Auteur : Maeglin Surion.

Disclaimer : les personnages et leur univers relèvent de Thomas Harris et Brian Fuller.

Rating : M.

Pairing : Hannigram.

Je vous souhaite une bonne lecture.


X

Ballare con le apparenze

Au matin, lorsqu'il s'éveilla, Will Graham fut surpris de se retrouver seul. Il aurait juré qu'il ne l'était pas quand il avait commencé à émerger du brouillard… Mais, quand était-ce ? La place qu'avait précédemment occupé le docteur Lecter était vide. Il tendit la main, le drap était pratiquement froid.

« Hannibal ? » appela-t-il.

Ses chiens, confortablement installés, sursautèrent. Le brun les compta mécaniquement et s'aperçut que Winston manquait. En réalité, il était assis face à la porte et semblait attendre. Quelque peu empêtré dans les couvertures, le profiler se leva tant bien que mal et jeta un coup d'œil par la fenêtre. La Bentley avait disparu. Déçu, il balaya la pièce du regard. Sur son plan de travail, en dessous d'un hameçon auquel le Lituanien avait rajouté une plume, il trouva une courte phrase. Trois petits mots tout simples, mais qui le firent sourire béatement. Au bout de quelques secondes, se sentant stupide, il en détacha le regard et partit prendre une douche.

Avant de partir, l'empathe nourrit ses chiens et changea l'eau des gamelles. En passant près du bureau, il mit distraitement le billet dans sa poche, un petit sourire accroché aux lèvres. Il caressa une dernière fois ses amis à quatre pattes, puis sortit. Malgré sa relation très poussée avec son thérapeute, Will continuait d'assister à ses séances. Ils y discutaient de choses dont ils ne parlaient pas dans d'autres contextes et cela lui convenait. Cependant, leurs confessions mutuelles de l'autre soir l'avaient profondément bouleversé. D'abord parce que la sienne lui avait totalement échappée, ensuite parce que la sincérité qu'il avait lu dans les yeux d'Hannibal quand il lui avait répondu était très convaincante. Et il y avait le mot de ce matin… L'Éventreur était-il vraiment tombé amoureux de lui ?

Il se rendit à peine compte du temps de trajet tant il était concentré sur ses réflexions. Ses rendez-vous avec le psychiatre se tenaient toujours le soir, mais aujourd'hui, il avait besoin de passer un après-midi avec ses chiens et d'oublier un peu les meurtres, le sang et toutes ces incertitudes. Soulagé de ne trouver aucune voiture sur le parking réduit du cabinet, il se gara et passa outre la salle d'attente. Guère surpris, son amant le gratifia d'un sourire.

« Bonjour, Will.

― Bonjour. »

Il allait justifier sa présence alors que Lecter zyeutait discrètement sa montre, mais celui-ci le devança.

« C'est une bonne chose que tu sois là.

― Pourquoi, tu as des projets pour cet après-midi ? »

Naturellement, le blond ne répondit pas. Ses yeux se firent rieurs et il se leva pour le saluer plus intimement.

« J'ai un rendez-vous dans vingt minutes, précisa-t-il.

― Cela suffira amplement. Qu'est-ce que tu regardes ? »

Le médecin suivait des yeux une petite camionnette bleue qui passait dans la rue.

« Nos amis du FBI. »

Pour donner le change, il avisa son parking : vide, en dehors de la Volvo de Graham. Lâchant le rideau qu'il avait écarté, il s'éloigna de la fenêtre. Will le remplaça pour voir l'utilitaire tourner au coin de la rue, un peu plus loin. Les sourcils froncés, il réfléchissait. Il avait déjà vu cette camionnette quelque part… mais où ?

« Comment sais-tu qu'il s'agit d'eux ?

― Ils étaient garés devant chez moi, il y a peu. Et Jack était dans cette rue. Il partait quand j'entrais dans mon cabinet.

― Tu veux dire qu'ils t'espionnaient ? »

Son compagnon sourit d'un air vaguement moqueur.

« C'est une des habitudes du bureau. Café ? »

L'attitude évasive d'Hannibal ennuyait grandement Will, cela ne lui ressemblait pas. Pas pour une chose aussi futile.

