Hitomi prit sa décision la tête nichée contre le torse de Shikano, plongée dans une bienfaisante obscurité.

Je veux rentrer à la maison, dit-elle d'une voix rauque d'émotion. Je suis désolée, Papa, mais j'ai encore tant de choses à faire…

Elle leva la tête vers lui, rencontra son regard si plein de fierté et d'amour qu'elle avait envie d'éclater en sanglots. Il prit son visage en coupe, son pouce calleux caressant la cicatrice qu'Orochimaru lui avait laissée sur la joue.

Je sais bien, ma petite merveille. Je suis tellement fier de toi… Ne t'en fais pas, je t'attendrai.

Elle lui sourit une dernière fois, une larme s'échappant du coin de ses paupières, puis se défit de son étreinte, se leva et s'éloigna, suivant l'Ermite Rikudô et ses fils. Une fois, une seule, elle regarda en arrière.

Shikano souriait.

Une vague de douleur généralisée accueillit son retour dans le monde mortel. Elle inspira profondément, serra les dents pour essayer d'étouffer son gémissement torturé – était-il normal de ne pas reconnaître sa propre voix ? – et essaya d'ouvrir les yeux. Peine perdue. Elle avait mal, tellement mal… Le souffle lui manqua, comme si elle avait couru pendant des jours, alors qu'elle ne remuait pas d'un cil.

Ensui.

La sensation de son chakra si près, tellement près, la frappa comme un coup de poing. Elle tressaillit et fit volte-face à l'intérieur de son âme, contemplant le désastre que sa Bibliothèque était devenue. Les étagères étaient couchées en domino à perte de vue, et la magnifique cage de cristal qui marquait le centre de son palais mental n'était plus qu'un tas de poussière chatoyante. Les rubans qui incarnaient le surplus de sensations issues de ses méridiens voletaient dans l'air, libres et incroyablement douloureux.

Avec un grognement excédé, elle se mit au travail. La cage était le plus urgent… Mais au moins son chakra répondait. Elle leva des mains immatérielles, l'image parfaite de la cage se reformant immédiatement sur son pilier marqué des animaux symboliques des Nara et des Yûhi. Elle dut prendre un peu de temps pour se remettre de l'effort une fois que ce fut fait : l'énergie qui passait à travers d'elle manquait de contrôle, et elle ressentait quelque chose qui ressemblait à une brûlure chaque fois qu'elle passait par ses Portes, si bien qu'elle se voyait forcée d'emprunter d'autres chemins, plus longs, plus complexes.

Les rubans lumineux semblèrent comprendre immédiatement à quoi la cage servait et allèrent docilement s'y empiler les uns après les autres. Hitomi aurait pu ressortir de sa Bibliothèque, les sensations désormais à nouveau réduites à un niveau acceptable, mais elle refusait d'avoir un désordre pareil dans son esprit. Remplie de détermination, elle se mit au travail ; elle ne sentait pas le passage du temps dans sa Bibliothèque à moins de le vouloir, si bien qu'elle aurait pu travailler une poignée de minutes ou quelques heures sans le savoir.

— Hitomi, ma puce. S'il te plaît…

Juste comme elle rangeait le dernier livre, elle entendit la voix d'Ensui. Son cœur se serra. Elle s'était volontairement coupée des sons extérieurs, mais son contrôle avait dû lui glisser entre les doigts. Le ventre noué d'appréhension, elle quitta son sanctuaire et réessaya d'ouvrir les yeux. Cette fois, elle y parvint, mais elle ne voyait pas grand-chose dans l'obscurité presque totale. Hélas, elle savait que si son père s'était hasardé à allumer la lumière, elle aurait souffert.

— Enfin, souffla-t-il. Enfin…

Quelque chose de tiède et humide tomba sur sa main, perdue entre les siennes, si chaudes et si larges. Elle battit des paupières, ce simple geste suffisant à saper ses forces. Elle ouvrit la bouche, essaya de parler, mais aucun son n'en sortit. Tout en gardant l'une de ses mains autour de la sienne, il se tordit le dos et alla chercher quelque chose hors de son champ de vision. Elle réalisa qu'il s'agissait d'un gant de toilette humide quand il le lui passa sur les lèvres. Elle ne ressentait pas exactement de soif : son corps était correctement hydraté, même si elle avait la gorge sèche. Pourtant, elle accueillit le liquide tiède avec quelque chose qui ressemblait à du soulagement.

