L'ambiance qui l'attendait dans le bureau de Tsunade quelques jours plus tard fut bien plus morose que le nuage d'euphorie sur lequel Hitomi flottait depuis quelques jours. Kakashi et Ensui l'attendaient, déjà vêtus pour une mission. Elle fronça les sourcils, examinant la tenue de son père : il n'était pas censé retourner au combat pour son village, sauf nécessité absolue… Ou libre choix de sa part.
— Crépuscule est de retour, annonça la cheffe de guerre sans prendre de gants. Ensui-san était avec Kakashi-kun quand l'ANBU que j'ai envoyé lui a annoncé sa mission, il a décidé de venir aussi. Je prévoyais de demander à Yamato de se joindre à vous, mais j'ai besoin de lui ailleurs… Bref, Hitomi-chan, vous trois avez pour mission de vous rendre au Pays des Rivières pour détruire leur nouveau repère et tuer tous les membres de l'organisation que vous trouverez.
Le cœur d'Hitomi se serra dans sa gorge. Elle n'avait pas entretenu un seul instant le futile espoir d'être débarrassée de Crépuscule, pas alors que l'Akatsuki et Otogakure vivaient encore… Mais elle avait espéré un peu de répit, elle devait bien l'admettre. Ne pouvait-elle pas combattre de vulgaires brigands pour changer ? Elle força son esprit à se détourner de ces pensées injustes. Elle avait choisi cette vie, choisi ces ennemis, un privilège dont bien des shinobi se voyaient privés. À elle d'affronter les conséquences de ses choix.
— Est-ce qu'on a des informations sur leur repère ? demanda-t-elle d'une voix pincée.
— Oui. Il se trouve sous terre, dans un réseau de grottes qui s'étend sous l'un des fleuves du pays. J'ai donné la localisation précise à Kakashi, qui sera le capitaine de cette mission. Je sais que tu as plus d'expérience avec Crépuscule, Hitomi-chan, mais lui a plus d'expérience tout court.
La jeune femme haussa les épaules.
— Kakashi-sensei m'a supervisée pendant des années. Ça me fait trop bizarre de devoir lui donner des ordres de toute façon.
Un bruit qui ressemblait à celui que ferait un homme éberlué en s'étranglant sur sa salive se fit entendre du côté de Kakashi, mais elle l'ignora. Le petit jeu où elle le pliait à sa volonté et il faisait mine de résister n'avait rien à voir avec une vraie mission.
— Le nombre d'adversaires que vous rencontrerez, ainsi que leurs capacités et leur niveau, est inconnu. Vous serez principalement à l'aveugle durant cette mission. D'habitude, je vous donnerais des renforts, mais le village ne s'est pas encore parfaitement remis de…
— Ne vous en faites pas, Tsunade-sama, coupa Kakashi d'une voix douce mais ferme. On s'en sortira très bien tous les trois.
Le regard d'Hitomi s'attarda à nouveau sur son père, qui avait l'air si sévère et déterminé. Elle ne lui demanda pas pourquoi il avait choisi de la suivre sur cette mission… Ils avaient tous les deux un différent très personnel à régler avec Crépuscule. Le souvenir de l'incarcération d'Ensui dans les geôles de Suna se trouvait encore très frais dans la mémoire absolue de sa fille. Elle le vengerait ; chaque vie qu'elle faucherait en son nom serait vécue comme un plaisir délectable.
— Puisque c'est réglé, en route. Hitomi, si tu n'as pas besoin d'aller chercher tes affaires…
— Non, j'ai toujours tout ce qu'il me faut sur moi, Kakashi-sensei.
Elle ne pourrait pas dire au revoir à Itachi, mais c'était mieux comme ça : si elle lui expliquait où elle allait, ce qu'elle ferait, il voudrait sans doute venir… Et elle répugnait à le mettre en danger, même s'il lui bottait encore le cul très régulièrement à l'entraînement.
— Allons-y, dans ce cas. Plus vite on s'en occupera, mieux ce sera. Je ne veux pas qu'ils nous échappent.
