Auteur : Maeglin Surion.

Disclaimer : les personnages et leur univers relèvent de Thomas Harris et Brian Fuller.

Rating : M.

Pairing : Hannigram.

Note : je rappelle juste en passant que ce qui se passe dans cette fic peut heurter la sensibilité des personnes... sensibles, justement. Alors si cette phrase vous inquiète, vous êtes libres de faire demi-tour ! Avant qu'il ne soit trop tard mouahahaha (`∀´)Ψ

Je vous souhaite une bonne lecture.


V

Ballo floreale : Affannoso

« Benjamin. Bonsoir. Entrez. »

Comme à son habitude, le docteur Lecter ne s'écarta guère pour laisser entrer son patient. Le flûtiste de l'orchestre de Baltimore dut quelque peu manœuvrer pour s'insérer dans l'élégant cabinet. Hannibal le suivit lentement et s'assit en face de lui, jambes croisées. Patient et prêt à s'ennuyer, l'Éventreur attendit qu'il se lance et, avec Benjamin Raspail, cela pouvait durer longtemps.

Plus d'un quart d'heure s'écoula sans que personne ne bouge, ni ne parle. Le psychiatre semblait ne jamais cligner des yeux et le musicien fixait le sol devant lui en se tortillant les mains. Il n'était pas particulièrement grand, mais son embonpoint le rendait imposant. Piètre flutiste, il était parvenu à intégrer la philharmonie de Baltimore grâce aux relations qu'entretenait son père avec le chef d'orchestre. S'il s'était mis à suivre une thérapie auprès du docteur Lecter, ce n'était pas pour cela – car il ne doutait pas de son talent – mais en raison de ses troubles bipolaires et de sa vie privée qu'Hannibal pourrait qualifier d'exotique.

« Je flippe sacrément, docteur. »

Le concerné ne répondit pas mais inclina davantage la tête, les oreilles écorchées par son langage.

« C'est Klaus… il me flanque la trouille.

― Pour quelles raisons ?

― Vous savez, nous faisons des choses un peu… euh, particulières…

― Mon rôle n'est pas de juger votre sexualité, Benjamin.

― Vous connaissez le coup du foulard ?

― L'asphyxie érotique ?

― Oui. »

Il fallait toujours un déclic pour que Raspail se lance et, une fois qu'il l'avait trouvé, il devenait parfois extrêmement bavard. Hannibal réprima un soupir et entreprit de démonter l'une des horloges de son palais mental, histoire de tuer le temps.

« La première fois, il a serré le foulard autour de mon cou et ses yeux m'ont vraiment foutu la trouille, mais c'est hier que j'ai vraiment flippé. Il a serré tellement fort que j'ai cru qu'il voulait m'étouffer, je me suis débattu, je lui ai flanqué un coup de pied dans les couilles et il a fini par lâcher, mais il était furax. Il est devenu comme fou et a été très brute après quand on a bai… enfin, vous voyez.

― Pensez-vous qu'il serait allé jusqu'à vous donner la mort, Benjamin ?

― Je… crois. Il aimait ça mais… pas comme… pas comme il aurait dû.

― Vous pourriez porter plainte.

― Officiellement ? Vous plaisantez ? Je ruinerais immédiatement ma réputation… Et qui sait ce que ce dingue pourrait faire s'il l'apprend. »

Le médecin ne répondit pas. Les mains jointes sur ses cuisses, il fixait son patient droit dans les yeux sans ciller, ce qui était de l'ordre de l'habituel chez lui et qui avait le don de faire naître un puissant malaise chez la personne observée. Se sentant particulièrement exposé, Raspail commença à transpirer. Klaus l'effrayait mais ce qu'il ressentait en cet instant était de la terreur, sans qu'il sache quelle pouvait être l'origine précise de cette sensation.

Voyant son patient de plus en plus mal à l'aise, Hannibal commença à se demander s'il allait s'évanouir ou s'il oserait se permettre de tapisser son élégant cabinet avec la bisque de homard de son repas du soir dont lui parvenait des relents infects à chaque nouveau souffle d'air expiré. La tête inclinée sur le côté, il pourfendait le maniaco-dépressif de son regard d'une froideur marmoréenne qui semblait dépourvu de toute empathie.

.

