Les troupes attendaient massées devant le village, parfaitement organisées. Tobirama n'aurait pas toléré une once de chaos, et ils voulaient tous lui plaire. Il s'était assuré de leur insuffler la dévotion et le respect auquel il avait droit non par son titre, mais par le privilège de sa conduite envers eux. Qu'il devienne leur bouclier, ils seraient son épée. Il avait toute l'allure du chef de guerre ce jour-là, avec l'armure légère passée par-dessus sa tunique bleue et l'insigne de Konoha sur son front. Hitomi sentait dans le chakra vibrant qui entourait les shinobi comme une cloche à quel point ils se dévoueraient, s'offriraient jusqu'à la mort pour le protéger et défendre la Flamme en laquelle il croyait. En laquelle ils croyaient tous, désormais.
— Shinobi de Konoha, commença l'homme d'une voix grave. Vous vous trouvez aujourd'hui devant un grand péril. Madara, le premier et plus grand traître de notre histoire, a rassemblé ses troupes à quelques dizaines de kilomètres du village dans le but de nous détruire, de se venger.
Un grondement furieux courut à travers la foule. C'étaient les Uchiha qui désapprouvaient le plus visiblement leur traître. Itsuki, son fils, avait déjà activé son Sharingan par réflexe. Non seulement il avait atteint le stade des trois tomoe, mais en plus la pupille se muait lentement en Kaléidoscope. Quelle culpabilité l'avait rongé au point que cela se produise ? Hitomi ne le saurait jamais. Le jeune homme ressemblait à son père, mais elle voyait à la manière dont les membres de son clan s'articulaient autour de lui qu'il gouvernait son clan avec un peu plus de douceur. L'élection de son chef au rôle de Jônin en Chef offrirait au village la loyauté de tous les membres du clan pour des générations à venir.
— Nous ne le laisserons pas faire ! La Flamme de la Volonté brûle haut et clair dans chacune de vos âmes, guide chacun de vos bras, et c'est grâce à elle et grâce à votre loyauté les uns envers les autres que nous serons victorieux aujourd'hui. Je dis « nous » et non « je », car cette victoire n'appartiendra pas qu'à moi. Chacun de nous y gagnera quelque chose : la paix, la satisfaction d'avoir protégé et combattu dans l'honneur… La reconnaissance de sa puissance et de sa volonté. Nous vaincrons !
Un rugissement venu de centaines de gorges différentes lui coupa la parole. Un pas derrière le chef de guerre, Hitomi vit chacun des visages se peindre d'une expression féroce et presque fanatique. Ils l'aimaient. Le Tobirama qui avait vécu dans son univers n'avait jamais réussi une telle prouesse. Tout résidait dans de menus détails, certains présents bien avant l'arrivée d'Hitomi. Pensive, elle observa le visage de Danzô Shimura, tellement plus jeune, posté à l'arrière de la foule. Il n'était un Jônin que depuis deux ans, et encore si jeune… Mais elle ne pouvait pas prendre de risque.
Elle ne pouvait pas prendre de risque.
Il leur fallut une heure pour fendre la Forêt du Feu jusqu'au point de rencontre prévu. Des nuages s'amoncelaient au-dessus de leurs têtes, chargés d'un lourd présage. Si la pluie commençait à tomber durant la bataille… Hitomi refusait d'y penser. L'Ermite serait avec eux, elle en était certaine. Certes, le dieu des shinobi n'avait jamais pris parti dans les querelles entre villages, mais il veillait à ce qu'aucun de ces derniers ne soit véritablement détruit. Il empêcherait Madara de vaincre – et la pluie de tomber.
Les forces de Konoha se massèrent entre les arbres, usant de toutes leurs techniques pour rester dissimulés, hors de vue, d'ouïe et de tous les autres sens qui auraient pu les repérer. Hasuke sentit en premier l'approche des troupes ennemies. Son avertissement se mêla au murmure du vent dans les feuilles, mais tous les shinobi de Konoha se redressèrent légèrement, déjà prêts à bondir alors que rien ne leur signalait véritablement la présence de leurs futurs adversaires.