— N'essaye pas de parler ou de bouger, d'accord ? Plus tu te reposeras dans les jours qui viennent, plus ta convalescence sera facile. Pour l'instant, tu es trop faible… Mais ça fait deux jours qu'on sent ton chakra travailler à l'intérieur de toi. Le premier signe de vie en six mois, ma puce… Tu nous a fait une peur terrible.

Elle referma les yeux, une larme roulant sur sa joue. Se pouvait-il que son passage dans les Limbes ait pris si longtemps ? Sa gorge se serra si fort qu'elle ne souvenait soudain plus comment respirer. Une machine bipa quelque part à sa droite ; aussitôt, Ensui posa une main nimbée de chakra vert pâle sur sa poitrine. Elle sentit ses poumons se remettre à fonctionner, son cœur s'apaiser. Dans la lumière que l'énergie dispersait alentours, elle put enfin voir le visage de son père. Un amour au-delà des mots transfigurait ses traits, mais pas au point qu'elle ne parvienne pas à discerner l'inquiétude, la préoccupation.

— Calme-toi, ma puce. Ce n'est pas… Personne ne t'en veut, d'accord ? Tu as fait ce que tu pouvais pour sauver le plus de gens possible pendant l'attaque. On le sait tous. Bien des gens ont perdu la vie et sont revenus d'entre les morts après coup. Tu as juste pris un peu plus de temps, c'est tout. Je suis simplement heureux que tu sois de retour.

Il y avait quelque chose qu'il ne lui disait pas, elle le réalisa immédiatement, mais elle n'avait pas la force de lui demander de quoi il s'agissait – n'était même pas sûre de vouloir savoir. Elle se laissa simplement bercer par la respiration lente et profonde de son père pendant un long, long moment, si bien qu'elle se sentit à la bordure de la somnolence.

— Ne te rendors pas tout de suite, d'accord ? Itachi est en train de prendre sa douche du soir. Il serait triste si tu te rendormais avant qu'il arrive. Tu lui as énormément manqué.

Elle battit des paupières et se força à garder les yeux ouverts. Pour l'aider à rester éveillée, Ensui commença à lui raconter ce qu'il s'était passé après sa mort, y compris la partie qu'il avait entendue par d'autres shinobi après être revenu de son propre trépas.

— Dès que Naruto a entendu Hoshihi hurler, il a su ce que ça signifiait. D'après ton familier, qui était encore assez conscient pour assister à la scène, il est passé de quatre à huit queues immédiatement et semblait en bon chemin pour une transformation totale… Mais quelque chose l'a arrêté.

Il ne semblait pas savoir de quoi il s'agissait. Peut-être Naruto n'avait-il pas voulu parler du chakra de son père, dormant à l'intérieur de lui. Cependant, Hitomi savait que c'était Minato qui l'avait sorti de sa rage meurtrière, s'il y était entré. Elle avait vu les sécurités entrelacées au sceau qui enfermait Kurama à l'intérieur de lui. Peut-être rencontrerait-il également l'écho de Kushina un jour… Mais elle espérait que ce ne serait pas le cas. Certes, Naruto serait heureux de voir sa mère biologique, de baigner dans l'amour qu'elle lui portait par-delà la mort, mais rencontrer l'écho laissé dans son sceau impliquerait sans doute une situation désespérée.

— Ça fait six mois que l'attaque a eu lieu… Et Konoha est encore en ruine. Après t'avoir abattue, Tendô a utilisé sa technique de répulsion depuis le ciel, sur tout le village. Seules les terres un peu en bordure ont été quelque peu épargnées… Comme quoi, les Nara ont bien choisi.

Un petit grognement amusé se fraya un chemin dans la gorge d'Hitomi, suivi par une douleur sourde dans les poumons. Elle comprenait sans peine pourquoi Ensui ne voulait pas qu'elle parle, pas tout de suite. La simple idée l'épuisait. Elle ferma les yeux, lutta pour les rouvrir et gagna la bataille – tout juste.

