Auteur : Maeglin Surion

Disclaimer : les personnages et leur univers relèvent de Thomas Harris et Brian Fuller.

Rating : M.

Pairing : Hannigram.

Je vous souhaite une bonne lecture.


III

Ballare con il fuoco

Perdu dans un épais brouillard, Will Graham entrouvrit les yeux, réveillé par une désagréable sensation de froid. La faible lumière de la lune qui filtrait par la fenêtre ouverte révéla la place qu'aurait dû occuper Hannibal, vide de tout occupant.

N'osant d'abord pas bouger, le professeur se concentra, à l'écoute du moindre bruit suspect. Rien. Il était certain de ne pas avoir rêvé cette nouvelle nuit, puisqu'il était dans la chambre et, a fortiori, dans le lit d'Hannibal. Mais aucune trace de lui. Il avisa le réveil : presque trois heures du matin.

« Bon, ou alors, je ne suis toujours pas réveillé… »

Il tendit la main pour juger de la température du lit mais le drap était froid. Se retournant, il constata que les vêtements du psychiatre avaient disparus. L'empathe devina sans peine ce qu'il devait être en train de faire. Les seules vraies inconnues étaient et qui. Les mains croisées derrière la tête, il extrapola, tout en sachant que Jack lui agiterait l'inévitable et savante mise en scène sous le nez.

Au bout d'un moment, une clef tourna dans la serrure. Will retint son souffle, attentif.

Pas de doute, c'était bien Hannibal. Et il n'était pas seul. Le consultant ne fut pas totalement surpris de reconnaître le ton condescendant du docteur Abel Gideon. Lorsque le couinement des pneus du fauteuil roulant s'éloigna, Graham se leva et se rapprocha de la porte de la chambre. Après quelques cliquetis de manœuvres, il entendit le vrombissement léger du moteur électrique d'un chariot de déménagement conçu pour avaler des escaliers.

Dans l'armoire près du lit, Will dénicha un pantalon de soie bleu canard qu'il enfila.

Quelques minutes plus tard, le docteur Lecter émergea de la cave et le trouva adossé au mur d'en face. Parfaitement calme et nullement surpris, l'Éventreur s'arrêta en haut des marches, le visage totalement impénétrable. Graham avait presque l'impression qu'il avait les yeux rieurs. Ils se jaugèrent un long moment, sans rien dire. Ni l'un, ni l'autre, n'esquissait le moindre geste. Lorsque le professeur avança d'un pas décidé, le psychiatre s'écarta, libérant l'accès au sous-sol. Sans un mot, il passa près de lui en lui coulant un regard de biais, puis descendit.

Au fond de la première cave qui, bien qu'étincelante, ne laissait déjà aucun doute quant aux occupations de son propriétaire, il trouva une porte fondue dans le mur. En l'ouvrant, il découvrit Abel Gideon, allongé sur un lit médicalisé, attaché, perfusé et connecté à un électrocardiographe.

L'hôte involontaire leva un sourcil.

« Will Graham. Si je m'attendais à une telle surprise… J'adore votre costume. »

Sans mot dire, le consultant referma la porte et revint sur ses pas. En chemin, il s'interrogea brièvement au sujet du comportement de Lecter. Quelques temps plus tôt, il lui avait dit qu'il savait qui il était et ce qu'il faisait éhontément, soulignant qu'il comptait le prouver. Il se doutait bien qu'Hannibal ne l'avait pas oublié. Il trouvait assez étonnant que le Lituanien n'ait jamais démenti ses accusations. En fait, il s'était contenté de se taire ou de retourner la situation à son avantage. Ses silences judicieusement positionnés sonnaient comme des aveux aux oreilles du profiler. C'était comme si son amant se refusait à lui mentir, sinon par omission. Allait-il le tuer pour s'être réveillé trop tôt ? Non. Il ne le pensait pas. Cela serait un manque flagrant de respect. Entre autres. L'empathe eut un rictus.

Cependant, il se demandait pourquoi il l'avait soudainement autorisé à voir tout cela. Gideon, tout ce matériel équivoque… C'était comme s'il s'était écrié qu'il était l'Éventreur de Chesapeake au beau milieu du bâtiment du FBI. L'idée qu'il lui avait tendu un piège l'effleura furtivement. Ledit FBI allait sans faute s'interroger sur la disparition du prisonnier et il y avait fort à parier que Jack, quoi qu'il en dise, regarderait dans la direction indiquée par son profiler…

A côté de cela, il ignorait ce que le meurtrier avait l'intention de faire à son confrère, mais sachant que celui-ci s'était notamment fait passer pour lui, autant dire qu'il avait mal engagé son avenir.

