Enfin, Hitomi se sentait à nouveau elle-même. La force lui était revenue, avec ses amies l'endurance et la souplesse. Elle avait réussi à surpasser Ensui deux fois durant leurs entraînements récents, pour sa plus grande fierté ainsi que celle de Kakashi, qui se trouvait désoeuvré maintenant que leur équipe ANBU était officiellement dissoute. Avec sa jambe amputée, Renard avait décidé de se retirer du service actif. Il servirait son clan et son village de bien d'autres façons.

— Repose-toi, tu l'as bien mérité, fit le Limier en lui jetant une outre d'eau pleine à craquer.

Elle attrapa le récipient en peau avant qu'il ne la frappe en pleine figure. Le traître… Il avait attendu qu'elle ferme les yeux pour souffler avant de l'agresser comme ça.

— Eh, Hana Inuzuka va se marier avec Anko Mitarashi et Genma Shiranui dans trois mois. Anko m'a invitée et elle m'a dit que si je ne vous amenais pas, vous deux et Itachi, elle ferait en sorte de vous balancer inconscients dans la Forêt de la Mort en guise de vengeance.

— Ne t'en fais pas Hitomi-chan, je n'ai pas l'intention de rater ça… Et puis ce sera l'occasion d'aller faire la fête avec Gai.

Kakashi ne montrait pas souvent l'amour qui le liait à son époux, et surtout pas d'une manière aussi frontale. C'était par des petites phrases comme celle-ci qu'il fallait le deviner ; heureusement, l'autre Jônin connaissait le Limier mieux que quiconque au village. En fait, il avait sans doute su que Kakashi l'aimait avant que l'homme lui-même ne le réalise. Adorable.

— En parlant de mariage, intervint Ensui, tout se passe bien avec les préparatifs pour Naruto et Neji ? Ton frère a l'air surexcité.

— On peut dire ça, oui. Heureusement, Maman l'aide à se canaliser. Bon, on a dû s'y mettre à quatre avec Neji et Itachi pour lui dire que non, les ballons ne pouvaient pas être remplis de peinture orange et éclater au hasard sur les invités… Mais pour être franche, moi, ça ne m'aurait pas dérangée.

Ensui répondit d'un petit rire et secoua la tête en signe de dérision, un regard fier posé sur sa fille. Elle avait laissé derrière elle la plupart des nouveaux traumatismes créés par l'attaque de Nagato… Il ne pouvait pas en dire autant. Parfois, quand sa nuit était hantée de cauchemars où il la voyait s'effondrer sans vie devant lui, il devait absolument quitter le lit qu'il partageait avec Shizune et marcher jusqu'à chez Hitomi pour s'assurer qu'il sentait toujours son chakra à l'intérieur… Qu'elle était toujours vivante. Rien de ce que sa petite-amie lui disait ne parvenait à le raisonner.

— Franchement, je pense que tout se passera bien. Naruto ne veut pas coller la honte à Neji, seulement s'amuser, et ensemble ils arrivent à trouver l'équilibre. J'aurais simplement aimé qu'il me dise qu'il avait un penchant pour Neji avant que je le découvre en surprenant la demande en mariage…

Kakashi, qui avait entendu toute l'histoire sans doute via le formidable réseau de commères du village, n'essaya même pas de masquer son ricanement. Pour une fois qu'une blague d'Hitomi se retournait contre elle… C'était l'arroseur arrosé, et pour l'homme qui s'était retrouvé arrosé en continu depuis que la gamine avait son diplôme de l'Académie, c'était plaisant de la voir à la place de ses victimes pour une fois.

— Ils seront heureux ensemble, ma puce. Tu sais bien que c'est tout ce qui compte.

— Bien sûr, Père. Laissez-moi juste bouder quelques jours de plus loin des regards et puis ça passera. Je n'ai pas envie que mon petit bébé se marie…

— Hitomi, intervint Kakashi d'un ton pince-sans-rire, tu n'as qu'un an de plus que lui… et tu es mariée depuis plusieurs années.

— C'est pas pareil !

