Plusieurs missions dans l'ANBU s'enchaînèrent encore avant qu'Hitomi ne voie venir le prochain problème sur sa liste. Elle répara son esprit sous la tutelle de son thérapeute Yamanaka, aima Itachi chaque nuit sans la moindre réserve, apprit ce qu'elle ignorait encore et porta quelques coups à travers ses missions en direction de Crépuscule. Deux repères supplémentaires attribués à l'organisation clandestine s'effondrèrent sous son influence discrète mais indiscutable. Elle n'aurait pu s'en montrer plus satisfaite… Jusqu'à ce que Tsunade la convoque un matin dans son bureau. Elle fronça les sourcils en réalisant que Jiraiya et la Princesse Senju l'attendaient tous deux derrière la porte, le ventre noué.

— Entre, Hitomi-chan ! ordonna la voix de la cheffe de guerre avant même qu'elle frappe à la porte.

Elle obéit, parce que ça ne se faisait absolument pas d'ignorer un ordre direct de sa Hokage et qu'elle tenait à la vie. Les deux Sannin l'attendaient à l'intérieur : Tsunade assise à sa place derrière le bureau, Jiraiya debout devant la chaise dédiée aux visiteurs.

— Ne t'assieds pas, tu vas partir dans cinq minutes. Jiraiya a obtenu des informations concernant le Pays de la Pluie, il est sûr et certain que leur chef de guerre est aussi le dirigeant de l'Akatsuki.

Hitomi écarquilla les yeux. Tout ce qu'Itachi avait su, c'était que Pain, le pantin envoyé par Nagato pour le représenter, jouait un rôle important à Amegakure. Son ventre se noua plus encore que précédemment. Elle avait tant redouté ce moment… Mais elle était prête. Elle n'avait pas d'autre choix en la matière. Son village avait besoin d'elle. Jiraiya – et Naruto qui le voyait comme un père – avait besoin d'elle.

— Tu es presque une Maîtresse des Sceaux, affirma l'Ermite d'un ton doux. Tout ce qu'il te manque, c'est une audience officielle pour te nommer à ce titre. Peu de gens peuvent faire jeu égal avec moi voire me dépasser dans ce domaine, mais tu en fais partie. J'ai besoin de toi pour forcer la frontière… Tu te sens prête ?

— C'est une mission de rang S, intervint Tsunade au moment où la jeune femme ouvrait la bouche pour répondre. Vous risquez tous les deux de périr là-bas, et si c'est le cas, nous ne pourrons jamais récupérer vos corps. Hitomi-chan, je sais que tu veux fonder une famille avec Itachi-san…

— Mais à quoi bon une famille si elle n'est pas protégée ? rétorqua la kunoichi en carrant les épaules, fière et assurée. Je suis prête, Jiraiya-sama. Je vous aiderai.

Un brouillard paniqué se répandait lentement dans sa Bibliothèque. Si Itachi n'avait pas déjà tant traversé, elle aurait essayé de convaincre le Sannin de le laisser les accompagner – il était largement capable d'affronter ce qui les attendait. Sans doute la dépassait-il toujours en ce qui concernait le ninjutsu – sa supériorité en taijutsu et genjutsu n'était même plus à prouver. Mais plus que le formidable guerrier, c'était l'époux aimant qu'elle aurait aimé avoir à ses côtés, et la place de cet époux se trouvait à Konoha, là où il pouvait cultiver et vivre la paix pour laquelle il avait tant sacrifié.

— Tu ne veux pas aller dire au revoir ?

— Non, pas cette fois. Allons-y.

Des adieux seraient trop douloureux, tant pour elle que pour ceux qu'elle aurait voulu voir une dernière fois avant de franchir les portes du village aux côtés de Jiraiya. C'était lui, la priorité. Elle devait le protéger pour qu'il protège en retour Naruto du sombre chemin dessiné sous ses pieds. Même s'il s'était rapproché de Kyûbi, son jeune frère n'était pas prêt à affronter l'océan de noirceur présent au fond de lui. Si elle mourait, Jiraiya serait encore là pour l'aider, le guider, mais si c'était Hitomi qui vivait, elle ne ferait que le pousser à embrasser la face sombre de sa personnalité.