« Ils n'ont pas dû voir grand-chose, commenta le professeur.

― Non, probablement pas. »

Cette fois, l'empathe tiqua pour de bon et posa les deux mains sur le bureau en se penchant vers lui.

« Hannibal… Que sais-tu que j'ignore ?

― Ils avaient un matériel spécifique. Une caméra thermique. »

Les yeux bleus s'écarquillèrent.

« Je le sais parce que j'en ai une, moi aussi. Elle est suffisamment petite pour qu'ils la confondent avec autre chose de bien plus insignifiant, mais suffisamment efficace pour me permettre de voir la leur. Et, ajouta-t-il d'un ton détaché, Jack en avait une du même genre pendant la perquisition. »

Totalement désintéressé de son explication, le professeur bouillait littéralement et ses joues s'empourprèrent. Surpris par sa réaction, le chirurgien suspendit son geste vers la tasse.

« Et tu sais ça depuis quand ?

― Je l'ai su dès qu'ils sont arrivés. Mais, Will, reprit-il mais son amant l'arrêta d'un geste de la main.

― Tu veux dire qu'ils nous ont observés tout le temps, pendant qu'on parlait, qu'on se lavait… pendant qu'on faisait l'amour… tout le temps ?

― Oui. »

Dans une colère noire, Graham fusillait l'Éventreur du regard. Hors de lui, il se mit à vociférer :

« C'est pour ça, persiffla-t-il, c'est pour ça que tu m'as demandé de te prendre par derrière, cette nuit-là, avoue-le ! Ce n'était que stratégique !

― Ne sois pas ridicule, souffla Lecter.

― Tu aurais pu, non, tu aurais me le dire, Hannibal.

― Je n'avais pas pensé… »

Will l'interrompit à nouveau.

« Tu n'avais pas pensé quoi ? Que ça me gênerait ? Bien sûr que ça me gêne ! Embrasser quelqu'un devant quelqu'un d'autre est une chose, Hannibal, s'envoyer en l'air en est une autre ! »

Muet, son compagnon le regardait avec l'expression d'un chiot qui se fait rouspéter.

« Je t'assure que je n'ai rien fait avec toi dans le seul but de le leur faire voir, Will. Je te le promets. »

Passablement indigné, le profiler faisait les cent pas. Là, tout de suite, il avait vraiment très envie de mettre son poing dans la figure de son amant, tueur en série cannibale ou pas.

« Là n'est même pas la question… Tu aurais dû me le dire.

― Je suis désolé. »

Les deux iris turquoise le transpercèrent tels des hallebardes.

« Will, reprit le psychiatre en le voyant prendre sa veste.

― Je rentre chez moi. »

Particulièrement désappointé, l'Éventreur de Chesapeake resta seul, debout au milieu de son cabinet. Les yeux clos, il entendit la vieille Volvo démarrer et s'éloigner rapidement. Lorsqu'il les rouvrit, il sentit monter en lui une envie de meurtre tout ce qu'il y avait de plus prosaïque : Will était sorti par la salle d'attente sans prendre la peine de fermer la moindre porte, et son premier rendez-vous de la matinée l'observait depuis l'embrasure, la bouche en O. Ses traits caractéristiques ne laissaient aucun doute quant à sa filiation avec un autre névrosé particulièrement assidu et ce, jusqu'à sa mort, ici même…

« Tout va bien, docteur ? »

Sans répondre, le praticien soupira et désigna le fauteuil.

« Entrez donc, Alvin, je vous en prie. »

Le patient s'exécuta, en proie à une intense réflexion. Quand son thérapeute revint après avoir fermé la porte, il leva un bout de papier froissé.

« Je… euh… C'était sur votre pallier… »

Tendant la main, Hannibal le prit du bout des doigts, comme s'il avait peur de se brûler. C'était la petite déclaration qu'il avait laissé à son amant un peu plus tôt dans la matinée. Pour la première fois, il dû fournir un effort pour n'en rien laisser paraître, mais la réaction intérieure fut relativement conséquente.

« C'est votre écriture, non ? »

Sans répondre, il enferma le billet entre ses doigts et releva la tête vers Alvin Froideveaux.

