Auteur : Maeglin Surion.
Disclaimer : les personnages et leur univers relèvent de Thomas Harris et Brian Fuller.
Rating : M.
Pairing : Hannigram.
Je vous souhaite une bonne lecture.
VI
Ballo floreale : Virtuoso
« Ne faites donc pas tant de mystères, Hannibal, dites-nous de quoi sont faits ces plats merveilleux que vous nous présentez !
― Hélas, si je vous révélais leur composition, je crains fort que vous refusiez d'y gouter… »
Son ton énigmatique et son air malicieux les firent éclater de rire. Le chef d'orchestre de la philharmonie de Baltimore ainsi que son premier violon, son pianiste virtuose, ses deux ténors et sa mezzo-soprano, prirent leurs couverts avec enthousiasme. Il fallait dire que le psychiatre avait mis tout son talent dans le dressage des plats variés et dans sa décoration de table, ce qui n'était pas peu dire.
« Il est fort dommage que notre cher ami ne se soit pas joint à nous, glissa la violoniste.
― Certes, c'est extrêmement impoli de sa part, confirma le pianiste en avisant la chaise vide. Mais nous n'allons pas mentir en disant que nous le regrettons. »
Non, en effet. Benjamin Raspail, non content de n'avoir aucun talent pour la musique, était si vulgaire et désagréable que même le maestro en était très ennuyé, d'autant plus qu'il avait été forcé de l'engager pour conserver son principal mécène : le père du flutiste.
De son côté, Hannibal humait le bouquet de l'excellent vin rouge italien qu'il faisait distraitement tourner dans sa main. Ses yeux, dans lesquels les bougies faisaient danser des flammes rougeoyantes, passaient calmement de l'un à l'autre, les observant tandis qu'ils goûtaient cette viande si expertement préparée. Il éprouvait un certain plaisir à faire partager ses repas aux principaux concernés. Peut-être sauront-ils un jour ce qu'ils ont consommé. Il serait curieux de voir comment ils réagiraient…
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L'esprit encore totalement embrumé, Will Graham eut toutes les peines du monde à mettre la main sur son téléphone. Lorsque enfin, il décrocha, ce fut pour entendre Jack lui crier dessus pour n'avoir pas répondu assez vite. Vexé et de mauvais poil, le consultant lui raccrocha au nez.
Quelques secondes plus tard, le combiné sonna à nouveau. Winston gémit et s'agita.
« Ça va, ça va… » grommela Will en s'asseyant sur son lit.
Il décrocha à nouveau et, sans attendre, demanda :
« Si vous comptez encore crier, vous pouvez raccrocher tout de suite, Jack.
― Ne me raccrochez plus au nez, Will. »
Fâché, l'empathe ne répondit pas. Même s'il ne le voyait pas, il devinait à son silence que l'agent était véritablement hors de lui. Cela le fit sourire. Énerver Jack était quelque chose qui commençait à lui plaire et là, tiré d'un des rares beaux rêves qu'il faisait, à six heures trente du matin, un dimanche, il avait besoin de se changer un peu les idées.
« Une scène de crime vient d'être découverte dans la vieille église de Saint-Luc et je veux que vous veniez la voir. Tout de suite.
― Je suis à Wolf Trap, Jack. Vous allez devoir attendre un peu.
― Ne traînez pas, Will. »
A son tour, il lui raccrocha au nez sans que Graham ait eu le temps de lui demander où se trouvait l'église en question. Las, il se résigna à téléphoner à Hannibal. La réponse se fit quelque peu attendre et il devina facilement qu'il l'avait réveillé. Heureusement, son amant était de bonne volonté et pouvait se targuer d'être un véritable puits de connaissances. Alors qu'il se faisait la réflexion en notant l'adresse, il se sentit bête. Il y avait une explication beaucoup plus prosaïque au fait que le Lituanien connaisse la localisation exacte de l'édifice…
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Ralenti par la pluie battante qui martelait son parebrise, le professeur mit un peu plus d'une heure et demi à rejoindre la scène de crime. Il fut accueilli par un Jack encore plus mal vissé que lui.
« Vous avez pris votre temps… »
Il ne prit même pas la peine de relever et rejoignit le porche pour s'abriter.