Bien sûr, songea-t-elle tandis qu'ils franchissaient la rivière près de laquelle elle avait rencontré Kisame pour la première fois, après la désertion d'Itachi, il se pouvait qu'ils survivent tous les deux. Il se pouvait que Pain ne fasse pas le poids face à leurs pouvoirs conjoints, face à la manière retorse dont elle usait du fûinjutsu et du Murmure… Mais elle avait du mal à y croire. C'était la deuxième fois qu'elle se préparait à périr. La première fois, elle n'avait survécu que parce que Kakuzu avait des questions à lui poser et tout le temps du monde pour les lui soutirer.

— Tu es vraiment brave, affirma Jiraiya tandis qu'ils allumaient un petit feu dans une clairière, une fois la nuit tombée. Peu de ninjas de ton âge fonceraient au-devant d'un tel péril sans hésiter, comme ça.

— Nous sommes des ninjas. On va peut-être mourir demain, Jiraiya-sama, mais si c'est en détruisant l'une des pires menaces contre le monde shinobi que nous ayons jamais connue, je peux accepter mon sacrifice. Pas vous ?

— Bien sûr que si, mais je suis vieux, pour un ninja. Toi, tu as encore une vie entière devant toi. Tu devrais penser à l'avenir, à ta famille…

— C'est exactement ce que je fais. Simplement, ce n'est pas mon avenir que j'essaye de protéger mais celui des gens que j'aime. Je trouve ça plus noble. Plus juste.

Un petit rire triste s'écoula en lente cascade des lèvres de Jiraiya et, juste comme ça, il la laissa tranquille. Ils passèrent la nuit à se reposer à tour de rôle. Hitomi se contenta de méditer dans sa Bibliothèque quand son tour venait : elle ne pouvait se permettre d'affronter l'épuisement physique que ses cauchemars entraînaient. De toute façon, elle avait bien besoin de cette méditation pour tenir la brise à ses craintes, à la part d'elle qui s'agitait à l'idée de regarder à nouveau la mort dans les yeux. Elle devait l'admettre, elle se sentait aussi intriguée : le souvenir vivace de la voix qui l'avait accueillie à chaque fois qu'elle avait perdu la vie la hantait.

Durant son dernier tour de garde, la jeune femme posa un regard prudent sur la forme endormie de Jiraiya puis dégaina son tantô, celui de Shisui, qui ne l'avait jamais quittée. Si elle avait été aussi fervente que Tobirama, peut-être aurait-elle murmuré une prière les lèvres contre l'acier, mais ce n'était pas le genre de réconfort désespéré qu'elle recherchait. Le tranchant du sabre embrassa la paume de sa main, une petite flaque de sang s'y forma et, lentement, le geste aussi ferme, délibéré et conscient qu'il était possible, elle plaqua la blessure contre le sol avant de l'infuser de son chakra.

— Hitomi ? murmura Hoshihi quand il vit l'expression grave sur ses traits.

La fourrure rousse du chat géant s'animait à la lueur des flammes. Un tendre sourire adoucit l'expression de son invocatrice tandis qu'elle lui caressait le cou, sans se soucier d'où son sang allait se nicher.

— Il se peut que ce soit un adieu, répondit-elle simplement.

Il écarquilla les yeux quand il comprit, son corps se tendant immédiatement comme pour lutter contre l'inacceptable, mais comme il ouvrait la bouche pour protester, il sembla comprendre que ses mots seraient vains. Vides de sens. Ce n'était pas le moment pour ce genre de choses, pas le moment de gaspiller le peu de temps qu'il leur restait peut-être. Il se pressa contre elle avec assez de force pour la faire vaciller et l'entoura de sa chaleur, de son chakra, de tout son être.

— Tu es sûre que je ne peux rien faire ? murmura-t-il comme un secret.

— Tu peux retourner dans le monde spirituel et prier vos dieux pour que ma parodie de plan fonctionne.

Ses doigts froids effleurèrent le sceau qu'elle avait déposé sur son épaule alors qu'elle s'apprêtait à propulser ses Genin vers une promotion bien méritée. Son seul espoir, un petit éclat de fûinjutsu apposé sur un coup de tête. Cela ressemblait encore à l'une de ces blagues cruelles dont le destin avait le secret.

