Auteur : Maeglin Surion.

Disclaimer : les personnages et leur univers relèvent de Thomas Harris et Brian Fuller.

Rating : M.

Pairing : Hannigram.

Pardon pour le temps d'attente... Les choses sérieuses reprennent ! \o/

Je vous souhaite une bonne lecture.


VIII

Balliamo insieme

« Graham revient. » prévint Price.

Ses collègues hochèrent la tête. Ils le virent se garer devant le garage d'Hannibal Lecter et sortir de la voiture. Il ne ralentit même pas en arrivant devant la porte.

« Vous avez-vu, elle n'était pas verrouillée, fit remarquer Brian.

― Il attendait probablement qu'il revienne. » rétorqua Jimmy.

Sur l'écran, ils distinguaient parfaitement bien les deux protagonistes par la chaleur corporelle qu'ils dégageaient. Will vint embrasser Hannibal qui arrêta immédiatement ce qu'il était en train de faire pour y répondre avec passion, prenant soin de ne pas poser ses mains imprégnées d'ingrédients sur les vêtements de son amant. Gênés, Zeller et Price se coulèrent un regard de biais.

.

Lorsqu'ils se séparèrent, les yeux bleus du profiler brillaient de reproches. Hannibal releva un peu la tête mais ne modifia pas davantage son attitude. Il sentait venir la question comme un mauvais après-rasage au bout d'un couloir.

« Tu m'as fait manger une certaine truie en robe de soirée, n'est-ce pas ? »

Il n'obtint aucune réponse intelligible, mais les iris étaient très clairs. Lentement, le visage balte s'inclina vers l'avant. Will se mordit les lèvres et eut un rictus. Il savait pertinemment que ce n'était pas la seule fois qu'il avait consommé quelqu'un à la table du docteur Lecter, mais c'était l'une des rares fois où il savait précisément qui c'était. Et cela ne le rebutait pas. Au contraire. Benjamin Raspail était un homme si détestable qu'il en éprouvait une certaine satisfaction, et c'était de là que provenait son malaise. Sans parler de Gideon.

« Trois fois ?

― Non.

― Où sont allés les autres ?

― A leur juste place. »

La phrase murmurée mit la puce à l'oreille de l'empathe. Il savait que le Lituanien avait donné un dîner chez lui, peu de temps après la mort du flutiste, mais il ne savait pas avec qui. Son esprit acéré fit brutalement le lien.

« La philharmonie n'en est que meilleure, n'est-ce pas ?

― Leur prestation pour la Flûte Enchantée de Mozart était brillante. »

A la fois amusé et écœuré, Will Graham s'écarta et avisa le wok.

« Qu'est-ce que tu sais de ce Klaus ?

― Rien de plus que ce que j'ai dit à Jack, répondit-il en ajoutant quelques herbes.

― Et pour l'autre empreinte et le cheveu ? »

Cette fois, le blond se tut, mais ce fut comme s'il venait de hurler au professeur qu'il savait pertinemment ce qu'il en était, que cela faisait partie de ses plans et qu'il le saurait en temps voulu. Néanmoins, ce dernier n'insista pas. Il n'avait absolument pas peur d'Hannibal Lecter, mais il n'était pas encore certain de pouvoir se le permettre. Il le regarda flamber le plat avec un alcool qu'il jugea beaucoup trop cher pour s'évaporer.

« Ça sent bon. Qu'est-ce que c'est ?

― Un osso bucco. »

À la vue de la forme des morceaux de viande, le professeur eut une mimique méprisante.

« Comment va notre bon ami ?

― Il se porte comme un charme.

― Malgré sa brutale perte de poids ? »

Les yeux havane se firent rieurs. Un observateur lambda aurait pu y lire du sadisme, mais Will n'y vit qu'un homme dans son plein droit. Lors de leur premier dîner avec le docteur Gideon, Hannibal avait fait remarquer à celui-ci que le terme « cannibalisme » sous-entendait que les deux partis – le consommé et le consommateur – étaient égaux, ce qui n'était définitivement pas le cas. Malgré tout cela, on ne pouvait pas dire que le docteur Lecter maltraitait physiquement le docteur Gideon. Mentalement, sans aucun doute, mais certainement pas physiquement.

