Ensui ne ressentit pas tout de suite la douleur. Il était trop abasourdi pour souffrir – même la légion de blessures récoltées durant les combats des heures précédentes s'était laissée oublier face à cette réalité horrible.
Hitomi.
Morte.
Hitomi.
Il ne parvenait pas à réaliser, alors même qu'il tenait dans ses bras son corps dénué de chakra, alors même que son ouïe si fine échouait à percevoir le son de ses battements de cœur ou de sa respiration. Une larme roula sur sa joue, puis deux, quatre, dix, et soudain il ne parvenait plus à compter. Il peigna du bout des doigts la queue de cheval haute que sa fille s'était faite avant d'entrer dans la bataille, contemplant la manière dont ses propres larmes tombaient sur ses joues encore tièdes, l'une lisse et l'autre marquée d'une terrible brûlure.
Elle l'avait toujours portée comme un trophée.
Soudain, l'ouïe lui revint et il réalisa qu'il entendait un hurlement terrible dans le lointain. Il reconnaissait cette voix. Hoshihi, le familier d'Hitomi, torturé par la douleur que sa mort provoquait.
Sa mort.
Sa mort.
Il ne remarqua pas les sanglots étranglés d'Itachi derrière lui, ne remarqua pas le chakra de Kyûbi qui explosait dans l'air, corrosif, toxique, assez intense pour l'envoyer se tordre de douleur contre le sol s'il n'avait pas traversé une agonie trop intense pour que son esprit l'appréhende réellement. Il caressa les cheveux de sa fille d'une main tremblante, cala une mèche un peu rebelle derrière son oreille.
Et puis ça le frappa.
Le sens de chacun de ces mots, l'idée d'un avenir sans elle, sans son rire, sans la manière dont sa voix chantait légèrement quand elle lui expliquait des notions de fûinjutsu bien trop complexes pour lui, la chaleur dans ses yeux rouges quand elle le regardait, la prévenance dont elle pouvait faire preuve avec ses propres élèves. Il ne pouvait pas. Il ne pouvait pas faire un pas sans le contact doux de ses doigts contre son avant-bras quand elle voulait le réconforter, dormir une nuit de plus sans lui avoir d'abord retiré la menace d'un cauchemar, voir le symbole de Konoha sur le front de qui que ce soit d'autre.
Il trouva le nœud qui retenait son bandeau frontal et le rompit sans la moindre prévenance pour le tissu de toute façon résistant, l'enroula comme un brassard funéraire autour de son bras et le maintint en place à l'aide du peu de contrôle qu'il possédait encore sur son chakra. Il ne pouvait pas. Il ne pouvait pas imaginer manger quoi que ce soit sans penser aux repas partagés avec elle, ou regarder n'importe lequel de ses instructeurs – si l'un d'eux avait seulement survécu à ce carnage – dans les yeux.
Il ne pouvait pas.
Il se leva lentement, avec tout le poids du monde sur ses épaules qui semblaient désormais presque frêles. Quand il releva la tête et planta son regard ombrageux dans celui de Tendô, ses joues étaient striées de larmes.
Il ne pouvait pas.
Tendô leva les mains, deux nouvelles lames prêtes à servir, mais Ensui n'aurait pu moins s'en soucier. Avec un hurlement sauvage qui se mêla à ceux de douleur pour Hoshihi et de rage pour Kyûbi, il se rua sur la Voie la plus puissante de Pain, sans même une arme au clair.
Les deux lames se fichèrent profondément dans son torse et il s'effondra comme une masse.
Il voulait juste que ça s'arrête.
Les Limbes s'étendaient tout autour de lui, sombres et infinies. Il voyait trois lueurs à une distance indéfinissable, mais ce ne fut pas l'attrait tout naturel de la lumière qui le poussa en avant. Il sentait… son chakra. Un stupide, douloureux espoir, le poussa impitoyablement vers la gauche, vers sa source. Ses pieds se rebellaient, bien décidés à l'entraîner à droite, l'endroit qui attirait son corps tout entier. Il finit par s'effondrer, incapable de faire un pas de plus dans la direction du chakra de sa fille, le corps agité de tremblements épuisés. On n'était pas censé ressentir de douleur dans les Limbes et pourtant il avait l'impression d'agoniser une deuxième fois.