— Je suis désolée, Hoshihi… Si je meurs, ça fera mal, tu le sais. Je vais faire de mon mieux pour ça ne se produise pas, mais l'homme qu'on va aller affronter… Il est plus fort que tous les ennemis que j'ai jamais affrontés.

— Je comprends. Je sais que tu feras de ton mieux, Hitomi. Il y a trop de choses que tu aimes en ce monde pour que tu les laisses derrière toi s'il y a une chance pour que tu survives.

Ils restèrent assis côte à côte en silence pendant un long moment après ça. Dans les premières lueurs de l'aube, le chat ninja retourna dans son monde, laissant Hitomi seule pour veiller sur Jiraiya, toujours endormi. Rien que le fait qu'elle ait pu invoquer Hoshihi et tenir une conversation murmurée avec lui sans que le Sannin ne batte d'un cil prouvait sa force et à quel point elle avait avancé dans les arts shinobi. Cependant, il était temps de repartir, et comme si son instinct guerrier l'avait senti, l'Ermite commença à s'agiter et, en quelques secondes à peine, fut pleinement réveillé.

— Effaçons juste nos traces avant de partir, juste au cas où.

Au cas où quoi ? Ils se trouvaient encore dans la Forêt du Feu, en terre alliée. Peut-être Jiraiya aussi désirait-il retarder l'inéluctable. Elle comprenait. Lui aussi était attendu à la maison par deux êtres chers – Tsunade, Naruto – qu'il ne voulait pas laisser derrière lui. La femme qu'il aimait, le jeune homme qu'il voyait comme son fils. Ils avaient beau prétendre pour le bien l'un de l'autre, ils n'acceptaient pas facilement leur probable trépas. Elle acquiesça, un triste sourire aux lèvres, et l'aida à rendre leurs pleins pouvoir à la clairière et aux arbres qui les avaient abrités cette nuit-là.

Ils ne pouvaient plus reculer, à présent.

Ils voyagèrent en silence jusqu'à la frontière, côte à côte. Jiraiya était le chef d'unité ; il aurait sans doute dû mener leur duo à travers la Forêt du Feu, rien qu'à cause de ce statut, mais ce n'était pas de protocole ou de respect dont ils avaient désespérément besoin à cet instant. La camaraderie. Voilà ce qui leur donnerait la force de continuer, même quand ce qu'ils redoutaient tant les attendait dans doute quelques kilomètres après la frontière. Dès qu'ils arrivèrent en vue de l'endroit, Hitomi arrêta Jiraiya et se figea, deux mètres avant de dépasser la ligne fatidique.

— Il y a quelque chose de bizarre avec cette pluie, l'informa-t-elle. Elle est saturée de chakra.

— Tu es la plus qualifiée en Suiton, de nous deux. Qu'est-ce que ça signifie selon toi ?

— Hum… Je pense que la pluie agit comme un moyen de surveillance. La personne qui la contrôle a non seulement d'excellentes réserves pour la maintenir en permanence – ou alors ils sont nombreux à cette tâche – mais en plus elle saura qu'on a franchi la frontière à l'instant où on le fera.

L'homme fronça les sourcils et soupira avant de se frotter le visage d'une main lourde.

— J'espérais qu'on puisse entrer sans se faire voir en désactivant une petite portion de la barrière fûinjutsu avant de la réactiver très rapidement… Bon, tant pis. S'ils ont de telles protections au-dessus du sol, ils doivent avoir quelque chose pour en-dessous aussi.

Hitomi acquiesça. Le même chakra parcourait la boue jusqu'en profondeur, porté par l'eau de pluie. Elle observa la frontière et la barrière de chakra qui la marquait, les paumes déjà parcourues de fourmillements impatients.

— Pas la peine de perdre du temps à essayer de couvrir nos traces. Je force l'entrée ?