Perdu dans ses pensées, il ne se rendit compte qu'il grimpait l'escalier qu'une fois devant Hannibal qui n'avait pas bougé d'un millimètre. La lumière chaude et discrète de la lampe de l'escalier se reflétait en une lueur rouge dans les yeux du tueur qui semblait taillé dans un bloc de marbre. Étonnamment, Will n'avait pas peur de lui. A vrai dire, il n'avait jamais eu peur de cet homme, même en sachant de quoi il était capable. Cela, Hannibal Lecter le lisait sans peine dans les orbes azur qui le fixaient et c'était une sensation qui ne lui était pas désagréable.

« Que nous vaut cette aimable visite ? » s'enquit ironiquement le consultant en désignant les marches derrière lui d'un signe de tête.

Le contournant, son terrible amant vint éteindre la lumière et refermer la porte à clef.

« Je lui dois plusieurs dîners. »

Voyant parfaitement de quoi il voulait parler, Graham eut une mimique de mépris. Il ne pouvait s'empêcher de se réjouir du sort qui attendait Gideon et cela le mit très mal à l'aise.

« Te joindras-tu à nous ?

― Volontiers. » répondit Will sans même réfléchir.

La main du cannibale effleura sa hanche et un doigt fureteur se glissa entre le tissu un peu lâche et la peau.

« Ce bleu te va à ravir. » souffla-t-il tout près de son oreille.

Lui et Hannibal étaient tous les deux ce que Crawford aurait pu appeler des mâles dominants. C'est pourquoi cette remarque sonnait presque comme une raillerie aux oreilles du professeur et lui laissa une drôle d'impression. Les yeux rieurs, le blond l'abandonna et se dirigea vers la salle de bain d'un pas élégant et parfaitement silencieux. Après une telle entreprise, il apprécierait grandement une douche.

De son côté, l'empathe, légèrement vexé, décida qu'il pouvait se permettre de flâner un peu dans la grande maison. Il explora toutes les pièces qui n'étaient pas fermées à clef, ouvrit toutes les armoires et même les coffres. Cela ne le mena pas à grand-chose, si ce n'est à la certitude que son compagnon avait d'excellents goûts, d'énormes moyens et que le réfrigérateur avait des airs de Waterloo morne plaine. Il pensa furtivement à Abel Gideon et se dit qu'Hannibal avait l'art de joindre l'utile à l'agréable en faisant en quelque sorte ses courses pour la semaine…

En passant près de la salle de bain, il s'arrêta. La porte était ouverte et de la vapeur filtrait comme un nuage qui contrastait avec les murs sombres. Sans chercher à se cacher, il s'appuya contre le chambranle et observa l'Éventreur tandis qu'il se lavait.

Il n'avait jamais ressenti la moindre attirance physique pour les hommes avant de rencontrer le psychiatre. D'ailleurs, même avec lui, c'était davantage de l'ordre de l'intellectuel que du physique, si l'on exceptait le plaisir qu'il lui procurait. Néanmoins, pendant qu'il l'observait, il se surpris à le trouver séduisant. Réflexion faite, il aimait ses épaules larges et musclées, ses mains incroyables, ses jambes nerveuses, son visage étonnant, et, surtout, ses yeux à la fois inexpressifs et extrêmement démonstratifs.

Sans un bruit, Will s'approcha de la douche à l'italienne. Le tueur lui tournait le dos et, la tête en arrière, terminait de se rincer les cheveux. Délaissant son pantalon, le brun se glissa derrière lui et le plaqua brusquement contre la paroi de verre. Il était temps de lui montrer qu'il n'était pas sous son contrôle et que, lui aussi, pouvait prendre les commandes.

