Dans le monde spirituel, le temps était presque suspendu, comme si l'univers lui-même retenait son souffle tout autour des êtres qui y vivaient. Hitomi avait bien souvent vu les conséquences que cela avait sur ses familiers, mais ne s'était jamais montrée capable de déterminer la différence exacte de rythme entre le monde physique et celui-ci. Elle se détendit légèrement en réalisant que le sang ne coulait plus de ses blessures, même si celui qu'elle avait déjà perdu gargouillait dans ses poumons – et que la douleur, elle, n'avait pas cessé.
— Jiraiya-sama… Hoshihi, Jiraiya-sama a besoin de votre médic.
Le chat géant la regardait, catastrophé par les deux lames qui la traversaient de part en part, une à hauteur de l'épaule et l'autre au milieu de l'abdomen. Elle était allongée sur le flanc, tout comme l'Ermite, et fut soulagée de le voir ouvrir les yeux. Un instant de plus et il serait mort, sans doute. Elle soupira de soulagement quand son familier se secoua et s'éloigna au pas de course, ses pattes ne produisant presque aucun bruit contre le sol de l'immense clairière dans laquelle ils se trouvaient.
— Tu as réussi, petite…
— Je n'en aurais pas été capable sans vous. Est-ce que… Est-ce que vous savez qui est Pain, maintenant ?
Ils étaient tous les deux à bout de forces et à demi-morts, mais il lui semblait essentiel de régler cette question. Si Jiraiya possédait la réponse, il pourrait la donner en personne, cette fois. Il ferma les yeux, visiblement épuisé, puis se força à les rouvrir.
— Il n'existe pas. Il n'est pas réel… Mais c'est Nagato qui contrôle ses six formes comme une seule. C'est pour ça qu'ils ont tous une paire de Rinnegan, ce sont les siens, des échos des siens.
Elle acquiesça en signe de compréhension puis ferma les yeux à son tour. Malgré la douleur, elle avait envie de dormir, elle était tellement, tellement fatiguée… L'Ermite posa la seule main qu'il lui restait, maculée de sang, sur son avant-bras avant de la secouer légèrement. Elle grogna mais rouvrit les paupières.
— Tu penses que ça suffira à ce qu'on survive, Hitomi-chan ? S'ils te pensent morte, s'ils pensent que tu ne veilles plus sur les jinchûriki…
— … Leur prochaine cible sera Naruto, et Konoha toute entière. Je sais… Je pense qu'on survivra, Jiraiya-sama.
— Et je confirme, lança une voix dans le dos d'Hitomi. Il n'y a vraiment que nos chatons pour se mettre dans un état pareil.
La jeune femme accueillit Kibaki et son ton pincé d'un faible sourire.
— Occupez-vous de Jiraiya-sama d'abord, s'il vous plaît. Il en a plus besoin que moi, et mon frère l'attend à la maison.
— Je sais, chaton, ne t'en fais pas. J'aurai le temps de m'occuper de vous deux, surtout ici. Quel dommage qu'aucun de tes chats n'ait voulu s'éloigner des arts guerriers… Enfin, vous serez tous les deux bientôt assez stables pour rentrer à Konoha.
C'était tout ce qu'Hitomi voulait ; Tsunade finirait le travail, de toute façon, elle le savait. Elle baissa les yeux sur la flaque de sang qui s'était formée entre Jiraiya et elle, le liquide se dégorgeant lentement du tissu qui en avait été imbibé. La douleur l'aidait à rester éveillée, mais son familier aussi, avec sa queue si douce qui lui caressait le flanc, la nuque, la joue. Il se tenait derrière elle, ombre jalousement protectrice et quelque peu menaçante, sans doute incroyablement soulagé qu'elle ait survécu malgré sa résignation à l'idée de mourir.
Elle y avait échappé, cette fois.
Elle ne referma plus les yeux tout au long de l'interminable processus de stabilisation de l'état de Jiraiya. Kibaki devait raccommoder ses organes : il avait un rein, un poumon et le foie percés de part en part. Si Hitomi n'était pas intervenue, ne s'était pas servie de son propre corps comme d'un bouclier, il aurait pu ajouter le deuxième rein et le cœur à la liste. Heureusement, elle-même avait réussi à ne se blesser qu'un poumon et une section des intestins. Tant qu'elle infusait les deux organes de chakra, elle tiendrait le coup, surtout dans ce monde dont le temps n'avait pas exactement de prise sur elle.