« Avez-vous réussi à faire ce dont nous avions parlé l'autre jour ?

― Oh ? Euh… Non. Je crois que je ne suis pas capable de le lui dire… Il n'aimerait pas. Pas du tout… »

Pensif, le tueur caressait la feuille du pouce.

« Vous savez quoi, docteur ? Je crois que j'a… »

Il s'interrompit brusquement et son visage devint immédiatement bien plus dur. C'était comme s'il venait de prendre trente ans en une fraction de seconde. De toute évidence, sa personnalité sous-jacente, bien plus agressive, s'autorisait une percée.

« Tout va bien, Ernest ?

― J'suis sûr qu'c'te poule mouillée est encore v'nue vous raconter des conn'ries, hein ? J'suis sûr.

― Vous vous méprenez.

― C't'un incapable, d't'façon. L'a jamais été foutu d'faire que'qu'chose d'ses dix doigts. C'est pour ça qu'j'lui en ai coupé deux. Et j'vous parle pas d'son imbécile de frère, vous l'connaissez aussi ? »

Contrairement à Franklyn qui était éminemment pénible mais simplement stupide, son frère avait du potentiel. Si l'on exceptait le fait qu'il souffrait de personnalités multiples. Une sacrée famille, aurait commenté Brian Zeller. Étant donné que ses préoccupations différaient quelque peu de celles d'Ernest Froideveaux, le docteur Lecter était très moyennement intéressé par la conversation. Cela étant, ce n'était pas tous les jours qu'il recevait un patient habité par la personnalité de son père abusif mort depuis trois ans. Ça, il était bien forcé de le reconnaître.

« Vous savez bien que Franklyn était mon patient, tout comme Alvin.

― Pff… Un sacré numéro c'ui-là, hein ? Y disait qu'y voulait m'sauver. Et sauver son con d'frère aussi. L'a vraiment un jeton. »

Hannibal opta pour une expression contrite. Alvin était de la même taille que son frère aîné, mais, atteint d'hémophilie, il était beaucoup plus frêle. Ce qui expliquait qu'il soit resté aussi longtemps sous l'emprise de son père, contrairement à Franklyn qui avait eu l'opportunité de s'éloigner en allant à l'université. Le tueur se demandait combien de temps il avait pu saigner après son ablation des doigts par son cher paternel, avant que celui-ci daigne cautériser vulgairement les plaies… Face à lui, le docteur Lecter se trouvait relativement indécis. Ernest était absolument abominable, que ce soit avec ses fils ou avec une tierce personne, mais il était mort. Néanmoins, son fils cadet était si traumatisé par les mauvais traitements qui lui avait été infligés, qu'il avait subi une violente rupture psychotique lorsqu'il avait abattu son père. A la suite de cela, son esprit dévasté avait accueilli la personnalité méprisante et méprisable d'Ernest Froideveaux, peut-être dans une vaine tentative pour se convaincre qu'il n'avait jamais pressé la détente.

L'Éventreur avait été curieux de voir si Alvin tuerait son père ou non. Il avait méthodiquement mis en place plusieurs clés et attendu que son patient choisisse quelles portes ouvrir avec elles. Finalement, Alvin avait pris le fusil de chasse de son père et criblé son corps de chevrotine. Aujourd'hui, son cadavre momifié était toujours dans la grange familiale, que le dernier des Froideveaux occupait seul. Le psychiatre le savait, mais il ne voyait pas l'utilité de le révéler à la police.

D'humeur plutôt mauvaise, il reprit :

« Avait, Ernest. Vous savez que votre fils est décédé. Vous le savez, n'est-ce pas ? »

Extérieurement, il donnait l'impression d'un homme qui venait de faire une bourde. En réalité, la curiosité bouillonnait en lui comme l'eau d'un geyser prête à s'élever dans les airs. De toute évidence, Alvin l'ignorait et, donc, la personnalité envahissante et phagocytaire de son père également.

« Hein ? Franky ? C'est n'import'quoi.

― Je crains que non, Ernest. Il a été tué ici même, par un ami à lui, Tobias Budge. Il y a un bon moment de cela.