« Je pensais que votre voiture était en panne.
― Je suis bon mécanicien, rétorqua Will.
― Vous n'avez pas eu trop de mal à trouver ? »
A l'entente de cette question, Graham fut pris d'une brusque colère qu'il masqua de toute la force de sa volonté. Cela l'aurait aussi étonné que Jack cesse totalement de le suspecter… Il était si obsédé par l'Éventreur qu'il le voyait partout… Sauf là où il était vraiment. Et il lui avait tendu un piège fort impoli.
« J'ai demandé à Hannibal. »
Pendant plusieurs secondes, Crawford le toisa de ses yeux noirs aux sourcils froncés. L'empathe voyait venir la question condescendante.
« Jack ? »
Jimmy Price venait d'entrouvrir la lourde porte de bronze.
« On a identifié la victime.
― On vous suit, Jimmy. »
Plutôt heureux que l'intervention du scientifique ait coupé court à la conversation, Will apprécia l'édifice dans toute sa dimension.
Son œil était irrémédiablement attiré vers le chœur où se dressait une scène à la beauté fantomatique. L'autel drapé de blanc était richement décoré de roses noires comme une nuit sans lune avec, çà et là, quelques touches d'un rouge si sombre qu'il fallait s'approcher pour s'assurer qu'elles n'étaient pas noires et, au centre, trois roses d'un jaune vibrant. Will Graham reconnut immédiatement la patte d'Hannibal et s'avança lentement vers son dernier kabuki.
Ramassée devant l'autel, une femme forte en robe de soirée affriolante et extravagante était posée en orante, la tête renversée en arrière. Ses yeux caves étaient fixés sur le Christ crucifié et une lance liait leurs corps dans le sang. En y regardant mieux, le profiler s'aperçut que les sourcils étaient trop fournis et qu'une moustache naissante soulignait la lèvre supérieure. De plus, ses collants filés laissaient apparaître une pilosité plutôt abondante.
« Ouais, c'est un mec, glissa Zeller en le contournant pour faire de nouvelles photos.
― Benjamin Raspail, poursuivit Price. Flutiste de l'orchestre de Baltimore. C'est le deuxième musicien de cette philharmonie à finir de la sorte… Ça ne donne pas très envie d'en faire partie.
― Non, ça n'a rien à voir, glissa Will.
― Le prêtre est venu désacraliser l'église avec le chef d'orchestre et deux musiciens. C'est le maestro qui rachète l'édifice pour le transformer en petite salle de concert.
― Est-ce qu'il n'est pas un peu tôt pour ce genre de formalités ? s'enquit le professeur.
― Apparemment, tout le monde a un emploi du temps beaucoup trop chargé. » rétorqua Jimmy.
Le consultant tendit la main et avisa l'étiquette de la robe.
« Elle est assez usée et parfaitement à sa taille. Il se travestissait régulièrement ?
― Officiellement, je ne pense pas, ça se saurait ; un musicien qui joue à la drag queen, ça ne reste pas secret bien longtemps, souffla Brian. Surtout que nos mélomanes ne l'ont pas reconnu.
― Il est mort il y a longtemps ?
― Quatre jours, à vue de nez. » répondit le blond.
Quatre jours… Will repensa à l'entrevue entre Hannibal et Miriam Lass et, surtout, au patient que son amant lui avait annoncé devoir voir le soir même…
« Dites-moi une chose, Will, commença Jack.
― Vous voulez savoir si c'est l'Éventreur de Chesapeake ? Oui, Jack. C'est l'Éventreur qui a fait ça. Qu'a-t-il pris ?
― Le pancréas, le thymus et les deux joues, répondit le brun. Comme toujours, il a retiré tous les branchements qui vont avec. »
A l'entente de cette énumération, Will blêmit. Jack se pencha vers lui.
« Tout va bien, Will ?
