Ils quittèrent Konoha dans les lueurs dorées, oranges et rouges du crépuscule, par la grande porte officielle du village. Elle marchait à la vitesse d'une civile, vêtue d'une longue robe de printemps et accrochée au bras de son… époux. Pour cette farce, il s'appelait Rui Tachibana et elle, Eien Tachibana. Il était le fils aîné d'un noble local, bien décidé à profiter d'une ville touristique du sud du pays. Kakashi se dissimulait sous l'identité de Watanabe Suikasa, leur serviteur et valet de compagnie.

Hitomi n'aimait pas cette mission et le décida dès les cinq premières minutes, quand un caillou se coinça dans le délicat escarpin qu'Eien-la-civile avait décidé de porter. Elle n'aimait pas la robe, non plus, si légère et fluide qu'elle se sentait tout sauf protégée, ni l'alliance qu'elle devait porter. Itachi et elle n'en avaient jamais choisi ; un bijou pareil pouvait s'avérer un risque pour un shinobi, car il se coincerait forcément à un moment où on ne l'attendait pas quelque part où on ne l'avait pas prévu. Malgré tout, porter un tel symbole de mariage pour l'unir à quelqu'un d'autre…

— Nerveuse, ma chérie ?

Elle serra les dents mais ravala sa mauvaise humeur. Renard jouait le jeu et se sentait au moins aussi mal à l'aise qu'elle, elle le savait. Il n'était pas marié ni même amoureux de quelqu'un, mais Hitomi et lui n'avaient jamais partagé ce genre d'intimité, ne s'étaient jamais touchés de cette manière. Bien sûr, ils n'auraient pas à faire plus que s'embrasser s'ils n'en avaient pas envie – quelques prudes baisers suffiraient à renforcer la supercherie – mais tout de même… Ils n'aimaient pas se trouver dans ce genre de situation.

— Impatiente, plutôt. Tu savais que les sources de Nakajima ont des vertus thérapeutiques ? On dit que la Flamme de la Volonté elle-même les réchauffe.

Il rit doucement, changeant sa prise sur elle pour lui enlacer la taille d'un bras. Ils se raccrochaient à ce qu'ils pouvaient. Bien des civils croyaient en la Flamme de la Volonté. Ils n'allaient pas passer à côté d'un tel repère, pas s'ils pouvaient s'accorder cette discrète bénédiction.

— Je comprends ton impatience. Ne t'en fais pas, chérie, le voyage ne sera pas si long que ça… Moi aussi, j'ai hâte qu'on y soit.

Elle décelait le mensonge dans sa voix aussi sûrement que si elle l'avait prononcé elle-même. Renard était un excellent menteur, mais à présent qu'elle faisait partie de l'ANBU elle avait appris tous leurs trucs. Il ne pouvait plus abuser de ses perceptions – et Kakashi non plus, au plus grand dam du professeur.

— Watanabe, j'ai faim et je suis fatiguée de marcher. On arrive bientôt à l'auberge ?

Le professeur grogna son assentiment puis, quand elle le regarda d'un air sévère, se souvint qu'il jouait un serviteur et inclina la tête avec respect.

— Au bout du chemin, madame. Plus que dix minutes de marche, à ce rythme.

Il était tellement difficile de s'ajuster au rôle qui leur avait été assigné à chacun. C'était pour cela qu'on faisait toujours partir les agents sous couverture dans leur rôle, quand c'était possible. Cela leur laissait le temps du trajet pour s'habituer. Il leur faudrait quatre jours pour atteindre Nakajima, et autant de temps pour découvrir la nouvelle dynamique de leurs identités respectives. Eien Tachibana, par exemple, était la fille d'un riche marchand qui aurait acheté le monde entier pour l'offrir à sa fille si elle en avait exprimé le désir. Elle était son unique enfant et il la gâtait depuis qu'il avait perdu son épouse. Rui Tachibana, quant à lui, était tombé sous son charme quelques années plus tôt, le jour de leur rencontre placée sous le signe de la diplomatie. Leurs pères avaient eu bien des choses à négocier ce jour-là et la rumeur disait que les deux jeunes gens en avaient profité… Parce que bien entendu, Tsunade était allée jusqu'à faire circuler des rumeurs à leur sujet.