Il devait voir son visage, s'assurer qu'elle allait bien.
— Papa ? fit une voix douce, qu'il n'avait plus entendue depuis des années.
Le ventre tordu d'angoisse, Ensui releva la tête et se raidit quand ses soupçons furent confirmés. Chôjirô, son fils. Ses lèvres tremblèrent mais aucun son n'en sortit. Il avait fini par faire son deuil du fils qui lui avait été arraché bien avant d'être prêt à la guerre. Un Chôjirô adolescent s'agenouilla devant lui et posa une main sur son épaule, le contact répandant une douce chaleur comme une onde à travers son corps.
— Je suis désolé, Papa. Je ne voulais pas te laisser seul. Je ne voulais pas que tu souffres… Je pensais te protéger.
Il ne pouvait pas parler. Impossible, quand son fils, sa chair, déplorait ne pas avoir su le placer hors de danger. C'était aux parents de protéger leurs enfants. Il ferma les yeux alors qu'une bile acide remontait le long de son œsophage et envahissait sa gorge. Hitomi aussi l'avait protégé. Il savait qu'elle ne l'avait pas placé face à l'agonie de la voir mourir intentionnellement, qu'elle avait écouté son instinct. Pourtant, les images gravées derrière ses paupières closes faisaient toujours aussi mal. Tellement mal.
— Elle a un choix à faire, Papa. Je suis sûr qu'elle choisira correctement… Et toi aussi.
Cela au moins parvint à attirer son attention. Un choix… Il n'avait pas la tête assez claire pour un choix. Lentement, avec toute la peine du monde, il se redressa en position assise. Un Nara se tenait rarement droit, préférant souvent la fausse nonchalance d'une posture avachie, mais c'était la douleur, le deuil, qui lui courbaient les épaules.
— Est-ce que tu crois qu'elle souffre, Chôjirô ? demanda-t-il d'une voix tremblante.
Un sourire tendre naquit sur les lèvres du jeune homme. Il ne se rapprocha pas de son père, ne tenta pas de l'étreindre, mais ne rompit pas non plus le contact.
— Je suis certain que non. Shikano Nara veille sur elle jusqu'à ce qu'elle décide, comme je veille sur toi. Si tu souffres maintenant, c'est parce que tu avais mal quand tu es parti. Tu pourrais décider de rester. La douleur disparaîtrait et, même si Hitomi Yûhi décidait de s'attarder encore un peu, elle finirait par venir te rejoindre… nous rejoindre, Papa.
Le shinobi chercha le regard de son fils, identique au sien. Chôjirô tenait peu de sa mère – quand il était apparu avec un bébé dans les bras, Ensui n'avait eu aucun mal à prétendre que la mère était une Konohajin civile qui ne voulait rien avoir à faire avec le monde shinobi et avait quitté le village en laissant le poupon derrière elle. Seul Shikaku avait d'abord connu l'histoire de son amour désespéré pour une Sunajin. Le Village Caché avait été en plein conflit avec Konoha… Ils n'avaient eu d'autre choix que de garder le secret. Quand la paix, hésitante et fragile, s'était formée entre les deux Villages, Ensui en avait parlé avec Yoshino, puis d'autres membres de son clan dont il se sentait proche.
— Comment vas-tu ici ? finit-il par demander. Est-ce que tu es heureux, en paix ?
Le jeune homme entoura ses genoux de ses bras, un geste qui rappelait tout à la fois le petit garçon qu'il avait été et l'une des poses préférées d'Hitomi quand elle s'installait dans un fauteuil ou un canapé. Le cœur d'Ensui avait mal, trop mal.