― Laissez-moi seul. »
Relativement peu convaincu, le policier obéit néanmoins, jetant ses agents dehors avec sa délicatesse habituelle. Seul, Will souffla bruyamment et se passa les mains sur le visage. Trois jours plus tôt, Hannibal lui avait préparé une délicieuse joue de porc confite au cidre et au miel. Brusquement nauséeux, il avisa la victime avilie à ses pieds. Pour lui, il n'y avait absolument aucun doute quant au fait que son travestissement était un secret jalousement gardé. Sinon, l'Éventreur ne se serait pas appliqué à le montrer. D'ailleurs, les roses n'étaient pas simplement là pour décorer. Avec les roses noires, le tueur l'avait mis devant sa propre mort. Les roses rouge sombre évoquèrent à Will une passion délictueuse et phagocytaire. Quant aux jaunes, elles étaient un symbole d'infidélité d'une clarté extrême.
A nouveau parfaitement calme, Will recula un peu et ferma les yeux, bercé par la lumière vive qu'il faisait danser sous ses paupières. Lorsqu'il les rouvrit, il vit Raspail en vie et très mal en point. Il mima chacun des gestes de Lecter et, alors que la lance de Longin pourfendait le cœur de ce gros porc qui se croyait flutiste, il se sentit furtivement plus vivant que jamais. Il fit quelques pas et examina sa victime, appréciant son œuvre.
« Je te remets à ta place. Et j'affiche au grand jour tes petits secrets… Diamond, lut-il sur le pendentif en forme de cœur qui pendait à son cou crayeux. Non seulement tu ne sais pas jouer correctement, mais, en plus, tu n'as même pas été capable d'avoir ne serait-ce qu'une once d'imagination pour te trouver un pseudonyme potable. C'est désolant. Je te déshumanise. Tu n'es qu'une bête qui se prend pour plus importante qu'elle ne l'est. »
Il leva les yeux vers le Christ.
« Et tu implores, pensant que Dieu va intervenir. Mais il ne bouge pas. Tu meurs en sachant que tu as été assassiné par quelqu'un en qui tu avais confiance et en sachant que Dieu n'a pas levé le petit doigt pour te sauver. Je t'ai exposé de la manière la plus humiliante qui soit. Ceci, est mon dessein. »
Le claquement de la porte le tira de ses réflexions et le pas agacé de Jack fit monter son propre agacement d'un cran.
« Il faisait de grands secrets de ses travers. Le meurtrier a tenu à l'exposer ainsi pour l'humilier.
― Il connaissait le tueur ?
― Possible. C'est une punition.
― Une punition pour quoi ? Pour être un travesti ?
― Il s'est mal conduit. Il ne s'assumait pas et tenait les autres pour responsables de son mal-être. Le tueur l'a soumis devant Dieu pour lui montrer que personne, pas même lui, ne l'aiderait. »
Intrigué, Jack l'observait en silence. Price et Zeller revinrent sur la pointe des pieds avec d'autres informations :
« Avant que vous n'arriviez, j'ai examiné un peu le corps, commença Jimmy. Il présente de nombreuses marques de coups et de morsures. J'attendais d'avoir votre accord pour le faire emmener pour l'autopsie…
― Allez-y. » répondit Will.
Il les observa déplier la victime et l'allonger sur une civière, donnant des directives pour que la lance et le boa plumeux qui l'y liait ne soient pas bougés d'un millimètre d'ici le laboratoire.
« Pourquoi avoir pris les joues ? marmonna Price.
― Peut-être pour les confire… » souffla Will d'un ton détaché.
Les deux agents s'entreregardèrent d'un air mi-gêné mi-écœuré. Envisager que l'Éventreur soit un cannibale était encore difficile pour eux. Ce n'était pas comme avec Garrett Jacob Hobbs… La Pie Grièche du Minnesota était un chasseur, il rendait hommage à ses victimes en les consommant… L'Éventreur de Chesapeake, lui, mangeait ses victimes parce qu'elles n'étaient rien d'autre que des porcs à ses yeux.
« Je… j'ai trouvé quelques petites choses dans les fleurs… » glissa Brian.
Jack le jaugea d'un air implacable. Quant à Will, il leva un sourcil curieux.
« Deux empreintes sur des pétales, un rouge et un jaune, et un cheveu noir. Ou peut-être brun foncé. La bonne nouvelle, c'est qu'il est tombé avec son follicule. On va analyser tout ça et, avec un peu de chance, il y aura une correspondance. Mais il est possible que le cheveu appartienne à la victime.
