Chapitre 8 - Le Rire Jeune
Dans une cité sombre aux dimensions cyclopéennes s'étalaient, à perte de vue, des structures de béton et d'acier. Au centre de la mégalopole se dressait un bâtiment, immense. Sa façade était ornée d'un énorme M, au centre duquel on pouvait voir un œil.
Sora : C'est le McDonald's le plus bizarre auquel tu nous aies emmenés, Donald.
C'est devant cet édifice des plus contemporains que le groupe venait de se poser.
Donald : J'avais certes une petite fringale, mais je me suis surtout posé ici pour… Ouah ! Je me suis surpassé !
Sora : Qu'est-ce qui t'arr… AH !
Dingo : Pourquoi vous criez mes chér… DOUX JÉSUS !
Nos héros venaient, avec effroi, de découvrir ce que la magie de Donald avait fait de leur corps.
Dingo : Donald, quelle horreur, tu es devenu borgne et bleu avec des ailes de chauve-souris !
Donald : Oui, et alors ? Toi, t'es devenu un furry, t'as aussi qu'un œil, t'es tout poilu et on dirait que t'as une crête de poisson en guise de frange !
Sora : Oh mon Dieu Dingo ta tête on dirait la première créature que j'ai faite dans Spore !
Dingo : Quoi ?
Sora : … Et elle était si immonde que j'ai même pas fini ma partie !
Donald : Tu peux parler, avec ta dégaine tu pourrais être un des amis pourris de Sonic dans ses dernières aventures.
Dingo : Je ne comprends rien à ce que vous dites !
Sora : D'accord, d'accord, on arrête. Entrons dans ce bâtiment avant que ta magie nous défigure un peu plus.
Donald : Comme tu dis, "Sora le Gremlin-Poilu Dégueulasse".
À voir leur propre apparence, nos héros nourrissaient déjà des craintes sur l'aspect de la population locale. Ils les confirmèrent en entrant dans le hall du bâtiment – miraculeusement ouvert la nuit – où se trouvaient trois personnes.
? : C'est pour qui la petite balle ? C'est pour qui la petite balle ?
? : Hi hi !
? : Je ne sais pas si c'est une bonne idée de l'infantiliser, patron.
? : Bob, c'est LITTÉRALEMENT une enfant.
Bob : Je sais, c'est déjà bien assez triste pour elle.
Le dénommé Bob ressemblait à un globe oculaire humanoïde tout vert, à savoir qu'il devait mesurer un demi-mètre, avait une bouche, des bras, des jambes, un œil gigantesque, et c'était à peu près tout.
Quant à son patron, dénommé Sully, était son opposé : il s'agissait d'une grande bête cornue, dont le long pelage était d'un bleu parsemé de petites touches violettes.
Le troisième individu n'était autre qu'une petite fille à couettes et vêtue d'une robe rose, qui avait l'air de sacrément s'enjailler dans ce hall sombre en compagnie de deux abominations de la nature.
Sora : O.K. Pour l'un, on dirait qu'on a pris un œil et qu'on l'a enrobé de peau. Pour l'autre, j'ai l'impression qu'on a trempé La Bête dans un pot de peinture.
Donald : C'est à peu près ça.
Sora : Ils sont immondes. Beau travail Donald, finalement on se fond vachement bien dans le décor avec le look que tu nous as donné.
Donald : Un compliment ? Venant de toi ? Je dois avoir mal entendu…
Bob : J'ai entendu du bruit !
Sully : Oh ! Il y a des gens, là-bas ! On… on peut vous aider ?
Sora : Pour moi, ce sera un Royal Bacon. Sans salade, sans oignons et sans gluten. Je sais pas tout à fait ce que c'est, mais il paraît que c'est pas bon.
Sully : Je crois qu'il y a méprise.
Donald : Plus tard la bouffe, Sora. Je m'étais dit que ce monde avait l'air suffisamment bizarre vu de l'espace pour qu'on y trouve ce qu'on cherche.
Sora : À savoir ? Ah oui non, attends… le pouvoir de l'Éveil, c'est ça ?
Donald : T'es irrécupérable.
Bob : C'est pas tout ça, mais vous allez devoir partir, messieurs. Nous ne sommes pas ouverts la nuit.
Donald : D'accord, mais du coup qu'est-ce que vous faites tous les trois dans ce hall ?
Bob : C'est pas bon, ça, chef ! Ils vont tout découvrir !
Dingo : Découvrir quoi, au juste ?
