Crédits - Eric Kripke.
Base - Supernatural.
Rating - M
Avertissements - Contenu sexuel. Mineures descriptions de violence. Référence à la mutilation permanente d'un personnage mineur. Mention implicite de violences faites à des enfants. Léger Castiel/Crowley.

Note - Qui profite du NaNo pour avancer sur cette fic ? C'est bibi ! On découvre un peu plus Sam, un nouveau personnage débarque et je sais pas vous, mais ça sent la romance qui commence. Bonne lecture. :)


Ozel


Troisième partie - La Roue de Fortune

Pendant un moment d'éternité, Castiel crut que la mort avait fini par l'emporter.

Ses esprits lui revinrent progressivement, au fur et à mesure que les ombres au-dessus de ses paupières grandissaient et rapetissaient. Tout autour de lui semblait flotter dans une brume grise et chaude, à l'image d'un cocon qui se serait refermé sur son corps malade pour le protéger du dehors hostile. La douleur du poison des ronces s'était apaisée comme par miracle, laissant ses mains et ses pieds bienheureusement engourdis quoiqu'enflés. Lorsqu'il tenta de remuer, il découvrit que si ses muscles étaient raidis et fatigués, épuisés par l'effort qu'il avait, le reste de ses blessures semblait guéri. La fraîcheur qui entourait son front lui signala également que la fièvre l'avait quitté. Il n'y avait toutefois pas lieu de confondre la torpeur maladive de laquelle il s'éveillait doucement avec les bras apaisants de la mort : aussi surprenant que cela puisse paraître, Castiel était encore vivant.

Ce dernier laissa un soupir lui échapper, à mi-chemin entre le soulagement et le dépit. Non pas qu'il fût animé par le désir de trouver la mort malgré son malheur mais il ne pouvait s'empêcher de penser que la prolongation de son tourment devait régaler le sorcier Métatron qu'il soupçonnait être à l'origine de sa situation actuelle. Qui d'autre en effet aurait eu les moyens de panser aussi efficacement ses plaies et de faire tomber sa fièvre ainsi que l'audace de venir à son secours ? Castiel ne connaissait personne qui possédât un tel pouvoir, excepté le sorcier lui-même. A tous les coups, il devait gésir dans son antre.

Le bruissement d'une voix le sortit de sa rêverie morbide et le paysan mit un moment avant de se rendre compte qu'il n'était plus seul. Au prix d'un effort, il parvint à distinguer un flot de paroles au milieu des inflexions masculines qui provenaient de l'autre extrémité de la pièce dans laquelle le jeune homme se trouvait.

— C'est une sorte de poison très puissant mais relativement facile à combattre, Votre Majesté, disait la voix d'un homme au ton calme et posé. Si on parvient à le neutraliser et à administrer l'antidote à temps, le corps développe lui-même une résistance à la plante – cela veut dire qu'il lui sera impossible de retomber malade s'il se pique à nouveau sur ces ronces.

— Alors il ne risque plus rien ? demanda une autre voix, grave et riche qui sonnait vaguement familière aux oreilles de Castiel.

— Rien, Monseigneur. Votre guide a eu de la chance que vous l'ayez trouvé à temps et que vous ayez pu l'amener aussi rapidement au château. Le poison est rapide, d'autant plus lorsque son corps a absorbé une dose de toxine contenue dans un buisson entier. La plupart des gens qui ont le malheur de se frotter à ces ronces finissent par mourir avant que l'on puisse leur administrer le remède.

Castiel frémit, ses souvenirs jusque-là embrumés s'éclaircissant au fur et à mesure que le premier homme parlait. Il réalisa brusquement qu'il était allongé sur un lit et non dans un brouillard cotonneux et que la voix qui annonçait sa guérison n'avait rien en commun avec le ton nasillard et grinçant du sorcier qui avait causé sa mauvaise fortune. Si ce que l'étranger disait était vrai, alors le jeune homme n'avait probablement pas halluciné les chevaux qui avaient fait irruption au milieu du sentier ni le magnifique prince qui était venu à son secours.

Ce qui voulait dire qu'il n'était pas retenu dans l'antre d'un sorcier malfaisant ou de retour dans sa misérable chaumière – non, il était dans un palais.

