Pendant les deux premières semaines, l'Unité Limier ne prit aucune mission : ils devaient apprendre à travailler ensemble, en harmonie, comme un seul bras, une seule arme. L'image plaisait à Hitomi, elle l'admettait sans mal : cela faisait longtemps qu'elle n'avait plus ressenti cela, qu'elle n'avait plus fait partie d'une équipe, et cela lui avait manqué. L'adaptation était encore facilitée par sa connaissance aiguë de Kakashi et de ses compétences, même si cette fois ils étaient égaux et non sensei et élève. Bien sûr, il dirigeait leur unité, mais dans l'ANBU il s'agissait seulement d'un rôle important quand on en venait à prendre des décisions. Au combat, ils affronteraient tous trois leurs adversaires sans distinction.
Hitomi fut surprise de découvrir les compétences de Renard : elle ne lui aurait jamais assimilé les moindres techniques médics, mais il était apparemment très versé dans le domaine. Il ne parlait jamais de sa véritable identité ou de ses missions dans le service officiel du village, pourtant la jeune femme avait fini par découvrir qu'il avait été l'un des médics de guerre les plus essentiels durant la Troisième Grande Guerre. Il avait servi sous les ordres directs de Tsunade. Rien qu'avec cette information, elle aurait sans doute pu découvrir son identité… Cela lui semblait cependant irrespectueux. Il lui dirait qui il était selon ses termes à lui, elle n'avait pas le droit de le lui imposer.
Ils travaillaient sans relâche du matin au soir : les devoirs d'Hitomi envers Shikaku étaient temporairement suspendus. Elle devait admettre que cela lui manquait. Elle aimait son oncle, aimait le travail qu'ils avaient fait ensemble… Mais pendant au moins six mois, elle appartiendrait presque totalement à l'ANBU. Elle n'était autorisée à quitter le masque de Chat qu'une fois la nuit tombée, quand Itachi l'attendait chez eux et l'accueillait d'un baiser où résidait un univers tout entier de tendresse. Il l'avait tant aidée à supporter la perte de Tobirama… Il aurait pu être jaloux, vexé, mais seul un amour pur et féroce l'envahissait quand il la regardait.
Elle n'aurait pu se choisir un meilleur partenaire.
Elle apprit des choses dans l'ANBU, le genre de choses qui marquaient l'âme à jamais. Elle apprit comment briser l'esprit d'un homme avec des techniques que même le département Torture et Interrogatoires ne lui avait pas enseignées. Elle apprit à regarder la Mort dans les yeux et rire avec défiance quand elle approchait. Elle apprit plus de poisons qu'elle n'en avait jamais soupçonné l'existence. Personne n'aurait pu garder une âme pure avec le genre de choses qu'elle apprenait – mais son âme l'avait-elle seulement été un jour ? Elle n'aurait pu le jurer.
— Il est temps qu'on prenne notre première mission, annonça Renard quand elle le retrouva un matin au quartier général.
Il avait une voix douce, suave, de celles qui murmurent des mots doux au creux de l'oreille d'un amant… Et peut-être avait-il passé une partie de sa carrière à mettre son corps à disposition de Konoha de cette manière. Quand elle le voyait bouger, félin, souple et tentateur même au cœur d'un combat, Hitomi le soupçonnait. L'adage « aime comme tu l'entends » s'appliquait bien évidemment à tous les aspects de la vie d'un ninja, mais il arrivait qu'un soldat décide d'utiliser cette méthode en particulier pour espionner et soutirer des informations. Ces shinobi avaient l'autorisation rare et particulière de tuer les personnes qu'ils observaient ainsi si la menace d'un viol ou d'une agression sexuelle pesait sur eux – mais Hitomi avait entendu parler d'une poignée d'histoires pour lesquelles cette autorisation n'avait été d'aucun secours.
— Quel genre de mission, tu penses ? demanda-t-elle en s'asseyant directement sur la table.