— Je suis en paix, oui. Les membres de notre clan, ceux qui sont partis bien avant ma naissance et ceux qui m'ont connu, prennent bien soin de moi. Ils m'ont appris comment venir t'observer à partir des Limbes. Je t'ai vu te rapprocher d'Hitomi Yûhi, Papa.
Ensui ouvrit la bouche pour dire quelque chose, peut-être s'excuser de donner l'impression à son garçon qu'il l'avait remplacé, mais le fier et paisible jeune homme qu'il était devenu l'interrompit.
— Je suis heureux pour toi. Tu mérites le bonheur, Papa. C'est pour ça que je ne vais pas essayer de te convaincre de rester. Une vie t'attend à Konoha. Tu n'es pas encore prêt à lui dire adieu.
Ensui ferma les yeux, mais finit par hocher la tête. Le chakra d'Hitomi s'attardait toujours loin, loin à sa gauche. Il était arrivé après elle… Était-il normal qu'il décide en premier ? Juste au cas où, il ne voulait pas attendre. Si elle avait besoin de lui, de quelque manière que ce soit, il ne pouvait se permettre de lui faire faux-bond.
— Je veux rentrer à Konoha, Chôjirô. Je te rejoindrai un jour, mon fils, mais le moment n'est pas encore venu.
Le sourire du jeune homme illumina ses yeux gris sombre et adoucit quelque chose de meurtri à l'intérieur d'Ensui.
— Je le sais bien, Papa. Ne t'en fais pas, je t'attendrai.
Quand Ensui ouvrit les yeux, il lui fallut deux longues, longues minutes pour comprendre à quoi correspondait le tissu vert sombre qui remplissait son champ de vision. Une tente militaire du clan Nara. Il tourna la tête avec mille précautions à gauche et à droite, la vue encore floue et les pupilles encore blessées par la lumière qui émanait du dehors. Personne. Il sentait du chakra dehors, des dizaines et des dizaines de sources. Certaines tranquilles, comme endormies, et d'autres agitées, réveillées.
Il réalisa soudain qu'il ne sentait pas Hitomi.
Il n'avait pas envie de bouger. Pas envie de se lever. Ses yeux se fermèrent et des larmes dévalèrent ses joues jusqu'à se perdre dans les creux et vallées de ses oreilles, froides, inconfortables. Il n'avait pas la force de les essuyer. Chôjirô lui avait fait comprendre qu'Hitomi déciderait de rentrer, elle aussi… Mais s'il s'était trompé ? Il ne connaissait sans doute pas la jeune femme, pas comme Ensui la connaissait. Le shinobi avait vu l'abîme dans les yeux de sa fille, la profondeur de sa dépression et de son épuisement constant.
Peut-être avait-elle décidé de rester, de traverser les Limbes sans retour possible. Les yeux d'Ensui se fermèrent, une grimace de douleur déforma ses traits et les larmes, intarissables, continuèrent de rouler sur ses joues. De faibles tremblements agitèrent son corps à peine remis de son étreinte avec la mort. Il ne sut pas combien de temps il resta là, allongé sur un lit de camp qui meurtrissait chaque parcelle de son corps, avec l'impression de revivre une nouvelle fois la disparition de sa fille, mais il accueillit l'approche d'une signature de chakra qu'il connaissait bien comme une bénédiction et une malédiction tout à la fois – ce n'était pas lui qu'Ensui voulait sentir contre ses méridiens.
— Ensui, tu es réveillé, salua Shikaku d'une voix qui tremblait de soulagement.
Un regard à l'expression dévastée de son bras droit fit comprendre au chef de clan ce qui se jouait dans son esprit. Il approcha du lit en boitant bas, aidé par une canne qui semblait encore neuve, et s'assit sur une chaise pliante qui grinça sous son poids.
— Elle n'est pas morte, Ensui. Elle est revenue, comme nous tous… Mais Tsunade-sama a jugé plus prudent de la placer à l'hôpital.