Hitomi frémit quand elle les vit avancer dans la clairière, Madara à leur tête. Quelque part derrière lui – un sourire cruel lui étira lentement les lèvres – se tenaient Ginkaku et Kinkaku. Peut-être pourrait-elle sauver Tobirama et sa fiancée, finalement… Elle dégaina son sabre et le nimba de sa gaine de chakra mais ne bondit pas, pas tout de suite. Elle attendait le signal de son chef de guerre avec l'impatience et la soif de sang qui, bien souvent, lui avaient sauvé la vie. Dès qu'il baissa le poing et appuya son ordre d'une décharge de chakra, elle bondit en avant, suivie par la moitié des troupes, et s'abattit sur le premier ninja qu'elle vit, le heurtant avec la violence d'un loup en pleine charge.
Il gisait déjà sous elle, mort, quand elle se releva. Le Murmure rugissait en elle ; elle décida de lui laisser libre cours – elle mourrait de toute façon bientôt. Peu importaient les secrets. Ses méridiens se dessinèrent en bleu sous sa peau, son expression devint encore plus farouche, tranchante, et elle s'échina à voler l'énergie de ses ennemis avant de les tuer. Elle se battait comme un titan, désormais capable d'utiliser son Kekkei Genkai comme une extension de ses membres autour d'elle pour transpercer directement ses ennemis et s'abreuver à la source de leur chakra, plutôt que de devoir les blesser avec sa lame d'abord.
Bien vite, le vide se fit autour d'elle. Elle fendit la foule de nukenin comme s'ils n'avaient pas opposé la moindre résistance, massacrant sans distinction de sexe ou de village. Ils avaient choisi de combattre pour un traître. Ils avaient fait une erreur, de celles dont on ne se relevait jamais, et elle allait leur montrer. Au bout de dix minutes de combats incessants, ses Portes pleines à craquer, elle se tint devant les deux frères nukenin qui, si elle ne faisait rien, tueraient un jour Tobirama.
— Une adversaire intéressante, constata Ginkaku en haussant les sourcils.
Un Uchiha agonisant se trouvait à ses pieds. Hitomi refusa de baisser les yeux : elle ne pouvait pas l'aider. Elle ne pouvait pas le sauver. Elle préféra se mettre en garde, son sabre devant elle comme une barrière et leur fin, exposée sous leurs yeux et pourtant impossible, de leur point de vue. Le Murmure la cajola et berça ses oreilles de mille promesses, convoitant comme elle le chakra de ses adversaires. Elle n'attendit pas qu'ils passent à l'attaque : son ombre s'étendit sous elle et les piégea tandis qu'elle bondissait déjà, profitant de la surprise sur leurs traits.
Elle n'avait pas l'air d'une Nara ou d'une Yûhi, après tout.
Les ninjas n'aimaient rien tant que tricher.
Ginkaku hurla quand son frère s'effondra dans la poussière, un trou béant à la place du ventre – le Murmure ne faisait pas dans la dentelle. Le nukenin se débattit avec assez de vigueur pour consommer une bonne part du chakra qu'elle avait volé ce jour-là, mais rien n'aurait poussé Hitomi à lâcher prise à cet instant. L'exaltation qui lui brûlait les méridiens ne connaissait ni pitié ni limite. Elle s'approcha de Ginkaku jusqu'à sentir l'odeur de sa panique par-dessus les relents de sang et de feu qui imprégnaient désormais la vaste clairière, et sourit quand elle ouvrit sur sa gorge une ligne carmin. Elle le rattrapa avant qu'il ne s'effondre, lui vola son énergie puis délaissa son cadavre comme un jouet brisé. Elle prit le temps cependant d'éloigner le Uchiha désormais décédé des deux cadavres ennemis, de lui fermer les yeux et de murmurer une prière avant de retourner au combat.
Danzô, à présent. Elle se jeta sur un nukenin qui tenait tout le monde à distance à l'aide de ses shuriken, lui attrapa le bras avec son ombre et le força à lancer son arme en direction du jeune Shimura. La lame le frappa à la gorge et il s'écroula avec un gargouillement surpris qu'elle devina plus qu'entendit, tandis qu'elle exécutait son nukenin d'un tantô planté dans le dos. C'était le genre d'assassinat qu'on attendait d'un ninja : discret, perdu dans une image plus vaste et si détaillée que personne ne remonterait jamais jusqu'à elle. Elle n'éprouvait aucun regret. Ce monde ne lui appartenait pas, ne l'accueillait pas, mais elle savait qu'elle avait bien agi.
Ce Konoha ne connaîtrait jamais l'emprise de racines pourrissantes.
