déstabilisé par la panique qui perçait dans sa voix. Il posa une main sur son épaule, comme si un simple contact pouvait la réconforter. Des larmes lui montèrent aux yeux, amères, brûlantes. Quelques instants plus tôt, il n'avait même pas possédé la conscience de son existence. Le Tobirama du miroir et celui qu'elle avait devant lui s'étaient fondus en un seul...

— Tu es épuisée. Tu es épuisée depuis des mois malgré des nuits de sommeil complètes, déchirées entre plus de devoirs que tu n'as de doigts sur les mains. Tu as fait une erreur. Une erreur terrible, certes… Mais ça arrive.

À tout autre moment, sa voix apaisante aurait eu l'effet escompté sur elle. Elle avait l'habitude d'écouter les conseils et la sagesse qu'il lui offrait, c'était devenu naturel, instinctif, rassurant – elle s'attachait toujours tellement aux gens qui, autour d'elle, disposaient du sacro-saint savoir. Elle serra les lèvres pour réprimer un sanglot paniqué, ses larmes glissant le long de ses tempes et se perdant dans ses cheveux, dans les creux de ses oreilles.

— Il y a un moyen de partir, Hitomi. Tu le sais. Ton monde, ta réalité et ton présent ne sont pas perdus pour toujours.

Elle se redressa et posa sur lui un regard dur, empli de haine et de dégoût à l'encontre d'elle-même.

— Mais pour combien de temps ? Qui sait combien de temps je passerai ici avant de trouver une mort lourde de sens ? Combien de temps, et de combien de temps puis-je seulement disposer avant que l'Akatsuki attaque mon village. Je ne peux pas… les laisser sans défense…

Sa respiration était devenue hachée, dure et impitoyable, douloureuse dans ses poumons et sa gorge comme une flamme, un morceau d'iceberg. Il prit son visage entre ses mains larges et la contraignit à le regarder en face, ses paumes diffusant leur chakra directement dans les Portes qui influençaient son cerveau. Un chakra qu'elle connaissait si bien, désormais… Ses paupières s'affaissèrent d'aise par réflexe, ses muscles perdirent en tension et en colère.

— Tu trouveras une mort lourde de sens, Hitomi. Concentre-toi sur ce que tu peux contrôler et sur tout le savoir dont tu disposes. Où te trouves-tu ?

— U-une réalité… Alternative. Votre réalité. Pas exactement le passé, parce que je n'existe pas dans votre passé. Une sorte d'illusion, un repli dans l'espace et le temps.

— Comment peux-tu en être sûre ? Comment peux-tu affirmer sans le moindre doute que tu ne te trouves pas dans ton passé ?

La voix de Tobirama, grave, rauque et exigeante, imposait au rythme affolant de ses pensées un ralentissement bienvenu. Il disposait de ce genre de pouvoir sur les gens, elle le savait : il n'était pas devenu Hokage par le simple pouvoir de son charme et du fûinjutsu.

— L-les trois interdits du fûinjutsu. Un sceau ne peut ni donner la vie, ni changer le néant en matière, ni perturber le cours du temps.

Personne ne savait exactement pourquoi, simplement que ces interdits étaient inviolables. Pour le temps au moins, Hitomi disposait des hypothèses du Monde d'Avant, mais rien n'avait été résolu dans cet univers non plus avant sa mort. Une réalisation distante la traversa, glaciale et éthérée. Elle tremblait. Un froid mordant l'avait envahie, quelque chose qui avait sans doute beaucoup à voir avec l'angoisse étroitement entrelacée avec chacune de ses pensées. Le chef de guerre ne manquait rien de son état, psychologique comme physique : il se défit de la robe blanche qui marquait son rang et l'enveloppa autour de ses épaules avant de l'attirer dans ses bras. Ce contact n'avait rien de romantique ou de passionné : il s'agissait simplement d'un moyen de la réconforter.

— Bien. Maintenant dis-moi ce que le sceau devait faire et ce qu'il s'est réellement passé, continua-t-il de cette voix profonde contre son oreille.