― Et il est où c'fils de pute ?

― Il est mort. »

Lecter voyait très clairement l'esprit d'Alvin lutter pour faire valoir sa propre personnalité. Curieux, il patienta, triturant distraitement le petit bout de papier qu'il tenait toujours entre ses doigts. Soudain, les yeux de son patient devinrent infiniment doux et larmoyants et les épaules du jeune homme se mirent à tressauter.

« Franklyn… Pourquoi il l'a tué ?

― Il m'a dit qu'il en rêvait depuis longtemps. »

La tête balte s'inclina davantage, comme s'il cherchait à mieux écouter, à la manière d'un chien qui pencherait la tête à chaque nouveau bruit intrigant. Choqué, Alvin hoqueta.

« C'est… c'est mons… monstrueux. »

Il pleura encore plusieurs minutes. La tête ailleurs, Hannibal se retint se détourner vers sa fenêtre et les nuages noirs qui s'amoncelaient au dehors.

« Vous dites qu'il… qu'il est mort… Celui qui a fait du mal à… à Franklyn… Comment…

― Il a tenté de me tuer. »

La réponse tomba comme une pierre au cœur d'un étang limpide. A cet instant, même Ernest Froideveaux aurait senti un frisson de terreur froide lui parcourir l'échine. Terrorisé, Alvin se figea. Lentement, presque imperceptiblement, la tête de son thérapeute reprit son inclinaison habituelle.

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Particulièrement froissé et blessé dans son amour propre, Will Graham ne parvint à se calmer qu'après avoir passé la frontière séparant le Maryland de la Virginie. Garé sur le bord de la route forestière, il se passa les mains sur le visage. S'il n'avait jamais hésité à dire ce qu'il pensait à Hannibal Lecter, c'était la première fois qu'il s'emportait de la sorte. Il lui avait littéralement hurlé dessus. Vaguement touché par le regret, il observa le ciel. Des nuages lourds de menaces s'accumulaient au-dessus de sa tête. Le vent s'était mis à siffler entre les branches qui craquaient en perdant les quelques feuilles qui ne tenaient qu'à un fil.

Non, il ne devait pas regretter ses paroles. Hannibal avait eu tort de le lui cacher. Il avait profité de la situation de manière trop vicieuse, cette fois.

Cela dit… la façon avec laquelle il lui avait demandé de le prendre, cette nuit-là… Le ton de sa voix avait quelque chose de terriblement érotique à ce moment-là, comme s'il avait à peine osé prononcer ces quelques mots alors qu'il en avait terriblement envie… Hannibal l'avait laissé le prendre deux fois. Seulement deux, et la première, Will la lui avait volée. Mais cette fois-ci, c'était lui qui avait demandé… C'était comme si son amant l'avait supplié de le rendre fou… Ce qu'il s'était délicieusement appliqué à faire… Il avait adoré le voir ainsi offert et le posséder, totalement.

A nouveau frustré par ses réflexions, le professeur passa la première. Il n'était plus très loin de chez lui, à présent. S'il y avait bien quelque chose qui pouvait lui changer les idées, c'était de passer un moment avec sa petite famille à quatre pattes fois sept. Il sourit à cette pensée.

Alors qu'il s'écartait du bas-côté pour reprendre la route, un très grand cerf d'un noir d'encre sortit des bois et marcha tranquillement à ses côtés. Son étrange pelage parsemé de plumes de corbeau ondulait souplement sous le vent porteur d'orage. Ses bois en velours semblaient plus massifs qu'à l'ordinaire. Quand Will accéléra, la bête prit le trot, puis le galop. Elle le suivit encore longtemps, jusqu'à Wolf Trap. Arrivé devant la maison en bois de Graham, elle demeura au pied des quelques marches, comme si elle se trouvait incapable de les monter. Pensif, le profiler l'observa encore un moment. Finalement, il se décida à ouvrir la porte à ses chiens qui jappaient et, quand il se retourna, le cerf avait disparu. Il ne put réprimer un rictus face à cette énième vision d'Hannibal. Son inconscient était vraiment en train d'essayer de le faire culpabiliser…

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Lecter s'étant arrangé pour avoir l'après-midi de libre d'une manière à la fois naturelle et irréprochable, il rentra chez lui pour se faire un repas chaud mais relativement rapide, car il avait encore du pain sur la planche. Finalement, il balaya discrètement les environs de sa caméra thermique pour s'assurer que Jack Crawford n'avait pas décidé de reposter ses agents devant chez lui. Satisfait, il déverrouilla la porte de la cave qu'il ne possédait pas et descendit.