— Ah, enfin ! s'exclama Hitomi quand les lumières de l'auberge apparurent au détour du chemin qu'ils suivaient depuis plusieurs heures déjà.

Ils s'installèrent dans la suite que le village leur avait réservée – au nom du père de Rui, qui n'existait pas mais faisait partie des fausses identités régulièrement créées par le département Cryptage et Décodage. Elle était grande, confortable, mais leur statut marital impliquerait que Rui et Eien devaient partager un lit. Elle avait l'habitude d'arrangements bien moins confortables en mission qu'un immense lit à baldaquin, cependant elle tenait tout de même à prévenir son coéquipier – mari.

— Je fais des cauchemars quand je dors. Je ne dormirai vraiment qu'une nuit sur deux et une poignée d'heures à la fois, mais je préfère que tu sois prévenu.

— Est-ce que je peux faire quelque chose pour t'aider à supporter tes cauchemars ?

Kakashi était parti commander et quérir leurs repars du soir, en sa qualité de valet de compagnie. Ils se trouvaient seuls dans le petit salon qui connectait les deux chambres. Au cas où ils seraient observés, les deux tourtereaux s'étaient enlacés sur le canapé et se chuchotaient à l'oreille.

— Non, je ne pense pas, soupira-t-elle. Tu n'es pas un assez bon médic… Et tu n'as pas de Sharingan. Je ne veux pas t'offenser, mais je préfère éviter que tu utilises une technique Yamanaka sur moi, même si tu peux sans doute le faire sans que notre couverture saute.

— Ne t'inquiète pas, je comprends. Même moi, je n'aime pas que les membres de mon clan s'invitent dans mon esprit. D'accord, dans ce cas je ferai ce que je peux sans recourir au chakra.

Ils restèrent étroitement enlacés, échangeant parfois un baiser – étrange, faussement complice, maladroit mais indubitablement agréable – dans l'espoir de tromper de potentiels espions. Ils ne savaient pas, après tout, à partir de quel point leur tueur en série repérait et traquait ses victimes. Tout ce que l'ordre de mission précisait venait après : il enlevait les tourtereaux dans la ville de Nakajima, durant leur deuxième nuit, les gardait et jouait avec eux pendant une semaine puis les exécutait et déposait leurs corps là où il savait qu'ils seraient retrouvés. Tout ce qu'Hitomi savait sur la criminologie lui venait du Monde d'Avant, mais elle avait déjà quelques opinions bien corsées concernant un individu aussi sadique. Elle voulait lui mettre la main dessus et, si ça impliquait d'embrasser Renard… Ce n'était pas un si terrible sacrifice.

Le reste du voyage se déroula sans le moindre accrochage, pour leur plus grand soulagement. Il devenait de plus en plus facile pour eux de maintenir leur couverture ; quand Hitomi se réveillait d'un cauchemar, Renard l'enlaçait et la tenait dans ses bras en murmurant des mots doux creux, vides de sens, et pourtant réconfortants. S'ils devaient jouer le jeu un peu plus loin que des baisers, elle ne protesterait pas. Au contraire. De toute façon, c'était courant dans ce genre de missions où on ne trouvait de réconfort qu'aux côtés de ses coéquipiers.

— Wouah, souffla-t-elle en apercevant Nakajima au début du cinquième jour. C'est magnifique…

Les lumières de la ville s'éteignaient petit à petit, remplacées par le soleil qui entamait sa course dans le ciel. La cille était bâtie par strates, chacune se rapprochant du centre un peu plus élevée que la précédente. Les quartiers touristiques se trouvaient juste en-dessous du sommet et de l'anneau central, réservés au château du daimyô – vide quand il se trouvait ailleurs avec sa cour – ainsi qu'aux habitations des autres nobles. De là où ils se trouvaient, les trois shinobi devenus civils n'apercevaient qu'une myriade de toits colorés sur lesquels la lumière se reflétait parfois et un labyrinthe de rues depuis les plus étroites jusqu'aux larges avenues qui traversaient la ville de bout en bout.