— Je vais aller allumer une bougie pour que tu puisses voir un peu mieux, ma puce. Il faut réhabituer tes yeux à la lumière.

Son ton était tellement doux, prévenant et chargé de tendresse qu'elle sentit des larmes brûlantes lui monter aux yeux. Elle culpabilisait de l'avoir fait souffrir. Il n'avait pas été le seul tourmenté par son long, long sommeil, mais elle était sa fille. Elle ne pouvait imaginer quelle torture cela avait dû être pour lui de regarder les jours passer sur son corps immobile, sans savoir si elle reviendrait. Elle se dégoûtait d'avoir douté ne fut-ce qu'un instant quand l'Ermite Rikudô lui avait exposé son choix. Bien sûr qu'elle voulait rentrer ; qu'était le repos éternel face à l'amour de son père ?

La lumière vint, chaleureuse et hésitante, juste assez faible pour ne pas blesser ses yeux fragiles. Elle dut tout de même les détourner quelques instants, le temps qu'ils s'habituent au changement de luminosité. Ensui revint à son chevet, lui caressa tendrement le front et reprit sa main entre les siennes. Elle était épuisée, la tête lui tournait légèrement alors qu'elle était allongée, qu'elle n'avait pas tenté le moindre mouvement. Une sensation de frayeur latente, douce et froide, s'installa dans son ventre. Quand elle sentit un chakra qu'elle connaissait parfaitement approcher dans le couloir, elle lutta pour se redresser avant de retomber contre le matelas, terrassée par une douleur sourde dans chacun de ses membres.

Son cœur rata un battement quand Itachi ouvrit la porte de la chambre et entra. Elle tourna légèrement la tête dans sa direction, des larmes nouvelles échappant à son contrôle pour rouler sur ses joues. Il avait l'air de quelqu'un qui avait perdu beaucoup de poids d'un seul coup et luttait pour en reprendre, d'un homme à bout de force à qui on avait rendu espoir. Son cœur s'emballa pendant quelques folles secondes puis s'apaisa à nouveau. Le jeune homme resta campé dans l'encadrement de la porte, une expression de profonde surprise sur les traits.

Enfin, il avança, ses longs membres minces attrapant l'ombre et la lumière, jusqu'à se trouver aux côtés d'Ensui, qui se décala pour lui laisser la place au chevet d'Hitomi. Le regard qu'il posa sur son épouse était plein d'incrédulité, de dévotion, si intense qu'il faisait presque mal. Pourtant, la jeune femme s'y exposa sans la moindre hésitation. Elle méritait la peine, la douleur, tout ce qu'elle ressentait à présent. Pour avoir osé douter. Hésiter.

— Je t'aime, murmura Itachi d'une voix rauque. Tu m'as terriblement manqué.

Un petit tremblement agita Hitomi de la tête aux pieds. Un sourire triste tordit les lèvres d'Itachi tandis qu'il prenait sa joue en coupe et suivait le tracé de sa pommette avec délicatesse. Il n'avait pas l'air en colère. C'était comme s'il s'habituait à voir Hitomi frôler la mort et ne réagissait plus qu'avec bonheur et soulagement quand elle revenait, la plupart du temps à peu près indemne.

— Je suis sûr que vous avez plein de choses à vous dire, tous les deux, intervint Ensui, mais ça devra attendre. Maintenant qu'Itachi t'a vue, tu devrais dormir, ma puce. Tu es épuisée. Tu te sentiras déjà un peu mieux demain.

Un petit sourire aux lèvres, la jeune femme acquiesça et ferma les yeux. Portée par le chakra des deux hommes qu'elle aimait le plus au monde, elle parvint sans difficulté à glisser dans le domaine des songes, où Itachi intervint aussitôt, l'entraînant vers un endroit paisible, éloigné de tous les cauchemars qui ne demandaient qu'à la dévorer. Ils s'installèrent dans un onsen, de doux nuages de vapeur parfumée masquant le paysage à leur vue.

— Je suis soulagé que tu sois de retour. Ces six mois ont été vraiment difficile, Hitomi.