Puisqu'il soutenait que si, elle retrouva assez d'énergie pour se jeter sur lui. Il esquiva son assaut en riant, mais quelque part entre sa pirouette et la Mudra du Rat qu'elle forma de ses mains agiles, le jeu se mua en entraînement à nouveau. Ensui, qui avait eu son compte, se dépêcha de battre en retraite. Le sensei et son élève échangèrent coup sur coup pendant encore plus d'une heure avant de s'avérer satisfaits – avant que le Limier ait botté le cul de son ancienne Genin assez vigoureusement pour qu'elle se tienne tranquille, en toute honnêteté.

Les jours suivants se perdirent dans un tourbillon d'entraînements, de missions principalement cantonnées à l'intérieur du village pour Hitomi et de longues heures de travail sous la supervision distante de Shikaku. Elle avait cessé de rechercher son aide depuis longtemps pour remplir la paperasse, tout simplement parce qu'elle n'en avait plus besoin. Bien conscient qu'elle progressait – et que le jour de la retraite approchait lentement l'horizon – le chef de clan l'envoyait de plus en plus souvent négocier avec les nobles du village, ou les marchands, ou les clans, ou… La liste était sans fin, vraiment.

— Ojisan, je pense sérieusement qu'on peut se permettre d'envoyer Kakashi-sensei avec une équipe en mission extérieure à nouveau. Genma Shiranui et Anko Mitarashi sont remis de leurs blessures et ont l'habitude de travailler avec lui.

Hitomi s'était réveillée de son coma quelques semaines à peine avant que Gaara, Haku, et les soldats de leurs pays respectifs rentrent chez eux. Elle n'avait eu que très peu de temps avec son ami et son amant, mais le village passait avant ses désirs égoïstes. Konoha se remettait lentement des terribles coups essuyés aux mains de Nagato : peu de gens avaient réellement perdu la vie, au final, mais personne ne pouvait remplacer Jiraiya au rang de Maître-Espion pour l'instant. Les seuls candidats étaient encore trop jeunes. Trop faibles.

— Hana Inuzuka aura ma tête sur un plateau si elle sait que je les ai envoyés en mission maintenant… Il va falloir qu'on cache nos traces.

— On est des ninjas, Ojisan. Je ne pense pas qu'on aura un problème avec ça.

Shikaku éclata de rire et, juste comme ça, ce fut réglé. Cette attitude tranquille et relaxée qu'il exhibait dans sa vie de tous les jours comme au travail rendait les heures à ses côtés vraiment faciles à supporter. Hitomi n'était pas sûre de pouvoir traiter ce poste de la même façon quand elle prendrait sa place : elle se savait sévère, intransigeante, dure… Mais ces traits de caractère contribuaient à faire d'elle une meneuse d'hommes exceptionnelle, ce dont tout le village avait conscience. Bien des Jônin l'avaient respectée alors qu'elle n'était encore qu'une Genin… Une élève de l'Académie, même, pour certains.

— On a fini pour aujourd'hui. Tu peux y aller, chaton, je crois que Naruto-kun t'attend.

Hitomi n'avait pas besoin qu'il le lui dise : elle sentait le chakra de Naruto, chaud et tumultueux, comme un incendie hors du bâtiment. Son énergie n'était plus si agressive depuis qu'il avait apprivoisé Kurama, mais il restait un jinchûriki doté d'une force colossale à laquelle elle se montrait sensible. Elle rassembla ses affaires dans un sceau de stockage, rangea les dossiers sensibles derrière leurs mesures de sécurité habituelles puis quitta le bureau. Shikaku, sous ses dehors flemmards, restait en réalité au travail bien plus tard que ses employés pour s'assurer que le travail était fini à temps – et accompli selon ses très hautes exigences.

— Naruto, arrête de fixer l'entrée de la Tour comme ça, tu fais peur aux civils.

Il sursauta et fit volte-face, une main déjà posée sur la garde de sa claymore. Hitomi se tenait derrière lui – et venait de lui lâcher une belle quantité de paillettes dans les cheveux avec son Shunshin, ce qu'il ne remarquerait sans doute pas immédiatement. Le regard du jinchûriki s'éclaira puis, avant qu'elle puisse réagir, il la serra dans ses bras assez fort pour lui broyer les os.