Kakashi n'aimait pas quand elle faisait ça et grommelait toujours quelque chose à propos des manières des jeunes, mais elle aimait sentir ses jambes battre dans le vide. Elle ferma les yeux un instant, inspecta ses méridiens et détermina que son ancien sensei n'arriverait pas de sitôt.
— Sans doute quelque chose de facile à notre niveau, mais qui doit rester secret, plus encore qu'avec le service officiel. Ne t'en fais pas, on ne va pas nous envoyer sous couverture pour ta première fois, il te faudra un peu plus d'entraînement avant que ça arrive.
Un sourire railleur tordit les lèvres d'Hitomi. Elle portait déjà son masque, mais ils avaient tous les trois appris à deviner l'expression faciale des autres membres de l'équipe juste en observant leurs yeux. Une mission facile, avec elle ? Cela semblait impossible. Au moins Renard était-il psychologiquement prêt à affronter la malchance de la seule kunoichi de l'équipe. Kakashi lui en avait assez rabattu les oreilles – une forme de torture en soi, si on en croyait le jeune homme.
— Bah, j'imagine qu'on verra bien quand il arrivera…
Ils attendirent encore une heure en discutant distraitement, sans jamais aborder de sujet sensible ou personnel. Hitomi perfectionnait encore cet art, elle pouvait l'avouer sans mal, mais il devenait essentiel à son niveau, où un coéquipier pouvait mourir à chaque instant. Bien sûr, ç'avait toujours été le cas. Elle était un ninja, après tout… Mais plus on avançait dans la hiérarchie, et plus on se plaçait sur le chemin de dangers terribles, à peine concevable. Elle s'était attachée à Renard, même si elle ne savait presque rien de lui. Elle ne voulait pas le voir mourir… Et elle n'osait même pas imaginer ce qu'elle ferait si Kakashi tombait au combat sous ses yeux.
Elle mettrait le monde à feu et à sang.
— Un raid ! annonça Kakashi en franchissant le seuil de la petite salle de réunion. Tsunade-sama a trouvé le refuge de quatre nukenin installés au Pays du Feu. Elle les soupçonne de faire partie de Crépuscule et de vouloir s'infiltrer dans le village.
Hitomi accepta le rouleau de parchemin que son ancien sensei lui tendait et parcourut l'ordre de mission d'un battement de cils avant de le donner à Renard, qui le lut à peine plus lentement puis le réduisit en cendres.
— Ça aurait pu être une mission officielle, non ? demanda-t-elle tandis qu'ils se préparaient à partir. Pourquoi nous demander de nous en charger ?
— Les terres en bordure de mer où ces hommes se sont installés appartiennent à l'un des neveux de notre daimyô. S'il travaille avec Crépuscule…
S'il travaillait avec Crépuscule, il mourrait. Cela ne faisait aucun doute, et Hitomi s'en chargerait elle-même s'il le fallait. La simple existence de cette organisation l'ulcérait. Pas seulement parce qu'ils frayaient avec l'Akatsuki : elle respectait dans une certaine mesure le groupe formé par Pain et ses idéaux, même si elle détruirait joyeusement chacun de ses membres, sans hésitation, dès qu'elle en aurait le pouvoir. Mais Crépuscule ? Ils avaient failli coûter la vie à Ensui. Elle ne leur pardonnerait jamais pour ça, et chacun des nukenin qu'elle exécuterait de ses mains la vengerait un peu plus.
Ils quittèrent le village par un accès connu uniquement des membres de l'ANBU. Jamais les membres des services secrets n'empruntaient les portes officielles du village, sauf s'ils décidaient de quitter le village en étant déjà sous une couverture civile. Cependant, les missions d'espionnage sous couverture représentaient une minorité de tout ce que les ANBU recevaient comme consignes. Leurs talents étaient souvent mieux utilisés ailleurs, au combat, à l'assassinat. Ils étaient après tout les lames les plus affûtées de tout Konoha.