Jiraiya posa ses yeux sombres sur elle un instant, sembla voir quelque chose sur son visage qui lui évoqua de lointains souvenirs, puis opina du chef et lui fit signe d'avancer. Elle s'agenouilla si près de la barrière qu'elle en sentait la chaleur sur sa peau, le cœur au bord des lèvres. Au moins, si elle mourait, il y avait de bonnes chances que les changements appliqués à son univers suffiraient à sauver tous ceux qu'elle avait appris à aimer durant tout le temps de sa nouvelle vie. Elle activa l'un de ses sceaux de stockage, en extirpa un pinceau ainsi qu'un flacon d'encre saturée de son propre chakra et se mit au travail.

— Allons-y, murmura-t-elle d'un ton pressant dès qu'elle eut désactivé la barrière protectrice.

Elle s'élança aux suites de Jiraiya, dont la foulée plus longue lui donnait l'avantage. Son cœur battait à tout rompre et des frissons l'agitaient régulièrement. L'appréhension qui la parcourait n'était pas sans lien avec ce qu'elle avait pu ressentir entre les bras d'Itachi, même si tout ce que ce sentiment avait eu de positif et de presque normal face à l'inconnu ne représentait plus qu'un lointain souvenir. Toutefois, il lui semblait doux, sain, de penser à l'homme qu'elle aimait en s'avançant vers les ombres de Nagato.

Ils parvinrent à fendre les terres à l'abandon d'Amegakure sur deux kilomètres sans encombre. Ce pays, jadis le plus avancé technologiquement, n'était plus qu'une ruine après toutes les guerres qu'il avait vues. Les puissants avaient pris le Pays de la Pluie pour leur terrain de jeu, si pratique et si bien situé. S'ils avaient eu la politesse d'aller faire leurs guerres ailleurs, peut-être Nagato n'aurait-il jamais connu une dévastation si extrême que le chemin qu'il avait choisi lui semblait le seul possible. Peut-être, peut-être… Elle ne pouvait se permettre de penser à cela, pas maintenant. Si quelqu'un avait le pouvoir de faire dévier le chef de guerre de sa route, ce n'était pas elle – ni le bon moment.

Hitomi se tendit en sentant une source de chakra incroyablement puissante, à l'affinité totalement inconnue, approcher sur leur gauche puis se dissiper. Se pouvait-il que Konan les ait déjà trouvés ? Leurs vêtements étaient à présent gorgées de la pluie de chakra qui permettait à Pain de détecter tous les intrus sur ses terres. Il avait dû envoyer son fidèle bras droit voir à qui ils avaient affaire. L'Ange de la Pluie reconnaîtrait-elle le visage d'Hitomi ? Elles ne s'étaient encore jamais vues, mais l'Akatsuki la connaissait, connaissait son nom, son visage, ses capacités. Ils avaient dû se résoudre à l'impossibilité de la capturer, de la faire plier.

Soudain, une tornade de papier s'abattit sur eux. Sans même battre d'un cil, Hitomi posa une main sur le dos de Jiraiya, dégaina l'un de ses kunai-balises et le jeta juste assez loin pour sortir de l'influence de cette technique. Ils n'auraient souffert que des coupures superficielles s'ils s'y étaient laissés prendre… Pourtant, Hitomi préférait dévoiler l'un des as dans sa manche plutôt que de subir la moindre blessure inutile. L'Ermite riposta d'une immense boule de feu. Hélas, Konan avait depuis longtemps dépassé le stade où le papier dont elle était constituée pouvait encore brûler.

— Konan ? demanda le Sannin d'une voix rauque quand le feu et le papier se furent assez dispersés pour qu'ils puissent voir leur adversaire. C'est toi ? Tu as tellement grandi… Tu es devenue une femme splendide, et cette technique…

— Jiraiya-sama, l'avertit Hitomi d'une voix tendue.

Sa mélancolie et sa réticence à blesser d'anciens élèves avaient contribué à lui coûter la vie dans le canon. Elle ne le laisserait pas commettre une telle erreur. C'était absolument hors de question. Elle ne mourrait pas parce qu'un des fichus Sannin avait le cœur doux et un point faible pour tous les enfants à qui il avait jamais enseigné la plus petite technique. Elle ferait de son mieux pour survivre et il avait tout intérêt à la suivre sur ce terrain.