La voix familière, que Castiel reconnaissait maintenant être celle du prince, se fit à nouveau retentir, animée cette fois-ci par un tremblement subtil. Le blessé se força à ouvrir une paupière et parvint à distinguer vaguement les traits de son sauveur qui se retournait vers le dernier occupant de la pièce, un homme de petite taille engoncé dans la robe vert pâle caractéristique des guérisseurs.

— Merci, Kevin. Merci de l'avoir soigné. Je… J'étais persuadé qu'il allait…

— Vous ne devriez pas vous tourmenter en ressassant ce qui n'est pas arrivé, Altesse, vous savez que ce n'est pas bon pour votre santé, le réprimanda l'étranger avec douceur. Il y eut un petit bruit sourd et étouffé par le bruissement de vêtements, comme si on avait tapoté la paume d'une main contre un bras ou une épaule dans un geste de réconfort avant que le silence fut à nouveau brisé par la voix douce du guérisseur.

— On dirait qu'il se réveille, Monseigneur. Je vais vous laisser. Appelez-moi si vous avez besoin d'assistance.

La vue de Castiel cessa de trembler juste à temps pour qu'il puisse distinguer une tignasse de cheveux noirs disparaître derrière le panneau d'une simple porte de bois avant que le visage du prince ne fassent irruption dans son champ de vision. Le paysan cligna des yeux plusieurs fois afin de chasser les dernières traces de confusion et constata avec une pointe d'effarement que la fièvre n'avait nullement embelli les traits de son sauveur. Au contraire, maintenant qu'il était débarrassé de l'épuisement qui lui brouillait la vision, le noble lui apparaissait plus beau encore, ses traits fins et honnêtes dessinant un visage superbement viril qui aurait fait tourner la tête de n'importe quelle demoiselle ou damoiseau.

Bien malgré lui, le blessé sentit ses joues s'empourprer.

— Bonjour, mon ange. Bien dormi ? demanda le prince en lui adressant un sourire lumineux.

Monange ? Castiel fronça les sourcils, incapable de reconnaître ce mot : était-ce un prénom ? Un surnom ou un sobriquet ? Quoi qu'il en soit, le ton qui l'avait prononcé lui semblait si doux que cela n'avait guère l'air d'une insulte. Le paysan secoua toutefois la tête, bien décidé à faire comprendre à son bienfaiteur qu'il y avait erreur sur la personne. Il réalisa brusquement ce qui avait dû se passer et on cœur se glaça dans sa poitrine : il ignorait comment mais le prince avait dû le confondre avec quelqu'un d'autre et il serait probablement jeté hors du palais dès que ce dernier se rendrait compte de sa mégarde. La gorge nouée par cette nouvelle inquiétude, il tenta de se lever pour s'expliquer auprès de son sauveur.

Mal lui en pris car la pièce se mit à tanguer brutalement autour de lui et une vague de nausée lui creusa l'estomac. Une main douce mais ferme le repoussa avec gentillesse vers le lit où Castiel se laissa tomber mollement, soudain sans force. Au-dessus de lui, le prince reprit la parole, son sourire ayant disparu pour laisser place au souci.

— Du calme, tout va bien. Tu es en sécurité ici, je te le promets, continua-t-il avec la même douceur. Et je sais bien que ce n'est pas ton prénom mais il fallait bien que je t'appelle par quelque chose, non ? Au moins le temps que tu te réveilles…

Castiel se laissa border, terrassé par l'épuisement et la confusion qui s'étaient éparés de son esprit. Il brûlait d'envie de demander au prince – Sam, il lui avait dit s'appeler Sam – si ce dernier n'avait rien de mieux à faire que de rester au chevet d'un paysan sans le sou et à moitié mort d'empoisonnement mais le sort l'empêchait de souffler le moindre mot. Ce qui ne lui semblait plus être une si mauvaise chose tout à coup – après tout, il avait été suffisamment insolent pour mettre en colère un sorcier, mieux valait ne pas retenter l'expérience sur un prince. C'était un tour à finir exilé du royaume ou enfermé à tout jamais dans un cachot sans lumière.

Le noble-né continuait cependant de parler, bienheureusement inconscient du tourment silencieux qui animait le convalescent.