— Je préfère qu'on prenne une pause cette nuit plutôt que d'arriver à leur repère épuisés, musa Kakashi tout haut tandis qu'ils s'éloignaient du village. Le temps ne presse pas particulièrement, autant en profiter, vous ne croyez pas ?
Renard marqua son approbation d'un petit grognement, suivi de près par celui d'Hitomi. Cela lui avait manqué de voler à travers les arbres, elle devait bien l'admettre. Pour toutes les années où le Pays du Feu et Konoha n'avaient plus représenté la maison à ses yeux, il lui semblait redécouvrir tout ce qu'elle aimait chez lui maintenant que Danzô était mort. Certes, les restes de la Racine troublaient encore le village, mais Akina et Sai géraient la situation à merveille. De plus en plus de ninjas réhabilités arrivaient devant Hitomi pour que leur sceau soit désactivé – ce n'était pas nécessaire mais un symbole fort à leurs yeux – avant de retourner au service actif ou à la vie civile.
Les trois shinobi s'arrêtèrent dans une petite clairière qui leur sembla plus hospitalière que les autres. Le temps était presque toujours clément au Pays du Feu ; Hitomi se souvenait bien entendu des dernières pluies, mais bien des gens les avaient oubliées. Pourtant, la terre ne séchait pas et restait fertile, sans doute grâce à la richesse du chakra naturel qui la parcourait. Hashirama Senju et Madara Uchiha avaient bien choisi l'endroit où ils avaient établi leur village, elle se devait de le leur accorder.
Après avoir ramené à ses compagnons de quoi se sustenter, Hitomi les laissa cuisiner et s'adossa au tronc d'un arbre. Là, elle ouvrit son carnet communicant et commença à consulter ses messages, un tendre sourire aux lèvres. Elle n'avait pas le droit de parler de ses missions à Itachi ; le sceau sur son bras s'assurait qu'elle garde le secret, même par écrit. Elle aurait pu forcer l'encre et le chakra… Mais pour quoi faire, quand elle pouvait tout simplement lui parler de choses sans risques ni pour lui ni pour elle ? Elle lui raconta comment une harde de daims avaient fui devant leur passage, et le doux regard de la biche qui s'était attardée un instant de plus pour les observer avant de suivre le reste de la troupe. Ce genre d'instants l'intéressaient tellement. Il était avide de délicatesse pour étouffer ses pires souvenirs au fond de son esprit.
Ils arrivèrent au repère ennemi le lendemain en début d'après-midi. Hitomi étendit ses sens depuis leur point d'observation, confirma que quatre ninjas, des hommes, habitaient les lieux. Elle donna une description extrêmement détaillée de ce qu'elle percevait d'eux : taille, corpulence, affinité… Elle s'était entraînée, ces dernières années, pour magnifier encore le cadeau qu'Ensui lui avait fait en faisant de sa maladie un atout.
— On attaquera une heure avant le crépuscule, ordonna Kakashi. C'est toujours le moment où l'ennemi est le plus distrait.
Ils marquèrent leur approbation d'un hochement de tête. Hitomi connaissait cette théorie depuis l'Académie et l'avait vérifiée mille fois dans sa carrière de shinobi. Un sourire cruel tordit ses lèvres tandis que le Murmure s'agitait à l'intérieur d'elle, avide de sang et de violence. Elle frémissait presque d'anticipation. Se battre avec un masque lui accordait l'avantage de la surprise : le Murmure apparaissait après tout en dessinant ses méridiens sous sa peau, des lignes bleues, minces, entrelacées, qui trahissaient ses techniques à qui avait su écouter les rumeurs qui couraient depuis qu'elle l'avait éveillé.
— Hitomi, tu y vas en premier. On te couvre.