Lentement, le profil de l'Éventreur de Chesapeake se précisait dans le cerveau du profiler. Il n'avait absolument rien de classique. Il ne rentrait dans aucun moule, il fallait en confectionner un spécialement pour lui, et le moduler de jour en jour.

Graham était prêt à mettre sa main au feu qu'Hannibal Lecter n'avait jamais torturé le moindre animal, dans sa jeunesse. Il n'avait pas suivi le chemin des psychopathes. Il n'en était pas un, d'ailleurs, il ressentait beaucoup trop d'émotions pour cela. Le consultant savait que, si le psychiatre choisissait quelles émotions il ressentait, il ne les ressentait pas moins dans leur entièreté. De plus, il était beaucoup trop bien intégré socialement et bien trop intéressé par les interactions sociales – des autres – pour un sociopathe…

Mais… certains éléments de ses meurtres tendaient vers le contraire… Un mépris profond pour ses victimes montrait sans erreur possible qu'elles n'étaient rien d'autre que de la viande, à ses yeux. Malgré les mutilations ante mortem des corps par l'Éventreur, Will s'était finalement rendu compte que le tueur n'était pas un sadique. Il ne prolongeait jamais l'agonie de ses proies, sauf quand c'était nécessaire, comme avec le garde qui avait servi à donner le change pendant l'absence d'Abel Gideon. Restait la question de la mutilation de Cassie Boyle : il lui avait arraché les poumons alors qu'elle respirait encore. Il y avait forcément une raison… Perdu dans ses pensées, le brun fixait l'espace qu'avait occupé le Lituanien il y a quelques secondes… minutes ? Il ne savait pas.

« Will ? »

La voix, venue de derrière-lui, le fit se retourner. Il découvrit Hannibal qui lui tendait une coupe de champagne en souriant.

« Que se passe-t-il lorsque l'on arrache les poumons à un animal pendant qu'il respire ? Cela a-t-il une quelconque incidence sur le goût ? »

A sa question, l'esprit fulgurant du blond fit immédiatement le lien avec son kabuki à ciel ouvert, comme l'avait nommé le consultant du FBI. Il inclina la tête vers son verre pour en inspirer le parfum.

« Des poumons gorgés d'air gagnent en tendreté, mais il faut penser à les en vider avant de les préparer. » répondit-il avant de prendre une gorgée.

Hochant la tête, Will l'imita. Il comprenait, à présent. Surpris par le breuvage, il leva son verre.

« Je n'ai jamais bu de champagne aussi bon.

― C'est un Piper-Hiedsieck de 2002. Plutôt récent, mais d'une excellente cuvée.

― Tu as ouvert une bouteille juste pour moi ? »

Le profiler se souvenait lui avoir demandé de lui faire goûter un bon champagne, un de ces jours. Son amant acquiesça.

« J'ai acheté une, il y a quelques temps.

― Juste une ?

― Pour essayer. »

Devant l'air effaré de Graham, il eut un sourire. Le jeune homme aux moyens modestes avait du mal à imaginer qu'on pouvait dépenser autant pour une seule bouteille, si bonne soit-elle. S'il savait à combien s'élevaient les dépenses œnologiques du chirurgien, il s'évanouirait.

« Ça se boit avec l'osso bucco ?

― Non. Mieux vaut un vin rouge sec. Mais l'entrée est prête, si tu as faim. »

Assez gêné par son ignorance, il suivit son compagnon jusqu'à la table dressée.

« Quand as-tu préparé ça ?

― Pendant que tu réfléchissais dans la cuisine. »

Will inspira profondément. De toute évidence, il avait eu la réflexion longue.

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Dans la camionnette, Jack, Brian et Jimmy se sentaient quelque peu à l'étroit. Ils étaient déçus parce que la caméra ne leur permettait pas de lire sur les lèvres des deux protagonistes. Crawford était pensif car Will Graham était resté immobile devant la cuisinière pendant plusieurs minutes, comme s'il avait eu une nouvelle absence. Il s'inquiétait : et si il recommençait ?