— Je suis heureuse que vous soyez encore en vie, Jiraiya-sama, murmura-t-elle d'une voix rauque. Naruto va avoir besoin de vous, encore plus qu'avant…
— Qu'est-ce que tu veux dire par là ?
Elle battit des paupières, agitée de faibles tremblements. L'adrénaline se retirait de son corps, lentement mais sûrement, et ses membres engourdis protestaient vigoureusement contre cette perte. Comme s'ils y pouvaient quelque chose…
— Je veux dire que contre vos anciens élèves… Je pense que ce sera dur pour lui, d'affronter des gens que vous avez aimés comme vous l'aimez lui.
Elle toussa et quelques gouttes de sang se perdirent dans l'herbe tendre qui lui chatouillait la joue.
— Je serai là pour lui, de toute façon. Je te le promets, Hitomi-chan.
Un sourire lui caressa à nouveau les lèvres. Cette fois, elle referma les yeux ; elle sentit Kibaki quitter le chevet de Jiraiya et tourner toute son attention vers elle. Elle était en sécurité, dans un endroit que les Voies n'atteindraient jamais, même si elles essayaient. Son cœur ralentit sa danse incessante à l'intérieur de sa poitrine, mais elle ne se laissa pas tout à fait aller. Elle ne pouvait pas mourir, de toute façon. Pas dans le monde spirituel.
Elle geignit malgré tout quand Kibaki attrapa l'une des lames entre ses dents et l'extirpa de son buste un centimètre après l'autre, l'esprit balayé par une douleur absurde, au-delà des mots. Elle aurait sans doute préféré l'inconscience pour cette étape que Jiraiya avait traversée la tête haute, sans un bruit. Cela dit, elle n'avait rien d'un Sannin. Elle pouvait bien se montrer faible quand elle se savait à l'abri du danger. Quand la deuxième lame fut sortie de sa blessure, Hoshihi se blottit contre son dos, brûlant et colossal. Aucun sang nouveau ne coulait sur le sol, d'autant que Kibaki travaillait dur à refermer les trous béants. Elle était entre de bonnes mains… En sécurité.
— Voilà, c'est terminé, lui indiqua la vieille chatte au bout de plusieurs minutes de travail silencieux. Vos médics humains devront sans doute finir le travail, mais vous ne mourrez pas si vous rejoignez le monde physique maintenant. Par contre, je préférerais que tu n'utilises pas ton Dieu de la Foudre, petite. On n'a jamais étudié les effets de la téléportation sur des blessures graves et si tu oses faire des expériences à ce sujet maintenant…
Elle se tassa contre le sol, dûment impressionnée par la grimace menaçante de la vénérable médic. Cela dit, elle avait raison : ce n'était pas le moment de risquer encore plus la mort.
— Est-ce qu'Hoshihi peut nous ramener ? demanda-t-elle d'une petite voix.
Le félin bondit aussitôt sur ses pattes, la queue dressée bien haut, comme s'il était heureux de pouvoir agir.
— Bien sûr ! Tu as besoin d'aide pour grimper sur mon dos, Hitomi ?
Elle grommela de douleur en roulant en position assise mais réussit à se redresser sans la moindre assistance, Jiraiya imitant ses gestes. Elle avait la nausée. Ses mains trouvèrent une prise dans la fourrure d'Hoshihi ; d'une secousse améliorée par son chakra, elle se retrouva assise à califourchon sur ses épaules, comme s'il avait été un énorme cheval doté de crocs et de griffes plus tranchants que des rasoirs. Elle tendit la main et aida Jiraiya à enfourcher l'invocation derrière elle. Il aurait sans doute dû s'asseoir devant, puisqu'elle était en meilleure forme – à peine – et aurait pu l'empêcher de tomber. La fierté de cet homme aurait sans doute sa peau un jour, mais pas aujourd'hui.
Non, pas aujourd'hui.