― En tout cas, il n'est pas à Lecter. On sait tous qu'il est blond cendré, ajouta Jimmy.
― Hum… Rien d'autre ?
― Non, Jack. Comme toujours, ça regorge d'absence de preuves. Sauf pour les trois-là, bien sûr. »
Leur supérieur, évidemment très ennuyé, observait Graham qui semblait littéralement fasciné par l'autel fleuri.
« Il a été tué ici ?
― Non, il n'y a pas assez de sang, c'est trop étincelant. »
Avisant un agent que le profiler ne connaissait pas, Zeller demanda l'adresse de la victime. Ils échangèrent un regard surpris.
« C'est à moins de deux-cents mètres d'ici.
― On y va, Will. »
Ayant vu tout ce qu'Hannibal avait voulu qu'il voit ici, le professeur ne se fit pas prier et suivit la silhouette massive jusqu'à la maison du flutiste. Là encore, aucune trace de sang, rien. La porte était verrouillée, les lumières éteintes, volets fermés. Rien d'anormal si tôt le matin un dimanche. Deux agents munis d'un bélier firent sauter la porte et ils n'eurent même pas à entrer pour être aussitôt saisis par l'odeur de sang rance. Intrigué, Graham devança Jack et alluma la lumière.
« On dirait que vous avez votre scène de crime, Jack. »
Dans le séjour, le sol parqueté et le lourd fauteuil à liens étaient maculés de sang séché. A l'évidence, l'Éventreur avait abandonné son matériel. Sur une petite table métallique, juste à côté du siège, l'empathe trouva la scie sternale qu'il soupesa.
« Il n'y a aucun doute, c'est un chirurgien, remarqua Brian qui venait d'arriver.
― Un excellent chirurgien, même, renchérit Will.
― Hum… Si seulement il avait eu la bonne idée d'employer autrement son talent, souffla Price.
― Oh, mais il l'a fait. » rétorqua le profiler.
Malgré tous leurs efforts, Brian Zeller et Jimmy Price n'obtinrent aucun indice, même non exploitable. Aucune trace de pas, juste des traînées de sang, et il était assez évident que l'Éventreur s'était soigneusement débarbouillé avant d'envisager de sortir.
« On devrait au moins trouver des empreintes de pas, se plaignit le brun.
― Tu veux dire, autres que celles d'escarpins de luxe avec talon de vingt centimètres ?
― Je n'ai pas envie de rire, Jimmy.
― Vous ne trouverez jamais la moindre empreinte de l'Éventreur. Vous pouvez être sûr qu'il protège ses chaussures, il doit avoir une sorte de combinaison. Quelque chose de pratique, de sûr d'un point de vue hygiénique et d'assez efficace pour empêcher tout malheureux dépôt de preuves. » affirma Will.
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« Que nous dit cette victime, Jimmy ? »
Jack Crawford gardait l'espoir de voir le tueur en série commettre une erreur. Il avait hâte de voir les résultats des traces ADN.
« Alors, je confirme la mort par perforation du myocarde. C'est bien la lance qui l'a tué.
― En parlant de la lance, j'ai d'abord cru que c'était une antiquité, mais en fait, c'est une réplique parfaite de la lance de Longin. Il y a même de la terre dans les rainures et des détails de vieillissement dans le bois et le métal, comme si elle avait été mise au jour après près de deux mille ans passés sous nos pieds.
― Longin ? Le Romain qui a percé le flanc du Christ ?
― Oui, Jack. Elle remplit tous les critères historiques et théologiques, confirma Brian. Mais ne vous réjouissez pas trop vite, la terre provient de l'endroit où on a retrouvé Miriam Lass.
― Je peux vous dire qu'il était en vie quand son pancréas et son thymus ont été retirés. Pareil pour les joues. D'ailleurs, je dirais qu'il a vécu encore un quart d'heure après, renchérit Price. Oh ! Et le tueur lui a brisé l'os hyoïde.
― Quel intérêt ?