Enfin, de ses quatre cibles privilégiées n'en resta qu'une seule, au centre de tout le champ de bataille. Madara. Oh, il était un splendide combattant, sa silhouette solide enveloppée du Susanoo violet qu'il avait entièrement plié à sa volonté depuis son départ de Konoha. Personne ne parvenait à l'approcher, des montagnes de cadavres l'entouraient. Le seul à avoir une chance contre lui l'affrontait une technique Suiton après l'autre, désespéré de l'abattre, de sauver ses compagnons… Et une vie en particulier, perdue de vue quelques minutes après le début du combat.
Un petit sourire triste tordit les lèvres d'Hitomi tandis qu'elle regardait Madara souffler un shinobi d'un revers du bras de Susanoo, la construction de chakra brûlant immédiatement l'homme avec assez d'intensité pour le tuer. Elle avait trouvé sa mort lourde de sens. Elle exécuta sommairement un ninja qui tentait de lui barrer la route, laissa un hurlement farouche lui déchirer la gorge et bondit aussi haut que possible en direction de Madara, la voix amplifiée par son chakra afin d'attirer son attention.
Il se retourna à temps pour l'empaler sur le sabre géant de Susanoo, transperçant peau, muscles, os et organes comme s'il n'avait fendu que de l'eau. Son sourire se teinta de sang et de cruauté tandis que le Murmure emplissait ses méridiens avec plus de violence que jamais. Elle s'accrocha au sabre de chakra des deux mains, empêchant tout juste Madara de le retirer – Tobirama hurlait quelque chose qui ressemblait à son prénom là, en bas – puis laissa son Kekkei Genkai l'envelopper d'une gangue de chakra et s'étendre entre leurs deux corps.
Sa violence et sa soif de carnage prirent la forme d'une lame qui transperça le Uchiha à son tour en plein torse, déchirant Susanoo comme s'il n'avait même pas existé. Une torsion et elle aspirait son chakra avant de le réinjecter dans ses veines. Il mourut un air surpris sur le visage tandis que Susanoo se dissipait et qu'elle s'effondrait comme une poupée de chiffon sur le sol dur, deux mètres plus bas. Elle sut immédiatement qu'elle agonisait – pas seulement parce que ses Portes contenaient plus de chakra que jamais, mais parce que les dommages infligés par Madara auraient déjà dû la tuer. Seul le Murmure la maintenait encore en vie.
Tobirama fut près d'elle en moins de temps qu'un battement de coeur, ses mains cherchant désespérément un moyen de la sauver. C'était impossible. Un trou béant demeurait là où plusieurs de ses organes auraient dû se trouver et, en se dissipant, le sabre de Susanoo avait laissé son sang se déverser librement hors d'elle. Elle ne sentait déjà plus rien, ni crainte ni douleur. Un petit sourire triste aux lèvres, elle posa une main sur l'avant-bras du chef de guerre, qui la regardait avec une expression de douleur et de désespoir au-delà des mots.
Elle savait qu'elle aurait dû l'empêcher de tomber amoureux d'elle.
S'empêcher de l'aimer en retour.
— Sois heureux, parvint-elle à articuler d'une voix à peine audible. Promets-moi…
Il serra les dents, les joues baignées de larmes. Autour d'eux, la bataille s'était éteinte à la mort de Madara, et ceux des shinobi qui ne pourchassaient pas les nukenin encore en vie l'entouraient à présent, la tête courbée en signe de respect et de déférence. Pour elle ou pour la tristesse d'un homme qu'ils aimaient plus que leur propre vie ? Elle n'aurait su le dire…
— Promets-moi…
— Tout ce que tu veux, Eien, Hitomi. Tout ce que tu veux.
Rassurée, elle autorisa le chakra qui la maintenait encore en vie à s'éteindre lentement, le froid paisible et rassurant l'envelopper enfin comme la plus confortable des couvertures, et ferma les yeux. Elle entendit un sanglot serré et puis plus rien, plus rien… Elle reconnaissait cette sensation pour l'avoir déjà vécue une fois dans la panique et la douleur aux mains de Kabuto. Elle mourait. Elle avait trouvé son trépas lourd de sens et retournait à présent chez elle, pas vrai ?