Le cœur de la jeune femme se serra. Itachi ne parlait pas très souvent dans les rêves qu'il lui offrait : cela impliquait de s'immerger dans la technique plus longtemps, d'y investir une plus grande quantité de chakra. Tout cela l'épuisait. Même si Tsunade avait sauvé ses Sharingan, même s'il ne deviendrait jamais aveugle, il était toujours sensible aux douleurs et migraines oculaires qui allaient de pair avec l'usage de ses précieuses pupilles.

— J'ai vu mon père dans les Limbes, répondit-elle après un long silence. Pas Ensui… Mon père biologique, Shikano Nara. Il m'a dit qu'il m'avait observée parfois, qu'il m'aimait… C'était difficile de faire demi-tour. Il m'a tentée.

Itachi enroula un bras puissant autour de ses épaules nues. Dans ce rêve, elle avait son apparence normale, maigre mais pas décharnée. Elle n'était pas assez sotte pour ignorer les dégâts qu'un long coma infligeait au corps de la personne qui le subissait. Une très longue convalescence l'attendait. Serait-elle prête à temps pour la Grande Guerre Shinobi ? Son cœur s'emballa dans sa poitrine. Elle devait trouver un plan, de préférence quelque chose qui impliquait de se débarrasser de Madara avant qu'il ne revienne à sa pleine puissance à l'aide d'Edo Tensei… Un baiser sur sa tempe brouilla le fil de ses pensées.

— C'est parce que nous gardons nos disparus si près de notre cœur qu'ils possèdent ce pouvoir sur nous dans l'au-delà. Je n'ai pas perdu la vie pendant l'assaut, mais Ensui m'a raconté quelque chose de similaire. Son fils…

Hitomi acquiesça. Elle ne savait pas ce qu'Ensui avait raconté à Itachi concernant Chôjirô, mais elle avait assisté à la souffrance qui s'emparait de son père adoptif à chaque fois qu'il évoquait son fils disparu. Elle était heureuse qu'ils aient pu se voir pendant cet interlude dans les Limbes, même si Ensui avait dû mourir pour recevoir cette menue bénédiction.

— Je ne suis pas en colère, mon amour, assura Itachi d'une voix paisible. Si j'avais rencontré mes parents dans les Limbes et qu'ils m'avaient proposé de passer l'éternité à leurs côtés, de ne plus jamais souffrir et de simplement attendre que tu me rejoignes… Je ne sais pas ce que j'aurais choisi.

Hitomi savait, elle. Itachi n'avait rien d'un guerrier. Il aspirait à la paix, la sienne tout autant que celle des autres. Les combats lui avaient pris tout ce qu'il aimait encore et encore, jusqu'à ce qu'il ne lui reste qu'une épouse d'un mariage politique, un frère en danger dans un pays étranger, et un coéquipier parti servir une autre maîtresse. Bien sûr, il avait commencé à construire des liens à Konoha, en particulier chez les Nara ; leur union avait lentement accueilli un véritable amour en leur sein, et Haku… Elle ne savait pas, en ce qui concernait Haku. Itachi avait des choses pour lesquelles se battre à nouveau, mais il n'était pas un guerrier.

Contrairement à elle.

— Je t'aime, soupira-t-elle en levant les yeux sur le ciel parsemé d'étoiles. Je suis contente d'avoir choisi de revenir, et désolée que ça ait pris aussi longtemps.

Les bras d'Itachi se resserrèrent autour d'elle, ses lèvres habiles s'attardant sur le délicat tracé de sa gorge offerte. Avec un petit grondement de convoitise, elle ferma les yeux. Ce serait donc l'un de ces rêves ? Très bien. Cela lui convenait. Puisqu'elle n'avait pas la force d'offrir son affection à son époux dans le monde physique, elle s'offrit sans réserve dans celui des songes, et il resta à ses côtés aussi longtemps que possible – tant pis pour les migraines oculaires. Le jeu en valait parfaitement la chandelle.

Quand elle se réveilla le lendemain, elle ne se sentait pas mieux. Objectivement, elle allait mieux, puisqu'elle parvint à saluer son père d'une voix rauque quand elle réalisa qu'il se tenait juste à côté d'elle, mais elle avait toujours mal partout, et le moindre mouvement la précipitait dans un état de faiblesse étourdissant. Itachi passa des heures assis à son chevet à lui parler ou lui faire la lecture – elle glissait du sommeil à l'éveil et de l'éveil au sommeil sans s'en rendre compte tant elle était épuisée par le simple fait d'écouter.