Bob : Aaaah ! Ils SAVENT !
Sully : Vous vous demandez sans doute pourquoi nous sommes en compagnie d'une petite fille de quatre ans dans un endroit désert au beau milieu de la nuit.
Sora : Perso, je préférerais pas le savoir…
Sully : Voyez-vous, nous avons vécu de rudes épreuves, ces derniers temps dans cette entreprise – des épreuves qui m'ont conduit à en prendre la tête – et nous nous sommes liés d'amitié avec cette enfant. Il est donc tout naturel que nous soyons amenés à nous revoir de temps à autre pour que la brave petite Bouh ait droit à quelques instants de récréation.
Donald : Et… ses parents sont au courant ?
Sully : Ses quoi ?
Sora : Je sens qu'on va encore bien s'amuser.
Et il y avait justement quelques petits fanfarons pour se joindre à la fête : derrière eux, à cet instant, apparurent un petit nombre de créatures effilées, ainsi que ce qui ressemblait à un immense escargot.
Sora : Ils ressemblent de plus en plus à rien, ces Sans-cœurs.
Dingo : Une minute… le symbole sur eux, ce n'est pas celui des Sans-cœurs !
Donald : On cherchera ce que c'est plus tard. Commençons par se débarrasser d'eux.
Par chance, les nouveaux-venus ne représentaient aucune menace qu'un bon swing de Keyblade, un bon coup de bouclier et une bonne boule de feu n'auraient su repousser. Ainsi, avant même que le propriétaire des lieux n'ait songé à activer l'alarme, le danger était écarté.
Dingo : Ça arrive souvent, ce type d'intrusion, chez vous ?
Sully : Jamais ! Entre votre arrivée à vous et celle de ces lascars, je crois qu'il va falloir rappeler à l'ordre les agents de sécurité.
Bob : Et dire que ces tire-au-flanc réclament une augmentation de salaire !
Sully : En tout cas, il est grand temps de ramener la petite chez elle. Tu viens, Bouh ?
Bouh : Hi hi !
Donald : Elle a pas un léger retard, votre gamine ?
Bob : Aucune idée, en tout cas elle fournit un voltage d'exception !
Dingo : Pardon ?
Sully : Là-dessus, nous, on va devoir y aller. Messieurs, je vous invite à quitter les lieux, maintenant.
Sora : Eh, attendez ! Vous voulez pas qu'on vous accompagne ? Y aura sûrement d'autres de ces monstres dans les parages.
Bob : Désolé, mais on n'a pas de poste à pourvoir actuellement !
Sully : Je serais peut-être plus serein avec une escorte pour protéger la petite… On n'aura qu'à dire que c'est du bénévolat.
Bob : Oh, bonne idée patron !
Donald : Depuis quand tu veux aider les gens, toi ?
Sora : Parce que tu vois d'autres choses à faire dans une zone industrielle vers minuit passées ?
Donald : Touché…
Sur le chemin vers ce qu'un panneau indiquait comme la "Salle aux portes", le PDG et ses invités eurent quelques minutes pour tailler le bout de gras.
Sora : Et du coup, vous faites quoi dans cette boîte ?
Bob : Non mais d'où est-ce que vous débarquez, vous ?!
Sully : Pour faire simple, on travaille dans les Ressources humaines.
Dingo : Ah bon ? Vous vous occupez du recrutement et des effectifs d'autres entreprises ?
Sully : Non non, on se sert des petits humains comme ressources. De leurs émotions, plus précisément. Elles nous fournissent en énergie.
Donald : Pardon ?
Sully : Avant, on leur faisait peur et leurs cris d'effroi alimentaient toute la ville. Sauf qu'au bout d'un moment, soit ils ont plus peur de nous, soit ils sont paralysés par la peur et hurlent plus.
Sora : Mais c'est horrible, en fait !
Bob : Bof, c'est juste des humains, vous savez. Ils sont pas comme nous, ces gens-là.
Sully : Du coup, on a décidé d'investir dans l'énergie renouvelable et on s'est aperçus grâce à Bouh que les rires étaient beaucoup plus forts en énergie. Une aubaine, vraiment !
Donald : Et cette énergie, vous la vendez ensuite ?
Sully : Ma foi, on est une entreprise, pas une œuvre de charité.
Donald : Wow, vous vous faites littéralement des sous sur le dos des gosses. J'adore ça !
Sora : Et c'est légal, votre truc ?