— Le dieu de ce pays a parlé, affirma Konan d'une voix douce et détachée. Je dois vous tuer, sensei. Je suis son bras armé, après tout…

Le papier se déploya derrière Konan, des milliers de feuillets formant deux ailes titanesques dans son dos. Un ange… Un ange meurtrier, sublime, détaché, cruel. Hitomi dégaina son tantô et se dressa entre Jiraiya et l'Amejin, ses yeux rouges jaugeant l'adversaire devant elle.

— Écarte-toi, petite. Tu n'as pas été frappée de la même sentence. Si tu cours assez vite, tu parviendras même à t'enfuir.

Toute la différence de niveau entre Pain et Konan résidait dans ce petit détail qu'elle venait de lui livrer sans le savoir : elle avait confondu le Dieu de la Foudre et le Shunshin, estimant sans doute qu'une adolescente comme Hitomi avait dû se servir du second. Nagato aurait vu le kunai tomber à l'endroit où Jiraiya et elle s'étaient tenus un instant plus tard.

— Désolée, Konan-san, mais il y a quelqu'un que j'aime à la maison qui attend notre retour de pied ferme. Je ne vous le laisserai pas.

La kunoichi aînée eut l'air vraiment malheureuse du choix d'Hitomi mais ne montra pas la moindre pitié. Elle replia ses ailes devant elle, son chakra monta dans l'air et une nouvelle volée de papier aussi tranchant que de l'acier s'abattit en direction des deux Konohajin. Cette fois Hitomi était prête : elle balaya l'assaut d'une vague invoquée de justesse à l'aide d'une technique Suiton à peine ébauchée. Le papier de Konan ne pouvait ni brûler, ni prendre l'eau ni s'effriter, mais la force du liquide avait suffi à le dévier de sa course.

— Votre cœur n'y est pas, Konan-san, nota-t-elle d'une voix faussement amusée. Rechignez-vous tant que ça à vous salir les mains ? Ou peut-être est-ce vos liens avec Jiraiya-sama que vous avez du mal à trancher ?

— Hitomi-chan, ne joue pas avec elle. S'il te plaît.

Le ton de Jiraiya était presque suppliant, mais la jeune femme l'ignora. La lutte psychologique était aussi importante que le combat physique ; elle excellait dans ces deux domaines. Il restait seulement à le montrer et à espérer que cela suffise.

— J'ai besoin de votre aide, Jiraiya-sama. J'ai besoin que vous m'aidiez à abattre cette menace avant qu'elle ne vous abatte. Vous ne voulez pas laisser Naruto tout seul, pas vrai ? Il a besoin de vous. Vous ne pouvez pas l'abandonner, pas sans avoir tout tenté.

L'expression du Sannin se contracta brièvement, sa douleur claire comme le jour, mais une sombre résolution s'inscrivit dans son regard puis dans tout son corps. Son chakra se mit à circuler plus clairement et plus librement à l'intérieur de lui, comme si un verrou avait sauté dans son esprit.

— Je suis navré, Hitomi-chan, tu as raison. Je ne peux pas me laisser aller aux sentiments, pas quand ton frère compte sur moi, pas vrai ?

La politesse et l'honneur chez les ninjas impliquaient qu'un adversaire laissait ce genre d'échange se produire sans intervenir. Konan avait été éduquée par un Konohajin ; elle le montra en attendant tranquillement que Jiraiya avance aux côtés d'Hitomi avant de frapper à nouveau. Cette fois, ce fut l'Ermite qui contra l'assaut en imbibant son papier d'une huile lourde, inflammable. Cependant, il n'essaya même pas de la faire brûler : le liquide était bien plus utile tant qu'il empêchait Konan de se disperser et de laisser leurs attaques passer à travers elle comme si elle avait été constituée d'air…

— Que sont devenus Nagato et Yahiko, Konan ? Les rumeurs…

La kunoichi ne répondit pas, mais son expression s'assombrit d'une douleur endeuillée au-delà des mots. Ils n'avaient pas besoin de réponse. Pourtant, Jiraiya aurait pu profiter d'apprendre le véritable sort de ses élèves… Il aurait été mieux préparé aux chocs qui viendraient ensuite. Hélas, Hitomi ne pouvait rien lui dire, pas sans dévoiler le plus grand et le plus terrible de ses secrets – celui qu'elle avait déjà résolu de laisser s'éteindre avec elle. Cependant, il sembla discerner dans l'expression de Konan quelque chose qu'elle-même avait raté, car il reprit la parole.