— Je t'avais dit que ça valait le coup de partir de la dernière auberge un peu avant le lever du soleil, ma chérie. Allons nous installer à l'hôtel, on va pouvoir profiter tranquillement de notre séjour comme ça.

Hitomi détestait qu'on lui dise « je te l'avais dit », surtout quand elle n'avait protesté que pour la forme, mais Eien n'y voyait aucun problème. Ce fut pour cela qu'au lieu d'encastrer Renard dans le mur le plus proche, elle entrelaça ses doigts aux siens et se rapprocha de lui, un sourire sensuel aux lèvres. Elle le vit frémir, vit ses pupilles se dilater. Le pauvre. Il ne pouvait pas contrôler les réactions purement physiques qui résultaient de leur flirt incessant pour le bien de leur couverture, et il connaissait le goût de ses lèvres, la sensation de ses mains sur sa taille…

— C'est une belle suite, nota-t-elle une fois qu'ils furent installés. Ton père a bien choisi, mon cœur.

Elle n'aimait pas employer avec lui le genre de petits noms qu'elle n'utilisait avec aucun de ses amants, mais une civile le ferait sans doute. Quand elle en aurait fini avec cette mission, elle aurait une sérieuse conversation avec son thérapeute. Elle devait très sérieusement apprendre à maîtriser sa réticence dans ce cadre, à faire la part des choses et à ne pas se perdre dans ce genre de mensonges.

— Watanabe, va nous chercher une collation. On ira visiter les sources chaudes avec le ventre plein.

Le sourire suggestif réapparut sur les lèvres d'Hitomi tandis qu'elle approchait de Renard. Il suivit du regard le dessin suggéré de ses cuisses minces sous la mousseline pas tout à fait opaque de sa robe, les pleins et déliés de sa taille, sa poitrine, sa gorge… Même de là où elle se tenait, elle sentit le cœur du pauvre homme accélérer. Elle avait conscience du pouvoir séducteur d'Eien, elle en avait tant de fois joué avec Temari, Haku et Suigetsu… C'était devenu facile.

— Petite diablesse, gronda Renard en l'attirant jusqu'à lui.

Ils tombèrent sur le lit, arrachant à Hitomi un petit gloussement joueur, mais elle se tendit très légèrement tandis qu'il se penchait pour l'embrasser. Elle sentait une nouvelle source de chakra de l'autre côté du mur… Mais rien n'était censé se trouver de l'autre côté du mur, leur chambre se trouvait au bout du couloir. Elle prit le dessus sur Renard, assise à califourchon sur lui, et se pencha pour lui embrasser la gorge, ses mains lui caressant le torse – ses doigts tapotant sur sa peau un message qui lui résumerait la situation.

Tout en faisant mine de s'embrasser, de jouer l'un avec l'autre, ils communiquèrent toutes les informations possibles jusqu'à ce que Kakashi revienne, un chariot chargé de victuailles devant lui. Le ventre un peu trop vide à son goût, Hitomi n'eut pas besoin de plus pour s'écarter de Renard. Même en communiquant à l'aide du morse de Konoha, elle n'avait pas réussi à se détacher totalement de la manière dont il réagissait à son contact, aux petits frissons qui le parcouraient quand elle touchait quelque chose de plus sensible. Un Yamanaka qui s'abandonnait à sa propre luxure représentait un spectacle exceptionnel. On parlait toujours de la beauté des Uchiha, et elle préférait sans nul doute son véritable mari, mais une telle vision…

Ils mangèrent tout en discutant de leurs plans pour la journée. Hitomi feignait un tic d'excitation qui forçait sa jambe à tressauter presque nerveusement, mais le rythme des petits coups de son talon contre le sol informa Kakashi à son tour. Puisqu'il était occupé à servir, il ne pouvait pas vraiment lui répondre, mais elle savait qu'il avait compris le message. Elle travaillait avec lui depuis des années désormais. Elle n'avait pas besoin qu'il lui dise les choses clairement.