Un espoir absurde contracta le cœur d'Ensui. Il ferma les yeux, luttant pour assimiler les mots de son chef, puis prit la parole d'une voix rauque qu'il reconnut à peine :
— Pourquoi ? Pourquoi à l'hôpital ?
— Elle a… Honnêtement, je ne suis pas sûr de comprendre tout ce que Shizune m'a expliqué à son sujet. La plupart d'entre nous sont revenus endormis et épuisés, et nous nous réveillons les uns après les autres, comme toi, par exemple. Certains n'ont pas cette chance. Hitomi est passée de la mort au coma. D'après Tsunade-sama, c'est à cause de l'état de ses méridiens et de ses Portes. Elle a abusé du Murmure, de son chakra en général… Mais elle reviendra, Ensui. Elle reviendra.
L'euphorie qui chantait dans les oreilles du shinobi épuisé lui fit rater l'incertitude dans le ton de son chef de clan. Si cette tente se trouvait loin de l'hôpital, cela expliquait pourquoi il ne percevait pas le chakra d'Hitomi. Quant à ses Portes et ses méridiens, elle se les blessait tout le temps. Ce devait être grave pour la garder dans le coma, mais elle s'en remettrait, il y veillerait personnellement. Son cœur fatigué bondit dans sa poitrine puis se mit à battre la chamade. Il vivait à nouveau.
— Je veux la voir, grommela-t-il en luttant contre ses membres sans force pour essayer de se lever.
Shikaku posa une main ferme sur son torse, suffisante pour le clouer au sol. Le chef de clan semblait au bout du rouleau, comme s'il n'avait pas dormi depuis des semaines.
— Tu n'iras nulle part pour l'instant, Ensui. Crois-moi, je suis passé par tout ça il y a quelques jours. Il vaut mieux que tu restes là et que tu dormes autant que possible pendant les heures à venir. Plus tu te reposeras, moins tu souffriras quand tu seras à nouveau capable de bouger.
Quelque chose disait à Ensui que Shikaku n'avait pas suivi ces recommandations. Il utilisait une canne pour se déplacer, et pourtant il n'y avait aucune blessure visible sur ses jambes. La course du chakra dans ses méridiens était faible, laborieuse. L'homme n'avait jamais vu son chef de clan dans un tel état de faiblesse, même après avoir combattu des jours durant.
— Je l'ai vue, murmura-t-il d'une voix serrée. Elle s'est dressée devant moi pour me protéger et…
— Je sais, Ensui. Je sais ce qu'il s'est passé. Itachi m'a tout raconté. Il n'a pas quitté son chevet un seul instant. Crois-moi, il veille sur elle. Tu n'accomplirais rien de plus en étant près d'elle mais épuisé. Repose-toi, c'est un ordre. Je veillerai sur toi jusqu'à ce qu'on ait besoin de moi ailleurs…
Comme quand ils étaient adolescents, perdus et effrayés, Shikaku amena ses doigts jusqu'au visage d'Ensui et commença à lui caresser le front en fredonnant. Il avait toujours été celui qui rassurait, protégeait. Les yeux du père éperdu se fermèrent presque contre sa volonté et il s'enfonça dans un sommeil profond, sans rêve.
Il lui fallut plus d'une semaine pour réussir à sortir de la tente sans s'évanouir d'épuisement, deux pour parvenir à l'hôpital et enfin voir le visage paisiblement endormi de sa fille. Une fois qu'il parvint à ce stade, il lui fut presque impossible de sortir de la chambre qu'elle partageait avec trois autres personnes, conscientes mais gravement blessées. Apparemment, le sort employé par Nagato pour ramener tout le monde à la vie – Ensui était prêt à élever un autel à Naruto pour avoir réussi à le convaincre – ne soignait pas les gens qui avaient survécu à son assaut, ni les blessures non-mortelles. Cela expliquait l'état pitoyable des méridiens d'Hitomi.