— Ce « Pain » qui dirige le pays, ce dieu, c'est l'un d'eux, pas vrai ?

Konan ne répondit pas à sa question, mais elle n'aurait rien pu dire qui aurait détourné l'attention de Jiraiya, de toute façon.

— Pourquoi revenir nous chercher après tout ce temps, sensei ? Si vous nous aviez laissés tranquilles…

— Je n'avais pas l'intention de venir vous chercher – je vous croyais morts, tous les trois. Si vous ne vous étiez pas enrôlés dans l'Akatsuki, nos routes ne se seraient sans doute jamais croisées.

— Nous ne nous sommes pas enrôlés dans l'Akatsuki, sensei. Nous sommes l'Akatsuki. Vous auriez dû écouter Orochimaru-san…

Hitomi savait à quoi Konan faisait référence : lors de la rencontre entre les Sannin et les trois enfants qui un jour auraient pu devenir leurs successeurs si le destin s'était montré plus clément, Orochimaru avait suggéré que Jiraiya les tue tout de suite pour leur épargner une vie de misère dans un pays dévasté. Mais l'Ermite avait choisi une autre voie, guidé par l'écho d'une prophétie qu'il connaissait encore mal : il avait pris soin des trois enfants, les avait éduqués, protégés, jusqu'à ce que le devoir le rappelle à Konoha. Hélas, tout son précieux enseignement n'avait pas suffi.

— Vous vous êtes fourvoyés en embrassant cette cause, Konan…

— Ne parlez pas de ce que vous ne comprenez pas, intervint une voix glacée à leur droite.

La pluie se troubla et une silhouette apparut : un homme, la peau trouée de piercings à intervalles réguliers, sa queue de cheval rousse assez longue et fournie pour concurrencer celle de Jiraiya. Ses piercings étaient tous des petits bâtons noirs parcourus de chakra, mais le circuit de celui-ci à travers ses méridiens et ses Portes manquait de naturel, de spontanéité. L'un des pantins de Pain. Chikushôdô, de la Voie de l'Animal.

— Ces yeux… Nagato, c'est toi ?

Il parlait des Rinnegan, ces prunelles violettes marquées de cercles concentriques, sans blanc ni pupille. Un tremblement de mauvais augure agita Hitomi. Elle n'avait pas senti l'homme approcher, elle qui pourtant percevait toujours ce genre de choses. Le Murmure répondit à sa nervosité et s'éveilla, faisant apparaître ses méridiens en surbrillance sous sa peau. Le regard du pantin s'anima d'intérêt, puis il sembla la reconnaître. Même quand elle s'était trouvée dans les geôles de l'Akatsuki, torturée par les mains expertes de Kakuzu, elle n'avait jamais rencontré le prétendu chef de l'organisation. Cependant, sa photo se trouvait dans plusieurs Bingo Book et avait été mise à jour au fil des années, tout comme ses capacités. Quelques personnes avaient vu le Murmure et survécu assez longtemps pour le décrire, même s'ils n'avaient jamais compris de quoi il s'agissait.

— Vous connaissez les lois de ce pays, sensei, fit l'homme d'une voix pleine d'un fiel paisible. Les étrangers qui violent la frontière s'exposent à la mort, et je me réjouirai de vous la donner. Quant à cette fille que vous trimballez avec vous… Je n'ai pas encore décidé.

Avant même qu'ils puissent répondre, les mains de l'homme s'abîmèrent dans une brève suite de mudra et une invocation, un crabe géant, apparut depuis le mur derrière lui avant de bondir entre son corps et ses adversaires, le protégeant et le dissimulant à leur vue tout à la fois. L'animal vomit un torrent d'écume dans leur direction, dont le plus gros frappa Konan.

— Ce n'est pas ton combat, fit Chikushôdô en direction de son alliée d'une voix presque douce. Tu peux te retirer, tu as rempli ton rôle à merveille.