― Pour l'empêcher de hurler, j'imagine, expliqua Jimmy. L'os hyoïde n'est pas rattaché aux autres mais il est indispensable pour parler, déglutir ou même respirer correctement. L'Éventreur a dû frapper très fort et très précisément, c'est un os difficile à briser. Cela dit, il a des marques de strangulation autour du cou, comme si on avait serré quelque chose d'assez fluide, peut-être un foulard. Il est possible que cela ait fragilisé son os hyoïde. En revanche, ce dont je suis sûr, c'est que notre pauvre ami a dû souffrir le martyr pendant plus d'une heure.
― En plus de ça, renchérit Zeller, il est couvert de traces de morsures, parfois très graves. On a relevé des traces de coups, de griffures… Il a vraisemblablement eu un ou plusieurs rapports sexuels violents avec un homme peu de temps avant sa mort. Deux heures et demi, trois heures grand maximum.
― Et alors, l'Éventreur aurait essayé de l'étrangler et il se mettrait à violer ses victimes ?
― Non, Jack, ce n'est pas l'Éventreur qui a fait ça. Il faut décomposer la soirée. Raspail a d'abord vu son amant qui a apparemment été très brutal avec lui. Ils ont dû jouer au jeu du foulard. L'Éventreur ne tente rien. Il fait ou ne fait pas quelque chose, mais il n'a jamais de raté. Ses meurtres n'ont rien de sexuel. Pour lui, c'est un porc, juste de la viande, pas un jouet sexuel.
― L'un n'empêche pas l'autre. »
Graham eut un ricanement.
« Il n'est pas zoophile, Jack. »
Jimmy et Brian rirent nerveusement mais Jack les foudroya du regard.
« Quoi d'autre ?
― L'une des deux empreintes retrouvées est parfaitement identique à celle que nous avons relevée sur la victime du parking, repris Zeller.
― C'est celle du docteur Lecter ?
― Oui, mais quand je vous dis qu'elle est identique, c'est comme si on l'avait photocopiée ou imprimée sur le pétale. Elle est dans le même angle, il manque les mêmes éléments, c'est la même empreinte. Seulement, un truc pareil est parfaitement impossible.
― Et qu'est-ce que je dois comprendre ?
― Cette empreinte n'a pas été laissée par erreur. Elle a été mise là pour qu'on la trouve. »
Fort ennuyé, Jack soupira. Il jeta un coup d'œil en coin à Will mais le profiler fixait la victime d'un air absent.
« Et l'autre ? s'enquit l'empathe.
― Elle n'est pas dans nos fichiers. Le cheveu non plus. Tout ce que je peux vous dire, c'est que c'est un homme caucasien dont voici l'ADN. »
De la main, Brian Zeller désigna l'écran de l'ordinateur. Dubitatif, Crawford leva un sourcil.
« Et juste à côté, là, c'est l'ADN du docteur Lecter. Regardez bien ici, c'est le chromosome sept. Si c'était le docteur Lecter, il devrait y avoir une anomalie au niveau du gène GLI, qu'on voit ici, car c'est là qu'apparaît la mutation liée à la polydactylie. On le voit d'ailleurs très bien chez Lecter. Or, sur le cheveu de l'autel, il n'y a rien. La personne à qui appartient ce cheveu a cinq doigts à chaque membre et ce n'est pas Benjamin Raspail. Ils n'ont même aucun lien de parenté.
― On dirait que l'Éventreur s'amuse à nous tourner en bourrique, glissa Price.
― Oh, ça oui, il s'amuse, rétorqua Will. Il s'amuse même comme un petit fou.
― Vous avez relevé d'autres traces d'ADN ?
― Heureusement pour nous, notre ami n'est pas un adepte du préservatif. La mauvaise nouvelle, c'est que son amant violent n'est pas dans nos fichiers et que le cheveu n'est pas à lui. Tout ce que je peux vous dire, c'est que le tueur l'a cueilli juste après sa nuit d'ivresse, commenta Brian.