Il lui fallut des semaines pour être simplement capable de s'asseoir sur son lit avec l'aide d'Ensui. Elle se retrouvait plongée dans de violentes crises de panique plusieurs fois par jour : cet état de faiblesse généralisé lui rappelait le Monde d'Avant, l'hôpital… Son tout premier trépas aussi, et le désespoir qui l'avait accompagné. Ensui ne parvenait jamais à la sortir de cette terreur avec de simples mots, il était d'abord contraint de calmer les symptômes physiques de la crise avant que ses paroles tendres et réconfortantes atteignent l'esprit de sa fille. Il n'en parla pas, mais son état l'inquiétait.

Les visiteurs se succédaient dans sa chambre dans la clinique Nara. Haku et Gaara venaient dès que leur mission de soutien pour Konoha les laissait souffler : en plus d'aider à la reconstruction, ils remplissaient bon nombre des missions que les ninjas de Konoha, terriblement affaiblis, ne pouvaient effectuer. Kakashi passait des heures dans sa chambre à fusiller du regard quiconque faisait un geste brusque dans la direction de sa précieuse petite élève.

Elle éclata en sanglots hystériques le jour où Kurenai vint lui rendre visite. Elle avait été l'une des premières à se réveiller et, en conséquence, l'une des premières sur pieds, si bien qu'elle s'était très vite retrouvée mobilisée dans une suite sans fin de missions et de travaux. Quand elle avait enfin pu voir sa fille, elle avait l'air à la fois épuisée et débordante d'énergie – l'euphorie faisait cela aux gens, parfois. Hitomi, elle, ne parvenait pas à ranger hors de portée de son esprit le souvenir du corps brisé et ensanglanté de sa mère devant ses yeux. Pleurer lui faisait mal, mais elle pleura jusqu'à ne plus avoir la moindre larme en réserve.

Ce fut au nombre de visites qu'Hitomi réalisa le nombre incroyable de gens, dans ce village et ceux venus porter secours à Konoha, qui tenaient à elle. Bien sûr, Naruto vint lui rendre visite parmi les premiers, lui broyant les os dans une étreinte titanesque jusqu'à ce qu'Ensui s'interpose. Ses anciens Genin, épuisés par une succession de missions à la frontière, s'effondrèrent blottis les uns contre les autres sur un futon une nuit, si bien qu'elle fut accueillie par une vue adorable en se réveillant. La moitié du clan Nara envahit sa petite chambre, shinobi comme civils, les bras souvent chargés de cadeaux.

— Père, s'il vous plaît, grogna-t-elle en se réveillant un matin, est-ce qu'on pourrait faire une pause sur les visites aujourd'hui ? Je suis contente que mes amis veuillent me voir, mais…

Mais elle avait besoin de temps seule, ou aussi seule que possible dans son état encore fragile. Elle avait besoin de pouvoir fixer le vide pendant des heures et des heures, d'analyser et comprendre tout ce qu'elle avait traversé. Elle ne trouverait aucune paix tant qu'elle ne subissait pas une profonde introspection auto-infligée. Ensui sembla comprendre tout ce qu'elle ne disait pas : avec un petit sourire, il acquiesça puis lui répondit :

— Je vais faire passer le mot à Itachi. Il empêchera quiconque de mettre un pied dans cette chambre jusqu'à ce que tu sois prête.

Cela ressemblait à un bon arrangement. Avec un soupir satisfait, la jeune femme se rallongea. Rester assise trop longtemps lui provoquait de terribles douleurs dans le dos. Au moins, les lacérations et hématomes sur ses Portes avaient fini par disparaître à force de soins : Ensui l'avait aidée à ranger une part maximale de son chakra dans le sceau de stockage tatoué autour de son nombril tous les jours jusqu'à ce que le simple fait d'entrer dans sa Bibliothèque ne la fasse plus souffrir. Elle avait eu besoin de ça, admettait-elle sans honte.