— Peut-être que tu pourrais m'écrire ton prénom ? suggéra-t-il en arrangeant les oreillers de telle sorte que le pauvre homme puisse se redresser dans son lit. Je ferai amener du parchemin et une plume, une bouteille d'encre, tout le nécessaire…

Castiel détourna le regard, les joues brûlant cette fois-ci sous l'effet de la honte, et fixa ses mains entourées de pansements. Même sans la clause du sortilège qui lui interdisait d'avoir recours à l'écriture, il aurait été incapable d'épeler son prénom. Aucun de ses frères et sœurs n'avait recours à l'écriture et ils étaient bien trop pauvres pour posséder le moindre matériel ou se payer les services d'un écrivain public. Les rares fois où Castiel avait eu l'occasion d'observer un manuscrit s'étaient déroulées lors de ses rendez-vous avec le seigneur Crowley et tout ce qu'il avait pu y voir ressemblait à un ensemble de points, de traits et de lignes sans queue ni tête.

Tout de même… La situation était d'autant plus humiliante que Sam était parfaitement conscient de cette réalité. Il ne lui fallut pas plus d'une minute pour se rendre compte de sa bourde et marmonner entre ses dents :

— Oh, bien sûr, je suis stupide, évidemment que tu ne sais pas écrire…

Castiel lui jeta un coup d'œil courroucé. Il n'aurait su dire pourquoi mais le discours du prince le blessait.

Celui-ci se rendit manifestement compte de l'agacement de son interlocuteur car ses joues s'empourprèrent à son tour et il eut tôt fait de se confondre en excuses, butant sur chacun des mots qui sortaient de sa bouche :

— Pas que… Je ne voulais pas… Loin de moi d'assumer que tu étais capable d'écrire ou non, je voulais juste…

Il se tut et se frotta la nuque, faisant onduler ses longs cheveux auburn au passage avant de reprendre avec un air horriblement gêné :

— Je suis désolé, vraiment… D'habitude, je ne suis pas comme ça mais c'est la première fois que je parle à un…

Sam plissa les lèvres, visiblement à la recherche d'un meilleur qualificatif que « pauvre » ou « paysan » pour désigner Castiel. Lorsqu'il devint évident qu'il ne trouverait rien de satisfaisant, ses épaules s'affaissèrent et il se fendit d'un regard piteux.

— Vraiment, désolé… il faut que tu saches que je suis conscient que chaque mot qui sort de ma bouche est complètement déplacé, là.

Il avait l'air sincèrement inquiet à l'idée qu'un simple glaneur comme Castiel puisse entre fâché contre lui pour quelques mots maladroits, ce qui arracha au concerné un petit rire incrédule. Il y avait quelques jours encore, il se couchait le ventre vide au fond de sa bicoque misérable, rejeté par tous et privé de sa famille et aujourd'hui, la seconde personne la plus puissante de tout Paradaisia se confondait en excuses à son chevet par crainte de l'avoir offensé. Le souci du prince de rester dans les bonnes grâces d'un miséreux comme lui était aussi étrange que charmant et bientôt, le rire discret se transforma en un gloussement que Castiel peina à étouffer.

Devant la bonne humeur manifeste du blessé, Sam sembla se détendre.

— Je pourrais t'apprendre, avança-t-il, sa voix portée par une excitation nouvelle. A écrire, je veux dire. Et à lire aussi, évidemment. Enfin, si tu veux bien. Ou alors, peut-être pas moi. Les barbes de la cour seraient probablement meilleurs professeurs.

Le fou rire silencieux de Castiel se laissa mourir entre ses doigts alors qu'il observait son interlocuteur avec des yeux ronds. Le sortilège de Métatron l'empêchait d'apprendre à écrire mais lire ? C'était un souhait qu'il n'avait jamais osé exprimer, conscient de sa pauvreté et de l'accès limité au savoir et aux ressources – un glaneur perdait son temps à chercher à savoir lire et écrire, surtout avec une famille de six à nourrir. Il hocha frénétiquement la tête pour indiquer son accord, s'empêchant par la même occasion de penser qu'il ne resterait probablement pas assez longtemps au château pour voir ce rêve se réaliser. Quel que fût le sentiment qui poussait le prince à rester à son chevet – que ce fût la gratitude d'avoir été sauvé des bois, la pitié devant son sort déplorable ou la simple curiosité – cela ne durait probablement pas longtemps et le pauvre homme ne tarderait pas à être renvoyé dans sa chaumière avec pour seule compagnie les ronces qu'il devait arracher et le silence qu'il avait juré de garder.