Son téléphone portable le tira de ses réflexions. Quand il décrocha, son ton se fit de plus en plus cinglant et les deux autres se tassèrent l'un contre l'autre dans leurs efforts pour s'éloigner de lui.

« Tout va bien ? risqua Zeller, écrasé sous Price.

― Ils ont coincé Klaus Hartmann… »

Leur chef soupira. Ce n'était pas le moment. D'un œil surpris, il avisa ses collègues. Gênés, ils se rassirent plus confortablement. Brian Zeller réajusta le col de son pullover.

« Qu'est-ce qu'on fait, on lâche la planque ?

― Non, vous, vous restez ici… Qu'est-ce qu'ils font ?

― Ils sont assis à table, répondit Price.

― Et la salle à manger donne sur l'arrière, renchérit son collègue.

― Parfait. Tenez-moi au courant. »

Il fit une pause puis ajouta, d'un ton moqueur :

« Ne faites pas de bêtises… »

Vexés, ils grommelèrent pour toute réponse et le regardèrent partir avec une moue déçue.

« Je n'ai aucune envie d'espionner ces deux-là.

― Moi non plus, Jimmy, mais le boss a parlé ! Tu prends le premier quart. » ordonna Brian en sortant un livre écorné.

D'abord outré, le blond finit par sourire. Parfait, il n'aurait alors pas droit à la nuit.

.

« Je vous avais dit d'attendre avant de prendre ce Klaus ! »

La pique de Jack Crawford résonna dans tout le couloir. Ses agents s'agitèrent, ennuyés.

« A vrai dire, Monsieur, ce n'est pas nous… Il est rentré dans la voiture d'un policier. Rien de grave, juste quelques égratignures, mais, du coup, on l'a sous la main. »

Après quelques secondes, il reconnut la scientifique qui était venue parler du tableau chez Lecter.

« Bon. Et, vous êtes ?

― Jean Wright, Monsieur.

― Où est-il ? »

Patiente mais nullement effrayée, elle le conduisit jusqu'à la salle où ils l'avaient installé, en bonne entente avec la police de Baltimore.

« On avait cru qu'il avait bu, mais, apparemment, il avait juste pris quelques petits cachets illicites… »

Elle avait insisté sur le « juste » avec un ton méprisant. Crawford hocha la tête.

« Il a fini sa descente ?

― Je pense qu'il est suffisamment alerte pour comprendre les questions, Monsieur.

― Parfait. »

Sans plus de cérémonie, le gourou entra et lui ferma la porte au nez. Amusée, elle leva les yeux au ciel et passa de l'autre côté de la vitre sans tain.

« Hé ! Kessjfouslà ?

― Je vous demande pardon ?

― Qu'est-ce je fous là ? » répéta Klaus, en agitant son poing sous le nez de Jack.

Ce dernier leva brièvement les sourcils pour lui faire comprendre qu'il avait compris, mais que c'était présentement le dernier de ses soucis. Il jeta un dossier ouvert devant Hartmann.

« Connaissez-vous Benjamin Raspail ?

― Hein ? »

Les yeux bleus se baissèrent vers la photo du corps du flutiste. Il eut un fou rire. Patiemment, le chef de la BAU attendit qu'il se calme. Cet homme était effrayant. Il avait des dents d'une couleur horrible, était crasseux, et sa grande taille le rendait très impressionnant. D'ailleurs, il avait tout de la grosse brute.

« Diamond, susurra-t-il. Sait pas autre nom. Vraie salope. »

Il avait un fort accent, probablement germanique, supposait Crawford.

« Vous le connaissiez bien ?

― Ouais. »

L'agent retint un soupir devant cet air lubrique répugnant. Cela promettait d'être difficile. Cet homme était beaucoup trop limité et vulgaire pour être l'Éventreur… Dans le cas présent, tout ce que voulait Jack, c'était confirmer le fait qu'il n'avait rien à voir avec Lecter. Il montra une autre photo.

« Et lui ?

― Né. Jamais vu.

― Sûr ? »

Le corps massif se pencha en avant d'un air menaçant. Brutalement, l'accent avait disparu.

« Puisque je vous le dis !