Elle essaya vraiment de se détacher de l'idée de la première nuit, durant laquelle ils seraient en paix, pendant toute cette première journée. Il fallait bien admettre que les missions sous couverture civile recelaient certains avantages, dont un confort et un luxe qui n'avaient pas lieu d'être dans un Village Caché, bâti autour de principes militaires. Elle n'avait pas l'habitude de matelas si épais qu'il fallait un moment pour trouver son équilibre quand on les quittait – pourquoi un shinobi voudrait-il d'un truc pareil ? – ni de passer la journée à paresser d'une source chaude à l'autre. Jamais ses muscles n'avaient été aussi détendu.

Mais le soir arriva, et avec lui son lot de nervosité et d'appréhension. La source de chakra, élevée pour un civil mais civile tout de même, se tenait régulièrement de l'autre côté du mur, là où rien n'était censé se trouver. Même s'ils n'avaient pas pu se lancer à la recherche du passage secret, les trois shinobi savaient qu'ils étaient observés, y compris dans leur intimité dans le cas du faux couple. Et comme elle s'y était attendue, dès l'instant où ils mirent le pied dans la chambre, Hitomi sentit cette source de chakra approcher et s'installer – sans doute sur un tabouret si elle en jugeait par la position qu'elle déchiffrait – de l'autre côté du mur. Ils étaient observés.

— Tu es sûre que tu veux faire ça ce soir ? demanda Renard d'un ton doux et préoccupé. Ce n'est pas parce qu'on est en lune de miel que…

— Ne t'en fais pas, répondit-elle avec un sourire presque sincère, tout va bien. J'en ai envie.

Ils savaient tous deux que l'intimité entre les couples attirait ce tueur en série – leur ordre de mission avait fourni bien des précisions de ce genre. Ils savaient qu'ils devraient se faire piéger par cet homme pour lui mettre la main dessus au-delà de tout doute possible. Et comme il agissait sans doute avec un complice, ils avaient l'autorisation de le torturer pour obtenir son nom. Quelque chose de sombre s'agita à l'intérieur d'Hitomi. Elle apprécierait le faire souffrir. Mais elle ne pouvait pas y songer maintenant, pas alors qu'elle feignait de céder à ses pulsions charnelles aux côtés de Renard. Hors de question d'y céder pour de vrai alors qu'ils se savaient surveillés.

La deuxième journée suivit le même rythme indolent que la précédente en apparence, mais Hitomi ne s'y trompait guère : elle sentait la tension dans les épaules de Kakashi, agacé par son rôle de serviteur, et l'agitation qui parcourait Renard en vagues de plus en plus rapprochées. Elle-même n'était pas épargnée : elle détestait se sentir aussi vulnérable, servir de leurre. Mais ils n'avaient pas le choix, de toute façon : c'était la mission, et la mission devait être accomplie. La fierté de leur village en dépendait. La jeune femme n'attachait que peu de valeur à cette maudite fierté mais elle avait appris à faire semblant. Elle aurait juste préféré travailler pour une cause plus chère à son cœur : son clan, sa famille.

Le deuxième soir, elle s'effondra sur le lit aux côtés de Renard, feignant une fatigue qu'elle ne ressentait pas, et posa sur lui un regard chargé de tendresse. Pour cela au moins elle n'avait pas à faire semblant, même si son cœur appartenait déjà à deux hommes bien décidés à tout faire pour la combler. Haku lui manquait. Itachi lui manquait. Ensemble… L'idée des deux shinobi ensemble à ses côtés l'emplissait d'un vide à la profondeur effrayante.

