Crédits - Eric Kripke.
Base - Supernatural.
Rating - M
Avertissements - Contenu sexuel. Mineures descriptions de violence. Référence à la mutilation permanente d'un personnage mineur. Mention implicite de violences faites à des enfants. Léger Castiel/Crowley.

Note - Bon, en fait, j'ai foiré mon coup, j'ai donné à Castiel sept frères et soeurs et non six dans le premier chapitre. Comme ils ne jouent pas un rôle très important dans le grand tissu de cette histoire, j'ai décidé de rééditer ce chapitre en supprimant Lucifer; il ne manquera à personne dans cette fic et n'avait aucune réplique ni utilité. Voilà, voilà. Désolée s'il va vous manquer mais en ce qui me concerne, ben, c'est pas vraiment grave s'il n'est pas là. Et puis ça laisse l'ocassion à d'autres anges de briller un peu... bon, surtout par leur absence. Bonne lecture. :)


Ozel


Deuxième partie - L'Ermite

Incapable de trouver le sommeil, Castiel avait pondéré toute la nuit qui avait suivi et avait fini par décider de confectionner une chemise à la fois, espérant de toute son âme qu'il aurait la force de survivre à la première récolte et qu'une fois qu'il serait parvenu à filer les ronces pour en faire de la laine et à réaliser un vêtement à peu près correct, il aurait eu le temps de guérir afin de recommencer sa tâche laborieuse. Ce n'était pas idéal mais il ne voyait pas d'autre issue : arracher toutes les ronces d'un coup le conduirait inexorablement vers une mort certaine et sa famille devrait alors passer le reste de leur vie sous la forme de cygnes.

L'idée même lui arracha des larmes de découragement.

Il s'était mis à l'ouvrage dès le lendemain, désireux d'échapper au silence qui oppressait sa mansarde jadis si pleine de bavardages et de vie. Plusieurs fois durant la journée, il s'était surpris à se mordiller les lèvres, un mot presque formé dansant sur le bout de sa langue ses dents avaient retenu avec violence son désir de parler pour se donner du baume au cœur, mordant sans pitié dans sa langue pour se faire taire. Pendant un terrible instant, il envisagea de se coudre les lèvres pour se soustraire définitivement à la tentation de prononcer un mot mais la perspective de la douleur qu'il devrait s'infliger pour parvenir à un résultat satisfaisant le dissuada de poursuivre.

Il n'avait pas exactement besoin de se torturer davantage en se soumettant à une souffrance inutile.

Les plantes étaient en effet bien plus horribles que ce qu'il avait imaginé. Un simple toucher le brûlait autant qu'une giclée d'eau bouillante et les tiges glissaient entre ses mains gantées, sifflant et crachant leur poison avec malveillance lorsqu'il parvenait à en arracher une. Les gants fins de Castiel, incapables de le protéger décemment du poison, furent dévorés en quelques heures et avant que le soleil ne soit à midi, ses mains était couvertes de coupures qui avaient pris une couleur violacée inquiétante.

Il lui fallut un jour entier pour déraciner le premier buisson et pour que ses feuilles puissent s'assécher sous le soleil brûlant.

L'esprit embrumé par la fièvre que le poison et la soif avaient causée, le glaneur se surprit à se demander si Michael avait ressenti une pareille douleur lorsqu'on avait dû lui amputer la jambe ou même s'il avait passé ses derniers jours en tant qu'humain paralysé par une fièvre similaire. L'idée lui semblait relativement étrange : toute sa vie durant, Castiel avait connu Michael comme un homme solide et implacable, le pilier sur lequel leur famille s'était reposée après la mort de leurs parents, et même sa blessure n'avait pas réussi à changer cette impression. L'imaginer diminué par la fièvre, faible et fatigué, lui fit prendre conscience de la précarité dans laquelle leur famille s'était retrouvée jusqu'à hier : il avait été trop absent pour s'en rendre compte et nul doute que Raphaëlle avait tenté de le préserver mais il ne faisait plus doute que leur frère aîné était probablement à l'article de la mort lorsque Balthazar avait pris la décision de voler les plantes médicinales du jardin de Métatron. L'urgence de son geste prenait un sens douloureusement nouveau qui laissait au plus jeune un vague goût amer au creux de la gorge.

