Auteur : Maeglin Surion.

Disclaimer : les personnages et leur univers relèvent de Thomas Harris et Brian Fuller.

Rating : M.

Pairing : Hannigram.

Je vous souhaite une bonne lecture.


XII

Ballare con la Bestia : Appassionato

Installé dans la lumière tamisée de son cabinet de Baltimore, le docteur Hannibal Lecter gardait les yeux clos. Perdu dans les méandres des galeries de son palais de la mémoire, le psychiatre réfléchissait.

Après la révélation de Margot Verger, il avait décidé de rencontrer son frère, Mason. Moins d'une seconde lui avait suffi pour cerner le personnage et il manquait presque de qualificatifs pour le désigner. Jamais il n'avait rencontré un homme aussi proche de la bête primale que celui-ci. Malgré tout, Mason Verger n'était pas stupide, il avait parfaitement saisi l'allusion qu'avait émis le Lituanien au sujet de l'enfant illégitime que portait Margot. Pour une fois, Hannibal n'était pas curieux de voir ce qui allait se passer, mais simplement de quand cela allait se produire. Il jugeait qu'à vue de nez, il devrait y avoir une ligature des trompes ou, mieux, une hystérectomie totale. Quant à l'enfant, il finirait probablement dans le labyrinthe. Cela lui convenait.

Tendant la main, il décrocha son téléphone et invita le docteur Alana Bloom à dîner chez lui, ce soir. Naturellement, la jeune femme accepta avec enthousiasme. Le combiné reposé près de lui, il sourit. L'héritier des abattoirs Verger lui avait offert un cochon de lait de son espèce sélectionnée par ses éleveurs sardes ; c'était une bonne opportunité pour confronter Will et Alana. Petit à petit, l'Éventreur aidait le profiler à combattre ses vieux démons et à s'en libérer. La psychiatre en faisait partie, il avait été attiré par elle et elle l'avait refoulé ― plutôt sèchement, d'ailleurs. Le blond jugeait qu'ils avaient des choses à se dire. C'était l'une des étapes qu'il désirait faire franchir à son compagnon, afin de l'aider à se réaliser de façon plénière.

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« Bonsoir, Alana. Entrez, je vous en prie, merci d'être venue.

― Bonsoir, Hannibal. Je ne pouvais pas refuser une telle invitation. »

Elle lui rendit son sourire et s'exécuta. Sa mimique s'effaça visiblement lorsqu'elle découvrit Will, un verre de bière à la main. Bloom avait cru à un rendez-vous galant, sa tenue et son expression en témoignaient et Will se retint d'afficher un trop large sourire.

« Alana. Bonsoir, dit-il avec un rictus qu'elle jugea étrange.

― Bonsoir. »

Il y a quelques mois, elle n'aurait jamais cru se retrouver ainsi sans voix devant Will Graham. Elle se targuait de bien le connaître, mais elle commençait à se dire qu'elle n'avait en fait aucune idée de qui il était vraiment. Cela l'effrayait grandement et la déstabilisait aussi énormément.

Hannibal observait la scène d'un œil intéressé, se demandant s'il devait s'en mêler ou non. Finalement, il frôla son amant pour rejoindre la cuisine où il ouvrit le réfrigérateur.

« Désirez-vous boire quelque chose ? demanda-t-il à sa consœur. Une bière, peut-être ? »

Tout en posant la question, il avait sorti une bouteille scellée. Elle sourit.

« Avec grand plaisir. »

Le chirurgien la servit et referma la bouteille qu'il rangea. Devant son air intrigué, il adopta une expression complice.

« Il s'agit de votre cuvée spéciale.

― Une bière rien que pour moi ? Vous me flattez, Hannibal.

― Cela me fait plaisir.

― Elle est excellente, avoua-t-elle après en avoir pris une gorgée. Je sens des épices et une pointe de châtaigne… Mais il y a quelque chose d'autre… que je ne parviens pas à identifier…

― C'est l'ingrédient secret, glissa Will avec un clin d'œil énigmatique.

― Exactement, renchérit le blond.

― Elle est parfaite, Hannibal, merci. »

Pour toute réponse, il lui sourit. Le professeur l'imita et elle eut l'impression de retrouver le Will Graham qu'elle connaissait. Cependant, ce dernier riait sous cape car il savait parfaitement ce qu'était ce fameux ingrédient mystère qui donnait tout son cachet à cette bière artisanale.

« Voulez-vous un peu d'aide pour terminer de préparer ? s'enquit la jeune femme.