― Bon, dans la mesure où vous n'avez aucun mal avec notre langue, on va arrêter là cette comédie et vous allez répondre à mes questions. Je n'ai pas que ça à faire. »

Par la carrure, Jack Crawford était le plus large, mais l'autre était plus impressionnant, sans doute plus fort, et ses yeux lançaient des éclairs. Il n'était pas habitué à ce qu'on lui tienne tête, mais son adversaire non plus.

« Et moi, vous croyez qu'j'ai qu'ça à foutre ?

― Raison de plus. Plus vous coopèrerez, plus vite vous sortirez du FBI. Alors, vous n'avez jamais vu le docteur Lecter ?

― J'vous ai dit non !

― Bien. Et Raspail, vous l'avez vu quand, la dernière fois ?

― Tsss, j'sais pas. Plusieurs jours. »

L'agent lui agita une autre feuille sous le nez.

« Un jour comme ça ?

― Ouais, c'est ça ! Hé ! C'est pas moi qui lui ai fait ça !

― Expliquez-moi pourquoi je devrais vous croire ? C'est la tenue qu'il portait quand vous vous êtes vus, non ?

― Ouais, mais c'est pas moi ! Il était vivant quand y s'est tiré !

― Il est parti comment ?

― Qu'est-ce j'en sais moi… il avait une bagnole, nan ?

― Comment se passaient vos rendez-vous ? »

Klaus ricana. Il écarta les bras.

« A votre avis ? C'était un plan cul, vieux.

― Vous vous retrouviez toujours chez vous ?

― Nan… D'hab', y choisissait la piaule. C'tait la première fois qu'y s'radinait chez moi.

― Pourquoi ce changement ? »

Le colosse haussa les épaules.

« Est-ce que j'sais ?

― Écoutez, je commence à en avoir assez de votre petite comédie. D'abord un faux accent, maintenant, des réponses évasives… Vous allez coopérer une bonne fois pour toute, qu'on en finisse ! Sinon, je vous garanti que vous passerez la nuit au frais ! »

Comme à son habitude avec ses collègues, il avait haussé le ton au fur et à mesure que la phrase avançait. Surpris, Hartmann avait reculé sa chaise. C'était bien la première fois qu'on lui criait dessus ainsi. Son esprit limité fonctionnait à plein régime. Cette connerie de flic n'avait pas tort, cette affaire les faisait chier tous les deux, alors…

« Vous dites que si je coopère, vous me laisserez partir ?

― Je vous ai dit que, si vous coopériez, vous quitteriez les locaux du FBI, le reprit Jack.

― Ouais, voilà, vous avez dit ça.

― Oui, alors ?

― OK, c'est bon. »

Il se réinstalla et désigna Hannibal Lecter.

« J'ai jamais vu ce mec, mais l'est classe, pas l'genre à Ras'. Et pas l'genre à traîner par chez moi non plus. Qui c'est ?

― C'est le psychiatre de Benjamin Raspail, le docteur Hannibal Lecter.

― Y voyait un psy ? Genre, sérieux ? Pourquoi ?

― Vous ne l'avez pas vu, même avec d'autres vêtements, moins classes ? Une barbe, ou autre chose ?

― Nan ! J'le saurais. L'a une tête qu'on oublie pas. On dirait un Russe. J'aime pas les Russes.

― Hum…

― C'est lui qu'a fait ça ?

― Lui et vous êtes les dernières personnes à avoir vu Benjamin Raspail en vie. Ce sont des questions que je suis obligé de vous poser. Il est venu chez vous à quelle heure ?

― Dix heures.

― Du soir ?

― Yep.

― Vous êtes sûr ?

― Sûr, c'était t'jours dix heures. L'était jamais en r'tard.

― Et quand est-il reparti ?

― Deux-trois heures du mat'.

― Vous n'avez vu personne qui traînait dans la rue ?