— Je n'en ai absolument rien à faire, Itachi. Tu vas rentrer chez vous, te doucher, manger quelque chose et dormir au moins dix heures d'affilée. Si tu protestes je m'en charge moi-même, et pendant ce temps personne ne sera là pour veiller sur elle.
Incroyable comme il suffisait à l'homme de revoir sa fille pour retrouver sa force, physique comme morale. Ce n'était pas le cas d'Itachi, qui s'étiolait chaque jour qu'il passait à son chevet sans voir le moindre progrès. Il avait perdu dix kilos qu'il ne pouvait pas se permettre de perdre depuis le jour de l'attaque. Les traits creusés d'anxiété qui marquaient son visage n'avaient jamais été aussi prononcés. Il avait refusé de quitter la chambre pour plus de quelques minutes d'affilée, mais Ensui ne voulait rien entendre, et son gendre sembla le comprendre.
— D'accord, Ensui. Mais s'il y a le moindre changement…
— Tu seras au courant. Je te le promets. File, maintenant.
Dès qu'Itachi sortit de la chambre, l'air épuisé, Shizune entra. Elle enlaça Ensui par derrière et il ne put s'empêcher de sourire en enveloppant ses mains menues des siennes, même s'il vacillait sur ses pieds sans sa canne.
— J'ai parlé à Shikaku, fit-il d'une voix douce. La clinique du clan n'a subi presque aucun dégât, et le peu de travaux nécessaires peuvent être effectués par une équipe Genin. Tu es sûre qu'elle est prête pour un transfert là-bas ?
Le regard de la médic se hasarda sur la forme endormie sur le lit devant eux. Seule sa respiration l'agitait, d'une manière à peine perceptible. Elle n'avait pas besoin d'aide pour faire fonctionner son cœur ou ses poumons, mais elle était tout de même lourdement appareillée.
— Elle est prête. Et honnêtement… On a besoin de ce lit. Les blessures de Renard se sont infectées. Il a été admis à l'hôpital à nouveau, mais on n'a plus un seul lit de libre…
Le ton de Shizune se teintait d'excuse et d'une tension qui serra le cœur d'Ensui. Il se retourna précautionneusement dans son étreinte, même si elle aurait été tout à fait capable de le retenir dut-il perdre l'équilibre. Le shinobi prit le visage de son aimée en coupe et l'embrassa tendrement. Elle sembla enfin se détendre à ce contact, une sensation qui apaisa encore un peu plus son cœur torturé ces dernières semaines.
— Je comprends, ne t'en fais pas. On la transfère dans une poignée d'heures tout au plus. Qui sait, peut-être que le fait de se trouver sur les terres du clan débloquera quelque chose dans son esprit…
Tsunade était formelle à ce sujet : les blessures d'Hitomi, bien que préoccupantes, ne l'empêchaient absolument pas de se réveiller. Elle n'était pas la seule restée dans le coma. Mais la plupart s'étaient réveillés maintenant. Même Kurenai, qui rendait visite à sa fille tous les jours et avait été l'une des premières à rouvrir les yeux. En réalité, Ensui avait menti à Itachi : même s'ils avaient tous les deux dû quitter son chevet, quelqu'un aurait été là. Ses anciens élèves venaient tous les jours eux-aussi, même si Sugi devait encore se déplacer en fauteuil roulant et ne remarcherait pas avant plusieurs mois. Tsunade n'avait sauvé ses chevilles broyées que de justesse.
— Elle se réveillera, Ensui, assura Shizune d'une voix douce. Trop de choses l'attendent encore ici.
Il ferma les yeux, appuya son front contre le sien et décida qu'il croyait en chacun de ces mots. Hitomi se réveillerait.