Elle croisa le regard de Kakashi quand il leur apporta le plateau du dîner. Il acquiesça et désigna deux assiettes, une pour elle et une pour Renard, chacune marquée de trois grains de sésame sur le rebord, comme une petite décoration. C'était de cette façon que le capitaine de l'ANBU avait décidé de désigner les plats empoisonnés au narcotique. Manger ne les tuerait pas… Mais cela les rendrait assez vulnérables pour que le tueur s'empare d'eux.

— Watanabe, prends ta soirée. Profite un peu, va rendre visite à une jolie fille, amuse-toi, fit Renard tout en enlaçant Hitomi d'un bras.

— Bien monsieur, merci, répondit le faux serviteur en s'inclinant bien bas.

Hitomi le regarda partir avec un coup au cœur. Il viendrait les rejoindre quand leur tueur inconnu les aurait capturés, mais avant… Le souffle légèrement irrégulier, Hitomi s'empara de ses baguettes et commença à manger. Elle devait admettre qu'elle haïssait cette mission. Cela dit, elle devait être accomplie. Des ninjas normaux n'auraient sans doute pas été capables de ce degré d'abnégation et de fragilité. Et si un ANBU mourait… C'était toujours une perte terrible pour le village, mais une qu'on pouvait dissimuler sous le tapis d'un coup de balai négligent. C'était pour cela qu'Ensui n'avait jamais pu offrir de sépulture à son fils.

— Qu'est-ce que tu veux faire ce soir, chérie ?

Elle cacha un bâillement derrière sa main, déjà somnolente. Son chakra luttait contre le poison et parviendrait sans doute à en réduire l'effet suffisamment pour qu'elle se réveille un peu plus tôt que leur agresseur ne l'avait prévu, mais de là à le dissoudre totalement avant qu'il agisse… C'était impossible. Elle soupira, posa sa tête sur l'épaule de Renard et accueillit le baiser qu'il déposa sur sa joue exposée comme un doux réconfort.

— Je suis fatiguée, mon cœur. Et si on se contentait de dormir cette nuit ? On a un programme chargé demain et tous les jours à venir, après tout…

Il émit un petit bruit approbateur, l'aida à s'allonger dans le lit et la rejoignit, pressant tout son corps mince et puissant contre le sien. Elle ferma les yeux avec un petit sourire satisfait, aussi faux que leurs identités civiles. Elle avait une très légère nausée, signe que son organisme luttait toujours. Ce n'était hélas pas quelque chose qu'elle pouvait arrêter ou ignorer totalement. Son instinct la voulait vivante, remplie d'énergie, défendue et protégée. Il n'allait pas la laisser se faire empoisonner – et on ne raisonnait pas avec l'instinct, surtout quand il était assisté par le Murmure en personne.

— Chat-chan ! Chat-chan, réveille-toi, fit un chuchotement pressant dans son crâne lourd.

Elle grogna, battit des paupières quelques fois avant d'y voir clair et réalisa qu'elle avait les bras attachés au-dessus de sa tête et un mur derrière son dos. Ses pieds effleuraient à peine le sol. Renard était suspendu dans la même position à sa droite. Aussitôt, tout lui revint. La mission.

— Le Limier ? demanda-t-elle d'une voix pâteuse.

— Pas encore là. Tu le sens approcher ?

Elle ferma les yeux, contourna le chakra de leur agresseur, sans doute dans une caverne voisine de celle qui les enfermait, puis acquiesça en reconnaissant une énergie profondément familière. Elle testa ses chaînes, immédiatement irritée par le bruit de l'acier contre la pierre, et regarda devant elle. La seule lumière venait d'une ouverture loin au-dessus de leur tête. Elle se sentait furieuse, outragée, même si elle s'était laissée attraper.

— Je vais me détacher maintenant, fit-elle d'un ton calme mais chargé de tension.

Renard acquiesça. Ils ne pouvaient pas le faire en même temps, au risque que le bruit attire leur ravisseur, mais il la suivrait dès qu'elle serait libre de ses mouvements. Une étincelle de chakra se fraya un chemin entre sa peau et les fers, puis s'épaissit jusqu'à ce que le métal craque et cède au niveau de ses cadenas. Elle atterrit au sol dans un murmure de peau contre la roche et fit signe à Renard de se libérer lui aussi.