— Nee-chan ! Avec le mariage dans trois mois, il est temps qu'on aille te trouver ta robe, tu ne trouves pas ? Ça fait vingt minutes que j'attends que tu aies fini ton travail !

— On a eu beaucoup de dossiers à traiter aujourd'hui. Kakashi-sensei retourne en mission avec une équipe… Mais pas nous. Je n'ai toujours pas l'autorisation de sortir du village.

Cela viendrait, cependant. Tsunade ne pourrait pas se passer beaucoup plus longtemps de l'une de ses meilleures kunoichi. La jeune femme avait vu la pile de missions réservées aux Jônin qui s'entassait sur le bureau de Shikaku et dans tous les recoins de la pièce. Ce n'était pas pour rien que le jeu des promotions avait repris. Ino avait passé son évaluation avec brio, tout comme Hinata et Chôji. À présent, c'était Naruto qui était pressenti, même si sa sœur aînée ne lui avait pas révélé cette information en particulier.

Elle s'était également interposée quand ses propres élèves avaient été mentionnés durant la conversation concernant les promotions. Les trois Chûnin avaient été traumatisés durant l'attaque de Nagato, en particulier Hanabi, qui avait vu ses deux camarades mourir. Elle refusait de les voir monter en grade avant qu'ils aient tous trois suivi une thérapie approfondie, une décision que Shikaku avait soutenue sans réserve. Ils n'étaient pas en guerre, pas dans le sens classique du terme. Ils pouvaient se permettre d'attendre avant de précipiter des soldats tout sauf prêts dans des missions plus dangereuses les unes que les autres.

— Bon, allons trouver cette robe, Naruto. Tu as besoin d'aide pour autre chose ?

— Non, ça va. Neji s'occupe des fleurs et de la salle qu'on va louer, et moi du repas. S'il y a bien un art dans lequel je te surpasse, c'est la cuisine, alors…

Avec un petit rire, ils s'éloignèrent de la Tour. Un soleil rayonnant baignait Konoha dans sa lumière, mais même celle-ci ne pouvait tout à fait effacer les dommages subis par le village. Hitomi avait été dans le coma pendant la pire période, celle où la zone tout entière se trouvait en ruines, mais elle imaginait parfaitement ce que ça avait été pour Naruto et pour tous les autres qui aimaient sincèrement cet endroit. Heureusement pour son esprit encore fragile et instable, les terres Nara s'étaient presque tout à fait remises avant qu'elle ne se réveille.

— Au fait, Naruto, demanda-t-elle au bout d'un moment, pourquoi est-ce que vous vous mariez, Neji et toi ? Vous ne sortiez pas ensemble, je l'aurais su…

Le jeune homme rougit et détourna le regard, un comportement timide et peu assuré qui ne lui correspondait pas. Naruto était bruyant, assertif, plein d'énergie et sûr de lui… Mais l'avait-elle déjà vu amoureux ? Elle réalisa que ce n'était pas vraiment le cas : l'interlude avec Gaara comptait à peine, il était bien trop bref pour lui montrer qui son frère était quand son cœur s'emportait.

— Tu sais, après Gaara… C'était vraiment difficile. Je sais que les shinobi sont censés vivre dans l'instant, savourer et toutes ces belles idées, mais je me sentais… seul. Tu avais tous tes problèmes avec Kakashi-sensei, ton tout nouveau foyer avec Itachi, et Sasuke… Sasuke n'est plus là. Avant, c'était à vous que je racontais tout.

Le cœur serré de honte et d'empathie pour son frère, Hitomi mêla ses doigts aux siens. Il serra sa main autour de la sienne, peut-être un peu trop fort, mais elle le laissa faire. Elle méritait sans doute bien un peu de douleur pour l'avoir laissé tomber de la sorte.

— J'ai eu une mission avec Neji à peu près à cette période. Je ne voulais pas en parler au début, mais il a réalisé que quelque chose n'allait pas… Pendant longtemps, je l'ai juste vu comme un ami.