Hitomi retrouva l'autorité de Kakashi sur elle avec un certain confort. Elle avait l'habitude à présent de mener des shinobi au combat, mais elle admettait sans peine se sentir plus à l'aise quand il dirigeait la mission et non elle : il avait plus d'expérience dans tous les domaines qui comptaient… Et s'était engagé des années plus tôt à toujours ramener son équipe en vie à la maison. Elle n'avait jamais fait une telle promesse pour ne pas avoir à la tenir, et elle sentait la différence.
Ils sortirent du village dans un silence chargé d'une subtile tension. Hitomi redécouvrait la Forêt du Feu mais aussi l'intense pression que son corps subissait quand elle voyageait à vitesse de shinobi, quelque chose qu'elle ne pouvait tout simplement pas réentraîner en restant au village. Par égard pour elle, Kakashi choisit de s'arrêter dans une auberge quelques heures avant le coucher du soleil. Elle s'effondra sur son côté du lit double – c'était la seule chambre encore disponible, un coup de malchance – et s'endormit comme une masse.
Le lendemain matin, au lever du soleil, ils repartirent. Hitomi aurait souffert de courbatures terribles si Ensui n'avait pas, comme toujours, veillé au grain. Cette mission le rendait ombrageux et tendu, mais rien au monde ne l'aurait empêché de prendre soin de son apprentie, d'autant plus après le traumatisme qu'il avait subi en assistant à sa mort. Il n'en parlait jamais devant elle, parce que ce n'était pas aux enfants de porter les fardeaux de leurs parents, mais ce souvenir le hantait et le torturait la nuit venue. Il avait toujours du mal à réaliser qu'elle était en vie s'il ne le constatait pas lui-même en écoutant sa respiration ou les battements de son cœur.
Ils arrivèrent en vue du passage secret qui menait au repère de Crépuscule en milieu d'après-midi. Hitomi sentait une vingtaine de signatures de chakra une bonne dizaine de mètres sous ses pieds, de puissances et affinités variables. Elle n'en reconnaissait aucune. Tous ceux qui avaient attaqué Konoha étaient morts dans l'assaut, beaucoup par sa main, mais Nagato – ou la personne qui avait tiré les ficelles dans son ombre et hésitait encore à avancer en pleine lumière – avait eu la sagesse de n'envoyer qu'une partie de ses troupes à l'attaque du village, sans doute conscient que beaucoup n'en reviendraient pas.
Soudain, tout le corps de la jeune femme se tendit. Une sueur froide se forma sur sa nuque et roula le long de son échine. Elle oublia comment respirer, comment… Ses yeux se fermèrent de force. Elle savait qu'elle se trouvait en sécurité entre ses deux coéquipiers, pourtant le fantôme d'une douleur au-delà des mots, au-delà de tout ce qu'elle avait pu imaginer avant de la subir en personne, la terrassait sur place.
— Hitomi ? demanda Ensui d'une voix préoccupée.
Il sentait que quelque chose n'allait pas – ils le sentaient tous les deux, parce que son chakra formait sur sa peau une aura terrible, de celles qu'un ninja n'émettait qu'en situation de terreur profonde. Ses jambes tremblèrent, cédèrent sous elle. Elle réalisa qu'elle hyperventilait, mais rien n'aurait pu l'apaiser, pas alors que…
— Comme on se retrouve, gamine.
Quelqu'un de moins fort mentalement se serait sans doute évanoui de pure terreur en entendant cette voix, ce mot – tous les souvenirs qui lui étaient associés. Même elle, elle aurait sans doute dû mourir sur place, parce qu'elle n'était pas… Elle n'était pas assez forte. Quelque part dans le brouillard de désespoir et d'agonie qui l'enveloppait et l'étouffait lentement, elle réalisa que Kakashi s'était interposé entre Kakuzu et elle – Ensui, lui, essayait toujours de la faire respirer.
L'aura meurtrière qu'elle émettait n'avait rien de subtil, si ce n'était l'effet sur son propre esprit. Elle parvint à identifier ce qu'elle ressentait parce qu'elle l'avait déjà vécu et abordé en thérapie. Rien n'aurait pu l'empêcher d'enfonce ses ongles dans ses genoux nus et de les lacérer. Ensui réalisa trop tard ce qu'elle était en train de faire, les efforts qu'elle fournissait pour tenter d'égaliser ce que son esprit et son corps traversaient.