— Le sceau devait aller vous chercher dans un univers parallèle où vous êtes encore en vie et utiliser l'écho dans votre miroir comme un pont pour vous amener jusqu'à moi… À la place, c'est moi qui ai été emmenée jusqu'à vous… Et apparemment vous avez récupéré les souvenirs de l'écho en me voyant ?

Sa voix sonnait un peu trop plaintive à son goût, mais n'avait-elle pas le droit à un peu d'indulgence juste cette fois ? Elle allait devoir trouver sa mort pour rentrer chez elle, là où son cœur, sa vie et son âme se trouvaient. Elle ferma les yeux et se détendit dans les bras du chef de guerre, laissant son chakra puissant et familier – il avait une affinité primaire Suiton, comme elle, mais tellement plus viscérale, intense – envahir les sensations de ses méridiens.

— Tu trouveras un moyen de sortir d'ici, promit-il toujours sur le même ton. En attendant, on va s'assurer que tout se passe bien pour toi ici et que tu en tires un maximum. Est-ce que tu voudrais que je t'entraîne ?

Hitomi s'étrangla sur sa propre salive, incontestablement tirée de sa panique pendant quelques secondes.

— Est-ce que je veux que Tobirama Senju, maître incontesté du fûinjutsu, de la création de techniques et du Suiton, m'entraîne ? Je serais terriblement stupide de refuser.

Il laissa échapper un petit gloussement et resserra son étreinte autour d'elle. Elle ferma les yeux, la tête sur son épaule. La panique qui lui avait déchiré le ventre s'atténuait enfin… Et elle avait froid, de plus en plus froid. Il lui frictionna le dos, sa large paume tentant de lui apporter un peu de chaleur.

— Je vais te demander d'activer ton Sceau de Métamorphose et de le garder en place tant que tu te trouveras ici. Tu ressembles comme deux gouttes d'eau à Hasuki Yûhi.

— C'est… C'est la cheffe du clan, pas vrai ? De mon clan ?

— Oui. Elle est âgée, mais pas au point qu'on ne réalise pas à quel point tu lui ressembles. Le clan Yûhi est trop petit pour qu'un nouveau membre puisse apparaître du néant sans que quiconque réalise l'entourloupe.

Avec un petit soupir, la jeune femme recourba sa langue et toucha son palais d'une étincelle de chakra. Elle serra les dents pendant la transformation, tolérant la douleur qui vibrait dans ses os jusqu'à ce qu'elle s'apaise, enfin. Quand elle redressa la tête, de longs cheveux roux et bouclés débordaient de sa queue de cheval, sa peau pâle était parsemée de taches de rousseur et ses yeux avaient viré à un bleu glacé. Tobirama la dévisagea, médusé par le changement.

— Une Uzumaki, musa-t-il en douceur. Tu n'as pas exactement la bonne nuance de roux… Mais ça suffira quand même.

Dans cette réalité, le clan était encore incroyablement vaste, avec des branches dispersées à travers l'ensemble officieux formé par le Pays des Tourbillons et le Pays du Feu. Personne ne s'étonnerait qu'une nouvelle représentante des Uzumaki apparaisse du jour au lendemain à proximité du Hokage, elle le savait.

— Hasuki Yûhi maîtrise le Murmure, pas vrai ? Est-ce que… Hum. Est-ce que vous pensez qu'elle pourrait m'apprendre quelques trucs, si ce n'est pas trop risqué de lui expliquer la situation ?

Tobirama sembla considérer cette idée avec soin ; un petit pli s'était gravé entre ses sourcils et il pinçait ses lèvres. Finalement, son expression s'adoucit.

— Je pense que ce sera possible, oui. Elle fait partie de mes conseillers et de mes Jônin les plus expérimentés… Je pense qu'on peut lui faire confiance. Mais je ne veux pas ébruiter ta situation au-delà du strictement contrôlable.