Comme Hitomi ne disait rien, il poursuivit :

— C'était rafraîchissant, tu vois ? Pour une fois, j'étais proche de quelqu'un qui ne faisait pas partie de notre famille… Il a commencé à me parler de sa lutte au sein de son clan pour faire accepter les personnes homosexuelles, pour arrêter la pratique du Sceau de l'Oiseau en Cage… J'aimerais tellement qu'il réussisse, si tu savais.

— Je compte bien l'y aider, s'il a besoin de moi. C'est très louable comme combat.

— N'est-ce pas ? Et il est tellement intelligent, et doux avec les plus jeunes… Franchement, Nee-chan, il fera un sensei formidable, tu peux le croire !

Les yeux de Naruto brillaient d'admiration et de tendresse mêlées ; tout son corps s'animait quand il parlait de Neji, quand il chantait ses louanges. Enfin, Hitomi comprenait. Quelque chose en elle se détendit. Son frère serait entre de bonnes mains… Et si pas, elle pourrait toujours les arracher à Neji et les fourrer là où le soleil ne brillait jamais, n'est-ce pas ?

— Est-ce que… Hum, est-ce que tu approuves, Hitomi-nee ? Je n'ai jamais eu l'occasion de te le demander, au final, alors que je voulais te poser la question… Tu as toujours été plus clairvoyante que moi à propos des gens.

Elle pinça les lèvres et ne répondit pas tout de suite, pesant ses options. Elle savait que si elle formulait un refus, Naruto serait pétri de doutes, peut-être au point de changer d'avis concernant ce mariage. Cela lui épargnerait, à la toute fin, le déchirement de voir mourir Neji si la Grande Guerre avait bien lieu… Mais il souffrirait maintenant à la place. Si elle acceptait, elle devrait simplement trouver un moyen de sauver le jeune homme, un objectif qui lui semblait bien plus facile à atteindre.

— Bien sûr que j'approuve, Naruto. Tu as l'air heureux, c'est tout ce qui compte pour moi. Bon, s'il te rend malheureux, je compte sur toi pour m'en parler, mais il a tellement changé depuis notre premier examen Chûnin…

Les deux jeunes gens finirent le chemin vers la boutique du tailleur que Naruto affectionnait dans un silence confortable. Cela manquait tellement à Hitomi… Elle savait qu'elle n'en aurait bientôt plus le temps, aussi savoura-t-elle cet après-midi au maximum de ses capacités. Elle se trouva une sublime robe bordeaux qui rendrait sans doute Itachi fou de désir – elle allait donc très soigneusement la lui dissimuler jusqu'au jour J – puis partagea avec son frère un délicieux repas chez Ichiraku, son restaurant préféré.

Elle fit bien de savourer : quand elle rentra à la maison, la lumière du salon était allumée. C'était inhabituel : Itachi passait son temps dans la cuisine, dans son bureau ou dans la chambre quand il se trouvait seul. Elle troqua ses chaussures contre une paire de pantoufles confortables et alla le rejoindre dans le salon. Il avait bel et bien un invité, un membre de l'ANBU qu'Hitomi n'avait jamais rencontré et qui portait encore son masque. Quand il la vit, l'homme de presque deux mètres de haut s'inclina profondément devant elle.

— Yûhi-sama, salua-t-il d'une voix étonnamment suave pour sa stature, je suis venu vous remettre une convocation de la part de Tsunade-sama. Demain, deux heures après l'aube, aura lieu votre examen de Maîtrise des Sceaux.

Le cœur de la jeune femme rata un battement avant de s'élancer à tout rompre dans sa poitrine. Elle ne remarqua même pas que l'homme l'avait appelée par le titre d'une cheffe de clan – elle ne s'était pas encore habituée à pareil honneur. Tout ce qui comptait à ses yeux, c'était l'idée de cet examen. Elle n'avait pas pu le requérir de la part de Tsunade, ce n'était tout simplement pas la procédure. Et avec tous les ennuis qui tombaient sur Konoha les uns après les autres, elle avait cru que ce jour n'arriverait jamais.

— Très bien, parvint-elle à articuler après quelques secondes de silence abasourdi. Merci d'avoir délivré ce message. Vous pouvez lui répondre que je serai là.