Sully : Légal ? Vous savez, jusqu'à il y a cinquante ans, la loi de Monstropolis autorisait les chasses à l'humain dans les forêts la nuit…
Bob : Et puis en les élevant dans leurs petites maisons, on leur permet de se reproduire. Ils auraient jamais survécu aussi longtemps dans la nature ! Vous avez déjà vu un humain survivre sans une supervision adéquate ?
Bouh : Hi hi !
Sora : Euh…
Sully : Inutile de leur poser des questions rhétoriques, Bob. Ah ! Nous voilà dans la Salle aux p… Mais qu'est-ce qui se passe ici, encore ?!
Ici aussi, les étranges monstres étaient en train de tout mettre sens dessus dessous. Après avoir mis la petite Bouh à l'abri sous un meuble, les deux autochtones se joignirent au combat et c'est entre deux coups de bouclier bien sentis que Dingo eut une révélation.
Dingo : Je me souviens, maintenant ! Ces créatures, ce sont les Nescients !
Donald : Aaaah, le nom me dit bien quelque chose, oui…
Sora : Pas à moi ! Qu'est-ce que c'est ?
Dingo : Ce sont des créatures que le roi a combattu autrefois, aux côtés des trois anciens porteurs de la Keyblade.
Sora : Les trois zigotos qui ont disparu ?
Donald : Ceux-là même.
Dingo : Les Nescients sont l'incarnation des sentiments négatifs, si je me souviens bien !
Sora : Des monstres pour les ténèbres, des ennemis pour le vide, des espèces de cauchemars ambulants, des trucs pour les sentiments négatifs… Ce sera quoi, les prochains ? Des ennemis bugs informatiques ?
Donald : … On lui dit ou pas ?
Dingo : Non, vaut mieux pas.
Sully : Hé ! Au lieu de parler, est-ce que vous pourriez pas… Oh, vous avez déjà fini le nettoyage de votre côté.
Sora : On a comme qui dirait l'habitude.
Sully : Bon et bien il n'y a plus qu'à faire venir les portes.
Bob : Ouaip.
Sully : Bob ?
Bob : Mmh ?
Sully : Fais quelque chose !
Bob : Ah oui, pardon.
La paupière ambulante inséra une carte magnétique dans la fente de toutes les machines qui se trouvaient sur un côté de la pièce. L'instant d'après, une dizaine de portes descendaient le long de rails horizontaux.
Sora : Eeeet… on va faire quoi avec tout ça ?
Sully : Ben on va s'accrocher aux portes qui suivront les rails jusqu'à arriver dans la grande salle où se trouvent toutes les portes.
Dingo : Ce n'est pas un peu dangereux ?
Bob : Ha ! C'est aussi ce que veulent nous faire croire les syndicats !
Sully : Il suffit juste de ne pas tomber dans le vide. On ne va quand même pas verser une prime de risque pour si peu. Allez-y, c'est à la portée de n'importe qui.
Et sur une simple traction de levier, toutes les portes se levèrent à l'unisson pour se diriger le long d'un rail vers la pièce d'à côté. Et tandis qu'ils disparaissaient, un espèce de reptile violet qui s'était jusque-là camouflé se rendit soudain visible, les regardant partir.
? : Il est temps d'avoir une petite conversation syndicale…
Pendant ce temps, nos six amis arrivaient dans une pièce d'une envergure ahurissante, aux parois couvertes de portes de bois de différentes couleurs et dont le centre était à 99,9% composé de vide.
Sora : Aaaah ! Au secours, je vois même pas le sol tellement on est haut !
Sully : Pour être tout à fait franc, je ne sais même pas s'il y a un sol. On n'a jamais vérifié.
Sora : AAAAH !
Sully : Zut, j'ai oublié de désactiver les défenses. Essayez d'esquiver les barrières d'électrochocs tout en vous maintenant aux portes.
Donald : Les barrières de quoi ?
Il eut sa réponse quelques mètres plus loin en apercevant un arc électrique passant au-dessus des rails.
Sora : COMMENT ON ESQUIVE ÇA ?
Sully : Facile, il suffit de se placer en-dessous de la porte.
Dingo : Et vous vivez un tel enfer tous les jours ?
Bob : La nuit aussi, parfois. D'ailleurs, patron, vous comptez vraiment leur payer des heures de nuit ?
Sully : Voyons, Bob. Les bénévoles, on ne les paie pas.