― Pas r'marqué. Nan. »

Jack Crawford était encore plus ennuyé. Cet homme lui faisait perdre son temps. L'Éventreur de Chesapeake était beaucoup trop prévoyant pour détonner dans un quelconque environnement… Quant à cet homme-là… Il était bête et violent. Il avait sans aucun doute fait un certain mal à Benjamin Raspail, mais il ne l'avait certainement pas tué. Même si Lecter n'était pas l'Éventreur, ce dernier n'était pas du style à se lier à ce genre de type, même par intérêt. Klaus était plus du genre à devenir l'une de ses victimes qu'un allié potentiel.

Sans rien dire, le gourou se leva et sorti. Bouche bée, Klaus Hartmann ne réagit pas. Devant la porte, la jeune Wright réapparut.

« Qu'en dites-vous ? lui demanda-t-il.

― Trop bête pour être l'Éventreur. Et je le vois mal coucher avec ses victimes. Il a tellement de mépris pour elles que ça s'apparenterait à de la zoophilie. »

Jack eut un rictus.

« C'est exactement ce qu'a dit Will Graham. »

Elle manqua de faire une remarque sur la relation qu'entretenait ledit profiler avec son thérapeute, mais le bon sens la rattrapa juste à temps et Jean referma la bouche.

« Sortez-le de là. »

Elle obéit et deux agents de police de forte constitution vinrent prendre le relais. D'un geste rapide, l'un d'eux passa des menottes au blond.

« Hé ! Vous avez dit que j'pouvais partir ! C'est quoi c'bordel ?

― Non, j'ai dit que vous pourrez quitter les locaux du FBI. Je vous rappelle que vous avez percuté un véhicule de police. A présent, c'est leur tour. Au revoir, Monsieur Hartmann. Merci pour votre coopération. »

Effaré, le géant se mit à vociférer des insultes et à se débattre. Ils ne furent pas trop de quatre pour le traîner hors du bâtiment jusqu'au panier à salade. La jeune Wright s'effaça dans un laboratoire tout proche. En la voyant partir, son supérieur pensa à Miriam Lass. Elle aurait pu être comme cette jeune femme, et travailler à la BAU. C'était son rêve. Aujourd'hui, elle était si traumatisée qu'elle sortait à peine de chez elle…

.

« Jimmy ? Regarde ça, on dirait qu'ils se battent. »

La bouche pleine, Price secoua la tête.

« Mais non, ils dansent. Regarde. »

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Après quelques pas d'un tango sulfureux, le professeur renversa le médecin sur son tapis d'Orient, bousculant la table au passage. La bouteille vide heurta le sol tissé dans un bruit mat et rebondit plusieurs fois sans se briser. Le linge, auquel Hannibal avait vainement tenté de se rattraper, suivit peu après avec le seau à champagne. Les glaçons, propulsés en l'air, se répandirent sur le marbre luxueux. Ravi, Will en prit un et le passa sur les lèvres et le cou de son amant. Devant le désastre qui ne semblait absolument pas gêner son Asperger de compagnon, Lecter eut un sourire malicieux :

« Tu n'es pas plus autiste que moi, n'est-ce pas, Will ?

― J'imagine que pour un psychiatre de ton envergure, cela n'a pas été très difficile à deviner.

― Non, en effet.

― Qu'est-ce qui t'as mis sur la voie ? s'enquit le brun en déboutonnant la chemise de sa main libre.

― Tes sous-vêtements sont parfaitement rangés et pliés, mais pas ta penderie, ni ta maison.

― Et mon esprit non plus.

― Je crois au contraire que ton esprit est ce qu'il y a de plus ordonné chez toi. »

Amusé, Will haussa les épaules. Il se doutait bien qu'Hannibal n'était pas dupe.

« Tu es un très bon acteur, reprit le chirurgien.

― Tu n'es pas mal non plus. »

Allongé contre l'Éventreur, le consultant du FBI jeta le glaçon dans un coin et laissa glisser sa main jusqu'au cou slave pour toucher encore l'étrange cicatrice. La question lui brûlait les lèvres. Contrairement à son habitude, son amant ne prit pas les devants pour se justifier. Finalement, la curiosité l'emporta :

« D'où vient cette marque que tu as sur le cou ? »

En la posant, il avait levé les yeux vers le Lituanien et il fut très surpris de voir un sombre voile de peine tomber sur les iris havane. Les lèvres slaves frémirent presque imperceptiblement.