Après s'être à nouveau incliné avec déférence, l'agent de l'ANBU disparut d'un Shunshin qui laissa trois feuilles mortes voler dans l'air et se poser sur la table basse. Les genoux tremblants d'Hitomi la portèrent à peine jusqu'au canapé, où elle s'effondra sans aucune grâce. Elle se fichait de la grâce, elle était une Nara, de toute façon… Elle ne parvenait pas à réfléchir, même quand elle secouait la tête pour tenter d'éclaircir ses pensées.

— Tu savais ? demanda-t-elle finalement à son époux.

Il avait suivi tout l'échange sans prononcer un mot, debout derrière le canapé. Une fierté au-delà des mots adoucissait ses traits quand il secoua la tête.

— Il me l'a annoncé en arrivant, juste dix minutes avant ton retour. Félicitations, mon amour. Je sais que tu en rêves depuis que tu es toute petite.

Une larme indéfinissable se forma au coin de ses paupières et roula sur sa joue gauche. Elle l'essuya d'un revers de la main, surprise par sa propre émotivité. Elle allait pouvoir l'annoncer à Ensui… C'était lui qui l'avait placée sur cette voie quand elle n'était encore qu'une enfant, lui qui avait entretenu la flamme, lui qui… Elle avait envie d'éclater en sanglots, d'exulter, mais elle se maîtrisa.

— Rien n'est encore fait. Je pourrais rater cet examen, après tout…

Itachi répondit à cette pensée formulée à voix haute par un ricanement amusé.

— Toi, rater quelque chose qui soit lié aux sceaux ? Ne dis pas de bêtise, enfin.

— J'ai raté l'invocation de Tobirama-san, lui rappela-t-elle d'un ton pincé.

— Ce n'est pas pareil. J'ai foi en toi, mon amour. Tu seras le plus grand prodige qu'ils aient jamais vu.

— Ils ont donné le titre à Minato Namikaze, tu sais ?

Il s'assit dans le canapé et l'enlaça, un contact tendre et délicat qu'elle accueillit avec joie.

— Et tu seras encore meilleure. J'en suis certain.

Le lendemain matin, Hitomi revêtit son uniforme ninja malgré ses mains qui tremblaient et la boule d'anxiété qui avait décidé de se loger dans son estomac. Elle se força à grignoter quelques bouchées de riz et de légumes issues du petit-déjeuner pourtant délicieux qu'Itachi lui avait préparé, l'embrassa en guise d'au revoir et se dirigea vers la porte, tentant comme elle le pouvait de se montrer plus assurée qu'elle ne l'était réellement. Le statut de Maîtresse des Sceaux – de prétendante à ce titre – ne désignait pas seulement les compétences mais aussi l'attitude de celles et ceux qui le portaient. Elle voulait lui faire honneur.

— Hitomi-chan, il est un peu tôt. Tu étais nerveuse, hm ?

Jiraiya s'approcha d'elle, s'appuyant de sa seule main sur une canne en Chêne d'Hashirama. Il n'était pas encore totalement remis de son affrontement avec les Voies : son corps semblait rattrapé par des décennies de combats, de tension constante et de prouesses à peine imaginables. Hitomi regrettait toujours de ne pas avoir été meilleure, de ne pas avoir empêché la perte de son bras… Mais si l'Ermite avait continué de se battre, il aurait fini par connaître son trépas, et peut-être n'aurait-elle pas pu l'empêcher aux mains d'un autre adversaire.

— Juste un peu, avoua-t-elle en détournant le regard. Qui ne le serait pas ?

— Quand je me suis présenté, j'avais dix ans de plus que toi et je me serais pissé dessus tellement je stressais. Ne t'en fais pas, petite, je comprends.

Elle répondit d'un bruit bas dans la gorge, contemplant la Salle des Sceaux autour d'elle. Elle la connaissait, bien entendu : il s'agissait de celle que Tobirama avait fait construire sous le Manoir du Hokage des décennies plus tôt. Elle sentait encore l'écho de la présence des Maîtres des Sceaux qui s'y étaient succédés si elle ouvrait ses méridiens à leur maximum, un acte qu'elle ne tenta qu'une seule fois. C'était douloureux, surtout aussi près de Jiraiya.