Sam pressa une main contre son torse et pencha la tête en avant, laissant ses cheveux tomber devant son visage et cacher son sourire au reste du monde – sauf à Castiel. Il se sentit tout à coup incroyablement privilégié, comme s'il était devenu le propriétaire d'une immense fortune.

— Je ne peux pas continuer à t'appeler « mon sauveur », bien que ce soit approprié. Et vu que tu ne peux ni parler, ni écrire, je vais devoir deviner ton nom… Hmm, peut-être que je devrais passer en revue tous les prénoms de l'alphabet jusqu'à ce que je le trouve… est-ce que c'est Aaron ?

Castiel pouffa et secoua la tête. Sam lui répondit avec un sourire encourageant.

— Ne t'inquiètes pas, nous finirons bien par trouver. Voyons… Adam ? Non ? Tant mieux parce que mon demi-frère s'appelle comme ça, ça aurait été bizarre… Adrian ? Adrien, plutôt ? Ou Alan ? Non, tu n'as pas l'air d'un Alan… Aloïs ?

Le glaneur laissa son corps s'enfoncer dans le duvet des oreillers, son regard se promenant paresseusement sur la silhouette de son hôte. Il serait probablement sur pied et en route vers sa chaumière dès le lendemain alors quel mal y avait-il à profiter de l'attention du prince pendant qu'il la retenait encore ?


Castiel mit plusieurs jours avant de pouvoir remarcher sans que ses blessures le fissent souffrir le martyre. L'inaction était contraire à ses habitudes : d'ordinaire, il se levait avant l'aube et marchait jusqu'à atteindre les champs où il était attendu avant de travailler toute la journée et de faire le voyage en sens inverse jusqu'à s'écrouler enfin d'épuisement sur sa couchette. Rester alité lui rappelait le désagréable souvenir de Michael après son amputation, pâle et secoué par la fièvre, et avec ce souvenir s'accompagnait inévitablement l'angoisse liée aux chemises de ronces qu'il aurait dû être en train de tricoter pour sa famille. Cependant, malgré ses inquiétudes et son agitation, Castiel ne niait pas qu'il était probablement en train de vivre les jours les plus heureux de son existence.

Non seulement le duvet sur lequel il couchait était plus moelleux et souple que toutes surfaces sur lesquelles il avait dormi dans sa vie mais en plus, il avait été habillé dans des vêtements fabriqués dans une soie fine dont un seul fil devait probablement coûter plus d'une année de gages. Il était nourri régulièrement de soupes de légumes frais et de jus de fruits tout juste cueillis et pressés : aucun de ses repas n'était rassis ou à moitié pourri, aucune de ses portions n'était rationnée. Pour la première fois depuis de longues années, il eut l'impression de pouvoir manger à sa faim.

Kevin le guérisseur s'occupait quotidiennement de panser et de laver ses blessures qu'il enduisait ensuite d'un baume frais afin de calmer l'irritation résiduelle. Il expliqua avec patience à son patient que sa magie bienfaitrice avait ôté le poison du corps de Castiel et que le reste de la guérison viendrait avec le temps. La tunique verte qu'il portait en tous temps indiquait son appartenance à l'ordre des médecins tandis l'emblème noir qu'il portait sur l'épaule trahissait son affinité pour la magie. Il ne ressemblait en rien à Raphaëlle dont la connaissance des plantes médicinales lui avait taillé une solide réputation d'herboriste ni à Tessa, l'apothicaire du village, ni même aux charlatans qui couraient les chemins en prescrivant des remèdes chers et inutiles contre le mauvais œil ou la goutte – Kevin était un sage, de ceux dont Castiel n'avait entendu parler que dans les contes ou les légendes que Michael avait l'habitude de raconter.