L'arc en question causa plus de peur que de mal : fort de leurs précédentes expériences en cabrioles, nos amis n'eurent aucune peine à l'esquiver et le rail industriel les emmena juste après sur une plate-forme qui semblait faire office de quai.
Sora : Aaah… le sol… mon amour…
Sully : Il faut qu'on prenne cette porte, là-bas contre le mur, pour continuer.
Mais la porte, au moment où Bob se dévoua pour l'ouvrir, ne s'ouvrit que sur… le mur.
Bob : Zut !
Sora : Vous avez oublié de faire un trou dans le mur derrière votre porte, ou quoi ?
Donald : Visiblement, les portes fonctionnent différemment, dans ce monde-ci.
Sully : Quoi ? Je sais pas comment ça marche chez vous, mais ici des portes sont censées mener droit vers les chambres des enfants.
Dingo : Ça a l'air… euh…
Sora : Est-ce que "logique" est le mot que tu cherches ?
Dingo : Non, certainement pas.
Sully : Tout ce qu'il faut savoir, c'est que cette porte doit être alimentée en énergie pour nous permettre de quitter cette plate-forme, et il n'y pas meilleure source d'énergie ici que le rire de Bouh !
Bouh : Hi hi !
Sora : Donc on doit juste essayer de la faire rire ?
Bob : On doit RÉUSSIR à la faire rire.
Sora : Euh… elle est pas à un âge où il suffit de faire un pet pour qu'ils se marrent ?
Donald : Non, ça c'était toi il y a trois ou quatre heures.
Sora : Hé ! Dingo m'avait pris par surprise !
Dingo : On est vraiment obligés de parler de mes gaz ici ?
Sully : Je sais pas comment vous vous y prenez, les gars, mais vous êtes pas là de la faire marrer…
Sora : Euh… j'ai une idée ! Alors c'est Toto qui…
Bouh : Snif…
Sora : O.K, elle aime donc pas les blagues de Toto.
Occupés qu'ils étaient à déployer tout leur génie humoristique sur la petite fille, aucun des cinq ne vit arriver les Nescients dans leur dos. À vrai dire, ils n'eurent conscience de leur présence que lorsque Sora se prit un méchant coup de bec sur le crâne.
Sora : Aïe !
Bouh : Hi hi !
Dingo : Ça a marché ! Elle a rigolé !
Sora : Hé, on nous attaque !
Donald : Quoi ? Eh m… aaaargh !
Bouh : Hi hi hi !
Dingo : Oh non, j'avais posé mon bouclier par terr… Aaah !
Bouh : HI HI !
Sully : Super ! Continuez !
Sora : Mais elle est sadique, votre gamine !
Sully : Oui, généralement il suffit de se cogner avec quelque chose pour lui arracher de gros éclats de rire. Il faut souffrir, pour faire tourner l'économie.
Bob : C'est l'esprit même du capitalisme, jeunes gens.
Le trio dut donc ignorer son instinct de survie en se faisant copieusement frapper par les créatures qui les attaquaient.
Sora : C'est donc ça que ressentent les Sans-cœurs qu'on frappe à longueur de journée ?
Donald : Qui a besoin de soins ?
Dingo : Moi !
Donald : Hop ! Et une magie curative !
Sora : Je peux en avoir aussi ? Ils commencent à me faire sacrément mal, là.
Donald : Bof.
Sora : Comment ça, "bof" ?!
Sully : C'est bon, les gars ! La bonbonne de rire est remplie !
Dingo : Je ne pensais pas entendre cette phrase un jour…
Bob : La porte est alimentée, cette fois-ci, venez !
Une fois n'est pas coutume, la porte une fois ouverte ne mena pas vers le mur de béton mais… dans ce qui semblait être un hangar, où tout plein de trucs industriels étaient stockés. Des tubes en acier, des étagères avec des machins dessus. Le genre de décor qui hurle "COUCOU JE SUIS UNE USINE" aussi sûrement qu'un panneau indiquant le nombre de jours écoulés depuis le dernier incident. Ce dont la pièce ne manquait d'ailleurs pas.
Sora : C'est marrant, ici ça dit qu'y a eu aucun mort depuis dix-huit jours. C'est si dangereux que ça, ici ?
Donald : À part les portes auxquelles il faut s'accrocher au-dessus du vide, tu veux dire ?