Le moment de l'introspection était venu. Elle ferma les yeux et glissa dans son sanctuaire mental. Depuis son réveil, elle le retrouvait en ruine à chaque fois qu'elle y entrait. C'était un signe qu'elle comprenait facilement : son esprit avait subi de graves dommages. C'était simplement la manière dont il avait choisi de l'exprimer. Elle préférait cela aux alternatives. Tous les matins, elle prenait quelques dizaines de minutes pour remettre de l'ordre, mais c'était un cycle sans fin, vicieux, qui ignorait le problème plutôt que de le résoudre.

Une kunoichi ne fuyait pas de la sorte.

Elle se mit au travail, s'enfonçant loin dans les rayonnages écroulés. Elle refusait de marcher sur les livres étalés au sol en une mer de papier immatériel, mais parfois il lui était tout à fait impossible de les contourner. Elle plongea dans les tréfonds de sa Bibliothèque jusqu'à perdre le centre de vue, jusqu'à ce que le puits de lumière ne soit même plus perceptible au bout de son champ de vision. Elle sentait son chakra s'agiter devant elle, indépendant de sa volonté.

Ce qu'elle trouva une fois arrivée sur les lieux de la perturbation l'horrifia. Elle ne savait pas quelle métaphore remplissait la sphère ternie et poussiéreuse qui flottait devant elle, aussi vaste qu'un astre à part entière, mais elle n'aimait pas les fissures qui la parcouraient ni l'absence de lumière autour d'elle. Son instinct lui affirmait que cet astre aurait dû émettre de la lumière, quelque chose d'aveuglant, gorgé de vie.

Sa main tremblait quand elle la toucha. Sous sa peau immatérielle se trouvait une consistance froide, lisse et dure, non sans rappeler du verre. Dès l'instant où elle essaya d'y infuser son chakra, elle fut aspirée dans ses propres souvenirs. Sa mère, morte, Asuma, mort, Ibiki, mort… Elle voulait fermer les yeux, mais rien ne l'empêcherait de voir. Fuir ses démons serait futile. Elle se regarda affronter Tendô, nauséeuse et terrifiée. Pourquoi n'avait-elle rien senti de tout cela face au danger ?

Cela dura des heures et des heures. Elle sentit parfois Ensui manipuler son corps, changer sa perfusion ou s'assurer d'une étincelle de chakra médical qu'elle allait bien. Elle revécut tous ces souvenirs jusqu'à se sentir presque brisée – pas tout à fait, jamais. Si elle avait pu pleurer dans son sanctuaire, elle l'aurait fait. Elle comprenait au moins que tout ce rituel avait un message à lui faire passer : elle ne pouvait plus ignorer ce genre de souffrance, la laisser prendre racine…

Et elle avait peur de mourir. À présent qu'elle savait sa vie réellement en danger – l'Ermite avait été très clair, il ne la ramènerait plus dans le monde vivant si elle périssait – elle avait peur de mourir. Elle ne voulait pas laisser Ensui, Itachi et tous les autres derrière elle, pas comme ça. Elle n'accepterait pas une mort à la guerre, pas alors qu'elle avait le talent, la force et l'intelligence nécessaires pour survivre. Elle ne pouvait plus concevoir des plans qui la laisseraient frôler la mort – et l'embrasser, parfois. Elle avait appris à mourir, encore et encore.

Elle devait apprendre à vivre, à présent.

Elle rouvrit les yeux mentalement épuisée, mais plus tranquille qu'elle ne l'avait été depuis des semaines. Le visage souriant et apaisé d'Ensui l'accueillit. Il retrouvait une santé physique évidente depuis qu'elle était revenue d'entre les morts, tout comme Itachi. Elle seule s'attardait parmi les malades et les blessés, mais demain… Peut-être serait-elle capable le lendemain de se lever, de faire quelques pas, voire même, par miracle, de respirer l'air du dehors.