—Tout va bien, ma puce, tout va bien, grommela Ensui en refermant les blessures qu'elle s'était infligées.
Il mentait, bien entendu. Rien n'allait, pas alors que Kakashi s'était jeté à l'assaut de Kakuzu seul parce qu'Ensui ne pouvait quitter Hitomi du regard de crainte de ce qu'elle ferait. Il prit son visage aux traits tordus de terreur dans ses larges mains et chercha son regard, en vain. Elle était là… Mais elle n'était plus là. Après quelques instants à essayer de l'immobiliser, de la calmer, il choisit de l'anesthésier. Au moins, tant qu'elle dormait, elle ne souffrirait pas. Il lui effleura les tempes, les mains chargées de chakra couleur menthe, et la regarda se détendre lentement. Les gestes pétris de mille précautions, il la porta hors d'atteinte du furieux combat qui opposait déserteur et Limier. Bientôt, d'autres nukenin, bien plus faibles et bien plus nombreux, entendraient tout le raffut et se joindraient à la bataille.
Ensui n'en avait cure.
Il se redressa, fit volte-face et analysa Kakuzu du regard. L'homme avait blessé sa petite fille au-delà du concevable et il y avait pris du plaisir, c'était clair comme le jour. Même s'il ne s'était pas vautré dans sa cruauté de cette façon en l'appelant par le même nom qu'il avait utilisé en la torturant quelques années plus tôt, il n'aurait pu dissimuler l'étincelle presque perverse dans son regard. Si Ensui le laissait mettre la main sur Hitomi, il recommencerait.
— Ninpô : Le Théâtre des Ombres, gronda-t-il.
Son ombre s'étira à sa gauche et à sa droite puis se détacha du sol. De la masse sombre et mouvante apparurent six silhouettes, des fauves ou des loups peut-être, ou encore une forme bâtarde entre les deux – c'était toujours difficile à dire. Chacune exsudait une aura meurtrière incisive, cruelle. Cette technique avait fait la réputation d'Ensui sur le champ de bataille, avait rempli les nuits des survivants de cauchemars. L'homme avait juré de ne l'utiliser qu'en cas d'extrême nécessité : même durant l'invasion de Konoha, il ne s'en était pas servi.
Mais pour Hitomi ? Pour Hitomi, il mettrait le monde à feu et à sang sans la moindre hésitation.
Il se jeta dans la bataille juste à temps pour protéger Kakashi d'un coup qui lui aurait tranché l'avant-bras, l'un de ses fauves se jetant à la gorge du mercenaire. Kakuzu esquiva de justesse, surpris de voir un nouvel adversaire se mêler de son combat. Un parchemin apparut dans la main d'Ensui ; quand il l'activa, un nuage d'acide se déversa en direction de l'homme qu'il haïssait sans doute le plus au monde. Encore une fois, sa cible esquiva, mais elle semblait se sentir acculée : les quatre abominations sur son dos s'en détachèrent, formant des masses de chakra chacune personnifiée par un masque vaguement animal.
— Des symboles pour les éléments, devina Kakashi.
Il avait l'air déjà secoué, mais Ensui savait qu'il tiendrait bon. Lui aussi avait des griefs personnels à régler avec le déserteur. Lui aussi se souvenait de la personne qu'Hitomi avait été avant de le rencontrer, de l'étincelle qui s'était éteinte à jamais en elle après qu'elle ait été torturée. Lui aussi avait réalisé la nouvelle note sombre dans son rire et comme elle ne se détendait jamais totalement, et le temps qu'elle ne passait plus à écrire ces romans qu'elle avait tant aimé.
Lui aussi voulait que quelqu'un paye, et qui mieux pour ça que le coupable ?