Sully : Ben on est jamais à l'abri d'une faute de goût. Tenez, Jean-Louis le Croque-mitaine s'est fait lyncher y a quelques mois. Il a eu la mauvaise idée de sortir une blague raciste en rendant visite à une famille martinicaise. Pauvre vieux… On lui avait pourtant dit, que son recueil de blagues datait de 1997…
Bob : Le pauvre, il était à deux jours de la retraite.
Sora : Ah ouais, ça déconne pas chez vous. Paradoxalement.
Dingo : C'est à se demander comment cette petite fille et vous avez réussi à devenir amis. Dis-moi, petite Bouh… tu te plais, ici ?
Bouh : Bouh !
Dingo : Oui, ça c'est ton nom. Tu sais dire ton nom, c'est bien.
Sora : On en revient toujours aux Pokémon, finalement.
Sully : En fait, on l'a surtout appelée comme ça parce que c'était la seule chose qu'elle disait.
Bob: Si ça se trouve, elle s'appelle "Jeaninne" ou "Marie-José".
Sora : Va pour "Bouh".
Bouh : Bouh !
Sora : Tout à fait.
Sully : Ah, la voilà ! C'est la porte qui mène à la chambre de Bouh.
Donald : Je vais même pas leur demander comment fonctionne cette technologie…
Dingo : Allez, vas-y choupinet ! T'en meurs d'envie !
Donald : Non, je sais que je vais être déçu parce que ça ne fera absolument aucun sens.
Dingo : Tu ne sauras pas tant que tu n'auras pas…
Donald : Dingo, ils alimentent leur ville avec des rires d'enfants. Des rires. D'enfants.
Dingo : Dit comme ça, forcément…
Ne prêtant pas l'oreille à ces messes basses, les deux monstres de compagnie s'attelèrent à ouvrir la porte, enjoignirent nos héros à prendre leur suite, puis s'y engouffrèrent sans tarder. Ce n'est qu'une fois de l'autre côté, et rejoints par Sora, Donald et Dingo qu'ils s'aperçurent de la supercherie.
Sully : Mais… on est toujours dans l'usine !
Bob : Du matériel défectueux ? Aaaah ! C'est donc de ça que parlaient les délégués du personnel, la semaine dernière…
Sully : Non… attends… ce n'est pas…
? : C'EST LA LUTTE FINALE !
Derrière eux, une espèce de caméléon violet à taille humaine était apparu contre la porte, ôtant son camouflage pour révéler ce qui n'était en réalité qu'une porte lambda.
Bob : Léon !
Sully : Toi…
Sora : Léon ? Ça me rappelle quelqu'un…
Dingo : Tu dois rêver, lapin. On a dit qu'on ne parlerait plus de ces gens-là.
Léon : Je vous ai manqué ? Vous pensiez vous débarrasser de moi aussi facilement ?
Donald : Je comprends rien à cette conversation.
Bob : Léon est un ancien collègue, mais il a été licencié pour faute grave.
Sully : Faute grave ? C'est le cas de le dire, oui ! Il a tenté de me tuer pour renverser le patronat !
Léon : Le prolétariat vaincra !
Donald : Bien dit !
Dingo : Quoi ?! Mais… Donald ! Je pensais que tu étais de droite !
Donald : Et ressembler à Oncle Picsou ? Non merci !
Dingo : Je suis si déçu…
Sora : Pourquoi est-ce que quand j'arrête de vous écouter pendant deux secondes, vous vous mettez à parler politique ?
Dingo : Et toi, Sora, tu tiens pour qui ?
Sora : Euh… Y avait pas un type qui proposait une double ration de frites à la cantine ? Voilà le genre de programme derrière lequel je pourrais me ranger.
Sully : Désolé de vous interrompre, mais il va falloir faire quelque chose contre cet intrus ! Je ne sais pas comment il a réussi à rentrer après son exil, mais…
Léon : J'ai saisi les prud'hommes.
Sully : Merde !
Léon : Je m'en vais collectiviser cette usine. Finis les rires et les chants, les sentiments négatifs sont l'avenir !
Sully : Des sentiments négatifs ?
Léon : Mais oui, vous savez ! La tristesse qu'un enfant ressent à la mort de sa mère ou quand il fait tomber sa glace par terre ! Un cercle sans fin de rancœur et de détresse, exploitable à l'infini !
Donald : C'est plutôt écolo, quand on y pense.
Dingo : Oui, mais pas très sain.
Donald : Pas plus que le nucléaire.
Dingo : C'est… pas faux.
Sully : Et comment est-ce que tu comptes t'y prendre, salaud ?!