« Bonjour, Abel, comment vous sentez-vous, aujourd'hui ?

― Docteur Lecter. Bonjour. Je me sens d'une légèreté insoupçonnée, voyez-vous. Cela dit, ça me démange dans le bas du dos, c'est une véritable infection… Ah, je vous remercie. Mais dites-moi, que me vaut ce plaisir ? »

Seul l'un de ses bras avait échappé aux délicates attentions du véritable Éventreur de Chesapeake et, malgré la qualité des soins dont il bénéficiait, sa santé s'était fortement détériorée et ses reins avaient fini par lâcher. Les autres organes suivaient lentement, les uns après les autres. Dialysé et perfusé, il devait lutter pour focaliser toute son attention sur son bourreau.

« Nous allons visiter un ami.

― Un ami ? Le vôtre ou le mien ?

― Sans aucun doute, le vôtre, Abel. Il sera ravi de vous revoir. Il s'en trouvera littéralement transporté.

― En cellule, évidemment. » précisa Gideon.

Amusé, Hannibal sourit. Depuis le début, son collègue déployait d'immenses efforts pour conserver un visage impénétrable et un ton éternellement détaché et cynique, seulement… Même les psychopathes peuvent expérimenter la terreur. Leur terreur. Et, lorsque l'on a affaire à un homme tel qu'Hannibal Lecter, on finit tôt ou tard par la découvrir. Le plus souvent avec une intensité stupéfiante.

Le docteur Gideon le surveillait du coin de l'œil. Quant au chirurgien, il s'affairait autour de lui et rassemblait son matériel. Il prit largement de quoi découper tout le reste de la personne d'Abel Gideon, plus aussi quelques petits extras tout à fait accablants. Consciencieux, il fit plusieurs allers-retours pour monter l'ensemble dans la BMW, puis revint avec un fauteuil roulant qu'il déplia. Avec une facilité déconcertante, le Lituanien souleva sa victime et la déposa précautionneusement sur le siège. Il assortit au fauteuil tout le nécessaire pour maintenir l'infortuné médecin en vie, puis le mena jusqu'au chariot de déménagement. Grâce à lui, ils avalèrent les quelques marches qui les séparaient de l'imposante demeure officielle du tueur.

« J'espère que vous n'allez pas me gâcher, docteur Lecter.

― N'ayez crainte, j'ai une sainte horreur du gaspillage et votre rôle est d'une importance non négligeable.

― Vous croyez que Frédéric aimera ? »

Face au détachement dont s'efforçait de faire preuve sa victime, l'Éventreur de Chesapeake eut un sourire.

« Sans aucun doute, Abel. »

Il avait soigneusement vérifié les horaires du docteur Chilton et savait avec certitude qu'il rentrerait vers seize heures trente. Plus ou moins dix minutes selon la densité du trafic, mais d'après les habitudes des automobilistes de Baltimore, il n'avait pas droit à l'erreur. Tant mieux, il n'en ferait pas.

Avec aisance, il installa son malheureux hôte à l'arrière du SUV aux vitres teintées et leva une autre paroi de verre fumé additionnée d'un filet à chien entre lui et Gideon. En y regardant par le parebrise avant, on croirait qu'il n'y a que cette simple séparation de tissu entre le conducteur et l'arrière. Fin prêt, Lecter alluma le poste de radio et lança la douce Pastorale de Beethoven. A l'entente des premières notes de la Sixième Symphonie, le docteur Gideon se mit à fredonner.