Ils luttèrent longtemps, plus longtemps que ne durait un combat singulier en général. Kakuzu était un adversaire tenace ; bien vite, les membres de Crépuscule réalisèrent ce qu'il se passait et se joignirent au combat. L'aura meurtrière des deux Jônin en abattit net près d'une dizaine – faibles, si faibles. Les autres, ce furent les fauves d'Ensui et les chiens de Kakashi qui s'en occupèrent ; seul Pakkun s'était écarté et montait à présent la garde aux côtés de la forme endormie d'Hitomi.
— Ensui ! s'exclama Kakashi en s'effondrant soudain, les pieds maintenus sur place par des langues de terre.
Furieux mais maîtrisé, le vétéran intervint aussitôt : il se plaça entre Kakashi et Kakuzu, repoussa le déserteur et obtint juste assez de temps pour que son coéquipier parvienne à s'échapper. Il ne laisserait pas ce membre de l'Akatsuki s'en tirer avec un mort supplémentaire au compteur… Même Kakashi, qui avait terriblement blessé son apprentie alors qu'elle se remettait encore des tortures qu'elle avait subies. Il ne pardonnait pas, mais il savait ce qu'Hitomi ressentirait si son sensei venait à mourir. Il la protégerait de tous les maux possibles, quitte à y laisser la vie.
C'était le rôle des parents dans ce monde. Pas l'inverse. D'un froncement de sourcils, il chassa l'image de sa petite fille s'effondrant devant lui, déjà plus morte que vive, et repartit à l'assaut. Les autres déserteurs, ceux de Crépuscule, s'amoncelaient en petits tas autour d'eux, massacrés par ses ombres. Il recevait un peu plus de force pour chaque vie qu'il prenait ; ce n'était pas exactement comme le Murmure qui donnait le chakra de ses victimes à Hitomi, mais quelque chose de plus obscur, de plus profond… Et vicié, toxique, horrible.
Pour elle, il salirait son âme de toutes les façons possibles et imaginables. Son sabre nimbé de flammes vint à bout du Masque de Vent, qui retomba inerte et fendu à ses pieds. La bête qui l'avait porté cessa de grouiller, les filaments dont elle était composée s'immobilisant enfin, puis se dissipa comme si elle n'avait jamais existé. Ce n'était pas assez au goût d'Ensui, qui se jeta sur le Masque de Foudre ensuite. Il laissait le Feu et l'Eau à Kakashi, qui serait plus à même de les combattre avec son arsenal de techniques… Et quand ils les auraient tous abattus, ils pourraient s'occuper de Kakuzu, qui observait ce spectacle avec une étincelle cruelle au fond des yeux.
Le Masque de Foudre atteignit Ensui au torse avec l'une de ses techniques, le précipitant dans la poussière. S'il avait été un peu moins fort, si la douleur avait un peu plus compté à cet instant, il n'aurait pas été capable de rouler sur le côté, esquivant ainsi de justesse l'attaque directe de Kakuzu qui l'aurait tué net. Il se redressa, plaqua sa main libre contre son buste et commença à soigner les dégâts. Shizune lui avait dit à quel point se soigner soi-même pour plus que des égratignures pouvait s'avérer dangereux… Mais s'il voulait la revoir, la serrer dans ses bras, l'embrasser, il devait briser quelques interdits.
— Ninpô : La Manipulation des Ombres !
Malgré les fauves qui se battaient toujours autour de Kakashi et lui, tenant les masques et Kakuzu à distance pour éviter que leur maître ne soit débordé, il lui restait encore assez d'ombre pour étirer un cercle protecteur autour de lui. Si un masque s'y laissait prendre, il n'était pas sûr de ce qu'il se produirait, mais ce n'était pas ce qu'il recherchait. Non, il visait Kakuzu lui-même… Et pour l'atteindre, il devait se montrer plus affaibli et désespéré qu'il ne l'était réellement.
Plusieurs fois, il trébucha ou tomba à genoux avant de se relever et de se rejeter au combat. Certaines de ces maladresses n'étaient que de vulgaires exagérations, et d'autres… Il fatiguait. Il était trop vieux pour ce genre de combat, trop épuisé, usé jusqu'à la corde comme tous les shinobi qui servaient encore à son âge. Si ce n'était pas été sa fille endormie à quelques mètres de là, il aurait sans doute déjà perdu sa concentration, sa force, son courage.