Elle opina à nouveau du chef puis s'enfonça dans les fourrés qui entouraient le petit camp où les quatre shinobi s'attardaient depuis des semaines déjà. Quels imprudents. Elle se mêla aux bruits de la nature, confondit le frottement de ses vêtements contre les feuilles avec le son émit par le vent qui les agitait, étouffa son chakra sous une cloche qui lui permettrait de tromper parmi les meilleurs traqueurs. Un petit sourire marquait toujours ses lèvres quand elle apparut au milieu des quatre ninjas d'un Shunshin et abattit immédiatement celui qui lui faisait face en lui ouvrant la gorge de son sabre. Aucune hésitation, aucune pitié… Mais aucune cruauté non plus. Elle relâcha le Murmure et s'abreuva du chakra de sa première victime avant qu'il ne meure tout à fait tandis que Kakashi et Renard jaillissaient à leur tour du bosquet pour l'aider.
Sans doute n'aurait-elle-même pas eu besoin d'aide : cela fut fini en quelques secondes à peine. Elle en avait tué deux, ses camarades un chacun. Elle avait du sang jusqu'aux coudes et sur son plastron ; les uniformes de l'ANBU étaient prévus pour qu'il soit facile de les nettoyer, mais cela devrait tout de même attendre qu'elle rentre au village. Sur un signe de Kakashi, elle commença à fouiller les corps, les délestant de tout ce qui pouvait l'intéresser et plus particulièrement de leurs colliers de Crépuscule. Ils étaient tous les quatre inscrits au Bingo Book de Kirigakure, ce qui signifiait qu'une prime attendait le village pour leur exécution. Les ANBU ne touchaient pas directement ce genre d'argent, mais Tsunade veillait à ce qu'il leur soit redistribué d'une manière qui n'éveillait pas les soupçons.
— Tiens, Chat-chan, c'est codé. Est-ce que tu peux le décrypter ?
Elle attrapa le journal que Renard lui lançait et s'assit en tailleur avant de se plonger dans les lignes d'écriture serrée qui lui faisaient face. Les sourcils froncés, elle chercha des indications qui l'aideraient, jusqu'à réaliser que la date était écrite en katakana sur chaque page, alors que la norme voulait qu'on utilise des kanjis. Pas très malin.
— Un journal de bord, je dirais. Il prenait des notes sur ses missions, comme pour préparer un rapport… À Kabuto Yakushi. Tiens donc. Si on avait besoin d'une preuve supplémentaire que l'Akatsuki et Otogakure travaillent ensemble…
Le reniflement amusé de Renard lui répondit. Les deux hommes avaient fini de tout nettoyer derrière eux et d'emporter absolument tout ce qui avait composé le camp des nukenin dans un sceau de stockage fourni par Hitomi. Ils examineraient son contenu une fois rentrés à Konoha. Certaines choses seraient déposées au Département Cryptage et Décodage, mais l'ANBU avait besoin des armes, des objets pratiques, de tout ce qu'ils ne pouvaient pas acheter au nom des services secrets qui, aux yeux des civils, n'existaient pas vraiment.
— Alors, ils travaillent avec le neveu du daimyô ou pas ? demanda Kakashi.
— Je n'ai pas trouvé de trace de ça dans le journal du nukenin, mais ça ne suffit pas à répondre à cette question par la négative, on le sait très bien. Il faudra fouiller plus en détail une fois qu'on sera rentrés… Au pire, on reviendra.
Kakashi acquiesça et tendit une main pour l'aider à se lever. Elle n'avait pas besoin d'une telle assistance, mais elle aimait sentir sa main gantée dans la sienne. Elle avait toujours du mal à accepter le contact de son chakra, en revanche : elle se souvenait, gravé au fond d'elle, de la manière dont son énergie l'avait presque poussée à se suicider. Elle savait qu'il ne l'avait pas voulu, qu'il se serait tranché la gorge plutôt que de lui causer une telle souffrance volontairement – et comment avait-elle pu en douter ? – mais la mémoire du corps demeurait, hélas.