Contre ses doigts qui enserraient la gorge de Lecter, il sentit les battements du cœur balte accélérer un instant, puis ralentir presque immédiatement. Il l'avait surpris. Bien. Will Graham eut un sourire carnassier. Très bien, même. Il était bien décidé à ne pas en rester là. Debout tout contre le cannibale, il leva son autre main et saisit les mèches cendrées gorgées d'eau pour attirer le visage osseux vers l'arrière et mordiller la zone de sa veine jugulaire avec autorité. Descendant jusqu'à l'épaule, tout près de l'étrange cicatrice, il planta ses dents dans la chair tendre et goûta le sang chaud qui suinta.

Il imaginait qu'Hannibal ne s'était jamais couché devant personne. C'était une manière pour Will de lui faire comprendre qu'il n'avait pas l'ascendant sur lui, ni psychologiquement, ni physiquement, et de le marquer comme étant sien.

Maintenu contre la vitre par la volonté farouche de son amant soudain dominateur, le Lituanien pencha davantage la tête en arrière, multipliant les zones de contact et savourant la douleur. Il sentait presque le goût métallique de son sang sur sa langue. Un sourire étira ses lèvres lorsque le genou de l'empathe le força à écarter les jambes.

Le changement subit dans le comportement de son amant l'intéressait au plus haut point. Il hésitait entre la combattivité et la docilité… mais, au moment où les ongles de Graham s'enfoncèrent dans sa hanche, il choisit.

Il y mit juste assez de force pour lui donner du fil à retordre et pimenter délicieusement l'acte, mais pas suffisamment pour reprendre le dessus. Pour le plus grand plaisir du professeur, mais aussi pour le sien, car, les yeux clos, Hannibal se régalait du bouquet aventureux formé par l'Interdit et l'Inédit comme d'autant de saveurs ineffables.

La brutalité du profiler le grisait et l'incitait à s'abandonner, à se soumettre, à le laisser le posséder totalement, tant tout cela était ensorcelant ; les assauts violents de Will le projetaient prodigieusement dans un univers formidable empli de sensations délictueuses où il se perdit avec délectation.

Peu à peu, la chaleur étouffante engendrée par le flot incessant de l'eau brûlante sur leurs corps en fusion fit naître une épaisse brume opalescente au sein de laquelle ils disparurent.

.

A l'aube, un rossignol vint se percher sur un rosier près de la fenêtre et leur donna la sérénade. Son chant mélodieux couplé à la brise légère et fraîche gorgée de la rosée du matin acheva de les libérer des bras possessifs de Morphée.

Les cils alourdis par le sommeil, Will découvrit avec délice le visage d'Hannibal à quelques centimètres du sien. Les yeux clos, celui-ci dormait encore profondément. Son souffle, à peine perceptible, effleurait les lèvres du profiler dans une caresse vaporeuse qui le chatouillait. Avec une douceur qui contrastait fortement avec le traitement qu'il lui avait imposé cette nuit, l'empathe frôla la joue dorée et déposa un baiser léger sur les lèvres du Lituanien. Comme pour se faire pardonner, Graham déployait des trésors de tendresse pour le tirer de sa torpeur, caressant les zones meurtries par ses marques de possessions et le couvrant de baisers délicats.

Lentement, le psychiatre vainquait sa léthargie. Dans un demi-sommeil, il se rapprocha du professeur qui emprisonna son visage avec douceur avant de glisser sa langue chaude entre ses lèvres pour venir cueillir la sienne. Ils s'embrassèrent et se câlinèrent longuement sans se souffler mot et, enlacés, roulèrent jusqu'au bord du lit. Allongé sur l'Éventreur, le profiler prolongea le contact, jouant avec les cheveux cendrés encore quelque peu ébouriffés. L'empreinte de l'oreiller qui barrait la joue du cannibale témoignait de sa présence assidue pour le reste de la nuit. Amusé par l'air qu'elle lui donnait, Will la souligna du bout du doigt, soutirant un soupir faussement agacé à Lecter.

Ils ne réagirent pas tout de suite lorsque la sonnette de l'entrée retentit. Quand elle brisa une seconde fois le silence cajoleur, Hannibal soupira. Graham le libéra et le laissa se lever. Le blond attrapa un pantalon de soie et un pull de cachemire assorti qu'il enfila rapidement sur le chemin vers la porte. Will ne put réprimer un sourire narquois devant son air contrarié. Il fallait reconnaître qu'il était quand même sacrément gonflé.

Feignant la surprise en découvrant Jack, Hannibal le regarda entrer avec un air désorienté particulièrement travaillé. Lorsque l'agent du FBI lui exposa les évènements de la nuit et lui demanda où il était à ce moment-là, il feignit l'étonnement associé à l'innocence la plus pure.