« J'ai été détenu, lorsque j'étais enfant. »

C'était donc bien une empreinte de chaîne. Fortement intrigué, Will fronça les sourcils. Il venait d'ouvrir la bouche lorsque le psychiatre reprit :

« J'appartiens à une très ancienne famille de Lituanie et ma mère était une Sforza, elle descendait de nobles de la Renaissance italienne. Nous avions un grand château et un certain patrimoine…

― J'imagine que cela attise les convoitises…

― Oui. La situation politique du pays était très chaotique, à l'époque. Les Soviétiques ne tenaient pas à céder du terrain par rapport au pays qui cherchait à prendre son indépendance. En plus de cela, certains Hiwis s'étaient installés dans la région. Ces derniers se revendiquaient des Hilfswilliger. Il s'agissait, reprit-il, devant l'air interrogatif de son amant, de volontaires recrutés par les SS en Europe de l'Est sous le Troisième Reich. Souvent d'anciens militaires. On les appelait localement les Hiwis. Ceux-ci disaient être leurs descendants directs et ont profité de la situation instable pour piller et assassiner. Ils se sont livrés à des violences épouvantables dans la campagne lituanienne… »

Il fit une pause après son long monologue, Will se redressa un peu pour le libérer de son poids et le médecin s'installa plus confortablement.

« Notre château était assez éloigné de la ville de Kaunas, il se situait en plein milieu d'une forêt très ancienne qui nous appartenait.

― Situait ?

― Il est probablement en ruine, aujourd'hui. »

Compatissant, le profiler n'insista pas. Il attendit que le blond accepte de poursuivre en promenant sa main sur le ventre musclé mis à nu. Pensif, Hannibal lui caressa les cheveux, appréciant leur texture soyeuse, comme pour se raccrocher à quelque chose de tangible et d'agréable, un fil d'Ariane destiné à l'accompagner et à lui offrir une chance de s'en revenir.

« Les hostilités entre les Lituaniens et les Soviétiques se rapprochaient dangereusement de notre propriété. Mes parents ont prit la décision de partir. Nous avons pris tout ce que nous pouvions et nous sommes partis au relais de chasse, un chalet encore plus enfoncé dans les bois. Certains membres du personnel sont restés au château, pour le garder et nous tenir au courant. Nous employions plusieurs Juifs, une partie de notre population que les Hiwis cherchaient accessoirement à éliminer. Nous avons tenté de les protéger… »

Il fit une nouvelle pause. Ramassant un glaçon plus coriace que les autres, il le regarda fondre au creux de sa main libre.

« Nous avons passé un moment au chalet sans qu'il ne nous arrive rien. Nous étions six. Mes parents, mon précepteur, ma jeune sœur, Mischa, sa nourrice, et moi, bien sûr. »

Hannibal sentit ses entrailles se tordre. Il n'avait jamais parlé de cela à personne, sauf à sa tante, Lady Murasaki. Il jugeait que Will avait le droit de le voir. Il voulait qu'il puisse le voir sincèrement.

« Alors que mes parents envisageaient de rentrer au château, dans la mesure où les hostilités entre les Soviétiques et les Lituaniens semblaient se tasser, un vieux tank de l'URSS a surgit des bois et nous a attaqué. Notre père est tombé sous la mitraille et un obus à fait éclater le crâne de Monsieur Jakov, mon précepteur. La nourrice de Mischa est tombée à son tour et une nouvelle salve a touché une lampe à huile, ce qui a déclenché un incendie. La robe de notre mère a pris feu. Elle m'a hurlé de mettre Mischa à l'abri… Tout le reste n'était… pas compréhensible. J'ai tiré ma sœur à l'intérieur et nous nous sommes terrés près de la cheminée. »

Le baromètre de son empathie collé au plafond, le brun l'observait sans rien dire, une expression profondément choquée accrochée au visage. Perdu dans ses horribles souvenirs, le blond semblait ailleurs.