Lorsque le soleil se mit à amorcer sa descente, Castiel se traîna avec effort jusqu'au village dans l'espoir de s'attirer la miséricorde des honnêtes gens. Il ne cherchait pas à demander de l'assistance dans sa tâche – une telle tentative les condamnerait et Castiel le savait parfaitement – mais la moindre petite aide serait bienvenue, qu'il s'agisse d'herbes médicinales pour apaiser les brûlures qui écorchaient ses paumes, de tissu pour confectionner une nouvelle paire de gants ou d'un repas chaud.

Il n'y trouva aucune aide. Des amis et connaissances, des glaneurs et laboureurs avec qui il avait jadis travaillé, des anciens employeurs, des familles qui avaient profité des soins de Raphaëlle ou avaient apprécié les ouvrages de couture d'Hannah, un village entier de gens que Castiel avait connu depuis sa plus tendre enfance – ils lui jetèrent à peine un coup d'œil avant de fermer leurs portes à la hâte, expliquant avec regret qu'ils étaient désolés pour Castiel et qu'ils auraient bien voulu l'aider mais qu'ils savaient tous reconnaître une malédiction quand il en voyaient une et qu'ils ne voulaient surtout pas risquer de s'attirer les foudres de la personne qui l'avait lancée. Le pauvre homme dut serrer les dents pour ne pas éclater en sanglots rageurs devant ce nouveau revers de malchance : il savait que la réputation de famille avait souffert de l'incident que Balthazar avait causé et de la maladie de Michael mais se retrouver rejeté par tous sans avoir la moindre chance de plaider sa cause lui causait une douleur aussi atroce que celle causée par les épines vénéneuses.

Pour ce qui lui sembla être la millième fois en une journée, il souhaita avoir tenu sa langue devant le sorcier. S'il n'avait pas joué les insolents et avait accepté les termes du marché sans l'insulter, il aurait pu expliquer aux autres villageois que son mutisme n'était pas une maladie causée par une malédiction et alors, peut-être que son sort aurait été moins difficile à supporter. Mais se lamenter en silence ne lui servirait à rien et ses larmes ne lui attireraient aucune forme de pitié il les essuya avec colère, bien décidé à ne pas se laisser abattre par le découragement.

Castiel dépensa l'argent qu'il lui restait pour acheter une miche de pain à un boulanger suffisamment désespéré pour accepter son offre et reprit son chemin vers sa masure d'un pas fatigué. Ses mains se remirent à saigner sur le chemin du retour, leur couleur violine ayant laissé place à un teint jaune et peu engageant tandis que du pus s'écoulait paresseusement des blessures. Lorsque le glaneur fut enfin arrivé chez lui et qu'il eût avalé de quoi calmer sa faim, le désespoir le gagna à nouveau, encouragé par sa fièvre montante.

Il n'avait plus de larmes pour pleurer sur son misérable sort il préféra se recroqueviller sur sa couche et fermer ses yeux brûlants en attendant que l'inconscience le trouvât.

La situation était alarmante. L'avance qu'il avait reçu du seigneur Crowley ne lui permettrait pas de survivre bien longtemps et il n'avait plus aucun espoir de trouver du travail aux champs, pas avec des mains aussi faibles que celles d'un nouveau-né. Sa famille n'avait aucune économie devant elle, tout l'argent qu'ils gagnaient étant consacré aux dépenses que demandaient les soins de Michael et Castiel ne possédait aucun talent qui lui aurait permis de survivre tout en confectionnant les chemises, aucune aptitude particulière pour la médecine, le braconnage ou la couture. Bientôt, il n'aurait plus un sou pour acheter son pain et il devrait se sustenter avec ce qu'il trouverait dans les bois, en espérant ne pas s'attirer les foudres des seigneurs à qui appartenaient les terres ou, pire encore, de Métatron lui-même.

Peut-être qu'avec un peu de chance, le poison finirait de l'achever avant la fin de la semaine, pensa-t-il avant de sombrer dans un sommeil agité.

Le jour suivant fut pire encore.

Castiel se réveilla à moitié délirant, son corps en nage et son sang battant à ses tempes, presque comme s'il s'était mis à bouillonner. Il parvint à se lever au prix d'un effort colossal et se dirigea d'un pas traînant vers le ruisseau qui dévalait à l'orée du bois après avoir avalé une bouchée du pain rassis qu'il avait acheté la veille.