― Hum… »
Jack Crawford était particulièrement frustré. Il avait l'intention de faire venir le docteur Lecter pour compléter son dossier avec des empreintes dentaires mais il n'y croyait pas. Qu'avait dit Will ? « Vous trouverez une preuve, un indice, quelque chose, je ne sais pas quoi, qui disculpera miraculeusement Hannibal Lecter ». Voilà ce qu'avait dit Will. Or, cela avait été l'inverse. Et à deux reprises. De plus, Jack savait qu'il approchait du point de non-retour avec le psychiatre. S'il était bien l'Éventreur, le gourou se mettait en grand danger en l'accusant aussi ouvertement. Et, si ce n'était pas lui, il risquait de perdre un allié fort précieux dans son combat contre le monstre…
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« Bonjour, docteur Lecter.
― Bonjour, Jack. »
Relativement mécontent d'être à nouveau convoqué sans ménagement dans les bureaux du FBI, le psychiatre salua poliment mais avec la mine contrite. Quand Will arriva, il lui fit un petit signe de tête couplée d'un sourire fait uniquement avec les yeux. Cela n'échappa pas à Price et Zeller qui échangèrent un regard amusé.
« Merci d'être venu, poursuivit Crawford. Connaissez-vous un certain Raspail ?
― Charles Raspail ?
― Non, Benjamin, répondit son amant.
― Benjamin est le fils de Charles. Charles Raspail est l'un des plus grands mécènes d'art de Baltimore. Il finance notamment l'orchestre philharmonique auquel appartient son fils.
― Vous semblez bien le connaître, remarqua le chef de la BAU.
― Ce n'est qu'une relation mondaine. » affirma Hannibal.
Les sourcils noirs se haussèrent mais leur propriétaire ne dit rien.
« On a retrouvé Benjamin empalé sur une lance d'apparence ancienne dans l'église Saint-Luc, expliqua Will.
― Il a vraisemblablement été tué par l'Éventreur, renchérit Crawford.
― Je comprends mieux pourquoi vous m'avez fait venir, Jack, lui fit remarquer Lecter sur un ton presque condescendant.
― Connaissiez-vous bien Benjamin Raspail ?
― Il jouait dans la philharmonie, commença Lecter.
― Ce n'est pas ce que je vous demande, docteur. »
Contrarié, le psychiatre prit sa tête si reconnaissable de « je frôle dangereusement la violation du secret professionnel » et souligna à Jack qu'en lui répondant, il frôlait justement dangereusement la violation du secret professionnel.
« Benjamin Raspail était mon patient. Depuis environ deux ans. »
Un silence gêné suivit son annonce.
« Vous reconnaitrez que cela fait beaucoup, docteur.
― J'en conviens, Jack.
― Pourquoi venait-il vous consulter ?
― Des troubles bipolaires. Il souffrait d'accès de colère, de dépression… d'un profond mal être, notamment lié à sa vie privée.
― Vous saviez qu'il se travestissait ?
― Il a mis plus d'un an à me le dire, mais eu égard à ce qu'il me racontait, ce n'était pas difficile à deviner. »
Devant l'air interrogateur de Jack, Hannibal fit mine de céder et d'en être très gêné :
« Benjamin avait des tendances masochistes et il choisissait ses amants en conséquence.
― Amants ?
― Oui. Ils lui faisaient souvent peur, mais… »
Il s'interrompit judicieusement. Crawford releva la tête.
« Mais quoi, docteur ?
― Le dernier le terrifiait littéralement.
― Vous connaissez son nom ?
― Klaus. Il ne m'a jamais donné son nom complet.
― Pas même une description ?
― Apparemment plus grand que lui. En tout cas, plus fort. Blond aux yeux bleus. Il parlait souvent de ses yeux et, il y a quelques semaines, il a manipulé une mèche blonde pendant toute la durée de sa séance. Il m'a soufflé qu'il la lui avait arrachée pour l'empêcher de l'étouffer.
― Je vais faire des recherches. » annonça Jimmy Price.
Quand il s'écarta, il révéla une petite table de travail sur laquelle attendaient plusieurs éléments de prélèvements qui firent tiquer Hannibal. Le voyant observer les objets avec intérêt, le patron se montra désobligeant :
« Si vous n'y voyez pas d'inconvénients, nous aimerions prendre vos empreintes dentaires, docteur Lecter. »
Le concerné souleva une photographie des marques de dents retrouvées sur la peau meurtrie du musicien.
« Elles ne correspondront pas. »
Son ton était sans appel.