À partir de ce moment-là, sa convalescence accéléra enfin, pour le plus grand soulagement de tous et d'elle-même, surtout. Elle fut à nouveau capable de s'alimenter normalement, de marcher, même si elle était essoufflée après trois pas à peine. Tsunade, qui retrouvait enfin un peu de temps libre, se mit à lui rendre visite une fois par semaine afin d'estimer ses progrès. La question de son équipe ANBU restait en suspend et ne serait sans doute pas résolue avant qu'elle soit prête à retourner au combat : la jambe de Renard avait dû être amputée, si bien qu'il n'était pas sûr de pouvoir retourner un jour au combat. Kankurô avait promis d'essayer de lui concevoir une prothèse… Mais peut-être le Yamanaka avait-il mérité un peu de repos.

Au moins Tsunade refusait-elle d'envoyer Kakashi en mission seul. Il était son meilleur élément en état de combattre, mais même pour des missions de rang B, simplissimes à son niveau, elle lui imposait de travailler avec d'autres ninjas du village. Au bout d'un moment, le Limier commença à travailler régulièrement avec les élèves d'Hitomi. Il affirmait qu'elle les avait élevés exactement comme il fallait, si bien que partir en mission avec eux était un peu comme partir en mission avec l'Équipe Sept. La jeune femme souriait à chaque fois qu'il disait ça et s'efforçait de ne pas penser à Sasuke.

Bientôt, se promit-elle, elle irait le chercher.

Au bout de six mois de convalescence, la jeune kunoichi remit les pieds sur un terrain d'entraînement… Et s'écroula aussitôt, à bout de forces. Même le terrain des Nara, à un petit kilomètre de chez elle, lui semblait au bout du monde. Essoufflée, elle roula sur le dos pour mieux respirer, le regard perdu dans le ciel qui s'étendait à l'infini au-dessus d'elle. Bien vite, le visage d'Itachi vint perturber cette vision : comme toujours quand elle avait un moment de faiblesse, il effleura son pouls du bout des doigts pour s'assurer qu'elle allait bien.

— Ça va, parvint-elle à articuler entre deux inspirations. J'ai juste besoin de… De reprendre mon souffle.

Son époux s'assit à ses côtés, les traits envahis de sollicitude, et attendit tout simplement qu'elle soit prête. Quand ce fut le cas, elle roula sur le flanc puis se redressa en position assise. Elle avait la tête qui tournait légèrement, si bien qu'elle ne se faisait pas confiance pour tenir debout.

— Je me doutais que ce serait dur pour toi, même de simplement venir jusqu'ici, mais tu as réussi. Félicitations, ma puce. Tu es en train de guérir.

La jeune femme leva un regard reconnaissant vers son père, redevenu son maître jusqu'à ce qu'elle soit à nouveau au sommet de ses capacités. Cela prendrait sans doute des mois, mais elle était prête… Et de toute façon, elle avait bien des choses sur lesquelles plancher avant de retourner au combat. Restait simplement à espérer que ce qui restait de l'Akatsuki, terriblement affaibli, prendrait autant voire plus de temps à se reformer. Konan les avait chassés d'Amegakure en signe de bonne volonté et de repentance : elle gouvernait à présent seule le village ninja du Pays de la Pluie. Les membres encore en vie et opérationnels de l'organisation se limitaient à Obito et Kakuzu. Madara… Madara ne comptait pas vraiment, pas encore, pas vrai ?

Et bien sûr, il y avait tout le problème de Kabuto à considérer. D'après les espions de Tsunade, dont Sasuke n'était que le plus secret et le mieux protégé, l'homme abritait désormais dans le Village Caché du Son les anciennes troupes de Crépuscule ainsi que les deux criminels de rang S et leur maître secret. Un jour, Kabuto marcherait sur Konoha, à la fois plus fort et plus faible qu'il ne l'avait été dans le canon. Hitomi planchait sur une manière de l'empêcher de redonner sa force à Madara, mais elle échouait pour l'instant. Sans l'aide de Tobirama, tout était devenu plus compliqué. Pas impossible, simplement plus compliqué.

Elle y arriverait, cependant, elle en était certaine. Elle ne connaîtrait plus l'échec, elle qui avait désormais peur de périr et espérait farouchement un avenir aux côtés de son époux, de son maître, de tous ses amis. La Grande Guerre Shinobi aurait sans doute lieu, elle ne voyait pas comment l'arrêter.

Mais avec Madara à la tête de l'Akatsuki ?

Elle ferait tout pour l'empêcher.