Il existait très peu de portails entre le monde physique et son reflet spirituel, mais l'un d'eux se trouvait à l'extrême bordure du Pays du Thé, là où la mer et la terre s'embrassaient depuis la formation du continent. C'était cette porte que les chats d'Hitomi empruntaient toujours quand ils devaient voyager par eux-mêmes, de très rares instances. Pourquoi auraient-ils fait un tel détour alors qu'elle pouvait tout simplement les appeler à ses côtés ? Cette fois, hélas, Hoshihi n'eut pas le choix. Si elle les avait téléportés tous les trois dans Konoha, elle serait sans doute morte de l'effort et du choc. Une bien stupide manière de mourir.
Ils coururent et coururent à travers la forêt que ses chats utilisaient comme un terrain de chasse. Un frisson agita Hitomi quand ils franchirent le portail, immatériel, invisible, mais tout à fait perceptible. Ses nerfs s'éveillèrent et gémirent de douleur tous en cœur tandis que le sang à l'intérieur d'elle se remettait à glisser librement dans ses veines. Si elle avait cru souffrir dans le monde spirituel… Derrière elle, Jiraiya grogna et perdit connaissance. Elle n'empêcha sa chute que par le formidable instinct qui lui fit projeter du chakra dans son dos, le retenant ainsi sur l'échine d'Hoshihi.
— Je savais que j'aurais dû vous faire monter devant moi, grommela-t-elle entre ses dents serrées.
Personne ne lui répondit : son familier se concentrait sur sa course, et le Sannin… Le Sannin ne reviendrait pas de sitôt dans le monde conscient, si elle en jugeait par le flux ralenti du chakra à l'intérieur de ses méridiens. Elle pesta, s'immergea dans sa Bibliothèque et s'appliqua à réviser tous les souvenirs qui s'entassaient là, en attente d'un tri de sa part. Elle n'avait pas souvent besoin de trier les images nées de sa mémoire, mais son esprit avait été perturbé toute la journée. Et elle avait de quoi, pas vrai ? Il y avait un monde entre le fait d'accepter sa propre mort et de la regarder en face. Elle n'était pas si courageuse, finalement, pour un ninja. Naruto en serait ressorti sans la moindre difficulté.
Elle resta plongée dans l'abîme de son esprit des heures durant, jusqu'à ce que l'aube arrive et s'en aille, ne s'éveillant que pour boire quelques gorgées d'eau issue de l'un de ses innombrables sceaux de stockage. Jiraiya s'était éveillé ; c'était lui qui la tenait désormais, la seule main qu'il lui restait fermement crispée sur son épaule intacte pour la maintenir bien droit sur l'échine d'Hoshihi. Elle avait l'impression que toute cette course sur le dos de son familier se déroulait dans un rêve, l'un des mondes oniriques qu'Itachi créait pour la protéger de ses cauchemars… Mais la douleur n'y existait pas.
Enfin, au bout de trois jours à s'étioler lentement, ils arrivèrent en vue de Konoha. Hoshihi décida de foncer par l'entrée principale, ne daignant même pas s'arrêter au poste d'entrée occupé comme toujours par Izumo et Kotetsu. Jiraiya s'était à nouveau affaibli au cours des dernières heures et ne tenait sur son dos que grâce au chakra d'Hitomi, que la douleur tenait éveillée à chaque pas de son familier, chaque secousse comme un coup de fouet sur ses sens.
— Tsunade-sama, s'exclama le chat géant en bondissant dans son bureau par la fenêtre.
Il était trop grand pour le bureau pourtant haut de plafond et il le savait, mais rien n'aurait su le contraindre à faire descendre ses passagers de son dos pour qu'ils accomplissent leurs derniers pas seuls, hors de sa vue. Interrompue en pleine discussion avec Shikaku, la cheffe de guerre concentra du chakra dans ses poings mais le dissipa quand elle comprit que rien ne la menaçait.
— Jiraiya, Hitomi-chan ? On vous croyait m-morts ! Shikaku, va…
— Je reste, gronda le chef de clan d'une voix qui ne souffrait aucun refus.
Il avait l'air de contempler les traits d'un fantôme. Hitomi avait tant de fois frôlé la mort qu'elle oubliait l'impact de cette idée sur ses proches. Elle se contorsionna pour récupérer Jiraiya puis glissa le long du flanc d'Hoshihi, déposa son précieux fardeau sur le sol et s'effondra dans les bras de son oncle, à bout de force.