Les mains dans les poches de son élégant manteau en alpaga, le docteur Lecter arpentait les rues de Baltimore du pas du promeneur. Du coin de l'œil, il repéra la voiture de Raspail lorsqu'il passa devant l'immeuble de Klaus Hartmann. Il perçut des éclats de voix et, levant les yeux, entrevit des silhouettes à la fenêtre du troisième étage.

A vue de nez, il estima qu'il avait encore une bonne demi-heure devant lui et partit flâner un peu plus loin, profitant du petit vent frais qui soulevait ses cheveux.

Tandis qu'il revenait sur ses pas, il vit arriver Benjamin Raspail, travesti et la démarche quelque peu aléatoire. Ses clefs en main, il cherchait sa voiture dans la mauvaise direction. Extrêmement calme, le psychiatre poursuivit sa marche jusqu'à arriver à son niveau. Mal assuré sur ses talons hauts, le flutiste le percuta.

« Fais gaffe espèce de connard !

― Bonsoir, Benjamin. »

Sidéré, son patient le dévisagea. L'esprit encore quelque peu engourdi par la drogue et la douleur, il n'était pas certain de l'identité de la personne qui se trouvait en face de lui. Il tangua et tenta de se rattraper au col de son mystérieux interlocuteur, mais celui-ci se pencha imperceptiblement en arrière. Vacillant, le musicien s'effondra sur le capot d'une vieille voiture. Las, Lecter soupira et, l'air de rien, le débarrassa de ses clefs.

« Venez, je vous ramène à votre véhicule.

― Oh, euh… merci ? »

Se remettant difficilement d'aplomb, il dû fournir un important effort de concentration pour suivre Hannibal jusqu'à la Cadillac Escalade rutilante qui occupait à elle seule deux places de stationnement, pour le seul plaisir de son propriétaire, ainsi heureux de savoir qu'il pourrissait la vie d'au moins une tierce personne.

Avec élégance, le Lituanien ouvrit la porte passager du luxueux SUV et, sans vraiment s'apercevoir qu'il n'était pas du bon côté, Benjamin s'assit. Le tueur prit tout naturellement place à ses côtés et mit le contact. Il eut un léger moment de flottement, le temps d'assimiler le mode de conduite en automatique, puis sortit sans clignotant. Il s'appliqua à conduire façon Raspail, c'est-à-dire de manière particulièrement peu courtoise, tout en évitant une éventuelle infraction qui minerait sérieusement ses plans.

Il conduisit quelques minutes jusqu'à arriver devant la maison du flutiste. Grâce à la télécommande, il ouvrit la porte du garage et rentra la voiture avant de refermer la porte. A ses côtés, le musicien commençait à émerger de son brouillard enrichi en alcool et en ecstasy et sentait la crainte le gagner.

« Docteur Lecter… » commença-t-il d'une voix peu assurée.

D'un seul regard, le médecin le fit taire. En cet instant, Benjamin Raspail ressentit une si grande épouvante qu'il en eut la nausée. Quelque chose avait changé, dans le regard, l'attitude, ou peut-être même le physique – il ne savait pas – de son thérapeute, et cela le terrifiait à un point qu'il n'aurait jamais imaginé atteindre sous l'emprise de Klaus.

Sans se départir de sa politesse et de son calme olympien, le tueur vint lui ouvrir la portière et l'inviter à sortir.

« Venez, Benjamin, je vous en prie. »

Terrorisé, le musicien obtempéra mais se tordit la cheville sur ses talons de vingt centimètres et chuta aux pieds de l'Éventreur. Le visage de son thérapeute qui le toisait ressemblait à un masque d'argile. Rien n'y bougeait, mais, dans ses yeux, il crut entrevoir le mépris le plus profond. Hagard, il se releva et, lorsqu'il avisa à nouveau le docteur Lecter, celui-ci lui tenait la porte menant à son séjour.

Il aurait voulu lui demander ce qu'il lui voulait, mais il n'en avait tout simplement pas le courage. La terreur qui l'étranglait le faisait presque souffrir. Ce qui l'horrifiait le plus, c'était ce détachement dont faisait montre son psychiatre qui, d'ailleurs, avait l'air de très bien connaître l'endroit. La victime se mit à trembler.