L'eau fraîche fit du bien à ses muscles engourdis et à ses mains blessées dont l'aspect jaune et violine ne s'était pas amélioré avec la nuit. Le tremblement de ses membres, bien qu'il fût moins violent que la nuit précédente, persistait et lorsqu'il fût enfin parvenu à sa destination, le soleil était déjà trop haut dans le ciel à son goût. Un long soupir lui échappa tandis que son regard retombait sur le tas de feuilles intouché qui l'attendait nonchalamment sur le bord du chemin.

Le jeune homme retroussa ses braies et se remit à l'ouvrage.

Il y passa une nouvelle journée, ses pieds écrasant les feuilles séchées jusqu'à ce qu'ils fussent réduits à un tas de lin informe. Le poison que ses mains n'avaient pas absorbé la veille lui perçait les pieds, dévorant ses semelles comme il avait dévoré ses gants et le laissant pieds nus et ruisselants de sang avant que le soir ne fût tombé le glaneur dut interrompre sa tâche plus d'une fois pour éponger ses talons, glapissant de douleur à chaque fois qu'il en retirait une épine. Alors qu'il parvenait au bout de sa pénible tâche, taraudé par la faim et la fièvre, Castiel sentit soudain ses pieds se dérober sous lui et son champ de vision devint noir.

Il reprit connaissance le nez plongé dans un monticule de terre, la vue tremblant sous l'effet du poison et un bruit sourd bourdonnant à ses oreilles. Alors qu'il se remettait sur ses genoux au prix d'un effort surhumain, il s'aperçut que la poussière sous lui tremblait véritablement et que le bruit sourd qui pulsait contre ses tempes devenait de plus en plus distinct au lieu de s'atténuer. Quelques minutes plus tard, le son caractéristique de sabots martelant le sol résonna dans le sous-bois et Castiel vit alors quatre superbes chevaux apparaître au bord du chemin.

Il retint un rire angoissé, persuadé que le poison des plantes venait enfin de lui arracher sa dernière once de raison. Voir des cavaliers se promener dans la forêt était un rare spectacle et la plupart du temps, lorsque cela se produisait, il s'agissait de patrouilles de gardes nonchalants. Or, le petit groupe qui s'avançait le long du sentier n'avait rien d'un détachement ordinaire de militaires ennuyés : leurs vêtements étaient beaucoup trop précieux et fins pour appartenir à des gardes et les épées qui pendaient à leurs ceinturons rutilaient avec flamboyance.

Les expériences de Castiel avec la noblesse étaient drastiquement limitées et ce n'était certainement pas le seigneur Crowley qui se serait soucié de lui donner des leçons de bienséance. Pour être honnête, Castiel ignorait si le seigneur Crowley aurait été de bon conseil – tout suzerain qu'il était, il n'en restait pas moins un petit seigneur de province et il était évident que le rang des inconnus qui étaient arrivés à la hauteur du jeune paysan surpassait en tous points celui de n'importe quel modeste seigneur que Castiel pouvait prétendre avoir côtoyé. Il fut soudain content d'être déjà prostré au sol et pencha sa tête afin d'imiter ce qu'il espérait être une courbette convaincante.

— Holà, mon brave ! lui lança un cavalier monté sur un étalon à la robe noire avant de s'arrêter à quelques mètres de la silhouette prostrée du pauvre glaneur.

Lequel cligna bêtement des yeux, le regard toujours rivé sur le sol. Pas de doute, il avait perdu bel et bien perdu l'esprit.

— Je suis navré de vous importuner, l'ami, continua l'inconnu avant de descendre de sa monture avec un geste souple et élégant. Je… c'est horriblement gênant, à dire vrai, mais cela fait des heures que moi et mes hommes tournons en rond dans cette forêt sans en voir la fin. Nous n'avons pas pour habitude de prendre ce chemin et j'ai cru que couper par les sous-bois nous ferait gagner du temps. Visiblement, je me suis trompé et je ne suis pas fier de le reconnaître.

Castiel tenta de se redresser mais ne parvint qu'à lever péniblement la tête.

L'homme qui se tenait face à lui était grand, trop grand pour que Castiel puisse distinguer convenablement ses traits depuis là où il était. A quatre pattes dans la terre, ruisselant de sueur et de sang, le regard embrouillé par la fièvre, il était conscient qu'il devait offrir une image particulièrement pitoyable. Ce qui – pour une raison qu'il ne parvenait pas à s'expliquer – ne découragea pas son interlocuteur le moins du monde.

