? , an 957

Il connaissait ce tatouage. Il connaissait ces brûlures informes. Puisque c'était de sa faute.

Dans sa stupeur, il avait lâché les bras de Takanohane, qui s'arrachait la peau frénétiquement. Roy finit par sortir de sa transe, saisit ses poignets et les plaqua au sol.

-Arrête ! cria-t-il. Arrête ! Tu te fais du mal.

-Arrête ça ! hurla la déesse en réponse. Arrête-la ! Arrête ça, j'ai mal ! Ça me brûle !

La gorge de Roy se serra et des larmes lui brouillèrent la vue. Il connaissait ces hurlements. Soudain, il n'était plus dans une immense pièce immaculée, il était dans une petite salle de bain miteuse. Il n'était plus avec une déesse, il était avec sa subordonnée. Il ne lui tenait plus les mains, il serrait un poing et claquait des doigts. Il voyait une langue de flamme bondir sur une peau lisse et douce. Il entendait un hurlement. Il respirait une odeur de chair brûlée. Il sentait ses ongles s'enfoncer dans la paume de sa main. Il avait un goût amer dans la bouche.

Elle lui avait demandé de se débarrasser des secrets de son père. Elle avait longuement insisté et refusait d'entendre ses réponses négatives. Elle disait qu'elle le supporterait. Qu'elle le faisait pour une bonne cause. Elle avait une bonne raison. Elle le supporterait.

A la seconde où les flammes frôlèrent sa peau, le chiffon qu'elle mordait tomba au sol alors qu'elle ouvrait la bouche en un cri silencieux. Elle avait résisté quelques secondes, puis ne s'était plus tue. Elle avait l'impression que sa gorge se déchirait. Jamais elle n'avait crié comme ça. Quelques secondes de plus et elle le suppliait d'arrêter. Elle ne le supportait pas.

Il ouvrit la main et laissa retomber son bras. Il ne pouvait pas lui faire ça.

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Lorsqu'il reprit ses esprits, elle était étendue sur le dos, les bras en croix, les mains ensanglantées, les joues striées de larmes séchées, le regard vide. Sa respiration était calme et régulière. Ses lèvres tremblaient.

-Pardon.

Un mot, prononcé dans un souffle.

-Pardon. Je suis désolé. Je suis désolé. Pardon.

Des sanglots secouaient le corps de Roy, il ne savait pas exactement ce qu'il disait, mais il devait le dire. Il tremblait violemment, à genoux sur le sol, bafouillant les mêmes mots que bien des années auparavant, alors qu'il était agenouillé près du corps inconscient de Riza.

Takanohane ne disait rien. Elle ne l'entendait pas. Elle ne recouvrait pas du choc. Elle était là aux débuts du monde. Elle avait marché entre les volcans, respiré leur fumée, nagé dans la lave. Elle était une déesse. Immortelle, invincible, infiniment puissante. Elle était le Tout. Elle était l'Un.

Puis cet homme était arrivé. Maintenant, elle avait mal. Elle avait peur. Elle ne savait pas. L'étrange pulsation avait quitté son front. Mais elle n'avait pas besoin de regarder pour savoir que la sphère noire pulsait au même rythme que son front. Elle ne comprenait pas. Où était-elle ? Qu'était-il arrivé ? Pourquoi ce Roy avait-il un tel effet sur elle ? Était-il un dieu, comme elle ? Venu la tourmenter, l'affaiblir et lui prendre sa création ?

Par instinct, ses doigts cherchèrent son pendentif. Elle ne le trouva pas. Elle n'aima pas l'étrange chaleur humide du sang frais sur sa peau. Du sang de déesse. Les déesses saignaient-elles ?

Aucun d'eux ne savait combien de temps ils restèrent ainsi, perdus dans leur horreur. Mais quand ils s'en extirpèrent, ils se regardèrent longuement, Takanohane avec lassitude, Roy avec épouvante.

-Qui es-tu et que me veux-tu ?

Takanohane parla d'une voix éraillée et vide. Celle de Roy était faible et tremblante.

-Je suis le général Roy Mustang et je ne veux que retrouver ma subordonnée, Riza Hawkeye. Où sommes-nous ?

-Excellente question. Ma science infuse est mise à mal. Que m'est-il arrivé ?

-Il semblerait que tu aies les mêmes cicatrices que Riza au dos. De larges brûlures, dissimulant un secret trop dangereux. Pourquoi lui ressembles-tu tant ? Pourquoi as-tu son pendentif ? Pourquoi as-tu ses cicatrices.

-Je ne sais pas.

Un silence pesant s'installa. Takanohane prit une inspiration et esquissa un geste pour se relever. Roy fut près d'elle en un éclair, pour lui offrir un soutien.

Sa robe était en lambeaux et ne cachait rien du tatouage ni des brûlures. Appuyée sur l'épaule de celui qui semblait être son bourreau, la déesse réfléchissait. Elle avait pensé qu'il était son égal et cherchait à se débarrasser d'elle mais s'était ravisée. Il était brisé. Personne ne pouvait prétendre être dans une telle détresse. Il disait la vérité.

Elle leva la tête vers la sphère. Elle pulsait lentement. Elle faisait tâche sur la blancheur immaculée de l'espace, et pourtant, elle semblait donner sa cohérence à la pièce. Takanohane éprouvait à la fois une envie forte de s'avancer vers la sphère et à la fois, elle souhaitait ardemment s'en éloigner autant que possible.

A force de fixer la noirceur, la déesse finit par y distinguer quelque chose. Un mouvement, bref, furtif. Elle se concentra et regarda plus attentivement. Elle vit un désert. Un soleil accablant, une vaste étendue de sable jaune. Rien à l'horizon. Si. Des bâtiments. Ils se confondaient presque avec le sable. Un reflet. Le soleil sur du métal. Elle comprit qu'elle voyait à travers les yeux de quelqu'un lorsque des bras se tendirent, tenant un objet de métal. Pistolet, souffla son esprit. Un bruit fort retentit. Un corps tomba au sol. La personne avait tiré.

Takanohane ferma les yeux. Elle ne supportait pas la violence. Et puis ces sensations qui l'assaillaient… Un soleil de plomb, à peine arrêté par les vêtements de tissu qu'elle portait. Le vent sec qui lui envoyait du sable dans les yeux. Le cuir chaud du holster contre sa hanche qui n'arrangeait pas les choses. Une minute… Quel holster ? Elle ouvrit les yeux avec un halètement. Non ! Il n'y avait pas de soleil, pas de vent, pas de holster ! Elle n'était pas cette personne. Elle voyait un souvenir, celui de Riza. Et elle n'aimait pas cela. Le souvenir semblait pourtant venir du plus profond d'elle-même… Non ! Ce souvenir n'était pas le sien. Il était celui d'une autre. Mais comment avait-elle su ce qu'étaient le pistolet et le holster ? Car ce souvenir ne lui appartenait pas. Il appartenait à Riza. Et elle n'était pas Riza.

N'est-ce pas ?