Pas vrai…
Elle revint à elle dans un bruit de verre brisé. Une douleur innommable lui envahit la poitrine, une bulle de chakra qui l'avait entourée éclata et un hurlement qu'elle avait espéré ne jamais, jamais entendre lui retentit aux oreilles. Celui d'un familier qui sentait… Deux mains trouvèrent leur place entre ses seins et appuyèrent avec tant de fermeté qu'une de ses côtes se brisa net.
Elle était en train de mourir.
Elle était en train de mourir !
Comment était-ce possible ? À peine atteinte par les mains d'Ensui qui tentaient un massage cardiaque désespéré et brutal – Père, voulait-elle murmurer – elle se sentit glacée par une réalisation qu'elle n'avait même pas envisagée. Le sceau était conçu pour la ramener dans son monde. Juste la ramener dans son monde. Il n'y avait aucune mention de la ramener en vie. Et le choc d'un voyage entre les dimensions était sans doute capable de tuer… Elle en était la preuve. Pour la deuxième fois en une minute à peine, elle mourut à nouveau, incapable de lutter ou de s'accrocher, avec le hurlement d'Hoshihi et les jurons d'Ensui comme seuls compagnons.
— Oh non, c'est hors de question, murmura une voix grave et hors du temps.
Elle l'entendait partout et nulle part tout à la fois. Une main douce, âgée et délicieusement tiède se posa sur son front.
— Il n'est pas encore temps que tu nous rejoignes, Hitomi Yûhi. Retournes-y, ton travail n'est pas terminé… Et ils t'attendent.
Juste comme Tsunade ouvrait la porte de la Salle des Sceaux à la volée, juste comme Hoshihi cessait de hurler, le corps inerte d'Hitomi s'anima : elle inspira profondément, son cœur se remit à battre avec la frénésie des ailes d'un colibri. Elle battit des paupières, parvint à ouvrir les yeux juste assez longtemps pour voir les larmes d'Ensui se tarir puis s'évanouit à nouveau, épuisée comme si elle avait couru un marathon.
Elle se réveilla à nouveau bien, bien plus tard. Elle le savait parce que la première chose qu'elle vit fut le visage d'Ensui, assis à son chevet, et qu'il n'avait pas eu de tels cernes quand il avait tenté de la sauver. Elle battit des paupières, tenta de déglutir et s'étouffa à moitié avec le peu de salive qu'elle avait réussi à rassembler. Les lèvres plissées dans un effort pour demeurer impassible, son père adoptif se détourna, gesticula hors de vue et revint vers elle en présentant une paille fichée dans un verre pour qu'elle puisse boire. Même cela lui semblait un effort surhumain.
— C'était tellement dangereux, Hitomi, dit-il finalement d'une voix qui semblait épuisée.
Elle lutta pour ne pas fermer les yeux, envahie d'une honte profonde, viscérale. C'était sa faute, son erreur stupide. Ne pas se souvenir d'écrire un symbole en miroir ? Malgré ce que Tobirama lui avait dit, rien ne pouvait excuser une telle idiotie. Elle s'attendait à ce que son père se mette en colère, crie, se défoule pour évacuer l'angoisse de l'avoir sentie mourir puis revenir, et se préparait déjà à subir sa fureur pour la première fois de sa vie… Mais il se contenta de la soulever du matelas avec toutes les précautions du monde et de la serrer dans ses bras avec assez de force pour lui faire mal et du bien tout à la fois.
— Je t'en prie, ma puce, mon ange, sois plus prudente… Je ne peux pas te perdre. Je ne peux pas. Les enfants devraient toujours… Devraient toujours survivre à leurs parents.
Cette fois elle ferma les yeux, agitée d'un sanglot rauque et douloureux. Elle ne pleurait pas seulement de culpabilité, mais de la frayeur cruelle qui l'avait envahie au moment de mourir une seconde fois. Elle ne voulait – ne pouvait – pas le perdre, elle non plus. Elle ne savait pas ce que signifiait l'hallucination qui avait baigné son petit temps entre la vie et la mort, mais la simple idée de perdre Ensui la terrifiait bien plus que n'importe quel autre désastre. Elle aurait préféré repasser entre les mains de Kakuzu plutôt que mourir devant lui.
Et pourtant, c'était ce qui venait d'arriver, pas vrai ?