Léon : Simple. J'ai piraté le système informatique.
Sitôt ces mots prononcés, une alarme se déclencha et l'éclairage vira au rouge. Tous les cinq comprirent à peu près au même moment qu'ils étaient devenus, aux yeux du système de sécurité, des intrus à éliminer.
Bob : Je vous avais dit pas ouvrir les pièces jointes des mails bizarres, patron.
Sully : Il m'a appâté avec des filles chaudes près de chez moi !
Mais le groupe n'avait pas seulement été transporté à un endroit aléatoire de l'usine : il se trouvait au milieu d'une chaîne de production et de tapis roulant… surplombés de machines projetant des rayons laser.
Donald : Bon, j'en ai marre de poser toujours les mêmes questions. Qui se dévoue ?
Sora : Euh…
Dingo : Moi !
Donald : Vas-y.
Dingo : Ahem. Sully ? Bob ? POURQUOI EST-CE QUE VOUS AVEZ DES MACHINES À LASER DANS VOTRE USINE ?!
Sully : C'est-à-dire que le catalogue de notre fournisseur avait deux machines qui se ressemblaient beaucoup et j'ai fait la commande un peu vite, et donc…
Bob : Le boss a échappé de peu à une motion de défiance, après ça.
Sully : … faisaient pas de reprise, alors je voulais pas jeter tout ça…
Donald : C'est un miracle si cette boîte a pas coulé.
Bob : Tout le secret réside dans les subventions du gouvernement et l'optimisation fisc…
Sully : BOB !
Bob : … dans la valeur du travail mis au service du collectif et la volonté d'entreprenariat. C'est ce que je voulais dire.
Léon avait disparu, mais sa voix résonna dans les parages.
Léon : Attention avec ces lasers ! Il ne faudrait pas que votre petite protégée perde un membre… ainsi que toute joie de vivre…
Sora : Monstre !
Léon : Oui ?
Sora : Ah oui, merde. C'est pas une insulte, ici.
Ce qui était une insulte, en revanche, c'était la facilité déconcertante avec laquelle lesdites machines s'éteignaient. Tandis que Sora s'égosillait ainsi, il ne fallut à Dingo qu'une demi-minute pour s'élancer sur le tapis roulant, bondir et s'accroupir successivement pour éviter les rayons et tambouriner à coups d'écu sur le panneau de commande en bout de chaîne.
Dingo : C'est faiiiit !
Sully : Oh, merci !
Bob : Ça commence à faire beaucoup pour du bénévolat, boss. Vous croyez qu'il faudrait leur imprimer un contrat, vite fait, histoire d'être réglo avec le droit du travail ?
Sully : Hum… Eh bien félicitations, les gars ! Vous voilà promus stagiaires !
Sora : Trop cool, enfin un truc à mettre dans mon CV !
Donald : T'as un CV, toi ?
Sora : Dedans, j'ai juste mis que j'avais sauvé deux fois l'univers, que je touchais ma bille en serrurerie, que je pouvais construire des radeaux et que je baragouinais vaguement l'espagnol.
Donald : ¿ Estàs burlando de mi?
Sora : Si, en la casa.
Donald : Ouais, je vois le genre.
Dingo : Maintenant que le problème des armes mortelles qui n'ont rien à faire dans une usine est réglé, avançons !
Donald : On sait où on va, au moins ?
Sully : …
Bob : …
Donald : J'ai demandé : "On sait où on va ?"
Sully : Oui, oui !
En l'occurrence, le groupe se dirigeait droit vers une salle où se trouvait un ascenseur. Sur place, toutefois, force fut de constater que le courant était coupé.
Donald : Bon. Nous voilà bloqués, alors ?
Sora : À moins qu'il faille trouver un générateur de secours, ou quelque chose du genre…
Sully : Mais d'où est-ce que vous venez, les gars ? Vous savez bien qu'il suffit d'un peu de gaieté enfantine pour alimenter les machines !
Donald : C'est pas cette même gaieté enfantine que vous vendez à prix coûtant pour alimenter le reste du monde ?
Sully : Nous opérons à des tarifs préférentiels !
Bob : 299 munnies par mois pendant un an, sans engagement !
Sora : Et après ?
Bob : Votre âme nous app…
Sully : On renégocie le contrat !
Bouh : Snif…
Dingo : Vos conversations d'adultes ont l'air de rendre Bouh toute triste.