— On fait des hémorragies internes, tous les deux, mais la sienne est plus grave. Je suis désolée, Tsunade-sama, je n'ai pas pu…
— Ne raconte pas de bêtise, enfin. Tu me l'as ramené en vie. Hoshihi, tu dois être épuisé, mais j'ai besoin que tu ailles me chercher Shizune, Sakura et Karin. Elles sont à l'hôpital. Tu peux le faire ?
— Bien sûr, Tsunade-sama.
Sans un mot de plus, le chat géant s'élança par la fenêtre à nouveau. Les sens d'Hitomi le perdirent bien vite. Une douce, douce satisfaction l'envahit alors que le chakra de Shikaku lui caressait la peau, familier et apaisant.
— Quand vous ne risquerez plus de me claquer entre les doigts, j'aurai besoin d'un rapport détaillé, fit Tsunade entre ses dents serrées. Cela fait des semaines que vous avez disparu, et il s'est passé des choses depuis votre départ…
Les yeux d'Hitomi se fermèrent, une grimace de souffrance brute déformant ses traits. Des semaines. Ensui, Itachi, et tous ceux qu'elle aimait l'avaient crue morte pendant des semaines ? Elle avait envie de vomir. La main impossiblement large et douce de Shikaku se déploya dans son dos. Il commença à injecter son chakra à l'intérieur de ses méridiens, forçant l'énergie de sa nièce à suivre la sienne, lente et sûre. Elle ne pouvait pas faire une crise d'angoisse maintenant, elle n'y survivrait pas avec une hémorragie interne… Le temps de paniquer, de pleurer et de s'autoriser à souffrir viendrait, mais pas maintenant.
La porte du bureau s'ouvrit à la volée. Sans se consulter, les trois apprenties de Tsunade se déployèrent. Shizune, la compagne d'Ensui, décida de s'agenouiller au chevet d'Hitomi, tandis que ses deux cadettes aillaient aider leur mentor dans le lent et complexe processus qui lui sauverait la vie. Hitomi accueillit Shizune d'un faible sourire, battant plusieurs fois des paupières pour réussir à la voir net. La jeune femme semblait soulagée. Avait-elle aidé Ensui à traverser les premières étapes du deuil ? Elle glapit en sentant un chakra familier mais étranger glisser le long de ses organes endommagés.
— Désolée, fit Shizune avec un petit sourire triste. Il sera tellement, tellement soulagé de te revoir, Hitomi. Il ne croyait absolument pas à ta mort, mais le fait de ne pas savoir où tu étais, si tu étais en sécurité… Il était terrifié.
— Merci de ne pas l'avoir laissé seul…
Un sombre sourire se dessina sur les lèvres de la médic, farouche, redoutable mais non dénué de tendresse.
— Hitomi-chan, je vais épouser ton père dans quelques mois au plus tard. Crois-moi, je ne le laisserai plus jamais seul. Il a bien assez connu de solitude pour tout une vie.
Un petit rire triste fit monter des bulles au goût de sang le long de la gorge d'Hitomi. Comme Kibaki l'avait prévu, ses techniques de soin conçues pour des chats ninja n'avaient pas tenu bien longtemps sur des corps d'humains, mais ils avaient atteint Konoha à temps.
— Tsunade, articula Jiraiya à sa gauche.
Ainsi donc, il s'était réveillé à nouveau. Elle sourit et tourna la tête juste à temps pour le voir lever sa seule main et prendre en coupe la joue de la cheffe de guerre. L'amour dans les yeux couleur d'ambre et de miel de Tsunade faisait presque mal à voir tant il prenait au cœur, aux tripes. Peut-être… Peut-être les choses changeraient-elles après ce terrible évènement qui avait failli lui coûter la vie. Hitomi l'espérait, en tout cas. Ils méritaient un peu d'amour et de douceur tous les deux, surtout si leurs sentiments étaient aussi évidents et réciproques.
— Hitomi ! s'exclama la voix d'Ensui dans l'encadrement de la porte.
Elle émit un petit sanglot soulagé quand elle tourna la tête et le vit, l'air échevelé mais en bonne santé. Elle ne l'avait pas senti approcher, mais en réalisant qu'Hoshihi n'était pas revenu dans la Tour avec les médics, elle s'était doutée de la personne que son familier était allé chercher ensuite. Ensui s'agenouilla aux côtés de Shizune, ses yeux gris sombre soulignés de cernes plus sombres et prononcées que jamais. Il échangea un regard avec sa compagne puis joignit ses mains aux siennes, éveillant dans ses méridiens le chakra médical qu'il avait tant de fois utilisé sur sa fille adoptive.