Hannibal s'appliqua à se promener quelque peu, histoire de s'assurer qu'il n'était pas suivi. Lorsque enfin, il arriva à la maison du docteur Chilton, il passa par l'accès arrière discret et rentra tout naturellement sa voiture dans le garage, prenant soin de ne pas déraper sur le revêtement transparent anti-traces qu'il avait disposé auparavant sur le béton ciré. Cela ne le surprit guère que le piètre psychiatre qui vivait-là n'ait pas remarqué ce petit changement. Au passage, il jeta un coup d'œil méprisant à la collection de véhicules hors de prix de son confère. Elle était extrêmement décevante, mais en aucun cas surprenante venant de ce bon Frédéric…

Aidé de sa fidèle caméra à détecteur de chaleur, il s'assura que rien n'allait venir compromettre ses plans et entreprit de faire descendre la dernière victime de l'Éventreur de Chesapeake du coffre de sa BMW. Avec une efficacité redoutable, il la mena directement au sous-sol, dans la chambre d'amis de son collègue, comme s'il connaissait le chemin par cœur. A vrai dire, il avait déjà fait quelques petites incursions plus où moins poussées dans la grande maison d'architecte…

Il abandonna là fauteuil et chariot de déménagement et ajouta méthodiquement le matériel qu'il avait apporté. Rapidement, Abel Gideon se trouva entouré par tout un tas d'instruments que nul n'aimerait voir rôder autour de sa personne en étant allongé sur une table d'opération. Pour ajouter à la peur que ressentirait son bouc émissaire et au sadisme que déduirait le FBI en arrivant, le docteur Lecter ne laissa que son sous-vêtement au psychopathe démembré et jeta le reste dans le foyer de l'insert luxueux du salon. Finalement, il avisa sa montre. Frédéric n'allait plus tarder, à présent. Il était temps de trancher dans le vif. D'un geste tout professionnel, il mit une bonne dose de morphine dans une seringue qu'il approcha du bras restant de Gideon.

« J'en connais un qui va faire une drôle de tête, pas vrai, Monsieur le véritable Éventreur de Chesapeake ?

― Tâchez de conserver vos forces, Abel. »

L'alcaloïde se répandit rapidement dans les veines restantes de sa proie. Le tueur plaça alors la scie dans le bon axe et entreprit de découper le bras restant. Il stoppa le geste à mi-chemin et observa distraitement le sang couler. Il calcula rapidement et conclu que le docteur Gideon mourrait à la seconde où le docteur Chilton le découvrirait. Voilà qui était très théâtral. Il sourit en entendant la clef tourner dans la serrure.

Le bruit aigu de l'électrocardiographe mena le propriétaire droit à sa chambre d'amis. Comme Lecter l'avait prévu, le cœur éreinté d'Abel lâcha. Terrifié, Chilton vit mourir son ancien patient, celui-là même qui l'avait délesté de certains de ses propres organes internes. Brutalement prit de nausées, il remonta l'escalier en titubant et s'arrêta net lorsque des agents du FBI frappèrent à sa porte. L'espace d'un instant, il crut s'en sortir, mais, rapidement, la panique l'envahit. Ils n'avaient aucune raison de le croire, avec toutes les preuves accablantes qu'il y avait en bas… Hannibal Lecter l'intercepta in extremis. Les yeux révulsés de son confrère posèrent sur lui un regard affolé. Incapable de lutter, Frédéric s'évanouit. A travers une brume de plus en plus opaque, il vit son éminent bourreau avancer calmement vers la porte puis, plus rien.

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Quand le docteur Chilton arriva chez lui, couvert de sang et avec sa valise, Will faillit sourire. Évidemment, il était tout indiqué. On dirait qu'Hannibal n'avait pas chômé cet après-midi. Il le laissa prendre une douche et se changer, et devait reconnaître qu'il observait les évènements actuels à la manière de son amant, un peu comme un témoin externe qui se demandait comment la suite allait bien pouvoir se dérouler. Lorsque Chilton se mit à fuir à l'arrivée de Jack, Graham tenta vainement d'intercepter le chef de la BAU pour l'empêcher d'abattre le dernier jouet de l'Éventreur. Heureusement pour Frédéric, Crawford eut pitié de lui.