Le transfert sur les terres Nara avait changé bien des choses dans l'état de santé d'Hitomi, mais elle ne se réveillait toujours pas. Ses proches commençaient à s'inquiéter, et Ensui les rassurait toujours. Cela faisait quatre mois que l'attaque sur Konoha avait eu lieu. Il avait retrouvé toute sa force guerrière, même s'il ne s'entraînait plus autant qu'auparavant. Il était devenu la personne à qui s'adresser en ce qui concernait les soins dont Hitomi avait besoin. Il n'était pas seul, heureusement : Shikaku avait mis sur pied une équipe de civils Nara qui l'assistaient dans la tâche parfois très dure de prendre soin de sa fille. Un infirmier, un médecin ou un médic ne devrait jamais être contraint de prendre soin d'un membre de sa famille… Hélas, on n'avait plus le choix à Konoha depuis l'attaque.
— Haku, tu es là tôt, salua le shinobi en entrant dans la chambre où sa fille reposait, tout aussi immobile qu'au premier jour.
Elle avait maigri bien au-delà de ce qu'elle pouvait s'autoriser. Itachi dormait toujours, allongé sur un futon dans un coin de la pièce. Tant qu'il prenait soin de lui et mangeait trois repas solides par jour, Ensui l'autorisait à rester. Parfois, il craignait de manquer de force… De ne pas pouvoir soutenir et rassurer tous ceux qui venaient le voir à propos d'Hitomi. Ce n'était plus seulement des Konohajin à présent : Tsunade avait appelé à l'aide Suna, Kirigakure et Uzushiogakure, puisque ce dernier village avait officiellement ouvert ses portes deux mois auparavant. Il y avait eu une cérémonie… Hitomi aurait dû s'y trouver.
— Je voulais venir lui dire bonjour avant d'aller m'occuper des tâches que Tsunade-sama m'a demandé d'accomplir aujourd'hui. Je pars porter un message à la frontière avec le Pays de la Pluie… Je ne serai sans doute plus là pendant quelques jours.
Ensui n'était pas assez naïf pour ignorer l'arrangement qui liait le jeune homme à sa fille et à Itachi. En fait, Haku avait été d'une grande aide pour l'ancien déserteur : ce qui se jouait entre eux n'était pas un simple amour pour la même personne, mais aussi des sentiments l'un pour l'autre, à n'en point douter. Hélas, même la douceur et le réconfort qui émanaient de ce genre de proximité ne pouvaient soigner le cœur en miettes d'Itachi. Rien ne le pouvait.
— Ne t'en fais pas, je veillerai sur elle pendant ton absence. Si elle se réveille, j'enverrai un de ses chats te prévenir, à moins qu'Itachi…
— Il a déjà promis de m'envoyer Yatagarasu. Mais merci, Ensui-san. Est-ce que vous, vous allez bien ? Ça ne doit pas être facile…
L'homme haussa ses larges épaules, son regard gris sombre caressant le visage paisible d'Hitomi. Il s'ouvrit brièvement aux sensations de ses méridiens puis les referma, gardant une expression neutre.
— Je tiens le coup. Au moins je peux faire quelque chose pour l'aider. Elle se réveillera, Haku, je te le promets. Je sais que ça prend du temps… Mais je pense qu'elle a vu des choses terribles durant l'attaque. Si ça se trouve, elle répare simplement sa Bibliothèque et n'en ressortira pas tant que le travail ne sera pas terminé.
Un petit sourire triste tordit les lèvres du jinchûriki. Il se pencha sur la femme qu'il aimait tant, déposa un baiser sur son front puis se leva. Il attrapa son sabre, posé contre la table de nuit, le passa dans sa ceinture et rejoignit Ensui près de la porte, posant une main réconfortante sur son avant-bras.
— Je n'en doute pas une seule seconde, Ensui-san. Elle nous fait juste une de ces frayeurs dont elle a l'habitude, et quand elle se réveillera, elle ne comprendra pas qu'on ait été si inquiets pour elle.