Au bout de quelques minutes, il se reprit et la reposa sur les oreillers avec soin, l'une de ses mains lui caressant les cheveux. Ses joues étaient striées de larmes, mais Hitomi n'était vraiment pas en position de formuler le moindre commentaire : elle ne se sentait pas capable de parler, et puis, elle n'était pas mieux. Heureusement, au moins, ses sanglots s'étaient arrêtés. Pleurer lui faisait mal. Ensui resta là à lui caresser les cheveux un long moment avant de reprendre la parole, manifestement épuisé mais à nouveau en contrôle de lui-même.
— Tu es… En bonne santé. Cela fait sept mois depuis hier que tu t'es effondrée au milieu de ton sceau. Tsunade-sama a décidé de t'entourer d'un Sceau de Stase qui se romprait quand tu reprendrais connaissance. Tes muscles n'ont pas fondu, tes articulations ne souffrent d'aucune raideur, et j'ai déjà réparé les côtes que je t'ai cassées en essayant de te ranimer.
Il s'agissait d'une conséquence très fréquente des massages cardiaques, surtout la version amplifiée par le chakra que les ninjas utilisaient. Elle avait senti l'énergie d'Ensui la parcourir, trouver son cœur et tenter à la fois de l'extérieur et de l'intérieur de le convaincre de battre à nouveau. Et il avait réussi, pas vrai ? Elle se sentait comme si elle avait heurté un mur de brique une fois lancée à pleine vitesse mais, il avait raison, elle allait bien.
— Tu t'es réveillée avant-hier, puis tu as perdu connaissance après que ton cœur ait recommencé à battre. Itachi avait utilisé ton sang pour invoquer Hoshihi et de le garder autant que possible à tes côtés histoire que tu sois toujours protégée… Il t'a sentie mourir, mais au moins il savait ce qu'il se passait. Il est parti se dégourdir les pattes, il reviendra bientôt.
Hitomi frémit sous la couverture épaisse qui enfermait sa chaleur corporelle contre elle. Hoshihi. C'était déjà assez terrible comme ça pour lui d'avoir dû subir ça une fois… Mais deux ? Cela lui semblait cruel. Injuste. Peut-être… Non. Elle n'était pas assez altruiste pour tenter de lui rendre sa liberté, sauf s'il le demandait lui-même. Justement, comme invoqué par cette pensée, le chat géant apparut dans l'encadrement de la porte et se faufila à l'intérieur de la pièce. Il était trop grand pour tenir confortablement à l'intérieur, aussi haut et massif qu'un cheval de trait, mais Hitomi comprit à son regard que rien n'aurait pu l'empêcher de se trouver là, à ses côtés. Il abaissa sa formidable stature jusqu'à se trouver allongé de tout son long au sol, la tête sur le lit près de la sienne, et souleva une babine qui dévoila une dentition très impressionnante.
— Si tu oses me refaire un coup pareil, Hitomi, je te montrerai comment on discipline les chatons trop aventureux dans le monde spirituel.
— Je ne suis pas un chaton, parvint-elle à grommeler.
Son souffle chuintait désagréablement, si bien qu'Ensui posa une main sur sa poitrine et commença à diffuser une bienveillante énergie couleur menthe dans les tissus endommagés. Elle se sentit tout de suite mieux, comme si un poids avait été soulevé de son torse. Elle inspira profondément, ferma les yeux puis les rouvrit. Elle ne voulait pas se rendormir par accident.
— Je suis d'accord avec Hoshihi, intervint Ensui d'une voix traînante mais affectueuse. Et j'ai ouï dire que Shikaku t'appelait déjà « chaton », alors pourquoi ne pas rendre ça officiel ?
Elle plissa les lèvres en une moue boudeuse mais ne répondit pas. Plus elle montrerait son agacement, plus il s'obstinerait. Et puis, elle l'avait sans doute mérité. Sept mois ? Cela sonnait comme une éternité. Soudain, son ventre se noua d'appréhension. Que s'était-il passé durant ces sept mois ? Son cœur douloureux s'emballa.
— Hitomi, asséna Ensui d'une voix ferme mais apaisante. Il n'y a pas de raison de paniquer. Tous tes amis vont bien. Aucun n'est mort ou blessé. Tout va bien.
Elle leva vers lui un regard épuisé, suppliant, le genre qui lui brisait toujours le cœur. Il voulait tellement qu'elle aille bien, qu'elle soit heureuse – mais ses angoisses et la vie qu'ils se voyaient contraints de mener lui rendaient la tâche bien difficile.