— Il est inutile de vous prosterner ainsi, mon ami, poursuivi l'étranger avec douceur. Vous êtes le premier homme que nous avons croisé depuis que nous sommes entrés dans cette forêt et vous êtes peut-être le seul capable de nous indiquer le chemin – je vous promets que si vous nous apportez votre aide, ce sera moi qui me prosternait devant vous et non l'inverse, mon brave homme.

— Votre Grâce, s'exclama un des cavaliers restés en selle, visiblement outré par la proposition, vous n'y songez pas ! Cela serait indigne de votre rang !

Sa « Grâce » ne prit pas la peine de se retourner pour réclamer le silence, se contentant de faire un signe de la main par-dessus son épaule. Le geste suffit à faire taire le cavalier mais pas à dissiper la tension diffuse que Castiel sentait monter au sein du groupe.

Il devait probablement faire quelque chose pour y remédier.

Au prix d'un lourd effort, Castiel parvint à se redresser sur ses genoux. Aussitôt, l'inconnu se fendit d'un glapissement surpris avant de mettre un genou en terre, plaçant une main sur l'épaule du blessé afin qu'il ne s'écroulât pas une seconde fois dans la terre.

— Mais vous êtes blessé ! s'exclama-t-il en prenant avec précautions les mains de Castiel entre ses propres doigts gantés. Ces plaies sont récentes… Que s'est-il passé, mon brave ? Avez-vous été attaqué ?

Le glaneur secoua la tête, incapable de faire mieux. Dans cette position, il pouvait mieux distinguer les traits de l'inconnu et il se demanda jusqu'à quel point le poison lui embrumait l'esprit. L'homme qui examinait ses paumes avec une agitation étrange n'était pas seulement riche et puissant : il était également extrêmement beau, au-delà même de ce que Castiel aurait pu imaginer à ses heures perdues.

Ses yeux étaient d'une couleur indéfinissable, oscillant entre le vert et le bleu au gré de la lumière qui dansait à travers les branches des arbres. Son nez était droit et bien dessiné, ses lèvres plus fines qu'un fil de soie et sa mâchoire carrée lui donnait un air volontaire que venaient adoucir des cheveux longs et légèrement ondulés. Le seul défaut de ce tableau idéal était l'inquiétude qui transpirait de son expression et Castiel se surprit à se demander à quoi l'étranger ressemblait quand il souriait.

— Est-ce que vous allez bien ? demanda ce dernier, même si la réponse devait sans nul doute lui sauter aux yeux. Il gratifia le paysan d'une petite secousse, probablement afin de l'empêcher de s'évanouir de nouveau.

Castiel éprouva une bouffée de gratitude pour l'inconnu. Après avoir passé une soirée entière à chercher du soutien et du réconfort auprès de gens qu'il avait autrefois appelé « amis » en vain, voilà que le premier étranger sorti des bois venait à son secours sans aucune hésitation. Et à en juger par la gravité et la noblesse qui transpirait de son attitude, il s'agissait de quelqu'un de vraiment important.

Pourquoi un homme pareil s'abaisserait à apporter son aide à quelqu'un comme Castiel, ce dernier n'en savait rien mais il ne pouvait pas décemment rester amorphe comme un poisson qu'on aurait sorti de l'eau : il ferait mieux de se rendre utile, ne serait-ce que pour remercier son mystérieux inconnu de l'avoir soutenu.

S'appuyant sur l'étranger malgré lui, Castiel parvint à se relever avec difficulté. Ses pieds tremblants se dérobèrent à nouveau sous lui mais au lieu de retomber face contre terre, il sentit un bras lui enserrer la taille tandis que son sauveur passait sa propre tête sous l'épaule du glaneur, le portant ainsi jusqu'à l'arbre le plus proche afin qu'il puisse s'y retenir. Le paysan lui décrocha un sourire empli de gratitude et pointa un doigt tremblant vers la gauche.

C'était tout ce qu'il pouvait faire : pointer du doigt en silence et espérer se faire comprendre. Des larmes de frustration lui montèrent aux yeux.