Pourtant, il ne ressemblait absolument à une figure mythique ou légendaire. Kevin était quelqu'un d'aussi normal que Castiel, malédiction mise à part : c'était un jeune homme facétieux qui n'hésitait pas à se plaindre de l'état agité de son patient ou de se moquer gentiment de celui-ci pour s'être coupé sur un buisson d'épines vénéneuses. On avait du mal à deviner la puissance qui se cachait derrière son visage jeune et énergique, à moins de l'apercevoir à l'œuvre. Lorsqu'il se penchait sur ses patients, un halo blanc et chaleureux pulsait depuis ses paumes et transformait blessures fatales en cicatrices affadies, maladies mortelles en rhumes bénins.

Castiel était à la fois rendu fasciné et inconfortable par le spectacle. Voir des lacérations profondes se résorber à toute vitesse avait de quoi couper le souffle à n'importe qui et il en venait à se demander ce qu'une telle magie pourrait accomplir pour Michael… cependant, le souvenir du sort lancé par Métatron était trop cuisant sur sa mémoire à vif. Il était évidemment très reconnaissant envers Kevin de l'avoir sauvé d'une mort lente et douloureuse – il ne manquait d'ailleurs jamais de le manifester avec des gestes enthousiastes et des regards emplis de gratitude – mais la simple vue de la magie lui rappelait le sinistre sort qui l'attendait au-delà de ces murs.

Il s'efforçait de ne pas y penser trop souvent.

Fort heureusement, les visites quotidiennes de Sam s'étaient avérées une distraction bienvenue. En plus de Kevin et des serviteurs chargés de veiller sur son rétablissement, le prince mettait un point d'honneur à le visiter chaque jour pour s'asseoir à son chevet et lui faire la conversation. Il lui parlait de tout et de rien, se tracassait sur l'état de ses bandages ou sur son agitation croissante et se réjouissait de le voir reprendre des couleurs. Parfois, il restait à son côté durant des heures à lui décrire la vie au château ; parfois, il passait en coup de vent juste avant les repas pour s'informer de l'état de santé du convalescent et repartir sitôt qu'il s'était assuré que ce dernier était en bonne voie de guérison. Ces heures en tête-à-tête étaient rapidement devenues les meilleures de Castiel ait jamais vécues et chaque moment d'attention que Sam lui portait donnait au jeune glaneur l'impression d'être l'homme le plus chanceux du monde.

Le matin du cinquième jour, Castiel fut réveillé par la sensation persistante de doigts caressant ses cheveux et par le son d'une mélodie chantonnée contre son oreille. Il esquissa un sourire avant de s'étirer et de faire craquer ses jointures engourdies par l'inaction.

— Tu es réveillé, mon ange ?

L'interpellé battit des paupières en direction de Sam et lui répondit en hochant la tête, un demi-sourire aux lèvres. Le noble était persuadé qu'il parviendrait à deviner son nom en cherchant dans l'ordre alphabétique mais, chose étrange, il finissait toujours par revenir à ce sobriquet affectueux dont Castiel ignorait la signification. A vrai dire, il n'était pas certain de vouloir la connaître un jour.

— Kevin m'a dit que tu serais en état de repartir aujourd'hui, déclara Sam avant de retirer sa main perdue dans les cheveux du paysan. C'est… Je suppose que c'est une bonne nouvelle, non ?

Un pli déformait ses lèvres, pas assez prononcé pour se transformer en grimace mais suffisant pour faire froncer les sourcils du convalescent. Ce dernier se redressa sur ses oreillers et reposa ses bras au-dessus de sa couverture, à quelques centimètres de ceux du prince. Il mourait d'envie de lui prendre la main, de la serrer dans la sienne mais se retint – c'eût été de la folie.

Une douce et tendre folie mais une folie quand même.

— Tes proches doivent beaucoup s'inquiéter… Si tu veux que nous leur fassions parvenir un message, je suis sûr qu'on peut trouver une solution… même si ça risque d'être difficile de les rassurer sur ton sort sans connaître ton prénom.

Castiel soupira et secoua vaguement la tête. Il ignorait comment faire comprendre à Sam qu'aucune famille ne l'attendait là-dehors, ni même ne s'inquiétait pour lui. Ses frères et sœurs s'étaient probablement envolés vers de meilleurs horizons, abandonnant leur benjamin au triste sort auquel il s'était lui-même condamné.