« Venez donc vous asseoir, Benjamin. »

Avec horreur, il découvrit un lourd fauteuil muni de sangles de cuir. Comment cette saloperie était-elle arrivée dans son salon ? Et ce taré qui s'obstinait à l'appeler par son prénom comme si c'était normal ! Brutalement fou de rage, Raspail se précipita vers Hannibal qui ne portait visiblement aucune arme. D'un coup bref mais diaboliquement précis, le médecin lui brisa l'os hyoïde et il tomba à genoux, incapable d'articuler le moindre son, le souffle rauque et difficile. De sa poigne d'acier, Lecter le releva et le cloua littéralement au fauteuil avant de l'y attacher solidement. Ce ne fut que lorsque le blond alluma la lumière que le flutiste se rendit compte qu'il portait une tenue plastifiée, comme une combinaison, ainsi qu'une paire de gants. Avec calme, le cannibale enveloppa ses cheveux dans un bonnet et s'assura que rien ne dépassait. Du coin de l'œil, il avisa son patient.

« Tâchez de vous détendre, Benjamin. »

Son ton était aussi tranchant qu'une lame et les tremblements de Raspail devinrent violents lorsqu'il découvrit le matériel qu'avait prévu d'utiliser son thérapeute. Incapable de déglutir, il se mit à tousser et à manquer d'air. Sans intervenir, Hannibal l'observa jusqu'à ce qu'il perde connaissance. Là, il s'autorisa à le stabiliser et le détacha le temps de lui retirer sa robe à fanfreluches.

Après avoir réajusté les sangles, l'Éventreur actionna la télécommande du fauteuil pour positionner sa victime un peu plus à l'horizontale et s'empara du bistouri tout en tâtant son abdomen du bout des doigts.

.

Lorsqu'il avait vu le docteur Lecter pour la première fois, Benjamin Raspail l'avait pris pour un de ces connards guindés abreuvés de musique classique et de thé. Outre sa main horrible, ce qui l'avait frappé, c'était qu'il avait toujours la tête légèrement penchée sur le côté, comme s'il était continuellement perdu dans ses pensées, ou qu'il examinait quelque chose. Généralement, vers la gauche. Jamais, il ne l'avait vu avec la tête parfaitement droite. Jamais. Jusqu'à aujourd'hui.

« Sa tête ! Sa putain de tête ! » pensa Raspail, au bord du gouffre.

Du coin de l'œil, il voyait glisser l'ombre du psychiatre, comme s'il se déplaçait en flottant à quelques centimètres au-dessus du sol. Il était revenu à lui dans un brusque sursaut mais sa perception recommençait déjà à s'altérer. La douleur irradiait dans son corps meurtri sans qu'il parvienne réellement à savoir où elle était la plus forte. Les gestes éminemment précis du meurtrier étaient flous. Il se sentait repartir.

Affairé, le docteur Lecter acheva d'extraire le pancréas et le déposa, avec tous ses éléments qui le lient habituellement au reste du corps, dans un petit sachet de papier doublé nylon. Le délaissant momentanément, il tendit la main vers un diapason qu'il fit vibrer près de l'oreille du musicien, histoire de le recentrer dans la partition.

« Vous rappelez-vous ce morceau ? »

Les paupières horriblement lourdes, la victime le dévisagea avec une expression neutre.

« Leningrad, septième symphonie de Dmitri Chostakovitch, dit Hannibal avec une prononciation et un accent parfaits. L'orchestre philharmonique de Baltimore dont vous faites partie l'a donné le mois dernier. Sentez-vous comme le talent des musiciens donne vie à cette œuvre grandiose ? Discernez-vous la qualité des envolées de la flûte alto ? »

Lorsque l'Allegro non troppo mourut finalement dans le pavillon du gramophone, les premières notes du prodigieux Sacre du Printemps d'Igor Stravinsky se firent entendre. Lentement, une connexion se fit dans le cerveau maniaco-dépressif : le docteur Lecter lui passait les morceaux auxquels il avait participé en tant que flutiste. Il se souvint alors que le psychiatre avait été présent à chacune des représentations. Il ne l'avait pas remarqué à l'époque, mais aujourd'hui, il le voyait avec une clarté stupéfiante, comme entouré d'un halo qui le détachait du reste des spectateurs. Un frisson de panique parcourut le corps de Raspail. Relevant péniblement la tête, il se rendit compte que son ventre était ouvert en deux.