— Votre majesté, reprit le cavalier qui avait pris la parole quelques minutes plus tôt, vous ne devriez pas le toucher ainsi. Il est sale, probablement malade – qui sait ce qu'il a attrapé en vagabondant dans les sous-bois ? Je doute qu'il puisse nous être d'un quelconque secours.

— Dans tous les cas, il reste un sujet, répondit l'inconnu avec fermeté, comme si cela expliquait tout.

— Et vous êtes le prince. Vous ne devriez pas vous abaisser à lui adresser la parole.

Le prince se retourna vers l'escouade, le front plissé par l'agacement.

— C'est un de mes sujets et il est pratiquement à l'agonie. Vous ne pensez pas qu'il y a plus important que le protocole en ce moment ?! Et si vous avez un autre commentaire à faire qui ne soit pas une suggestion sur la façon de lui venir en aide, sire Brady, ajouta-t-il en direction du cavalier qui avait ouvert la bouche comme pour protester de nouveau, vous serez prié de laisser ce pauvre homme emprunter votre cheval et de trouver le chemin de la sortie vous-même.

La menace suffit à lui clouer le bec mais pas à faire disparaître l'éclair de colère qui brilla dans ses yeux.

— Je suis Sam, reprit l'homme qui empêchait Castiel de s'effondrer d'un ton doux. Pouvez-vous me dire votre nom ?

Le jeune glaneur secoua la tête, navré de ne pas pouvoir en faire davantage. Il entendit un des cavaliers ricaner au-dessus d'eux mais un regard acéré du prince le fit taire sur-le-champ.

— Ce n'est pas grave, assura Sam en appuyant sa main sur son torse pour l'aider à se redresser. Le contact était solide et apaisant Castiel se concentra sur la chaleur de la paume contre sa tunique, laissant la douleur qui lui engourdissait les membres se dissiper dans le confort que lui procurait ce simple toucher. Lorsqu'il rouvrit les yeux, son esprit s'était un peu éclairci et il tendit à nouveau son doigt vers la gauche, espérant se faire comprendre un peu mieux cette fois-ci.

— Cet homme est visiblement un simplet, Votre Majesté. Je ne pense pas que nous puissions en tirer grand-chose, lança un autre homme. Sa voix n'avait rien de l'acidité condescendante du premier il semblait au contraire profondément désolé pour Castiel.

Le prince plissa les lèvres, son regard oscillant entre la direction que pointait le blessé du doigt et la poitrine haletante de ce dernier. Il retourna à nouveau la tête vers son escouade et s'adressa à l'homme qui venait de parler.

— Andy, descends.

— Quoi ? Mais je…

— Je ne te demande pas d'abandonner ton cheval, j'aimerai juste vérifier quelque chose. Descends, suis cette direction et vois si tu peux trouver un chemin ou quelque chose qui nous aidera.

Andy plissa la bouche mais s'exécuta, confiant les rênes de sa monture à l'un de ses camarades avant de s'aventurer dans les fourrés, sa main sur le pommeau de son épée. Lorsque sa silhouette eut disparu dans les brouillasses, Sam se retourna vers Castiel et s'adressa à nouveau à lui d'une voix très douce :

— Me direz-vous ce qui s'est passé, mon ami ? Vous avez l'air en piteux état. Nous avons d'excellents guérisseurs au palais. Ils pourront vous soigner s'ils connaissent la cause de votre mal.

Castiel se dégagea doucement de la poigne du prince et se pencha assez bas pour ramasser une poignée de feuilles qu'il avait essayé de transformer en lin. Aussitôt, une voix aigüe s'éleva du groupe de cavaliers – le jeune paysan mit un moment avant de comprendre qu'il s'agissait d'une femme blonde aux cheveux coupés courts.

— N'y touchez pas, Votre Majesté ! s'écria cette dernière, alarmée. Je connais cette plante : son poison est fatal, même à petites doses !

— Mais pourtant, il la tient dans sa main, défendit Sam avant d'écarquiller les yeux. Oh ! C'est à cause de cette plante que vous êtes malade ? Vous l'avez touchée ?

Castiel hocha la tête. Le prince pencha la tête, la confusion visible sur tout son visage.

— Pourquoi avoir fait une chose pareille ?

— Je pense qu'Andy avait raison, votre Grâce, intervint le dernier cavalier en étouffant un ricanement. Le bougre m'a tout l'air d'être un simplet. Il n'y a rien à en tirer.