— Tu as le droit de me le dire, si tu veux, fit la médic d'une voix douce.
La manière dont ils se regardaient… Le cœur d'Hitomi enfla de bonheur dans sa poitrine et elle ferma les yeux, un mince sourire aux lèvres. Shikaku lui caressait les cheveux à un rythme presque hypnotique.
— Je te l'avais bien dit, souffla Ensui en retour d'une voix vibrante d'affection. Je t'avais bien dit qu'elle n'était pas morte.
Elle perdit connaissance au milieu de la réponse de Shizune sur le même ton, lâchant enfin prise sur l'épuisement et la douleur, sur ses réserves de chakra meurtries par l'usage abusif de son sceau de stockage et l'appel si tentateur de la sécurité de son esprit. Elle avait besoin de tout ce repos, de toute façon. Elle se réveilla un temps inconnu plus tard, allongée dans son lit sous des draps qu'elle connaissait bien. Itachi était assis sur une chaise à son chevet et l'observait fixement, ses Kaléidoscope pivotant paresseusement autour de l'axe qu'était sa pupille.
— Enfin, murmura-t-il.
Il attrapa un gobelet posé sur la table de chevet et présenta la paille qui l'accompagnait devant ses lèvres sèches. Elle but quelques gorgées puis le laissa éloigner le précieux liquide. Elle savait, bien entendu, qu'elle serait malade si elle buvait trop d'un coup. Elle avait l'habitude de se retrouver dans ce genre de situation désormais, aussi frustrant cela soit-il.
— Tsunade-sama est aux côtés de Jiraiya. Il lui fera son rapport quand il se sentira mieux, pour que tu n'aies pas à le faire… Tu m'as tellement manqué, Hitomi. Je t'en supplie, la prochaine fois que tu sais que tu vas affronter une mort presque certaine, prends-moi avec toi. Ensemble, on a de meilleures chances de déjouer le destin.
Elle sourit mais ne promit rien. Elle ne voulait pas exposer Itachi à ce genre d'adversité, pas alors qu'il avait enfin trouvé la paix. Elle l'aimait trop pour lui infliger cela. Cependant, si Jiraiya avait raison, elle n'aurait pas le choix : l'attaque de Nagato frapperait le village de plein fouet. Elle ne pouvait pas tenir un évènement pareil hors de portée d'Itachi.
— Embrasse-moi, répondit-elle d'une voix rauque. Tu m'as manqué.
Un sourire tordit les lèvres de l'ancien déserteur. Il s'exécuta, pour le plus grand plaisir de son épouse. Sa bouche caressa la sienne une fois, deux fois, puis elle eut besoin d'air. Son poumon avait été raccommodé avec le plus grand soin, mais elle sentait toujours une certaine tension quand elle retenait son souffle.
— Je t'aime, Itachi.
Il répondit au creux de son oreille, ses mots prenant un accent farouche, désespéré. Il n'avait toujours pas désactivé son Sharingan – que cherchait-il à faire en gravant l'image d'Hitomi épuisée après un face à face avec la mort ? Les réponses possibles l'effrayaient, elle n'avait aucun de mal à l'admettre. Pourquoi se torturer de la sorte ? Oh… Il se sentait coupable, réalisa-t-elle en plongeant son regard dans le sien. Cela, plus que tout le reste, la décida à prononcer les mots qui lui apporteraient un autre genre de paix, tout autant nécessaire que celui qu'elle lui avait déjà offert.
— Je te le promets, Itachi, tu seras à mes côtés la prochaine fois. Nous serons plus forts à deux. Je te le promets.
Le jeune homme ferma les yeux, visiblement soulagé, et pressa son front contre celui de son épouse. Quand il rouvrit les yeux, le Kaléidoscope avait disparu, ne laissant derrière lui que les prunelles noires et remplies de tendresse qu'Hitomi connaissait si bien. Si on lui avait dit qu'un jour, quelqu'un l'aimerait aussi profondément, avec autant de force et d'assurance qu'Itachi lui en montrait chaque jour, elle ne l'aurait pas cru.