— Tu vas entrer en premier, lui ordonna-t-il à voix basse, te jeter sur le coupable et le clouer sur place avec la Manipulation des Ombres. Je te suivrai et je couvrirai tes arrières.

Elle opina du chef, luttant contre le vif désir de reprendre sa véritable apparence tandis qu'elle crochetait la serrure de la porte de leur cellule. Un jeu d'enfant. Ce criminel avait dû sembler si sophistiqué aux yeux des autorités civiles, mais face aux talents bruts des ninjas, il ne valait absolument rien. Un sourire féroce se peignit sur ses lèvres tandis qu'elle traversait le couloir et s'arrêtait devant une autre porte. Son chakra s'éleva dans l'air, vicieux et cruel en lieu et place du Murmure qu'elle ne pouvait appeler sans prendre le risque de trahir tout à fait son identité.

— Suiton : Le Double Fouet du Dragon !

La porte explosa en mille fragments ; déjà elle se précipitait à l'intérieur, plus furieuse et impétueuse que la mer elle-même. Son ombre prit vie à ses pieds, attrapa celle du civil et le cloua sur place. Il avait l'air pris de court et terrifié – exactement ce qu'elle voulait.

— Renard, tu as du câble ninja ? demanda-t-elle d'une voix doucereuse.

— Bien sûr que j'ai du câble ninja, grommela-t-il en levant les yeux au ciel. Qu'est-ce que tu as en tête ?

Elle pencha légèrement la tête sur le côté, comme pour évaluer le ravisseur devenu captif.

— Je veux que tu suspenses ce porc au plafond comme il l'a fait pour nous. Prends tout le temps qu'il te faut, il n'est pas près de m'échapper.

Elle sourit, une expression aussi délicieuse que cruelle, en voyant la terreur sur ses traits. Ça. C'était ce qu'elle recherchait désormais. Il ne fallut que quelques minutes à Renard pour attraper les poignets tendus du criminel et le suspendre au plafond, le câble relié à un kunai profondément fiché dans la pierre qui les surplombait. Alors seulement Hitomi le relâcha. Elle n'avait utilisé que quelques gouttes de ses immenses réserves de chakra, même pour l'immobiliser pendant tout ce temps. Si faible, soudain…

— Tu as causé ta juste part d'agitation dans ce coin du pays. Si tu réponds à mes questions sans mensonge, ta mort sera rapide. Sinon, je pense que mon ami ici présent me laissera jouer avant de t'achever… Mais c'est toi qui vois. D'une manière ou d'une autre, je t'assure que j'aurai mes réponses.

Un sombre ricanement se fit entendre dans leur dos. Kakashi. Il avança dans la lumière des deux torches fichées dans le mur opposé, grand, mince, aussi menaçant que le masque du Limier qui couvrait son visage. Le petit chanceux en avait profité pour reprendre son identité de ninja, d'ANBU. Hitomi plissa les lèvres, mécontente, mais il lui tapota gentiment la tête.

— Il est temps que tu appliques ce que Morino-san t'a appris, Eien-chan. Amuse-toi donc. Qu'il te réponde ou pas, cet homme le mérite, pas vrai ?

— Et si vraiment tu tombes sur un os, j'interviendrai, fit Renard du mur sur lequel il s'était négligemment adossé.

Le sourire d'Hitomi s'élargit, exposant ses canines. C'était sans doute une illusion d'optique née du jeu des torches dans le faible courant d'air, mais elles semblaient plus acérées que de simples canines humaines aux yeux du criminel terrifié.

— Ton nom, exigea-t-elle d'une voix douce.

Il n'hésita pas avant de répondre, tremblant de tous ses membres :

— Shinji S-Sobaku. S'il vous plaît…

Un rire froid et sec lui coupa la parole, claquant comme un fouet dans l'espace renfermé de la caverne.