Hitomi opina du chef. Il avait raison, bien entendu : il devait contrôler l'information et la manière dont elle se répandrait à travers le village – dont elle ne se répandrait pas à travers le village, avec un peu de chance. Elle rencontrerait bien moins d'obstacles à la recherche de sa mort lourde de sens si énormément de gens ignoraient qu'elle la désirait. Elle le savait aussi, mieux que quiconque, elle qui avait créé le sceau déficient à cause duquel elle se retrouvait dans cette situation.

— Puisque c'est décidé, entreprit Tobirama en se levant, je vais t'aider à t'installer dans une chambre du manoir. Tu y seras mieux qu'à l'hôtel… Et un sens de mystère justifiera aux yeux de certains soldats le temps que je passerai avec toi.

Seul un battement de paupières un peu précipité trahit son étonnement. Elle se redressa à son tour, les jambes légèrement tremblantes, et le suivit dans un long couloir. Alors seulement elle reconnut le manoir dans lequel vivait Tsunade – dans sa réalité, du moins. La pièce qu'ils venaient de quitter était un simple bureau, du genre qu'on trouvait dans presque toutes les maisons de Konoha. Ce n'était pas le cas du vaste hall d'entrée qu'il lui fit traverser, des escaliers à la rampe ornementée ni de la chambre dans laquelle il la fit entrer.

— Juste à côté de la mienne. Émets un peu de chakra si tu as besoin de quoi que ce soit… Et essaye de dormir. Cette parodie de sommeil que tu utilises pour rester consciente de ton environnement te fait du mal. Tu es en sécurité ici, je te le promets.

Il referma la porte derrière lui. Laissée seule, elle avança vers le lit manifestement intouché depuis des lustres mais entretenu – pas de poussière sur les draps, un vrai plus. Elle n'avait pas dormi depuis… La simple pensée lui donnait la nausée. Elle ouvrit la large penderie et la découvrit vide, comme elle s'y attendait. Avec un petit soupir, elle se dévêtit. Cette tenue était un peu trop serrée pour Eien, sa deuxième apparence dotée d'un peu plus de chair sur les os. Heureusement, tout son argent se trouvait dans le sceau de stockage enroulé autour de sa clavicule gauche. Elle pourrait racheter des vêtements. Un élan de remords la saisit : elle se baissa, attrapa la robe blanche du Hokage et la déposa soigneusement pliée sur une chaise.

Alors seulement se décida-t-elle à lui obéir et se diriger vers le lit qui la narguait de son apparence confortable. Seulement vêtue de ses dessous, elle se glissa entre les draps, roula sur le flanc gauche, face à la porte, et ferma les yeux. Il lui fallut un long moment pour réussir à s'écarter de sa Bibliothèque, malgré la présence rassurante de Tobirama dans la pièce d'à côté. Elle percevait aussi quatre gardes de l'ANBU qui faisaient des rondes irrégulières – imprévisibles – autour du bâtiment… Et sans même le réaliser, elle s'endormit.

Elle se trouvait dans Konoha, sa version de Konoha. Rien ne le lui prouvait mais elle le savait, aussi sûrement qu'elle savait s'y repérer. Son cœur battait à toute allure, chaque pulsation une pression fulgurante contre ses côtes. Elle dégaina son tantô, attrapée à la gorge par une sensation d'impuissance si intense qu'elle la clouait sur place. Hoshihi bondit à ses côtés, son pelage changeant la lumière en flammes, ses grands yeux verts écarquillés par une panique qu'elle ne lui avait que rarement vue.

Hitomi, Pain vient de percer le mur Nord, ils ont besoin de toi là-bas !

Le mur Nord ? Mais c'était là où Sai… Et Kiba… Le cœur dans la gorge, elle s'élança, chaque mouvement une explosion de chakra et d'un désespoir aussi tangible qu'un coup de poing dans le ventre. C'était sa faute. Tout était sa faute… Elle éveilla le Murmure d'une secousse brutale. Ses méridiens s'illuminèrent en bleu sous sa peau, une impression grisante de pouvoir parcourut ses méridiens et lui donna l'énergie nécessaire pour parcourir le reste de la distance qui la séparait du point d'impact.

Kiba.

Sai.