Il était seul.

Enfin, plus si seul que ça…

— Où est-ce que nous en étions restés… Bruno ? Non, on avait déjà fini les B. Alors, voyons, les C… Caden ? Oh, j'espère que ton prénom n'est pas Cain ?!

Castiel connaissait un Cain. Il s'agissait d'un vieil ermite grincheux qui vivait à l'orée de la forêt et qui avait, on ne savait pas quel miracle, réussi à dompter les abeilles les plus agressives de la région. En contrepartie, celles-ci lui fournissaient un miel d'une qualité telle qu'on le pensait porteur de propriétés curatives : en effet, d'aussi loin que Castiel se souvienne, le vieil apiculteur avait toujours respiré la santé et se montrait parfois aussi vigoureux qu'un jeunot au sommet de sa forme. La chose était assez singulière pour qu'on le crût un peu sorcier.

Raphaëlle s'en était fait une accointance, malgré les médisances des commères du village. Sa sœur aînée était une âme robuste à qui les ragots ne faisaient pas peur et contre toute attente, le vieux Cain était parvenu à développer un semblant d'affection toute paternelle pour elle, allant même jusqu'à lui céder des flacons de miel à prix réduit – une faveur qu'il n'aurait rendu à personne d'autre.

Et pourtant, il avait détourné le regard avec commisération lorsque Castiel était venu mendier à sa porte.

Le paysan plissa la lèvre avec amertume et secoua la tête. Le souvenir des yeux emplis de pitié que le vieil ermite avait posé sur lui l'avait assombri. Le prince remarqua son changement d'humeur soudain et posa une main solide et chaude sur celle du malade, l'arrachant ainsi à ses pensées amères.

— Désolé, s'excusa-t-il en esquissant un sourire crispé. Je ne voulais pas raviver de mauvais souvenirs.

Castiel fit un petit geste de la main, comme pour balayer la gêne qui avait envahi le beau visage du noble. Les excuses que celui-ci lui présentaient étaient ridicules – comment aurait-il pu seulement deviner que la mention d'un nom allait raviver les blessures du glaneur ? – mais les entendre fit à Castiel un bien qu'il n'avait pas escompté. Le prince lui rendit un nouveau sourire, moins crispé, mais toujours exempt de la bonne humeur qui l'avait animé jusque-là. Au contraire, ses traits paraissaient plus sérieux que jamais.

— Tu sais… commença-t-il, je suis sûr que tu as quelque part où aller. Qu'il y a des gens qui tiennent à toi là dehors et que tu leur manques. Mais si je me trompes, si ce n'est pas… ce que je veux dire par-là, c'est que tu peux rester, quoi qu'il en soit. J'irais parler à Dean – au roi, je veux dire. Je suis certain qu'il te laissera rester ici. Tu n'es pas obligé de repartir, de retourner dans… là où je t'ai trouvé.

Sam baissa les yeux et ajouta d'une voix sourde.

— Si tu le faisais, je crois que je ne le supporterais pas.

Castiel se mordilla la lèvre et haussa les épaules, indécis. Le prince l'avait définitivement rencontré alors qu'il vivait les pires instants de sa courte existence mais il ne s'imaginait pas vivre autrement. La vie que Sam avait si peur de le voir reprendre était la seule qu'il avait jamais connue et il avait beau être extrêmement reconnaissant pour les soins, les serviteurs à l'écoute de ses moindres désirs, les trois repas par jour et les journées entières passées à se reposer sur le lit le plus moelleux et confortable qu'il ait jamais connu, le glaneur savait pertinemment que cette nouvelle vie douce et agréable ne pouvait pas durer.

Bon sang, il avait déjà trop de mal à croire que quelque chose d'aussi bon puisse être réel alors… permanent ? Rester au château indéfiniment tenait presque de l'histoire à dormir debout !

D'un autre côté, il ne pouvait pas nier que l'offre était extrêmement tentante. Après tout, maintenant qu'il était immunisé au poison contenu dans les épines des ronces, il avait une chance de sauver sa famille. Et puisque ses mains et ses pieds continueraient de saigner à chaque fois qu'il filerait les buissons pour en faire du lin, il ne pourrait plus chercher du travail et gagner un salaire – pas avec des mains en permanence blessées. S'il pouvait rester au château, le temps pour lui de confectionner les chemises… cela pourrait faire toute la différence.