Tsunade ne l'autorisa pas à quitter le lit avant plusieurs jours. La cheffe de guerre avait manifestement subi une terrible frayeur à l'idée de perdre Jiraiya et reportait ce sentiment autant sur la convalescence du vieil ermite que sur celle d'Hitomi. La jeune femme avait réussi à sauver le Sannin… et échoué. Il ne serait plus jamais un ninja. Si sa seule blessure avait été un bras disparu, un marionnettiste talentueux de Suna aurait peut-être pu l'aider, mais les blessures qu'il avait subies ne seraient jamais totalement guéries. Il n'était plus capable de combattre… Mais il était encore en vie.
— Naruto, fit Hitomi en voyant son frère l'attendre devant le portique de sa maison.
Il avait été en mission au moment du départ des deux shinobi pour le Pays de la Pluie. Itachi l'avait informée de son retour la veille au soir mais, comme elle l'avait supposé, le jeune jinchûriki avait passé tout ce temps au chevet de son maître. Elle était même surprise qu'il soit venue la voir si tôt. Elle alla le rejoindre au portique mais ne l'ouvrit pas – elle était encore faible, fatiguée au moindre effort, et dut s'appuyer sur la barrière pour reprendre son souffle. Son frère adoptif lui effleura le bras, ses grands yeux d'un bleu céruléen remplis de sollicitude.
— Tu es sûre que tu es prête à sortir ? demanda-t-il avec douceur.
— Tsunade-sama m'a donné le feu vert. Si je ne recommence pas à m'exercer maintenant, si je ne retrouve pas la meilleure forme physique possible maintenant…
Les traits de Naruto se fermèrent. Hitomi avait mal de voir une expression aussi sérieuse sur le visage toujours si rieur de son frère. Elle grava pourtant cette image dans sa mémoire : elle avait besoin de ce souvenir autant que des autres, si elle voulait garder en tête la raison pour laquelle elle s'exposait à la mort et à la douleur encore et encore. Un jour, il n'aurait plus de raison de s'inquiéter ou de souffrir.
— Mamie Tsunade a commencé à faire évacuer les civils non-essentiels du village. Elle d-dit que le prochain choix le plus logique pour ce Pain est d'attaquer Konoha.
Hitomi soupira et se frotta le visage.
— Nous n'avons pas été très discrets en rentrant au village, Jiraiya-sama et moi. Tout le monde sait qu'on est en vie, que je suis toujours là. Nous savons que l'Akatsuki et Crépuscule ont des espions à Konoha… Et ils sont assez nombreux et puissants pour s'en prendre à nous.
— J'ai peur, murmura l'adolescent d'une voix serrée. Tout le monde pensait que vous étiez morts, Jiraiya-shishou et toi… Je ne veux pas que cette fois, ce soit pour de bon.
Si elle avait été pétrie de bonnes intentions, Hitomi aurait sans doute rassuré son frère en promettant que rien ne leur arriverait, que si une bataille avait lieu, elle en sortirait vivante – Jiraiya rejoindrait sans doute les civils en sécurité, lui. Mais elle ne pouvait pas lui mentir, pas comme ça.
— Nous sommes des ninjas. Nous vivons et nous mourons pour notre village, notre clan… Notre famille aussi. Je sais que tu préférerais que je vive, mais ce choix m'appartient. Si j'ai le choix, je choisirai toujours le sacrifice. Je t'aime trop pour imaginer un monde sans toi. Cela dit, quand cette bataille aura lieu, je ferai de mon mieux pour survivre. Je tiens à la vie, malgré tout.
Il comprenait, elle le voyait à son expression meurtrie. Il enveloppa sa main posée sur la barrière dans la sienne, tellement plus large, tellement plus chaude, et pendant un long moment ils restèrent immobiles et silencieux, unis par la terrible réalité de la profession qu'ils s'étaient choisie.
— Il est temps que j'y aille, finit-elle par dire d'une voix douce et tendre. Kakashi-sensei et Ensui-shishou m'attendent. Ils veulent me remettre en forme.