« Qu'est-ce que vous faites ? »

Il avait tenté de hurler, mais sa gorge brisée le lui interdit. Le meurtrier, toujours intrigué par la fonction majeure de ce petit os – le seul du corps humain à n'être rattaché à aucun autre – dû faire un effort d'imagination. Concerné, il expliqua :

« Je viens de retirer votre pancréas. En termes chirurgicaux, on appelle cela une pancréatectomie. J'ai l'intention de le sublimer, en compagnie de votre thymus, avec un dressage raffiné. Et un excellent Chianti, naturellement. »

D'un air affairé, il avisa son bistouri et le leva bien en vue.

« Je vous demande simplement un peu de bonne volonté, Benjamin. »

Épouvantée, la victime – sous la nuque de laquelle il venait obligeamment de glisser un appui-tête en métal pour l'empêcher de s'étouffer avec sa salive – eut tout le loisir de l'observer réaliser sa thymectomie.

Sans prendre la peine de refermer la plaie au ventre, le tueur incisa le torse avec précision sur une trentaine de centimètres, entre les pectoraux, dans le sens de la longueur. Lentement, il découpa couche par couche les tissus majoritairement graisseux qui le séparaient du sternum. Brusquement nauséeux, Raspail fit une chute de tension. Relativement curieux et parfaitement maître de lui, Hannibal l'observa pendant que sa respiration s'affolait et qu'il blêmissait. Abandonnant momentanément son ouvrage, il lui releva légèrement les jambes.

« Respirez calmement, ce n'est qu'un petit malaise. »

Avec une telle fracture, pareille entreprise était utopique. Benjamin était d'une pâleur de suaire. Rapidement, Lecter lui injecta une petite dose d'épinéphrine pour relancer son cœur. Sa victime revint à elle dans un sursaut et se mit à hoqueter. Son bourreau lui couvrit le visage d'un masque à oxygène qui l'aida vaguement à se stabiliser.

Soudain, sans la moindre douceur, il enfonça un doigt entre les lèvres de la plaie à la recherche de l'os. Dès qu'il le trouva, il s'arma posément de sa scie sternale et l'incisa. L'outil faisait horriblement vibrer le sternum de Benjamin Raspail qui serrait les dents à s'en exploser l'émail, incapable de détacher son regard des mains abominables qui l'ouvraient en deux. Tranquillement, le médecin positionna son écarteur et actionna la vis jusqu'à ce que le diamètre de l'ouverture le satisfasse. Ceci fait, il reprit son bistouri et attaqua les tissus internes. Les mouvements respiratoires hachés de son infortunée victime tendaient à accentuer l'écoulement du sang et augmentait la douleur qu'elle ressentait.

« Allons, Benjamin, tâchez de vous calmer. Je ne voudrais pas entailler vos autres organes par mégarde. »

Sans prendre le temps de le laisser ne serait-ce qu'examiner la proposition, l'Éventreur se mit à dégager le thymus. Avec talent, ses mains expertes ligaturèrent l'artère trabéculaire et les différents rameaux de l'artère thyroïdienne inférieure avant de les séparer du reste du réseau circulatoire. A leur suite, les veines thoracique interne, thyroïde inférieure et brachiocéphalique gauche furent également ligaturées et sectionnées.

Il prit grand soin d'extraire l'organe avec la totalité de ses éléments. L'idée de détourner de temps en temps l'attention du FBI vers le trafic d'organe n'était pas mauvaise en soi, aussi n'écartait-il aucun détail. D'autant plus que Jack Crawford avait encore du mal à envisager plus sérieusement l'idée que l'Éventreur de Chesapeake puisse être cannibale. Rapidement, la petite glande rejoignit sa consœur sur le plan de travail.

Les mains ensanglantées, Hannibal fit une brève pause pendant laquelle il observa Raspail. Celui-ci avait les yeux exorbités et la mâchoire contractée en un horrible rictus. La salive et la sueur qu'il sécrétait en quantités faisaient luire sa peau grasse sous la forte lumière blanche. Pensif, Hannibal tâta une joue.

« Vous allez bientôt pouvoir changer de posture, Benjamin. » lui annonça-t-il comme s'il s'était agi d'une bonne nouvelle.