Le glaneur soupira, le cœur alourdi.

La proposition n'était pas sans risque. La façon dont le prince Sam le regardait en ce moment même ressemblait davantage à une condamnation à mort qu'à la salvation qu'il avait promise – Castiel sentait déjà son propre cœur vaciller à l'idée de se séparer définitivement de l'homme qui avait gagné son amitié en si peu de temps et pourtant, l'idée de rester auprès de lui le remplissait d'une terreur sans nom. Comme s'il était déjà condamné, peu importait son choix.

Oh, il se connaissait assez pour reconnaître le danger de ses propres émotions. Il avait déjà eu des inclinations de ce genre, des faiblesses de cœur sur quelques garçons de passage – d'ici quelques mois, le penchant doux qu'il ressentait pour son sauveur se serait transformé en une affection tangible et brûlante. Et s'il se surprenait à toucher Sam comme on toucherait un amant, s'il se surprenait à l'embrasser ou à le caresser de manière intime, c'en était fini de lui.

Après tout… Sam était un prince et il n'était personne.

Et même cela ne l'empêcherait pas de franchir le cap, le moment venu.

Peut-être… peut-être pouvait-il se permettre de rester suffisamment longtemps, le temps de coudre six chemises à partir des ronces ? Juste le temps de s'assurer que sa famille soit saine et sauve et après… qui pouvait savoir ? Peut-être que Sam se serait lassé de lui avant même que tout cela ne soit terminé , peut-être qu'il le renverrait dans sa chaumière après quelques mois avec une excuse marmonnée entre ses dents…

Mais en attendant…

Le prince voulait qu'il reste.

Castiel avança sa main encore bandée en direction de son sauveur et la posa à plat sur son cœur. Sam l'avait touché ainsi lors de leur rencontre, l'avait relevé de la boue dans laquelle il s'était effondré et avait pressé une main ferme contre sa poitrine pour ne pas qu'il s'écroule à nouveau. Peut-être était-ce parce qu'il s'agissait du premier contact solide et chaleureux que Castiel avait reçu après avoir été si cruellement séparé de sa famille – ou peut-être était-ce simplement à cause de Sam – quoi qu'il en soit, ce toucher avait rappelé à Castiel les étreintes qu'il avait partagées avec ses adelphes, depuis les embrassades courtes mais fermes de Michael aux câlins exubérants et affectueux d'Hannah.

Il lui avait rappelé la maison.

Le blessé n'avait peut-être pas de mots pour décrire ce qu'il ressentait pour le moment mais il espérait de tout cœur que le prince comprenait son message. Qu'il comprenait que, désormais, sa maison était là où que Sam veuille qu'elle soit.

Pour aussi longtemps qu'il le désire.

Le prince laissa son regard tomber sur la main qui recouvrait son cœur et se fendit du sourire le plus radieux que Castiel eût jamais vu, le soulagement apaisant la tension qui avait animé son corps jusqu'à maintenant. Il hocha la tête avant de reprendre d'une voix de nouveau guillerette :

— Nous irons voir le Roi aujourd'hui.

Castiel écarquilla les yeux et secoua vivement la tête, soudain paniqué par la déclaration. Le Roi ? Aujourd'hui ?! Il était hors de question qu'il parle à un roi ! Pour l'amour du ciel, il était hors de question qu'il se trouve dans la même pièce qu'un roi ! Il était glaneur, voyons !

— Oui, je suppose que tu as raison, pouffa Sam, complètement indifférent à sa détresse. Nous ferions mieux de t'arranger un peu avant, d'accord, Caleb ?

Le paysan lui jeta un regard mortifié.

— Un coup d'essai. Charles est un nom bien plus joli que Caleb, pour tout dire. Charles ?

Castiel leva les yeux au ciel, guère amusé par la reprise du jeu des prénoms, mais se laissa toutefois emmener hors de son lit sans broncher, soutenu par le bras ferme du prince autour de son dos.

— On finira bien par trouver, ne t'en fais pas.

Il n'aurait su dire pourquoi mais Castiel se prit à y croire.