— Tu sais, maintenant que je suis à la retraite, j'ai bien envie de me consacrer aux livres. Pas seulement les miens, hm ? Je veux devenir éditeur. Tu savais qu'on n'en avait pas à Konoha ? J'ai dû me taper la capitale pour rencontrer le mien…

— Est-ce que vous êtes en train de me proposer de publier mes livres, Jiraiya-sama ? demanda-t-elle avec un mélange de dérision et d'affection.

Il rougit et se gratta l'arrière de la tête, une moue aux lèvres.

— Je sais ce que valent tes romans, Hitomi-chan. Je serais honoré de commencer à te représenter. Les choses n'ont pas tourné comme tu le voulais avec mon éditeur à cause des ennuis dans lesquels tu te fourres sans cesse, mais je comprendrai ça. J'ai été un ninja avant toi.

Il avait même fait plus que ça : il avait été une légende. Hélas, cette période de l'histoire était désormais terminée. Il ne serait sans doute même plus capable d'enseigner autre chose que de la théorie à Naruto… Heureusement, il pouvait compter sur Kakashi pour la pratique. Le Limier n'avait jamais cessé de garder un œil sur ceux de ses élèves restés à Konoha.

— Vous savez quoi ? J'accepte. De toute façon, ces romans ne font rien d'autre que prendre la poussière chez moi en ce moment. Je vous les amènerai quand l'examen sera terminé et vous déciderez lesquels valent le coup d'être édités. Je vous laisse carte blanche.

Un sourire victorieux apparut sur les lèvres du Sannin, qui posa sa canne contre le mur et ébouriffa les cheveux d'Hitomi. Elle ne tenta pas de lui échapper, pas alors que ce simple geste semblait le faire vaciller. Soudain, alors qu'il tendait à nouveau la main vers sa canne, la porte de la Salle des Sceaux s'ouvrit à la volée.

— Jiraiya, si je te vois encore lâcher cette canne même pendant un instant…

— Bonjour à toi aussi, princesse !

Pour toute réponse, Tsunade le fusilla du regard. Elle en imposait, comme toujours, dans son hakama vert sombre. Elle n'avait pas emporté avec elle l'insigne du Hokage, puisqu'elle n'était pas là en cette qualité ce jour-là. Hitomi fut surprise de voir le Sceau de la Création et du Renouveau à nouveau formé sur son front, un petit losange bleu canard prêt à éclater en cas de besoin pour lui offrir sa force. Son sceau à elle, enroulé autour de son nombril, ne demandait pas tant de temps à se régénérer, mais il n'avait pas non plus un effet aussi extrême sur l'organisme… Elle espérait juste pouvoir épargner à sa cheffe de guerre de l'utiliser à nouveau.

— Installe-toi, Hitomi, ça aurait dû être fait il y a des années et je n'ai malheureusement pas des heures à te consacrer. Tu as deux heures pour nous exposer tes talents en matière de sceaux, nous montrer quels domaines tu maîtrises et nous expliquer l'une de tes créations personnelles. C'est parti !

Aussitôt, la jeune femme se mit au travail. Le pouvoir bourdonnait au bout de ses doigts, avide et enfiévré, mais elle ne se laissa pas emporter. Elle commença sobrement, en déroulant une peau de cerf préparée avec soin, sur laquelle elle tatoua une réplique de son sceau de stockage de chakra. Il s'agissait bien d'une création personnelle, mais elle ne l'expliqua pas : ce n'était pas ce qu'elle voulait présenter à Jiraiya et Tsunade, les seuls deux Maîtres à encore fouler ce monde.

Ensuite, elle passa aux sceaux de contact, qui lui avaient donné tant de mal. Elle contint l'explosion d'une de ses créations à l'aide d'une barrière, dessina une réplique de son sceau communicant d'un effleurement du bout des doigts sur la peau de cerf, agita monts et merveilles par le seul, incroyable, pouvoir de son chakra dans une salle habituée à témoigner des prouesses de ses prédécesseurs. Le clou du spectacle, elle le garda pour la fin, après s'être téléportée une dizaine de fois de pilier en pilier à l'aide du Dieu de la Foudre.