Il ne formula pas cela comme un ordre mais la jeune femme ne s'y trompa pas. Débarrassée de l'huile qui l'avait clouée sur place, elle se dissipa dans un murmure de papier, ne laissant derrière elle que l'écho de son chakra. Hitomi la sentit se téléporter hors de vue, à la périphérie de ses sens. Elle n'était plus une menace, au moins pour l'instant.

— Nagato, fit Jiraiya d'une voix douce, j'aimerais que tu m'éclaires un peu. Qu'est devenu Yahiko ?

Le souffle d'Hitomi se bloqua dans sa gorge. Elle connaissait la réponse à cette question, hélas. Le visage de l'homme face à eux resta parfaitement neutre quand il répondit :

— Ne vous souciez pas de Yahiko, les vers en ont fini avec lui depuis longtemps…

— Nagato, ne me dis pas que tu l'as…

— Bien sûr que non. Il est tombé au combat, voilà tout. Les gens ne se font pas de vieux os ici, après tout. Enfin, au moins, j'en suis sorti grandi.

Hitomi lutta contre la révulsion qu'elle éprouvait, et qui menaçait de brouiller ses sens, ses réflexes. Si Naruto ou Sasuke mourait, jamais elle n'en parlerait de cette façon désinvolte. Que l'amertume, la rancœur et le désir de vengeance conduisent un homme à renier l'amour qu'il avait éprouvé autrefois pour ses camarades la répugnait. Sa main se crispa sur la garde de son tantô ; elle contraignit ses muscles à se dénouer. Elle devait garder la tête froide à tout prix, surtout si Jiraiya ne s'en montrait pas capable.

— Grandi ? demanda l'Ermite.

— Même les gamins les plus stupides et les plus ignorants deviennent des adultes sous le poids d'un deuil terrible. Leurs paroles et leurs pensées deviennent peu à peu celles d'un homme…

— Tu insinues qu'on devient adulte en faisant une croix sur le sentiment d'amitié ? Nagato, je t'ai mieux élevé que ça.

Un mépris flagrant tordit les traits de l'homme à la chevelure couleur de feu.

— On voit bien que vous êtes resté un homme quand vous tenez un discours pareil.

— Qu'est-ce que tu racontes ?

— J'étais un homme aussi, autrefois… J'ai surpassé ma condition en regardant l'abîme dans les yeux, et je suis devenu un dieu, désormais.

Hitomi dut pincer les lèvres pour réprimer les bulles de rire qui tentaient de crever la surface de son esprit. Elle ne pouvait s'empêcher de trouver les hommes-prophètes ridicules, et ce depuis le Monde d'Avant. Le pantin de Nagato continua de monologuer au sujet de sa supériorité jusqu'à ce que Jiraiya l'interrompe :

— Et on peut savoir ce que tu comptes faire de ces capacités extraordinaires ?

Hitomi fut soulagée d'entendre la plus légère trace d'ironie dans sa voix : il commençait peut-être à se reprendre. En tout cas, c'était tout ce qu'elle espérait. Cela dit, le pantin n'en avait pas fini avec son pauvre, pauvre esprit vulnérable au rire devant des propos aussi absurdes. En effet, il se lança dans la laborieuse entreprise d'expliquer son plan, qui consistait à utiliser les démons des jinchûriki pour créer une arme assez puissante pour rayer un pays entier de la carte, avant de le distribuer à toutes les nations pour les regarder s'entretuer. Elle aurait voulu lui expliquer que des terreurs de la guerre ne naissaient jamais la paix, elle qui avait étudié l'histoire du Monde d'Avant avec attention, mais comment, encore une fois, aurait-elle pu expliquer se trouver en possession de ce savoir ?

— Au moins, tu as profité de tout ce temps pour développer ton sens de l'humour, piqua Jiraiya.