Le docteur Lecter tendit le bras pour se saisir de son aiguille triangulaire montée sur un fil de suture tressé. Avec patience et doigté, totalement sourd aux geignements de douleur de sa victime au seuil de la mort, le meurtrier entreprit posément de refermer les plaies béantes.

Complètement incapable de maintenir ne serait-ce qu'un semblant d'ordre dans ses pensées, le flutiste flottait dans une demi-conscience habitée d'une douleur si cuisante qu'il avait l'impression de brûler vif. Lorsque le Lituanien actionna la télécommande et le remit d'aplomb, Raspail eut l'espoir fou qu'il le laisserait partir. Ses yeux marrons s'arrimèrent à ceux littéralement enflammés de rouge d'Hannibal Lecter et alors, il sut. A cet instant, Benjamin comprit qu'il n'avait absolument aucune chance de s'en sortir en vie. Cela, l'Éventreur de Chesapeake n'eut aucun mal à le lire sur son visage révulsé.

L'œil gauche du maniaco-dépressif entrevit un scintillement et il sursauta en sentant la lame glaciale se planter dans sa joue. Un cri étouffé lui échappa et il tenta de se débattre, mais le cannibale l'avait si bien attaché qu'il n'ébranla même pas le fauteuil. L'abominable main à six doigts qui terrifiait tant son patient lui maintenait la tête comme dans un étau, tandis que la droite incisait la joue molle jusqu'aux gencives.

Comme un sculpteur, le Lituanien gratta la chair jusqu'à dissocier la partie charnue de la joue du reste du visage. Il la déposa précautionneusement dans un petit récipient en verre avant d'appliquer une compresse et de changer de côté. Avec effroi, Raspail le vit renouveler son ouvrage. Sa respiration s'affola mais ne parvint pas à alimenter suffisamment son cerveau en oxygène et il perdit à nouveau connaissance. Nullement intéressé par les réactions physiologiques de sa victime, le tueur termina son affaire et essuya le sang qui couvrait ses gants. Il débarbouilla également le pot de confiture dans lequel il avait glissé les joues, puis noua les deux sachets et plaça le tout dans une serviette noire étanche et élégante.

Avec force, Hannibal lui repassa sa robe et recouvrit sa tête de la perruque blonde. D'une main experte, il redessina quelques boucles et recolla les faux cils de l'œil droit. Finalement, il injecta une nouvelle dose d'adrénaline à sa proie, ce qui eut pour effet de la tirer de sa torpeur. Lorsqu'il le remit debout, Raspail se maintint tant bien que mal, blanc comme un linge mais conscient. L'Éventreur en profita pour refermer la fermeture éclair du vêtement et récupérer le fauteuil roulant qu'il avait apporté. Quand celui-ci heurta ses jambes, Benjamin y tomba lourdement et le médecin l'y installa et l'attacha, faisant passer la sangle sous un volant de la robe extravagante. Dans un spasme, le flutiste laissa échapper un râle rauque.

« Vous avez raison. Allons prendre l'air. » proposa son thérapeute.

De sa caméra thermique, il balaya les environs avant de sortir. Heureusement, il n'y avait pas grand monde dans un quartier aussi huppé à deux heures du matin. Seulement quelques chats et un renard. Le petit canidé, rendu rose par la chaleur qui émanait de lui, furetait efficacement dans les allées à la recherche de quelque relief de repas. Occupé à l'observer, Hannibal en avait presque oublié son compagnon d'infortune. Il reprit ses esprits en l'entendant geindre faiblement.

« Venez, Benjamin. »

Dans le silence le plus total, il sortit du riche pavillon et le referma. Il ne prit pas la peine de nettoyer, cela n'avait aucune importance. Il s'attacha simplement à ne rien abandonner en chemin. Ce qui allait réellement compter, c'était l'absence de preuves et la mise en scène. Maître Goupil les regarda passer avec intérêt, alléché par l'odeur ferreuse du sang. Fasciné par le pelage flamboyant de l'animal, Hannibal lui adressa un petit sourire.