— Tu demandes grâce alors que je ne t'ai même pas encore touché ? Intéressant. Le rapport que j'ai lu me dit que tu n'as montré aucune pitié à tes victimes. Je ne vois pas pourquoi je t'accorderais ce que tu leur as refusé.

Elle dégaina l'une de ses senbon d'un sceau dessiné sous son genou gauche. Elle approcha de Shinji, le regarda de haut en bas et posa la pointe de la longue aiguille sur la jonction entre sa nuque et son épaule. Elle n'appuyait même pas encore et pourtant il tremblait comme une feuille, les yeux écarquillés et le front couvert d'un voile de sueur. Le même sourire détaché et cruel aux lèvres, Hitomi enfonça l'aiguille d'un geste brutal. Le hurlement déchirant de l'homme lui heurta les oreilles et se réverbéra contre les murs avant de se muer en geignement d'animal blessé.

— Qui t'aide à capturer ces couples, et pourquoi ?

— L-le chef en cuisine de l'hôtel. Il m'aide en empoisonnant leurs plats en échange de l'argent et des biens de valeur de mes victimes. Pitié, je vous en prie…

Elle ne le laissa pas finir, continuant plutôt de l'interroger. D'où venait-il, comment choisissait-il ses victimes, les questions tombaient en cascade entre deux accès de cruautés. Hitomi se sentait puissante mais sale aussi, le fantôme des mains de Kakuzu posé sur sa peau du début à la fin. Cela dura des heures, jusqu'à ce qu'elle mette fin au supplice de ce qu'il restait de l'homme en lui brisant la nuque. Elle n'avait plus de sourire cruel aux lèvres, seulement une expression morne, ombrageuse. Le Murmure suppliait de lui échapper.

— Je vais aller m'occuper de ce chef, l'informa Kakashi en rajustant son masque devant son visage. Renard, dispose du corps. Eien-chan…

— Ça ira, affirma-t-elle entre ses dents serrées. Allez-y, taicho.

Elle le regarda s'éloigner puis le traqua à l'aide de ses méridiens tout en se laissant glisser le long de l'un des murs de pierre. Elle avait besoin de réparer les fissures dans sa Bibliothèque.

— Tu veilles sur moi, pas vrai ?

Sa question à l'intention de Renard la faisait paraître fragile – et elle se détestait pour cela. Il s'approcha, lui caressa la joue du revers de la main et sourit tendrement.

— Toujours, promit-il.

Et quel sot il était de promettre, musa-t-elle en fermant les yeux. Sa Bibliothèque s'était muée en charnier sous ses yeux. Les perceptions n'existaient pas en tant que tel dans son sanctuaire mental, pourtant elle sentait l'odeur de la chair en décomposition et du sang brûlé qui pesait sur les lieux. Avec un petit soupir épuisé, elle se mit au travail. Elle revint à elle tandis que Kakashi revenait, une seule petite tache de sang sur sa manche droite témoignant du meurtre qu'il venait de commettre. Bientôt, toute la ville saurait ce qu'il avait fait, mais ce n'était pas à Hitomi ou son équipe d'informer les civils.

— On peut repartir. J'ai laissé son cadavre et une note à l'intention de la police locale. Je vous laisse vous changer tous les deux, on rentre à vitesse de ninja et sous nos masques de l'ANBU.

Hitomi se releva et changea de vêtements en un temps record, les mains tremblantes de hâte. Pourtant, ce ne fut qu'une fois cachée derrière son masque à l'effigie d'un chat qu'elle se métamorphosa à nouveau, retrouvant ses boucles noires, ses yeux rouges et ses cicatrices en guise de trophées. Renard fut plus rapide encore si c'était possible, si bien que dès qu'elle fut prête, ils s'élancèrent, laissant derrière eux un témoignage de la violence dont étaient capables les shinobi pour faire payer qui levait la main sur les civils qu'ils avaient juré de protéger.