« Nous aimerions vérifier par nous-mêmes. » insista Jack.
Le visage du chirurgien reflétait un profond agacement. Il se plia néanmoins aux exigences du FBI et Brian Zeller put procéder au relevé. Lorsqu'il coula le plâtre dans la silicone, il avait déjà un doute, mais lorsqu'il démoula les dents, il en fut certain : elles ne correspondaient pas du tout.
« Ce n'est pas lui, Jack, annonça Zeller. La personne qui a mordu la victime avait des dents très épaisses et assez alignées. Le docteur Lecter a les incisives supérieures légèrement inclinées vers l'intérieur de la bouche et des canines supérieures longues et pointues. Cela n'a rien à voir.
― Docteur Lecter… » commença Jack.
Véritablement excédé, le médecin dardait désormais sur le policier un regard particulièrement courroucé.
« Il reste encore un détail à éclaircir… Où étiez-vous dans la nuit de mardi à mercredi ?
― Chez moi.
― Seul ? »
Les yeux noirs glissèrent jusqu'à Will. Lui et Hannibal hochèrent la tête de concert.
« Oui.
― Pourquoi ? »
Le chirurgien eut un mouvement irrité mais répondit néanmoins.
« Après notre entrevue ici, avec mademoiselle Lass, j'ai raccompagné Will à Wolf Trap. En chemin, nous nous sommes arrêtés chez Millers pour qu'il récupère des pièces pour sa voiture. Je l'ai ensuite déposé chez lui et je suis retourné à mon cabinet. J'avais un dernier rendez-vous à dix-neuf heures trente.
― Le nom de ce patient ?
― Benjamin Raspail. »
Les regards surpris qui le fixèrent le firent presque sourire.
« Je puis vous assurer qu'il était en vie lorsqu'il est parti.
― Avez-vous des caméras de surveillance, à votre cabinet ?
― Seulement dans l'entrée.
― Vous nous les fournirez.
― Bien entendu.
― A quelle heure est-il parti ?
― Un peu avant vingt-et-une heure. »
Crawford se tourna vers Zeller.
« Vers quelle heure Raspail a-t-il été tué ?
― Entre deux et trois heure trente du matin.
― Qu'avez-vous fait après son départ ?
― Je suis resté à mon cabinet jusqu'à vingt-deux heures, puis je suis rentré chez moi. Je me suis fait à dîner et j'ai passé un peu de temps à mon clavecin. Je me suis couché aux alentours de minuit et demi.
― Pourquoi être resté à votre cabinet si longtemps ?
― Personne ne m'attend chez moi et j'y ai du matériel à dessin. »
A l'entente de cette phrase, Will leva les yeux vers son amant. Il se demanda ce que ça faisait de vivre avec Hannibal Lecter et il avait très envie de tenter l'expérience. Il avait adoré se réveiller avant lui, le regarder émerger lentement de son profond sommeil, sentir la différence de rythme de son souffle, voir le sourire dans ses yeux lorsqu'il découvrit les siens.
Quant à l'agent du FBI, il n'avait rien de tangible contre le chirurgien et ne pouvait donc se permettre de le retenir plus longtemps. Il lui présenta de vagues excuses et l'autorisa à prendre congé. Crawford avait tenu à éviter le sujet de la seconde empreinte digitale, des fois que la mémoire infaillible du psychiatre avait omis son envie de perquisition. L'effet de surprise était primordial, pour Jack. Il n'avait aucune envie de suspecter le docteur Lecter, mais il collait au profil présenté par Will : c'était un excellent chirurgien, avec une immense culture, des aptitudes pour l'art, mais aussi pour la cuisine… Aux yeux de Jack Crawford, la perquisition était décisive : soit elle inculperait définitivement Hannibal Lecter, soit elle le disculperait, mais il était certain que cela serait d'une limpidité extrême.
Je sais que je le fais après chaque chapitres, mais ce n'est pas de trop : merci à vous qui venez lire, suivez, mettez en favori ou reviewez cette fic ! Vous n'imaginez pas à quel point vous me faites plaisir avec ces simples gestes. Vous m'aidez énormément.
A bientôt dans le septième ?
Au plaisir.
Maeglin