« J'étais chez moi.

― Toute la nuit ?

― Oui.

― Quelqu'un pourrait le confirmer ? »

Le docteur Lecter ne répondit pas. Il fixait le sol d'un regard ennuyé. A cet instant, Will Graham apparu dans l'embrasure de la porte de la chambre, vêtu uniquement du pantalon qu'il avait fait sien.

« Moi. »

Sidéré, Jack le dévisagea en clignant des yeux.

« Will ? »

L'agent était véritablement éberlué. A la fois surpris et amusé, l'Éventreur retint un sourire, cela devenait intéressant. Le professeur ne se démonta pas.

« J'ai passé toute la nuit avec Hannibal. »

Le regard ébahi de Crawford passa de l'un à l'autre. Le psychiatre avait l'air très embêté par la révélation de son alibi. Il ne manqua d'ailleurs pas de faire remarquer à Jack que toutes ses accusations éhontées commençaient sérieusement à le vexer et s'esquiva vers la cuisine. Les yeux noirs glissèrent alors à nouveau vers Will. Jack n'en revenait pas. Comment une telle chose avait-elle pu se produire ? Il cherchait dans les orbes azurs quelque chose qui lui indiquerait que cela faisait – aussi étonnamment que cela puisse paraître – partie de son plan pour confondre le meurtrier, mais il n'y vit que ce qu'il interpréta comme du défi.

Lorsqu'il consentit à les laisser seuls, il ne savait qu'en penser. Il avait longtemps eu des doutes au sujet de Will Graham et avait même été certain de sa culpabilité. Quand, enfin, il s'était laissé convaincre par le concerné qu'il devait plutôt regarder du côté de son ami distingué aux dîners soi-disant intimement liés aux meurtres de l'Éventreur, Will retournait sa veste. A quoi pouvait-il bien jouer ? A quoi pouvaient-ils bien jouer, tous les deux ? Qui jouait avec qui, telle était la question qu'en était arrivé à se poser Jack. Qui utilisait qui pour arriver à quelles fins ?

« Jack… qu'est-ce qu'il se passe ? s'enquit Zeller, surpris par l'expression perdue de son supérieur.

― Il a un alibi, souffla Crawford en s'appuyant contre le SUV.

― Euh… » commença son interlocuteur, guère plus avancé.

Il fut interrompu par le regard ébène empreint d'une profonde incompréhension.

« Will… C'est Will Graham… »

Zeller et Price se regardèrent sans comprendre.

« Ils ont passé la nuit ensemble ! » s'emporta Jack.

Abasourdis, ses subordonnés ne surent quoi répondre. Jamais ils n'auraient imaginé qu'il se passerait quelque chose de cet ordre-là entre le psychiatre et son patient. Surtout qu'ils se souvenaient très bien de Will leur affirmant qu'Hannibal Lecter était un monstre et, accessoirement, celui qu'ils cherchaient.

.

Lorsqu'il prit la tasse de café que lui tendait son amant, Will en était encore à se demander s'il ne s'était pas jeté tout droit dans le piège de l'Éventreur. Il avait au moins la certitude qu'il se retrouvait à cautionner ses actes, mais il n'avait pas encore décidé si cela le dérangeait ou non.

« Tu n'étais pas obligé de faire ça. » commenta celui-ci en humant le parfum corsé de la boisson sombre.

Le profiler en but une gorgée et se pinça machinalement les lèvres.

« En effet. »

Hannibal ne le remercia pas. Il avait plus ou moins prévu d'en arriver là, moyennant quelques petits ajouts discrets au Chardonnay de la veille, mais il avait choisi de tenter le coup du libre arbitre et de prendre le risque d'être découvert. Et pas seulement pour la décharge d'adrénaline. Le docteur Lecter sentait que Will le voyait tel qu'il était. Aussi jugeait-il venu le temps de le laisser voir plus loin, de se brûler un peu, car le jeu ne faisait pas que l'amuser, il le transcendait réellement.


On se retrouve dans le prochain ? Il me reste un peu de Château d'Yquem.

N'hésitez surtout pas à me dire ce que vous en pensez, c'est toujours appréciable et apprécié d'avoir des retours !

Au plaisir.

Maeglin