Un rire doux et triste se fraya un chemin dans la gorge d'Ensui. Il suivit le départ d'Haku de la clinique au travers de ses méridiens, sans jamais quitter Hitomi du regard. Soudain, Itachi se réveilla en sursaut. Un cauchemar. Ils en faisaient tous les deux, d'une teneur similaire. La silhouette de la personne qu'ils aimaient le plus au monde s'effondrant devant eux, deux lames droites sortant de son dos, les hurlements de son familier dans le lointain…. Ce n'était pas quelque chose qui s'oubliait. Jamais.
— Tout va bien, murmura Ensui d'une voix aussi douce et rassurante que possible. Il n'y a pas de changement.
Le jeune homme roula hors de son futon. Son premier élan fut d'aller vérifier ce que son beau-père lui disait : ses mains trouvèrent la jugulaire et le poignet d'Hitomi, vérifiant son pouls. Avant qu'il puisse se consacrer à un examen plus approfondi, Ensui enroula un bras autour des épaules d'Itachi.
— Tu connais les règles, mon garçon. Une douche, un petit-déjeuner, puis tu pourras revenir ici. Fais-lui la lecture aujourd'hui. Les Annales d'un Ninja Courageux. Ça fait des jours que personne ne lui a lu cette histoire.
Itachi baissa les yeux sur Hitomi, l'air tellement perdu et esseulé que le cœur d'Ensui se brisa un petit peu. Il resserra son étreinte autour des épaules du jeune shinobi puis le poussa hors de la chambre et referma la porte. Resté seul avec sa fille, il s'assit à son chevet, lui caressant les cheveux d'une main douce. Il se sentait rassuré quand il la touchait, quand il sentait sa chaleur, son pouls, l'effleurement de son souffle régulier et paisible contre sa peau. Pourtant… Pourtant, il connaissait une vérité terrible et amère qui lui donnait envie de vomir à chaque fois qu'il y songeait. Il s'ouvrit à nouveau aux sensations de ses méridiens, juste pour être sûr, puis se cacha le visage dans les mains. Au bout d'un long moment, il entrelaça les doigts d'Hitomi aux siens, ses yeux cherchant désespérément quelque chose, n'importe quoi, sur ses traits sereins.
— Je rassure les autres, tu sais. Itachi, Haku, Naruto, Gaara, Kurenai, Kakashi, Ibiki… Tous les autres. Le clan tout entier. Ils me demandent de tes nouvelles des dizaines et des dizaines de fois par jour. Ils ont besoin que je leur assure que oui, tu vas te réveiller, alors c'est ce que je leur dis. Je sais que tu ne voudrais pas qu'ils s'inquiètent pour toi.
Elle ne répondit pas, bien sûr. Rien dans sa respiration ou dans le rythme indolent de son chakra ne trahit la moindre réaction. Il s'y était habitué. Il lui parlait parfois pendant des heures quand il ne pouvait pas lui faire la lecture, lui décrivait dans les moindres détails tous les soins qu'il effectuait sur son corps brisé. Ses méridiens étaient presque guéris à présent. Ses Portes… c'était une autre histoire. Pour de telles blessures, on demandait souvent au malade de faire circuler son chakra pour l'éloigner des Portes, mais elle ne pouvait pas faire ça.
— Je déteste leur mentir, Hitomi, murmura-t-il d'une voix étranglée. Je sais qu'en tant que ninja, je devrais avoir l'habitude de mentir, mais je… c'est différent, cette fois. Je suis le seul à…
Il s'interrompit, baissa la tête et reprit le contrôle de ses émotions. Il n'avait plus la moindre larme à verser le jour venu, après les avoir versées la nuit dans les bras attentifs et tendres de Shizune. Elle seule le réconfortait vraiment, lui qui réconfortait tout le monde encore et encore.
— Tu as le droit d'entendre la vérité, toi. La vérité, c'est que chaque jour, je sens ton chakra s'affaiblir à l'intérieur de toi. Ce n'est pas assez pour que les autres senseurs s'en rendent compte, mais… Ma puce, je t'en prie, reviens vite. Reviens avant qu'il soit trop tard. Tu es en train de mourir… Reviens.
Comme toujours, seul le silence lui répondit.