— En fait, je retire ce que j'ai dit, répondit l'interpellé en ressortant des fourrés derrière lesquels il avait disparu. Il y a un chemin juste un peu plus loin, votre Altesse.

Le sourire que Sam lança à Castiel lui coupa momentanément le souffle.

— Vous connaissez le chemin pour sortir d'ici, pas vrai ?

A nouveau, il ne put qu'opiner du chef. La joie qui avait illuminé momentanément le beau visage du prince s'assombrit et il lui jeta un regard rempli de souci avant de lever la main, lui frôlant la gorge du bout des doigts.

— Vous n'avez pas dit un mot depuis que nous sommes arrivés, mon ami. Vous ne pouvez pas parler, n'est-ce pas ?

Castiel secoua la tête, sa main se pressant gentiment contre celle du noble. Il réalisa aussitôt qu'il était en train de toucher une personne royale avec ses paumes sales et purulentes et la relâcha immédiatement, honteux de son geste impulsif. Si le prince lui en tint rigueur, il n'en montra pas un signe.

— Alors il ne sert à rien de s'attarder dans cette forêt. Pouvez-vous monter à cheval ?

Il n'était jamais monté sur un cheval de sa vie. En posséder un était un luxe que sa famille ne pouvait pas rêver de s'offrir et même durant son travail dans les fermes McLeod, le travail avec les chevaux était une tâche que personne n'aurait confié à un misérable glaneur tel que Castiel. Il pouvait nettoyer une écurie ou nourrir un cheval mais en monter un n'était tout simplement pas envisageable. Encore une fois, Castiel secoua la tête en signe de dénégation. Son ignorance ne découragea pas Sam pour autant.

— Ça ne fait rien. On va y aller à pied. Menez la marche, je vous soutiendrai.

Trop ébahi pour songer à protester, le glaneur ramassa les tiges qu'il avait étalées sur le sol et les plaça dans sa besace avant de se mettre à marcher vers le sentier, son poids soutenu par un homme qui aurait dû lui cracher dessus au lieu de lui venir en aide. Le claquement régulier des sabots qui résonnaient derrière lui ainsi que la présence solide et chaude du prince qui le portait à moitié eurent tôt fait de plonger son esprit dans une douce torpeur qu'il accueillit avec gratitude.

Lorsqu'ils furent enfin arrivés en vue du village, la vision de Castiel était tachée de dizaines de petits points noirs et son souffle était rauque et rapide. Il ignorait comment il avait fait pour retrouver le chemin sans se perdre, guidé uniquement par son instinct et les souvenirs de centaines de fois où il avait remonté le chemin de terre familier. Les jeux qu'il avaient partagés avec Balthazar et ses sœurs étant enfant lui revinrent en mémoire avec une violence qu'il n'avait pas attendue il se plia en deux sous l'impact, le cœur soudainement écrasé par le chagrin.

Oh ! Comme ses frères et sœurs lui manquaient terriblement.

— Courage, lui souffla le prince avec inquiétude. Nous sommes presque arrivés.

Un carrosse les attendait à l'entrée du village, préparé sous la demande d'un cavalier qui les avait devancés aussitôt sortis de la forêt – lequel des quatre, Castiel aurait été bien incapable de le dire. Il était trop consumé par la douleur et la fièvre pour faire attention à autre chose qu'au soutien ferme et chaleureux du prince ainsi qu'aux promesses que ce dernier lui chuchotait à chaque avancée qu'ils faisaient.

Castiel fut installé sans difficulté sur un siège, aidé de Jake, le dernier des cavaliers, et de Sam lui-même, lequel entra à son tour dans l'attelage et referma la porte derrière lui, les laissant seuls. Alors que le convoi démarrait, le prince prit la main du paysan et la serra contre sa poitrine sans la moindre répugnance pour son apparence peu ragoûtante.

— Vous pouvez vous reposer, mon ami, tout ira bien, déclara-t-il en lui adressant un sourire. Je ferais en sorte que vous soyez soigné et pris en charge dès que nous arriverons au palais. J'en fais la promesse.

Sa voix était pleine de bonté et bien que rien de ce qui venait de se produire ne fit sens dans la tête embrumée de Castiel, ce dernier n'avait pas le courage de questionner davantage sa bonne fortune.

Il laissa sa tête retomber sur l'épaule du prince et cessa de lutter contre l'inconscience.