— Qu'est-ce que j'ai manqué, alors ?
Il sembla réfléchir un instant puis quitta la chaise à son chevet et s'assit sur le bord du lit. Ainsi, il se trouvait plus près d'elle, pouvait plus facilement la toucher, s'imprégner de sa présence.
— Hinata et Tenten se sont mariées le mois dernier. Elles vivent en-dehors des terres Hyûga, mais Hiashi-sama a refusé de la renier comme le Conseil le lui demandait. Neji a entretenu tes liens politiques en ton absence avec mon aide, mais on a préféré ne pas prendre de décision… Et Shinku-sama attendait ton réveil pour te demander de prendre sa place.
Hitomi s'étrangla sur une goulée d'air en entendant cela. Son vénérable grand-père, shinobi vétéran devenu diplomate, avait tout fait pour garder sa place aussi longtemps que possible, par fierté plus que par crainte que sa petite-fille ne soit pas prête à lui succéder. Il avait toujours aimé ce que leur travail impliquait. Qu'allait-il faire désormais ?
— Il sait que tu t'es réveillée. Il viendra te voir dès que possible avec tous les documents légaux.
— Bien… Quelque chose d'autre ?
Ensui secoua la tête et ouvrit la bouche mais la porte s'ouvrit à la volée derrière lui. Dans l'encadrement, Tsunade en personne. Elle semblait absolument furieuse.
— Un sceau de réincarnation ? Hitomi-chan, à quoi tu pensais, sérieusement ? Tu aurais pu mourir, espèce de petite peste imprudente !
Malgré le ton dur de sa voix, la jeune femme vit à quel point cette idée avait ébranlé la cheffe de guerre. Au fil des années, elle s'était rapprochée de Naruto… Et donc de sa soeur adoptive. Même sans cela, Tsunade l'appréciait, appréciait son esprit, et lui avait fait comprendre à plusieurs reprises qu'elle espérait bien travailler à ses côtés quand Shikaku déciderait de quitter son poste de Jônin en Chef. Hitomi elle-même priait pour que la Sannin survive aux évènements des prochaines années, pour qu'elle dirige encore le village assez longtemps pour que Naruto puisse lui succéder en toute quiétude. Kakashi avait beau faire un bon chef de guerre temporaire, posséder la puissance et la réputation nécessaire, il n'avait aucune envie de jouer les meneurs d'hommes.
— Je suis désolée, Tsunade-sama, fit-elle d'une voix contrite. Je voulais vraiment ramener Tobirama-san, vous comprenez ? Un Maître des Sceaux nous serait bien utile vu ce que fait l'Akatsuki… Et puis, il fait partie de votre famille.
Les traits de la cheffe de guerre s'adoucirent. Quelque chose qui ressemblait à de la compassion animait son regard. Elle s'approcha de la table de chevet et attrapa un objet qui avait été jusque-là dissimulé par le pichet en fer, rempli d'eau bien fraîche. Hitomi le reconnut immédiatement, bien avant que Tsunade lui tende l'objet. Comme elle ne le prenait pas, la Sannin le déposa sur ses jambes et la laissa observer les restes brisés et brûlés du Miroir de Tobirama.
— Le sceau a été détruit quand tu es revenue, Hitomi-chan. Je suis désolée mais, même en corrigeant ton sceau actuel, tu ne pourras pas le ramener. Pas en utilisant ça comme ancre, en tout cas…
Une grosse larme roula sur sa joue marquée d'une cicatrice, puis une autre sur la voisine. Elle effleura les restes du miroir puis leva sa main jusqu'à son visage, comme surprise de la ramener humides. Un petit sanglot étranglé se fraya un chemin dans sa gorge mais ne parvint pas tout à fait à s'échapper. Les mains d'Ensui s'enroulèrent autour d'elle, tout comme son chakra, sa présence toute entière. Il avait vu sa fille dépendre parfois de Tobirama, et sembler tellement plus détendue après une longue session de travail à ses côtés. Cependant, il observait à présent le deuil d'une chose plus précieuse qu'une simple amitié. Quoi qu'il se soit passé dans cet univers dans lequel elle s'était retrouvée piégée durant des mois, elle avait aimé Tobirama, au moins un peu.
Et il n'y avait rien qu'il puisse dire ou faire pour adoucir la blessure de la perte d'un être aimé.
Absolument rien.