L'Ermite s'abîma dans une séquence de mudra, les mains à peine visibles. Chikushôdô anima à nouveau sa titanesque invocation, dans l'espoir sans doute de l'interrompre, mais Hitomi veillait au grain et intercepta l'animal, le contraignant à bondir sur le côté pour éviter le tranchant redoutable de son sabre. Juste à temps : Jiraiya venait de terminer sa technique et ses cheveux se déployèrent à la vitesse de l'éclair, s'allongeant d'une bonne dizaine de mètres. Ils s'enroulèrent autour de Chikushôdô comme des lianes puis se hérissèrent, les épines plus longues et larges que des épées le transperçant de part en part. Hélas, elle battit des yeux et réalisa qu'il s'était substitué à un tronçon de bois ; cela la mettait mal à l'aise de ne pas avoir senti cette technique à cause des piercings saturés de chakra qui distordaient ses perceptions.

— Par ici, sensei, nargua Chikushôdô en apparaissant dans le dos de Jiraiya. C'est tout ce dont vous êtes capable ? Vous avez vraiment cessé d'évoluer, hm ?

Jiraiya éclata d'un rire homérique et lança un kunai en direction du crabe géant, l'interrompant dans son élan en direction d'Hitomi. Même absorbé dans sa conversation et son combat avec le pantin de Nagato, il parvenait encore à accorder de l'attention à sa camarade, plus faible et plus lente que lui. Personne ne pouvait nier sa puissance.

— Ah, un gamin qui ose me faire la leçon…

Elle se souvenait que dans le canon, il se lançait alors dans une tirade sur les mérites de Jiraiya le Galant, l'Ermite batracien du Mont Myôboku, mais cette fois Chikushôdô ne lui en laissa pas le temps, invoquant directement sous lui un iguane titanesque à la queue hérissée de pics menaçants. Jiraiya jura, se mordit le pouce et utilisa le sang pour appeler Gamaken, le seul crapaud assez grand pour qu'il tienne sur sa tête et assez petit pour ne pas gêner Hitomi dans son propre combat. Ils manquaient d'espace, les ruines les gênaient.

Le crapaud dressé sur ses pattes arrière brandit son sceptre gravé de sceaux qui bourdonnaient à l'arrière de la conscience d'Hitomi en direction de l'iguane, comme pour le défier d'approcher. Elle, elle avait des soucis plus urgents : le crabe géant ne cessait de l'assaillir et d'esquiver ses ripostes. Elle devait en finir, rejoindre Jiraiya et le protéger. À la question cruelle, terrible, de qui aiderait le mieux Naruto dans les épreuves à venir, elle connaissait la réponse. Le mentor aiderait mieux le jeune homme que la sœur, qui ne ferait que le pousser vers sa propre noirceur. Si elle devait sacrifier sa vie pour que Jiraiya vive, elle n'hésiterait pas un seul instant, mais pour que ce soit se présente, il fallait qu'elle se débarrasse de son adversaire.

— Suiton : Technique de la Grande Cataracte !

Elle laissa son chakra glisser dans l'eau jaillie du néant et prendre le contrôle du liquide tout entier, sculptant une tornade terriblement tranchante dans ses vagues et le trépas de la créature dans son élan. Quand l'eau disparut, elle avait un sourire féroce aux lèvres. Ses cheveux et vêtements étaient gorgés d'eau, mais ils constituaient pour elle une protection supplémentaire et non une gêne. Elle pouvait s'en servir pour raidir le tissu, amoindrir l'impact d'un coup si elle le voyait venir – et souvent, à l'aide de ses méridiens, c'était le cas.

— Jiraiya-sama, lança-t-elle en arrivant à ses côtés, vous ne pensez pas qu'il est temps de sortir le grand jeu ?

Il répondit d'un rictus, joignit les mains, et elle comprit au changement dans l'air qu'il avait saisi le sous-entendu. Si on lui demandait de décrire la sensation du chakra naturel une fois qu'il se mobilisait, elle devrait sans doute y réfléchir un long moment. C'était la conscience soudaine d'une force à laquelle elle s'était habituée et qu'elle ne remarquait plus – jusqu'à ce qu'elle s'anime, prenne forme, se canalise.

— Gagne-moi du temps, Hitomi-chan !

Oh, elle allait lui gagner du temps. Elle savait ce qui suivait, et si elle n'était pas assez bonne, ils mourraient tous les deux.

Hors de question qu'elle laisse cela se produire.