Néanmoins, le directeur de l'asile faisait un excellent suspect. Brian Zeller et Jimmy Price s'y laissèrent prendre, soulagés que le docteur Lecter n'ait rien à voir là-dedans, ni Will Graham, d'ailleurs. Jack, quant à lui, était plus mitigé, notamment à cause de son profiler qui s'évertuait à l'aiguillonner vers le Lituanien, malgré sa relation particulièrement charnelle avec celui-ci. Il demanda au docteur Bloom de se charger de l'interrogatoire, afin de pouvoir mener Miriam Lass derrière la vitre sans tain. Si quelqu'un pouvait trancher, c'était bien elle, non ? Après tout, elle avait entendu la voix de l'Éventreur, encore et encore…

La réaction ne se fit pas attendre, épouvantée, elle paniqua et s'empara de l'arme de son patron. Le coup partit et frôla dangereusement l'oreille d'Alana avant de traverser la joue et le maxillaire gauche de Chilton. L'arrière de son crâne explosa lorsqu'elle ressortit pour achever sa course dans le mur du fond. Tremblante, le docteur Bloom bondit en avant pour tenter de contenir l'hémorragie. Complètement sidéré, le gourou immobilisa la jeune femme traumatisée et l'obligea à quitter la pièce, tandis que l'agent Wright criait d'appeler une ambulance. Pour ses différents protagonistes, la scène semblait se dérouler au ralenti. Tandis que les urgentistes emmenaient le réprouvé dont le prognostique vital était dangereusement engagé, Crawford conduisait Miriam Lass loin de celui qu'elle avait désigné comme étant son kidnappeur.

Le calme revenu – quoiqu'il soit très relatif –, Will Graham écoutait distraitement les avancées des recherches de Zeller par rapport aux anciennes scènes de crime de l'Éventreur et les rares traces ADN inconnues relevées sur elles. Très en colère contre le monstre qui avait découpé leur aimée collègue en tranches, lui et Price énuméraient les charges d'un ton acerbe.

« Il n'y a pas de doute possible, l'empreinte inconnue relevée sur la scène de crime de Raspail est bien celle de Chilton, annonça Jimmy.

― Et le cheveu lui appartient, c'est exactement le même ADN, renchérit son ami.

― Il vous mène en bateau, glissa Will, conscient que sa phrase n'aurait aucun poids.

― Il a bien joué, ça, c'est clair, rétorqua Zeller, mais c'est fini. Cette fois, il s'est bien foutu dedans et on le lâchera pas. »

L'empathe secoua la tête. Hannibal les manipulait comme un marionnettiste s'amusant avec ses nouvelles créations. Les deux hommes cherchaient désespérément un coupable pour la mort de Beverly Katz, l'Éventreur le leur avait livré sur un plateau d'inox aseptisé et ils ne demandaient rien de plus…

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De retour chez lui après une longue promenade fort sympathique et un bidouillage judicieux de son GPS, Hannibal Lecter déposa ses clefs sur son plan de travail. Il savait que Frédéric avait dû fuir vers chez Will. Il était certain que son compagnon avait contacté Jack et il ne doutait pas que la jeune Lass avait identifié Chilton. Il s'était suffisamment appliqué à adopter sa voix et son timbre avec elle pour s'en assurer. Ce qu'il ne faisait que supposer, en revanche, c'étaient les éventuelles réactions de Miriam. Et elles étaient toutes très intéressantes.

Pensif, il avisa le bout de papier froissé qu'il avait abandonné là avant de partir. C'était un aveu spontané qu'il lui avait plu d'offrir à Will, mais son amant l'avait jeté et il devait reconnaître qu'il s'en trouvait quelque peu désarçonné.


Uh uh uh. Ça allait trop bien, non ?

Mention spéciale pour Blue Wendigo qui a eu l'idée de faire un frère à Franklyn. Oui parce que j'aurais bien mis Franklyn ici, puis je me suis souvenu qu'il était un peu mort. J'étais très désappointé. Et, voilà. Alvin Froideveaux est né. x) Champomy pour Blue !

A part ça, je me suis bien amusé à l'écrire, celui-là, j'espère qu'il vous a plu !

N'hésitez pas à me faire part de vos avis via les reviews !

Au plaisir,

Maeglin