« Un long moment, il n'y eut plus aucun bruit. Mais, d'un coup, le tank a défoncé l'un des murs et s'est encastré dedans. Personne n'en est jamais sorti. Les Hiwis sont entrés l'un après l'autre. Ils étaient six. Enfin, cinq Hiwis et un simple marmiton. Ils avaient tous les yeux fous, mais l'un d'entre eux était particulièrement cruel. Ils nous ont jaugés et il leur a ordonné de nous laisser en vie, parce que nous pouvions leur servir d'alibi, peu importe ce qui pouvait arriver, Lituanien ou Soviétique. De pauvres orphelins sauvés par de courageux hommes. »

Will se serait attendu à un rictus méprisant de sa part, mais le visage balte demeura impénétrable. Les yeux marmoréens semblaient fixer un point au-delà de l'univers visible.

« Ils nous ont gardés plus d'un an. Le premier hiver, déjà bien avancé, était rude, mais ils ont pris suffisamment de gibier. En revanche, la deuxième année, la température est descendue si bas que même les cerfs sont partis. Ils ont réussi à prendre un vieux chevreuil malingre, mais il n'a pas donné beaucoup de viande. Nous mourrions de faim. Une nuit, une planche s'est décrochée à l'étage, laissant entrer le vent glacial, et Mischa s'est mise à tousser. »

Nouvelle pause. Dans son esprit aussi vif qu'apte aux horreurs, Will Graham commençait à voir où il voulait en venir, et c'était terrifiant. Il en avait littéralement la chair de poule.

« Cela faisait un moment que les sous-fifres poussaient Yeux-Bleus pour qu'il nous tue. Un matin, ils nous ont fait descendre de la balustrade et nous ont palpés. Mischa n'avait pas trois ans et sa pneumonie l'avait grandement affaiblie. »

Sa voix baissa tant que le professeur peina à en saisir les mots.

« J'entends encore leurs voix… aussi râpeuses que de vieux rasoirs… prenons-la elle, elle va mourir de toute façon. »

Le Lituanien frissonna. Stupéfait, Will se tut. Jamais il n'avait vu son compagnon ainsi… Et ce surnom… Yeux-Bleus… C'était un surnom qu'un enfant donnerait… Le profileur sut alors qu'Hannibal était parti loin, très loin, au plus profond des galeries les plus noires de son palais mental. Il avait de nouveau huit ans et il faisait froid. Très froid. Un froid mordant et cruel, aussi implacable que les yeux de ce monstre qui lui avait pris sa sœur.

« Yeux-Bleus a agité la peluche de Mischa devant elle en chantant : ein Männlein steht im Walde ganz still und stumm, es hat von lauter Purpur ein Mäntlein um… C'était une berceuse que je fredonnais à Mischa au relais, pour la rassurer, parce que notre mère la chantait. Quand elle a tendu la main vers son jouet, il lui a attrapé le bras. Elle a hurlé, s'est débattue, mais ils l'ont traînée dehors, vers la souche où ils avaient coupé la tête du chevreuil. Je me suis précipité vers la porte, mais ils l'ont claquée si fort sur mon bras que je me suis évanoui. J'ai vu la hache tomber et j'ai entendu les hurlements cesser, puis, plus rien. »

Choqué au-delà des mots, son compagnon frôlait la crise de panique.

« Quand je me suis réveillé, j'étais de nouveau attaché à la balustrade. Seul. Le crâne du chevreuil cognait toujours contre les parois de cuivre de la baignoire de Mischa qui leur servait de chaudron. J'entendais très distinctement le bruit qu'il faisait. Je ne la voyais pas. Quand ils se sont rendus compte que j'étais éveillé, ils m'ont fait descendre pour que je mange.

― Oh mon d… »

La gorge de l'empathe se serra si fort que plus un son n'en sortit. Il comprit alors pourquoi. Cette question que tous les profilers et tous les autres se posent lorsqu'ils ont affaire à un meurtrier : pourquoi fait-il ça ? C'était un traumatisme épouvantable. Will ne voyait pas ce qu'il pouvait y avoir de pire au monde que de manger un membre de sa propre famille.

« Je suppose que j'aurais pu me douter de ce qu'il y avait dans ce bol, mais je n'en avais pas le courage. J'étais au seuil de la mort et cette soupe m'a sauvé la vie. »

Graham referma ses doigts sur le poignet de Lecter.