D'une main ferme, il déroula l'un des nombreux sceaux qu'elle avait fabriqués pour lui. Kakashi sembla comprendre et en fit de même de son côté. Ils les activèrent en même temps ; de longues chaînes jaillirent de l'encre et du papier, s'enroulant autour du Masque de Foudre et du Masque de Feu. Un rictus féroce aux lèvres, Ensui injecta une partie de son chakra dans le métal, semblable à celui qui composait son sabre, si bien qu'elles s'embrasèrent et mirent feu à la créature – Kakashi faisait de même de son côté avec du chakra Suiton. En quelques secondes, les deux créatures se dissipèrent, vaincues, et leurs masques de porcelaine tombèrent devant les deux ninjas épuisés.
— On dirait qu'il ne te reste plus que deux cœurs, nota Ensui d'une voix froide. Tu te sens mortel ?
Le déserteur répondit d'un regard arrogant et d'un haussement d'épaules. À nouveau, les deux Konohajin agirent sans se consulter : Kakashi prit le masque restant et Ensui, ses fauves derrière lui, l'homme lui-même. Son sang chantait d'euphorie à l'idée de répandre le sien, de réclamer enfin la vie qu'il avait prise à Hitomi même sans être allé jusqu'à la tuer. Elle ne serait pas libre une fois Kakuzu relégué au rang de souvenir. Elle ne serait jamais libre… Mais Ensui aurait la satisfaction d'avoir tué son tourmenteur, de savoir que plus jamais il ne lèverait la main sur elle.
Et enfin, enfin il perça la garde du déserteur, son sabre enflammé s'enfonçant jusqu'à la garde dans son torse exposé. Les lèvres tordues dans un rictus chargé de haine, Ensui planta les yeux dans ceux de son plus terrible ennemi, bien déterminé à le regarder souffrir – à le regarder mourir. L'exclamation catastrophée de Kakashi, qui venait d'abattre le dernier Masque, ne suffit pas à le tirer de sa transe, pas plus que le mouvement à sa droite. Il n'avait jamais rien tant convoité de sa vie.
Le bras de son coéquipier, nimbé de foudre, trancha net la main qui l'aurait étranglé tant il s'était laissé absorber par sa soif de sang, puis poursuivit sa route et se logea juste à côté de l'arme d'Ensui, achevant enfin Kakuzu. Son corps fut parcouru de spasmes pendant quelques instants puis se relâcha, enfin déserté de toute vie. Les oreilles d'Ensui bourdonnaient. Il lâcha la garde de son sabre sans même chercher à l'extraire du torse du nukenin, fit volte-face…
Hitomi.
Elle était toujours profondément anesthésiée quand il s'agenouilla à ses côtés sous le regard vigilant de Pakkun, le familier de Kakashi. Les mains tremblantes et souillées d'Ensui approchèrent de son poignet mais il se ravisa en voyant tout le rouge qui les maculait. Hors de question de répandre sur elle le sang de l'homme qui l'avait tant fait souffrir. Il prit le mouchoir que Kakashi lui tendait, se frotta les paumes puis les doigts comme il le pouvait et, quand il eut retiré autant d'hémoglobine que possible, il trouva enfin son pouls, paresseux, régulier. Quelque chose en lui, tendu depuis des années, se dénoua enfin.
Son tourmenteur était mort.
Elle n'avait plus rien à craindre de lui.
— Je vais aller m'occuper du repaire, m'assurer de récupérer tout ce que je peux et le détruire, l'informa Kakashi d'une voix douce. Veille sur elle en attendant, mais ne la réveille pas. Je ne veux pas qu'elle voie ça.
Le regard morne d'Ensui embrassa tout ce que « ça » signifiait : les cadavres inconnus et celui de Kakuzu, la tête tournée vers elle et les yeux grand ouverts. Kakashi avait raison, bien entendu. Il ne fallait pas qu'elle voie ça… Non, il la réveillerait sans doute quand ils se seraient assez éloignés, ou peut-être attendrait-il qu'ils aient pris une chambre dans une auberge pour qu'elle reprenne connaissance dans un environnement confortable… Il savait qu'en interrompant net la crise, il y avait une chance pour qu'elle reprenne quand Hitomi se réveillerait.