Non. Non, non, non…

Et pourtant si, leurs corps brisés éparpillés sur les décombres sous ses yeux. Le torse de Kiba se soulevait encore faiblement. Elle arracha son regard à cette vue cruelle, concentrant son attention sur l'objet de sa haine. Pain, l'incarnation principale de Nagato, avec ses cheveux roux ébouriffés et son visage transpercé de petites barres saturées du chakra de son créateur. La nécromancie. Quelle indignité… De telles extrémités pour un idéal de paix illusoire et ensanglanté ? La simple idée la rendait malade.

— Hitomi, grommela une voix près de son oreille.

Elle se redressa en sursaut, les muscles du bras déjà noués pour attaquer. Tobirama attrapa fermement son poing et la fit rouler sur le ventre, la bloquant dans une prise de coude. Elle gronda mais contraignit son corps à se détendre contre les draps. Il avait su comment elle réagirait, c'était la seule explication à sa réponse rapide, brusque mais soigneusement proportionnée.

— Est-ce que je peux te lâcher ?

Elle répondit d'un petit hochement sec de la tête. Coincée contre son oreiller, elle avait du mal à respirer et parler lui semblait hasardeux. Il lui relâcha le bras puis agrippa ses épaules et l'aida à se redresser en position assise. Elle inspira profondément, massa son épaule légèrement douloureuse – s'il y était allé plus doucement, elle se serait libérée avant même de réaliser qu'elle se trouvait en sécurité et l'aurait probablement attaqué à nouveau – puis se retourna pour lui faire face.

— Habille-toi, on va aller te chercher une tenue d'entraînement plus ajustée et commencer à travailler. Hasuki-dono est en réunion diplomatique avec les Aburame jusqu'en début d'après-midi. Je l'ai invitée à prendre le thé avec nous mais, en attendant, je veux voir de mes propres yeux ce que tu sais faire.

Une vague d'excitation traversa Hitomi. Elle n'avait jamais affronté un Hokage. Enfin, techniquement, elle s'était battue plus de fois qu'on ne pouvait compter contre Kakashi et Naruto, mais ni l'un ni l'autre n'avaient encore atteint le niveau de Tobirama ou de Tsunade, par exemple. Elle quitta le lit sans le moindre égard pour sa presque nudité et rajusta comme elle le pouvait son kimono de combat sur ses épaules un poil trop larges. Elle n'aimait pas la sensation du tissu tendu contre sa peau, la manière dont il limitait ses mouvements.

Il suffit d'une dizaine de minutes, après un petit-déjeuner rapide, pour régler le problème des vêtements. Tous se précipitaient pour servir Tobirama et il jouait subtilement de cet avantage, récompensant toujours une action prompte et efficace d'un pourboire généreux. Hitomi sortit de chez le tailleur vêtue d'une tunique et de leggings parfaitement ajustés par-dessus un ensemble en résille de maille d'acier. Il s'agissait d'une tenue très simple par rapport à ce qu'elle aimait d'habitude – son kimono avait quelque chose de théâtral dans son élégance – mais elle avait connu pire.

— Je voudrais voir ce dont tu es capable, demanda Tobirama quand ils se trouvèrent dans le terrain d'entraînement attenant à sa résidence. Surtout sur ton répertoire Suiton. Montre-moi toutes les techniques que tu connais.

Elle recula d'un pas, son chakra vibrant déjà d'anticipation dans ses méridiens. Elle ne savait pas pendant combien de temps il lui serait interdit d'utiliser le Murmure en public – et donc durant ses entraînements – mais au moins il lui était toujours permis de s'en remettre à son affinité élémentaire. Elle commença par ses techniques de rang D puis monta en intensité : quand il s'agissait d'une matérialisation d'arme, comme pour le Fouet Aqueux, elle montrait également la manière dont elle en servait. Plusieurs fois, elle dut diriger ses techniques vers le Hokage car elles nécessitaient une cible. Il para le tout sans bouger de sa position. Il était sans doute un génie jamais égalé dans ce domaine, cela ne la surprenait donc pas.