« Ce n'est pas de ta faute, Hannibal. » murmura-t-il.

Toujours très loin d'ici, l'Éventreur reprit, presque par automatisme :

« Très peu de temps après, ils ont appris que les Soviétiques approchaient et ont décidé de partir. Le chalet, de plus en plus dangereux, s'est écroulé en partie et une poutre est tombée sur le marmiton. Cela a précipité leur départ et ils m'ont laissé là-bas. Je ne me souviens pas de grand-chose entre le moment où ils sont partis et celui où j'ai vu arriver les soldats. Je sais que j'ai longtemps marché dans la neige et que je me suis effondré devant eux. Je me suis réveillé dans un orphelinat qu'ils avaient installé dans notre château. »

Enfin de retour, il soupira.

« La cicatrice a été faite par la chaîne que j'avais au cou. Elle a gelé et ils me l'ont retirée sans trop de cérémonie. »

Désemparé, le consultant le dévisageait. Le jeune Hannibal avait subi traumatisme sur traumatisme, Will n'en revenait pas qu'il soit devenu quelqu'un comme cela. La seule chose qui cadrait avec toutes ces horreurs qu'il avait vécues, c'était son occupation de tueur en série. Mais il restait un point à éclaircir… Graham se ressaisit :

« Qu'est-il arrivé à ceux qui vous ont fait ça ?

― Ils sont morts.

― Tu les a retrouvés ?

― Oui. »

Elle était là, la première confession de l'Éventreur de Chesapeake. Ces hommes étaient probablement ses premiers meurtres. S'il avait leurs noms, il pourrait peut-être remonter aux scènes de crimes qui porteraient sûrement des touches brouillonnes de la future patte si caractéristique de l'Éventreur.

« Comment ? »

Les yeux bruns du chirurgien semblèrent sonder son âme, Hannibal réfléchissait. Il le suspectait un peu trop visiblement de trahir sa confiance. Allongé contre lui, Graham s'était rendu compte que son pouls avait sensiblement augmenté durant le récit. Si bien qu'il ressentit d'autant plus la baisse de rythme. Elle sonnait comme une menace. Fébrile, il lui caressa la joue.

« Je ne te trahirais pas, Hannibal. Je t'aime. Je… »

Les deux iris implacables brillèrent furtivement et les pupilles s'étrécirent. Le psychiatre ne s'attendait pas à pareille confession. Visiblement, son amant non plus. La surprise était clairement visible dans les orbes bleus, même si le visage demeurait sous contrôle, et sa main tremblait. Cet écart de sincérité fit chaud au cœur du cannibale. Il redessina la joue barbue du bout des doigts et ses lèvres s'étirèrent.

« Et moi aussi, Will, je t'aime. »

Désarçonné, l'empathe perdit le contrôle de sa respiration et se mit à transpirer. Jamais il n'aurait cru dire une chose pareille à Hannibal Lecter… Ni entendre une telle réponse… et pourtant… Se savoir aimé par cet homme faisait naître en lui une joie incommensurable. Ses yeux s'embuèrent et il étouffa un rire nerveux. Le chirurgien, aux regard soudain incroyablement tendre et protecteur, l'invita à s'approcher davantage et le professeur s'allongea contre lui. Les bras puissants de son thérapeute l'enserrèrent et la joue balte se posa sur ses cheveux bouclés.

Le jeune profiler avait du mal à se calmer. Une sensation d'euphorie le secouait et la proximité cajoleuse avec ce criminel qui attisait en lui un feu si ardent n'aidait pas ses idées à s'éclaircir. Il ferma les yeux. Les deux phrases résonnant sans cesse dans sa boîte crânienne…


Je viiiiiiiiis ! Yeah ! J'ai fini mes travaux ! XD J'y croyais plus, mais ça y est. Du coup, voilà le 8e chapitre ! \o/

Vous êtes toujours làààà ? Parce qu'on va pas s'arrêter en si bon chemin. Tenez, un Château Pétrus pour la peine ! Un ! Pomerol rouge de 1998, ça vous va ?

On se dit à bientôt pour le 9e chapitre ?

Maeglin