Sora : Eh mais en parlant de Bouh ! On pourrait pas la faire rire pour remettre du jus dans les machines ?
Sully : C'est plus ou moins ce qu'on sous-entendait toute à l'heure, oui.
Dingo : Regardez, il y a des pots de peinture ici. Et si Bob et toi, vous vous tartiniez le poil de couleurs vives pour la faire rire ?
Sully : Hum…
Bob : J'ai une meilleure idée : balance le pot dans les valseuses de Sora, je suis sûr qu'elle va s'esclaffer !
Sora : Hé !
Donald : On n'a pas le choix, Sora. Ça me fait de la peine de dire ça, mais avec une sadique pareille, c'est la seule solution.
Sora : Tu sourirais pas comme ça si t'étais VRAIMENT triste !
Dingo : À la une… à la deux…
Sora : NON ATTENDS !
Imaginez-vous le bruit que fait du verre lorsqu'il se casse. Maintenant, imaginez qu'il soit rendu complètement inaudible sous un immense cri de douleur et un torrent d'injures.
Bouh : Hi hi hi !
Sully : Ça marche ! Tous les voyants sont au vert !
Dingo : Ça va, Sora ?
Sora : Dites… à Kairi… qu'on devra passer… par l'adoption…
Bob : Allez, dépêchez-vous ! On n'a pas toute la nuit !
Ils s'engouffrèrent sans attendre dans l'ascenseur et les deux monstres familiers des lieux y martelèrent le bouton du premier étage. Lorsque les portes s'ouvrirent, quelques instants plus tard, nos trois héros eurent la surprise de découvrir… que le décor était toujours le même.
Donald : Mais vous avez des cafétérias, des machines à café et des babyfoots dans votre boîte, ou c'est uniquement des tuyaux et des plate-formes d'usine partout ?
Sully : Ben on avait un petit bâtiment en préfabriqué avec tout ce que tu viens de citer, mais…
Bob : Il a été démontré qu'un espace de détente réduisait de 33% la productivité des employés.
Sully : Ouais, figurez-vous que ces Jean-Foutre s'en servaient pour se détendre.
Bob : Du coup, on l'a fermé.
Donald : Ben dites-donc, heureusement que les gosses sont là pour rigoler à la place de vos employés…
Bob : C'est une critique un peu injuste, Donald. Le papier-peint de l'aile administrative est très divertissant.
Sully : Oui, Sandrine de la compta est une vraie fofolle.
Sora : Et si on continuait ? Histoire que j'aie pas sacrifié ma descendance pour rien, quoi.
Bouh : Hi hi !
Sora : Hi hi toi-même, t'as de la chance d'être littéralement une pile électrique ou je t'aurais fait bouffer tes couettes.
Bob : On ne touche pas à la matière première !
Sully : En tout cas, Sora a raison. Il faut continuer.
Ce même Sora regretta amèrement d'avoir pressé ses compagnons lorsque le groupe parvint dans la salle des commandes… éteinte.
Sora : NON !
Sully : Désolé, p'tit gars. C'est pour la bonne cause. Bouh, t'es prête ?
Sora : Mais vous avez déjà essayé de lui faire des guilis, au moins ?
Bob : On a tout tenté, mais chez elle y a que ça qui marche.
Dingo : Il doit pourtant y avoir une autre solution ! Ça me fait de la peine de voir mon Sora dans cet état…
Donald : Allons, t'as entendu le monsieur. C'est NÉCESSAIRE.
Bob : Ah, parfait ! Il y a un parpaing qui traîne ! Allez, approche ta tête.
Sora : NOOON !
Terrifié à l'idée d'être à nouveau le souffre-douleur utile du groupe, Sora fut prit de panique et donna un coup de pied dans la brique, qui échappa des mains de Bob et s'écrasa sur son pied.
Bob : AÏE !
Bouh : Hi hi !
Le monstre à l'œil unique se prit alors son pied endolori dans les mains pour le masser tout en jurant, mais perdit l'équilibre sur sa jambe restée au sol et se mit à rouler, et rouler, et rouler jusqu'à un tas de cartons qui s'effondra sur lui en faisant chuter des barils d'huile posés dessus en équilibre.
Bouh : Hi hi hi hi !
Sully : Ça marche ! Bob, tu es un génie !
Poly-traumatisé, le principal intéressé se releva péniblement… avant de glisser dans une flaque d'huile et de se cogner lourdement l'arrière du crâne par terre.
Bouh : HI HI HI !