Ils ne firent pas de pause, cette fois, durant le trajet retour. Hitomi ne protesta pas : elle ne parvenait toujours pas à dormir sans cauchemar sans l'assistance d'Ensui ou d'Itachi. Le repos qu'elle obtenait en méditant dans sa Bibliothèque ne bénéficiait qu'à son corps. Son esprit, lui, était heureusement plus résistant à la fatigue, comme l'avait prouvé sa survie au test d'entrée dans l'ANBU, mais cela ne signifiait pas qu'elle n'aimait pas dormir quand ce luxe lui était accordé. Elle pouvait simplement s'en passer plus facilement que la moyenne des shinobi.
Kakashi se chargea seul du rapport de toute l'équipe tandis que Renard et Hitomi allaient s'enfermer dans la petite salle du quartier général réservée uniquement à leur équipe. Il descella le contenu du sceau de stockage sur une table bien vite submergée, tandis que la jeune femme observait, stoïque, les armes, vêtements et documents ainsi dévoilés. Elle se mit au travail sans attendre : puisqu'elle lisait plus vite que Renard, elle s'occupa de tous les écrits, triant ceux qui étaient codés au-delà de ses compétences et ceux qu'elle parvenait à déchiffrer.
— Ils vont avoir du travail, marmonna-t-elle au bout d'un moment.
— Ils vont nous détester, surtout.
— Bah, ça devrait passer si c'est moi qui dépose les documents. Je sais comment parler avec des shinobi fonctionnaires sans qu'ils aient envie de m'arracher la gorge.
— Je ne sais pas comment tu fais. Ils ont commencé à m'en vouloir dès qu'ils m'ont vu traîner avec Limier…
L'identité de Limier n'avait jamais été un secret dans le village : il était le seul à posséder un lien avec des chiens en-dehors des Inuzuka, et avait déjà porté ce surnom avant d'entrer dans l'ANBU. Cela dit, quand on avait le genre de puissance qu'il alignait sans effort, avait-on vraiment besoin d'anonymat ? Par ailleurs, même si les ninjas étrangers soupçonnaient qui se cachait derrière le masque, ils n'avaient aucune preuve – ne vivaient jamais assez longtemps pour ça – et c'était tout ce qui comptait.
— J'occuperai un poste important dans le village un jour, quand j'en aurai assez de passer ma vie à frôler la mort sur le terrain – quand je déciderai que je suis plus utile vive que morte. Si je ne pouvais pas faire en sorte que les ninjas fonctionnaires me mangent dans la main, je serais foutue.
Renard ricana et se rejeta sur sa chaise, ses longs membres minces éparpillés en désordre autour de lui comme s'il était un pantin désarticulé.
— Tu ne m'en voudras pas, je compte largement profiter de ce talent si rare que tu possèdes.
Ils discutèrent encore tranquillement jusqu'à ce que Kakashi les rejoigne et leur ordonne de reprendre leur identité officielle – de rentrer chez eux. Hitomi avait bien besoin de cette rupture avec le masque de chat dont le poids était devenu familier contre son visage. La mission s'était parfaitement déroulée pour une fois, sans la moindre anicroche, mais un sentiment de mal-être planait sans cesse sur elle ; elle avait l'impression que le destin retenait son souffle.
Durant les jours suivants, elle poursuivit son entraînement aux côtés de ses deux coéquipiers. Traditionnellement, les invocations, très identifiables et souvent aussi célèbres que leurs invocateurs, ne prenaient pas part aux combats dans le cadre des missions d'ANBU, ce qui forçait Hitomi à revoir toute sa logique de combat, tous ses enchaînements et coups retors. Elle ne se gênait pas en revanche pour user des techniques Nara : nombreux étaient les membres de son clan à faire partie des forces spéciales. L'ANBU ne recrutait pas seulement des Jônin ; parfois, ils avaient besoin des compétences très spécifiques d'un Chûnin qui ne visait pas une promotion… Dans les forces officielles, en tout cas.
— Je viens de recevoir un ordre de la part de Tsunade-sama, la salua Kakashi quand elle arriva dans leur petite salle de réunion un matin. La mission va te plaire, je pense.
Renard était déjà affalé sur sa chaise habituelle, les pieds posés sur la table. Elle aurait pu croire qu'il faisait partie de son clan, si son chakra avait confirmé une pareille impression. Elle haussa les sourcils et rajusta son masque.