— Bien, fit-il une heure plus tard, quand ses réserves de chakra se furent réduites de moitié. Je vois que tu as de quoi faire là-dedans, tu connais beaucoup de techniques. Cela dit, il y en a une que j'aimerais t'apprendre et qui te sera sans doute utile. J'imagine que tu as les réserves typiques d'une Yûhi, hm ?

Le clan Yûhi était à son époque surnommé le Clan des Démons sans Queue, en référence à celles des jinchûriki, qui trahissaient leur puissance. Certes, ils ne disposaient pas d'autant de chakra, mais leurs réserves étaient bien plus larges que la moyenne. Ils descendaient après tout des Uzumaki, un clan de maîtres en la matière…

— Bien sûr. Et j'ai un sceau de stockage de chakra en plus de ça, comme vous le savez.

Il baissa les yeux vers son ventre, comme s'il voyait l'encre sur sa peau malgré la tunique qui la recouvrait. Sentait-il le sceau l'appeler, lui aussi, comme un chatouillis d'anticipation sur ses paumes ?

— Si je me souviens bien, tu affectionnes particulièrement la combinaison du Fouet Aqueux et de ton tantô, avec une gaine de chakra pour le renforcer. C'est une bonne technique, mais ça te donne une portée plutôt courte, surtout que tu n'es pas très grande… Regarde un peu ça.

Il recula d'un pas à son tour, ses mains volant à travers les mudra avec tant d'agilité et de vitesse qu'elle ne les discerna même pas malgré un œil acéré. Il sourit quand son chakra explosa dans l'air, frais et tumultueux comme la mer, avant de se matérialiser autour de ses mains et de s'allonger comme un fouet. Le regard d'Hitomi s'éclaira quand elle réalisa que la surface de l'eau autour de ses membres n'était pas lisse, mais aussi tranchante que les écailles d'un requin prises à revers.

— Un coup de cette technique sur un ennemi le tuera s'il ne se protège pas correctement. C'est une technique de rang A, mais elle ne consomme pas tant de chakra que ça. Ce qui la place à ce niveau, c'est la difficulté de la manipulation d'énergie pour la former et le fait que tu dois la faire circuler en permanence pour maintenir les arêtes. Prête pour la théorie ?

Elle s'esclaffa mais acquiesça, les yeux brillants d'enthousiasme. Il la fit asseoir dans l'herbe, s'installa face à elle et commença à lui expliquer les détails de la technique, depuis les mudra à utiliser jusqu'au chemin suivi par le chakra pour la maintenir en place. Elle l'écoutait attentivement, sans jamais détacher son regard de lui, l'air de boire ses paroles et d'y trouver la lumière. Un véritable génie – bien entendu qu'elle allait pratiquement vénérer le sol sous ses pieds s'il acceptait de partager son savoir avec elle ! C'était comme ça qu'Ensui avait gagné son cœur et ne l'avait jamais relâché.

— Tu es prête à essayer, tu penses ? demanda-t-il quelques dizaines de minutes plus tard.

Elle répondit d'un ferme hochement de tête. Pas besoin de l'entendre se répéter ou réexpliquer alors que chacun de ses mots s'était gravé dans son esprit à jamais. Sa Bibliothèque fonctionnait toujours ici, même si ce n'était pas le cas de la connexion qui la liait à ses chats ninja. Elle ne sentait plus le sceau qu'elle avait dessiné sur l'épaule d'Hoshihi ni aucune des balises dont elle avait parsemé le monde shinobi. Elle détourna résolument ses pensées de ces idées à lui tordre le ventre. Elle n'avait pas le temps de s'attarder sur tout ce qui lui manquait si elle voulait les retrouver un jour – le plus vite possible.

Elle essaya la technique une première fois après s'être levée mais n'obtint qu'un petit crépitement d'eau autour de ses mains. Puis encore une fois, encore et encore et encore. En vain. Elle essaya jusqu'à ce que ses méridiens brûlent et plus encore, jusqu'à ce que Tobirama déclare d'un ton ferme la séance d'entraînement terminée. Quand elle tenta de protester, il la cloua sur place d'un regard sévère et croisa les bras sur son large torse, image-même du Hokage, du meneur d'hommes.