Donald : Ben dites-donc, on l'arrête plus.
Sora : Je lance un Brasier sur la traînée d'huile pour faire les choses bien ou on a assez de courant comme ça ?
Bouh : Hi hi ! Hi hi hi !
Sully : Euh…
Bouh : Hi hi hi !
Sully : En fait je crois qu'on en a même trop, là. Si Bouh ne s'arrête pas de rire, les plombs risquent de sauter !
Sora: Oh… domage.
Dingo : Mais… comment on l'arrête au juste ?!
Sully : Aucune idée, c'est la première fois que ça arrive !
Bouh : Hi hi hi hi !
L'éclairage commençait à briller intensément et les compteurs, sur le tableau de bord de l'ordinateur central, devenaient de plus en plus sensibles.
Sully : Vite ! Dites des choses horribles !
Sora : Quoi ?!
Sully : Les plus immondes qui vous passent par la tête !
Bob : Intersyndicale !
Sora : Sandwich au vomi !
Dingo : Gonorrhée !
Bob : Droit de retrait !
Donald : Miley Cyrus !
Sora : Tes parents morts !
Bob : Questions DP en CSE !
Dingo : Double foot fist !
Bouh : Hi hi hi !
Sully : Ça marche pas ! Elle connaît pas la moitié de vos mots !
Des étincelles commençaient à jaillir çà et là dans la pièce.
Sora : AAaah ! Mes chaussettes sales !
Dingo : Quoi ?
Sora : J'ai paniqué !
Bouh : HI HI HI HI !
Sully : Le temps presse !
Bob : Piquets de grève !
Donald : HOLOCAUSTE !
Les vitres de plusieurs écrans volèrent en éclat.
Donald : J'étais pourtant sûr de mon coup…
Sora : PERSONNE NE T'AIME BOUH ! TA ROBE EST MOCHE ET TES COUETTES SONT HAS-BEEN !
Bouh : …
Sully : …
Dingo : …
Bob : …
Donald : …
Bouh : Snif…
Dingo : Oui ! C'est réussi !
Sully : On a frôlé la catastrophe, en tout cas !
Bob : Rien de tout ça ne se serait produit si Sora m'avait laissé lui fendre le crâne pour faire rire la petite…
? : Bravo, bravo…
Dans l'ombre, derrière eux, le lézard bipède s'était à nouveau manifesté.
Sully : Léon…
Bob : T'aurais dû montrer ta sale tête plus tôt, ça aurait tout de suite calmé Bouh !
Léon : Tu sais ce que je vais vous montrer, à la place ? Votre destitution… IMMINENTE ! Allez !
Il claqua des doigts, mais rien ne se passa.
Léon : Mais… pourquoi ça ne… ? Allez ! Marche !
Le reptile se rua sur une machine qui s'obstinait à rester couchée. Il eut beau lui taper dessus et l'injurier de tous les noms, rien n'y fit.
Sully : Ha ! Ce sont des vieux modèles d'automates de défense, mais ils ne sont pas compatibles avec les rires d'enfants. Ces machines archaïques ne fonctionnent qu'avec les cris de jouissance.
Donald : … Quoi ?
Sully : D'adultes, je veux dire. Ahem… c'était comme ça qu'on faisait, il y a une vingtaine d'années.
Sora : Je veux même pas poser de question.
Dingo : Moi j'en ai plein, au contraire.
Léon : Tss ! Je trouverai une autre façon de vous faire souffrir !
Sur ces mots, il disparut à nouveau.
Sora : On devrait pas le poursuivre ?
Bob : Ne t'inquiète pas, cet échec l'a vexé et il est sûrement parti bouder. C'est absolument IMPOSSIBLE qu'il cherche à nouveau à s'en prendre à nous plus tard.
Sora : Euh… Si tu le dis.
Sully : Venez, la porte de la chambre de Bouh doit se trouver dans la réserve.
Et tandis qu'ils levaient le rideau de fer les séparant de la prochaine pièce et qu'ils quittaient la salle de commande, une silhouette encapuchonnée fit son apparition derrière eux.
? : …
Le mystérieux inconnu leva le bras vers la carcasse métallique qui était restée sourde aux injonctions de Léon, et un étrange liquide noir, d'une viscosité suspecte, le recouvrit bientôt. Puis ce liquide se déplaça, comme mu par une volonté propre, jusqu'aux pieds du nouvel arrivant.
? : Hin hin… Je suis méchant…