— La création personnelle que je veux vous présenter est le Sceau de Métamorphose. Tsunade-sama, qui a posé le tout premier sur des gens qui avaient besoin de disparaître selon le motif que je lui avais fourni, est déjà un peu familière avec le principe.

Jiraiya se pencha avec intérêt sur la chaise où il avait pris place, forcé par sa comparse. Ses yeux noirs n'avaient pas quitté les mains d'Hitomi un seul instant depuis qu'elle avait commencé à dévoiler ses talents.

— Le Sceau de Métamorphose, expliqua la jeune femme, s'enfonce dans le code génétique d'un individu et le redéfinit de façon à changer son apparence. Le mécanisme lui-même n'est pas très agréable à enclencher, mais seul le porteur peut l'activer ou le désactiver, ce qui représente une meilleure sécurité que toutes les autres techniques de changement d'identité ou d'apparence.

— Est-ce que ce sceau a des points faibles ? demanda Tsunade, elle qui connaissait pourtant la réponse.

— Oui, une grande faiblesse, Tsunade-sama : chaque personne qui décide de le porter ne pourra avoir qu'une seule persona via ce changement d'apparence. Je n'ai pas découvert comment porter plusieurs Sceaux de Métamorphose à la fois… Quand je l'utilise, je deviens Eien, mais je ne pourrais pas avoir de deuxième identité factice accompagnée d'une fausse apparence.

Jiraiya acquiesça à la place de sa coéquipière, l'air absolument fasciné. Bien entendu, il connaissait ce sceau, Hitomi l'utilisait régulièrement, mais durant les dizaines de minutes qui suivirent elle entra beaucoup plus dans les détails concernant la création comme le fonctionnement de son petit chef d'œuvre. Quand elle eut terminé, toute nervosité l'avait désertée : elle se trouvait en terrain connu, un terrain où le doute n'était qu'un lointain nuage à l'horizon.

— Hitomi Yûhi, commença Tsunade quand elle eut terminé ses explications et se fut prosternée, comme le voulait la coutume, en attente de leur verdict, lève-toi. Tu porteras désormais le titre de Maîtresse des Sceaux, comme ton prédécesseur Minato Namikaze et tout ceux qui sont venus avant lui. Fais honneur à cette position, ne te ferme jamais à notre art et brille sans limite. Tu peux quitter cette salle le dos droit et le regard fier. Un jour, ceux qui marcheront sur tes traces contempleront tes exploits avec admiration, tu les inspireras et les guideras. Félicitations.

Les larmes aux yeux, Hitomi se releva. Elle se sentait plus grande, soudain, d'une stature plus large et plus solide, capable de porter tous les espoirs du monde ninja sur ses épaules. Tsunade posa sur elle un regard immensément fier.

— Va, Hitomi-chan. Va l'annoncer à ton père.

Il n'en fallut pas plus à la jeune femme pour attraper la balise qu'elle avait posée dans le bureau d'Ensui à l'aide de son chakra et tirer d'un coup sec qui la téléporta. Le Dieu de la Foudre était une véritable merveille… Mais rien ne lui semblait réellement merveilleux à l'aulne de cette nouvelle.

Elle.

Maîtresse des Sceaux.

— Père ! s'exclama-t-elle sans se soucier de s'il était occupé ou non. J-je viens de passer l'examen de Maîtresse des Sceaux et—

Elle n'eut pas le temps de finir sa phrase que le formidable shinobi qu'elle avait choisi pour père bondissait par-dessus son bureau et l'enlaçait à lui en rompre les os. Elle éclata de rire quand il la souleva de terre et la fit tournoyer dans ses bras puissants. Il ne doutait pas, n'avait jamais douté un seul instant, qu'elle y parviendrait. Quand il la relâcha, des larmes de fierté humidifiaient ses yeux mais ne s'échappèrent pas, pas encore.

— Félicitations, ma puce. Et si on allait fêter ça ? Pour une occasion pareille, Shikaku-sama comprendra.

Un petit rire échappa à la jeune femme. Son cœur battait à tout rompre, chantait dans ses oreilles. Rien n'aurait pu obscurcir son humeur.

— Menez la voie, je vous suis. J'ai une faim de loup !