— Personne n'arrive à maîtriser cette technique en une journée. Qu'est-ce que tu obtiendrais à te blesser comme ça ? Nous ne sommes pas dans ton monde, Eien. Tsunade n'est encore qu'une enfant, et toutes ses prouesses médicales ne sont encore que des secrets pour nous. Tu vas faire ton possible pour ne pas te blesser, c'est un ordre.

Elle eut un mouvement de recul si instinctif et viscéral qu'elle ne parvint pas à le dissimuler tout à fait. Il ne lui avait jamais parlé sur ce ton dur, sec, impérieux… Et quelque chose en elle lui ordonnait de s'y plier. Parce que c'était le plus raisonnable. Parce qu'elle avait bien le droit de s'octroyer un peu de respect et d'indulgence. Le Murmure ronronna à l'intérieur d'elle, vibrant d'approbation à l'intérieur de ses méridiens. Le traitre…

— Très bien, soupira-t-elle. Qu'est-ce qu'on fait maintenant, alors ?

— Maintenant, on a le temps d'aller manger un morceau avant notre rendez-vous. Hasuki-san est une femme extrêmement ponctuelle, on ne va pas la mettre dans de mauvaises grâces en l'accueillant en retard. Qu'est-ce que tu aimes manger ?

Ils finirent dans un petit traiteur qui servait des bouchées à la vapeur. Hitomi voulut payer – rien que pour elle, il y avait de quoi nourrir un régiment – mais Tobirama se contenta de l'ignorer. Ce n'était pas de la galanterie ou une stupidité de ce genre, non : il savait seulement que son argent à lui serait mieux accepté. Elle avait beau porter son insigne de Konoha – il n'avait pas voulu l'en séparer – elle restait une étrangère. Lui, tout le monde lui faisait confiance, bien avant qu'il devienne Hokage.

— Vous savez, j'aurais pu continuer, nota-t-elle quand ils furent de retour au Manoir et occupés à se remplir joyeusement l'estomac. Ensui-shishou m'a poussé bien plus loin sans que je me blesse les bras.

— Il est médecin aussi, pas vrai ? Il pouvait mieux préjuger de tes forces que moi. Il te connaissait mieux, aussi. C'est normal qu'il t'ait laissée t'approcher de ta limite comme ça. Je refuse de prendre des risques. Tu vas déjà devoir mourir pour rentrer dans ta réalité. Est-ce que tu voudrais vraiment souffrir en plus de ça ? J'ai déjà réalisé que tu avais un rapport étrange et malsain au travail, mais ici, c'est moi qui fixe les règles.

Elle répondit d'une moue boudeuse et se consacra à nouveau à son plat rempli de petites bouchées juteuses et épicées. Elle cala avant de terminer tout ce qu'elle avait devant elle, mais cette nourriture pourrait être réchauffée plus tard si nécessaire. Elle commençait à se sentir nerveuse : elle n'avait jamais rencontré de vrai Yûhi, une détentrice du Murmure comme elle. Elle aimait sa mère de tout son cœur, respectait son grand-père comme il se devait, mais ni l'un ni l'autre ne comprenaient vraiment ce que ça faisait d'avoir cette voix constamment dans son oreille. Aucun ne comprenait la constante tentation de détruire, blesser, ruiner, et toutes les promesses d'extase et de réconfort étroitement entrelacée avec tout ce sang, toute cette violence.

Hasuki possédait des réponses, Hitomi le savait. Elle maîtrisait le Murmure : elle avait été la dernière à véritablement le détenir et le plier à sa volonté avant que le pouvoir ne s'éteigne, affaibli comme le clan lui-même. Les prouesses de la kunoichi étaient écrites dans la légende du village, mais aucune archive n'expliquait comment, pourquoi. Elle détenait déjà le Contrat qu'Hitomi avait signé des années plus tôt, sa familière était Kibaki, aujourd'hui respectée guérisseuse et mentor dans le clan.

Elle détenait des réponses. C'était tout ce qui comptait.

Tout ce qu'Hitomi convoitait.