— Je vous écoute, capitaine. Ne tournez pas autour du pot.
Bien sûr, elle aurait pu continuer de l'appeler sensei, puisque Renard était au courant de son identité véritable, mais elle avait réalisé au fil des entraînements et des missions qu'elle avait besoin de cette barrière, de cette différence de traitement. Cela lui semblait plus correct d'agir de cette manière, permettait à son esprit de faire la part des choses et de ne pas sombrer. Elle était fatiguée de souffrir.
— Pas de masque pour celle-ci. On va devoir se faire passer pour des civils… Et je pense que tu auras besoin d'activer ton Sceau de Métamorphose.
Elle grogna mais s'exécuta, supportant la vague douleur qui lui envahissait les muscles et les os tandis que son corps changeait sous l'impulsion du chakra et de l'encre gravée sur son palais. Quand elle ôta son masque, ses boucles noires avaient viré à une sombre nuance de roux et ses yeux étaient devenus bleu pâle plutôt que rouges. Elle avait des taches de rousseur, une peau marquée de bien moins de cicatrices et un peu plus de chair sur les os. Eien Senjin.
— Tu peux plus facilement passer pour une civile quand tu ressembles à ça. L'apparence d'Eien est bien moins connue et bien plus répandue que celle d'Hitomi.
— Une couverture civile ? Fabuleux… Et vous en avez encore des bonnes nouvelles dans ce genre-là ?
Un sourire tordit les lèvres de Kakashi – elle le vit à la manière dont son seul œil visible se plissait.
— Oh oui, tout ce que tu voudras. Renard et toi aurez l'identité d'un couple en lune de miel, tandis que j'incarnerai votre serviteur.
— Rassurez-moi, capitaine, ce n'est pas encore une des idées bizarres de Tsunade-sama pour forcer ses ninjas à prendre des vacances, hein ? Je vous jure que j'ai fait attention à respecter mon quota.
— Moi aussi, intervint Renard, je fais attention depuis qu'elle a envoyé Ibiki prendre une semaine aux sources chaudes du Pays des Tourbillons. Je n'ai pas envie qu'elle décide de s'en prendre à moi.
— Franchement, je préférerais, répondit le Limier. On va devoir aller traquer un tueur en série qui s'en prend à, vous l'aurez deviné, des couples en pleine lune de miel. Joie et allégresse, les enfants, voici votre toute première mission d'enquête sous couverture !
Les deux shinobi grognèrent à l'unisson. Les missions sous couverture étaient une plaie, mais quand il fallait mener l'enquête en plus de ça, la difficulté crevait le plafond. Sous couverture civile, un ninja n'avait pas le droit d'utiliser son arsenal de techniques ni ses armes, pour ne pas éveiller les soupçons. C'était comme demander à une épée de se faire passer pour une fleur. Avec un petit soupir résigné, Hitomi s'empara du rouleau de parchemin que Kakashi avait posé sur la table, près des pieds de Renard.
— J'espère que tu n'es pas trop vieux, marmonna-t-elle à l'intention de son coéquipier sans daigner le regarder, personne ne croira qu'une femme aussi jolie qu'Eien ait épousé…
Il se racla la gorge et elle leva les yeux du parchemin qu'elle lisait. Pour la première fois en sa présence, il avait retiré son masque et les sceaux qui, tant qu'il le portait, modifiaient son apparence. Ses longs cheveux blonds étaient retenus par une queue de cheval et des yeux couleur d'un ciel d'été au milieu d'un visage androgyne la regardaient avec amusement. Un Yamanaka, quelques années plus vieux que Kakashi.
— Ça te convient, comme mari ? demanda-t-il d'un ton joueur.
Un rictus amusé lui répondit. Elle se pencha vers lui par-dessus la table et fit mine de le considérer, les yeux brillants de malice :
— Je saurai m'en sortir avec ce que tu me proposes, ne t'en fais pas.