Il poussa sa victime jusqu'à l'église la plus proche, à la façade austère de briques. Faute de fidèles qui l'avaient abandonnée au profit de la nouvelle, plus grande, construite quelques centaines de mètres plus loin, la vieille bâtisse était toute indiquée. D'abord, parce que lors de leurs premières séances, Benjamin s'était vanté de sa ferveur religieuse, que son thérapeute avait pu juger sans peine après quelques questions appropriées. Ensuite, parce qu'elle se trouvait au point de confluence exact des scènes de crimes de sa première série de trois de Baltimore.

Cette église était en passe d'être reconvertie et le prêtre devait venir dans prochains jours pour la désacraliser. D'ici là, elle était fermée à clef. Arrivé aux pieds du portail, le psychiatre déverrouilla la lourde porte et fit entrer Diamond avant de refermer le battant. Le manque d'imagination de Raspail pour dénicher son pseudonyme de travesti avait profondément navré Lecter. Ce musicien raté avait mis longtemps avant de lui avouer ses petits travers et il avait tellement peur que cela se sache qu'Hannibal n'avait eu aucun mal à envisager sa mise en scène.

L'orchestre de Baltimore n'en sera que meilleur.

Une fois dans l'édifice, le chirurgien prit quelques secondes pour s'imprégner du lieu. La faible lueur bleuâtre des lampadaires qui filtrait au travers du verre poussiéreux des vitraux blancs donnait un côté fantasmagorique à la nef.

L'Éventreur fit rouler le fauteuil jusqu'aux pieds de l'autel richement fleuri derrière lequel trônait un retable du dix-neuvième siècle, avec un Christ crucifié en son centre. D'un air intéressé, il avisa son patient. Benjamin Raspail était avachi sur le siège, la respiration hachée et sifflante. Les compresses qui enfermaient ses joues étaient gorgées de sang et çà et là, sur sa robe à paillettes, apparaissaient des tâches plus sombres d'hémoglobine.

De ses bras puissants, il désolidarisa sa victime de sa chaise roulante et la mena aux pieds du Christ. Avec une certaine obligeance, le meurtrier l'aida à s'agenouiller et lui releva la tête jusqu'à ce que ses yeux ternes s'accrochent à ceux de bois du fils de Dieu martyrisé. Les lèvres tordues par la douleur et la terreur formèrent une supplique silencieuse :

« Aidez-moi, Seigneur. »

Comme curieux de savoir si le divin allait intervenir dans l'avenir de sa proie, le cannibale leva son visage vers la sculpture. Ses yeux sourirent et il se releva. Derrière l'autel, il prit une lance qu'il avait déposée là quelques temps plus tôt. C'était une réplique aussi fidèle que le permettait l'histoire de la Sainte Lance de Longinus qui, jadis, perça le flanc du Christ sur la Croix.

Obnubilé par l'incarnation sylvestre, Raspail penchait en arrière dans une posture orante qui le faisait abominablement souffrir. Ses plaies s'étaient remises à saigner et il avait de plus en plus de mal à respirer. D'un pas léger, l'Éventreur vint se placer devant lui et leva la lance. D'un seul mouvement aussi bref qu'efficace, l'arme effilée transperça la poitrine et le cœur du flutiste qui rendit son dernier souffle dans un ultime hoquet. Hannibal Lecter laissa reposer l'arme d'hast sur l'autel et s'agenouilla pour lui attacher les mains autour de la hampe avec son boa rose. Il se releva ensuite et dirigea l'extrémité en bois de la lance vers le flanc sanglant du Christ. Avant de se reculer pour vérifier qu'il n'avait rien omis, le médecin retira les compresses et redonna un peu de gonflant aux boucles blondes.

Tandis qu'il repliait le fauteuil roulant, il observa son œuvre, relativement satisfait. Le siège sous le bras et sa serviette en main, il arpenta la nef à la recherche d'une éventuelle trace, sans succès. Debout, dos à la grande porte, il jeta un dernier coup d'œil à Benjamin Raspail qu'un rayon de lumière fantomatique et poussiéreux éclairait.


Oui, je n'ai pas pu résister au fait de caser Raspail... En fait, ça me démangeait un peu depuis le début de la fic.

Merci à celles et ceux qui me laissent des reviews ! Merci aussi à vous qui passez simplement lire.

Et merci beaucoup à Lili pour toute sa savance ! xD

Au plaisir de vous recroiser dans le prochain.

Maeglin