Le Limier revint deux heures plus tard, l'air à moitié mort d'épuisement. De là où il se trouvait, Ensui sentait ses Portes douloureusement vides et savait se trouver dans le même état. Ils n'avaient pas les prodigieuses réserves de leur protégée. D'une main douce, l'homme caressa la joue de sa fille, toujours profondément endormie. Elle n'avait jamais l'air tout à fait paisible quand elle dormait, pas avec les cernes incrustés sous sa peau comme de l'encre et le pli constant entre ses sourcils, mais au moins ne semblait-elle plus terrifiée. C'était tout ce qu'il pouvait demander, là, tout de suite.
Finalement, ils laissèrent le charnier et les ruines du repère derrière eux et marchèrent jusqu'à une auberge de la région. Kakashi alla se charger de réserver une chambre, une seule – ils voudraient tous les deux rester à proximité d'Hitomi cette nuit-là et les jours à venir, après tout – tandis qu'Ensui attendait dehors, sa fille dans les bras. Il sentait son souffle lent et profond lui caresser la gorge, une sensation qu'il n'aurait fuie pour rien au monde. Elle était vivante, en bonne santé, en sécurité – et Ensui avait un nouveau traumatisme à ajouter à sa propre liste, qui semblait pourtant déjà infinie.
— Je pense que tu peux la réveiller maintenant, fit Kakashi une dizaine de minutes plus tard, quand ils furent installés.
Le hochement de tête qui répondit à sa proposition fut sans doute un peu tremblant. L'épuisement émotionnel d'Ensui – en plus de la terrible fatigue physique – ne l'empêchait pas de redouter ce moment. Les mains pleines de douceur et de délicatesse, il prit le visage d'Hitomi en coupe et concentra du chakra médical dans ses paumes. Il fut un peu rassuré quand, plutôt que de se réveiller en sursaut, elle battit lentement des paupières, les sourcils froncés pour fuir la lumière.
— Père, murmura-t-elle d'une voix rauque.
Le cœur d'Ensui se serra légèrement. Il répondit d'un son bas dans la gorge, entourant aussitôt sa fille de ses bras. Il savait comme le fait de sentir son chakra, son odeur, pouvait l'apaiser. Bien sûr, elle sentirait aussi le combat, le feu, la fumée qui s'accrochaient à ses vêtements, mais elle avait appris depuis bien longtemps à ne pas craindre ces odeurs ; elles signifiaient qu'Ensui avait triomphé, avait vaincu.
— Je suis là, ma puce. Kakashi aussi. On va bien, et tu es en sécurité.
Elle laissa échapper un soupir satisfait puis se détendit. Ses paupières battirent paresseusement. Elle se serait sans doute rendormie si Ensui ne l'avait pas redressée en position semi-assise, bougeant son propre corps pour soutenir son poids tant qu'elle ne le pouvait pas encore.
— Je sais que tu es fatiguée mais mange un morceau et bois un petit peu avant de te rendormir, d'accord ?
Elle marqua son approbation d'un petit gémissement épuisé. Tant qu'elle resterait dans ce brouillard semi-anesthésié, son esprit ne se retournerait pas contre lui-même… Mais elle ne serait pas tout à fait elle-même non plus. Ensui regarda Kakashi présenter une outre d'eau devant les lèvres d'Hitomi et l'aider à boire, puis remplacer le liquide par une ration de survie signée Akimichi. Pour le Limier, ces rations coûtaient leur poids en or, puisqu'il ne faisait pas partie de l'alliance qui unissait ce clan avec les Nara et les Yamanaka. Il ne les aurait pas données à n'importe qui, mais son coéquipier admettait savoir qu'Hitomi était précieuse à ses yeux. Il lui en voulait toujours, pourtant. Difficile de pardonner le genre d'offense dont Kakashi s'était rendu coupable, même quand sa victime, elle, lui avait pardonné.
— Dors, maintenant, ma puce, murmura Ensui d'une voix emplie de tendresse. Tout ira mieux demain matin.
Et comme il était doué pour mentir.