— Je peux venir avec toi ? Je n'ai pas de mission jusqu'à nouvel ordre de toute façon…
La jeune femme ne songea même pas à refuser. Elle opina du chef, caressa la joue de son frère puis s'appuya lourdement sur lui durant tout le chemin jusqu'au petit terrain d'entraînement Nara où elle s'exercerait tous les jours jusqu'à être à nouveau apte au combat. Le trajet ne prenait pas plus de dix minutes, pourtant ils durent s'arrêter trois fois parce qu'elle était prise de vertiges. Elle n'était même pas restée inconsciente si longtemps que ça après être revenue à Konoha… Mais elle avait perdu beaucoup de sang et l'hémorragie interne avait déclenché tous les signaux de choc dont son corps était capable. Elle récupérerait vite une fois que le processus de remise en forme serait correctement démarré ; en attendant, elle souffrirait.
Durant la première séance, Kakashi et Ensui se concentrèrent sur le fait de l'aider à retrouver un peu de souplesse. Elle n'était pas encore prête pour l'endurance, pas alors qu'elle perdit brièvement connaissance deux fois sur autant d'heures de travail. Elle avait beau boire beaucoup et accepter toutes les transfusions de chakra que son père adoptif décidait de lui donner, son organisme se croyait toujours aux portes de la mort. Peut-être était-ce parce qu'elle avait accepté ce sort pendant un bref instant, en décidant de s'interposer entre Jiraiya et les Voies de Pain…
Ce soir-là, elle put retourner dormir avec Itachi. Ils avaient fait chambre à part jusque-là parce qu'elle avait besoin de calme pour récupérer et, même s'il avait toujours veillé à protéger ses songes, elle avait eu l'impression que quelque chose lui manquait à chaque fois qu'elle se réveillait et qu'il ne se trouvait pas à ses côtés. Elle trouvait dans sa présence, son contact, même dans le son de sa voix, une forme de réconfort sur laquelle elle avait du mal à poser des mots. Cette nuit-là, tous deux affamés d'une proximité physique plus profonde, ils firent l'amour tout en douceur par égard pour sa piètre condition physique, sans jamais se lâcher du regard.
Comment aurait-elle pu renoncer à protéger ce genre de sentiments ? Ce qui la liait à Itachi, à Ensui, à Naruto, à Kurenai et tant d'autres… C'était une liste sans fin de gens qu'elle voulait protéger non par devoir mais par dévotion, par amour. Bien sûr qu'elle avait accepté l'idée de sa propre mort en s'interposant entre Jiraiya et un coup mortel. Elle préférait mourir que vivre dans un monde sans eux. S'agissait-il d'une forme de dévouement que seuls les ninjas connaissaient ? Elle y réfléchit longtemps le lendemain matin, en regardant Itachi dormir. Elle ne trouva pas de réponse aux questions qui tournaient sans cesse à l'intérieur de son esprit, mais s'y était attendue.
Les jours suivants furent totalement consacrés à sa remise en forme, comme elle s'y était attendue. Naruto se joignait souvent aux séances, tout comme Itachi. Tous deux intervenaient surtout pour l'aider quand elle faiblissait, l'entourant de leur sollicitude et d'encouragements. Durant cette brève période, Hitomi – aux côtés de la moitié du village – assista aux adieux de Tsunade à Jiraiya, lequel était parti à la tête d'une vaste portion de civils artisans. Ils rejoindraient les terres conjointes tenues par les Nara, Akimichi et Yamanaka, là où ils se trouveraient en sécurité. Deux jours plus tard, Hitomi reçut un message de Rôshi confirmant que la caravane qui contenait le Sannin était bien arrivée à destination. Nagato ne l'abattrait pas.
Il fallut une semaine à Hitomi pour se montrer à nouveau capable de combattre et trois de plus pour retrouver toutes ses capacités. Elle ne négligeait pas ses efforts, consciente que le temps pressait, que le nuage apparu à l'horizon se rapprochait chaque jour. Pour la première fois de sa vie, un mois et demi après son retour à Konoha aux côtés de Jiraiya, elle parvint à vaincre Ensui en combat singulier, pleura presque de joie en croisant son regard fier et adorateur.
Bien entendu, ce fut ce moment-là que choisit Renard pour apparaître à ses côtés, les épaules raides et le chakra agité.
— Tsunade-sama vous demande tous les cinq dans son bureau, annonça-t-il avec un geste qui englobait Hitomi, Ensui, Itachi, Kakashi et Naruto. Les troupes de Crépuscule et de l'Akatsuki ont franchi la frontière du Pays du Feu.