― Ce n'est pas nécessaire, Will m'a parfaitement secondé. »

A cet instant, le brun dû produire un effort pour réprimer un sourire mi fier, mi moqueur. Il fut un temps où il avait été amoureux d'Alana Bloom, cette femme sûre d'elle, fière et ambitieuse, mais ― après lui avoir fait miroité une possible relation ― elle avait rejeté ses avances, prétextant qu'il n'était pas suffisamment stable pour elle. Sachant qu'il feignait la plus grande partie de son Asperger et n'était pas encore totalement atteint par son encéphalite à cette époque-là, il lui en avait voulu. Il lui reprochait de n'avoir pas été capable de s'apercevoir que son pseudo-autisme n'était qu'une défense et qu'il lui aurait suffi de voir au travers pour qu'il se dévoile un peu plus.

Aujourd'hui, le fait qu'il ait une relation suivie avec l'homme qu'elle convoitait était gratifiant pour Will. Il se sentait flatté qu'Hannibal l'ait choisi lui, parce qu'il savait que ce que le médecin ressentait pour lui était réel et sincère. Ce n'était pas du genre d'Hannibal Lecter de mentir, sinon par omission. C'était une question de respect. Jamais il ne lui aurait fait l'affront de dénigrer ses sentiments. Et Will ne le ferait pas à Hannibal non plus.

Pensif, l'empathe sirotait sa bière ― également faite maison, avec le même genre d'ingrédients, quoique la recette fut différente ― sans perdre une miette de la conversation entre son amant et sa soupirante. Il trouvait amusant le fait qu'elle tente toujours de le séduire, malgré la veste qu'elle avait essuyée le soir de la petite sauterie, surtout qu'Hannibal faisait mine de ne rien saisir de son manège. Il fut presque déçu lorsque celui-ci les invita à prendre place autour de sa table afin d'honorer l'entrée savamment élaborée, car la conversation dévia immanquablement vers l'excellente cuisine du maître des lieux.

Lorsque le maître des lieux apporta le cochon de lait entier et rôti, leurs narines furent saisies par l'appétant fumet. Imperceptiblement, Graham se détendit : il avait au moins la certitude que le plat principal avait quatre pattes et ne portait pas de vêtements. Curieusement, il sentait une légère gêne du côté d'Alana. Assise en face de lui, elle donnait l'impression de vouloir aborder un sujet délicat.

« J'ai eu droit à une petite visite de Freddie Lounds, hier soir, dit-elle finalement. Elle m'attendait à la sortie du campus. »

Les yeux d'Hannibal se firent subrepticement rieurs. Will eut un nouveau rictus.

« Notre chère amie aux si bonnes manières qui met toujours un point d'honneur à faire preuve de retenue, persifla-t-il.

― Elle-même, renchérit le docteur Bloom. Elle m'a posé des questions sur vous. Sur vous deux. Elle se demande quel genre de relation vous entretenez… »

Le brun ne put retenir un sourire amusé, aussitôt imité par Hannibal.

« Nous avons des contacts très enrichissants, répondit ce dernier.

― Absolument. J'ai repris ma thérapie avec le docteur Lecter et j'ai la très nette impression de progresser.

― Ce n'est pas qu'une impression, Will.

― Mais je crains que nous n'ayons outrepassé les relations classiques liant un médecin et son patient : je profite beaucoup trop de sa table pour ça. »

Hannibal eut un léger rire.

« Je suis très heureux de cette petite entorse. »

Ils ne précisèrent pas de quel genre de profit il s'agissait.

Totalement imperméable aux allusions des amants, la jeune femme jouait pensivement avec son fond de vin rouge.

« Quel genre de relation croyais-tu que nous entretenions, Alana ? demanda Graham avec un ton plus sérieux.

― Je t'avoue que je m'interrogeais. Lorsque tu étais emprisonné, tu avais accusé Hannibal. Tu avais même tenté de l'assassiner…

― Will n'était pas lui-même à ce moment-là. Il était désespéré et en colère. Vous ne devez pas le définir à travers cette lunette déformée.

― Oui, je cherchais un coupable et le docteur Lecter était tout indiqué. »

Elle hocha brièvement la tête et jeta un coup d'œil à son collègue.

« Tu admets que tu t'es trompé ? »

Cette question fit aussi mal à Will qu'aurait pu le faire une gifle. Non pas en raison de la remise en question de son jugement, mais parce qu'elle venait de l'exemple parfait de la personne qui refusait d'admettre lorsqu'elle avait tort.

« C'était l'une des conclusions possibles, mais ce n'était pas la bonne, affirma-t-il cependant. Je vais beaucoup mieux, à présent. Et je sais désormais parfaitement où je vais.

― Tu le sais ?

― Oui. »

La jeune femme eut une moue gênée.

« Je t'avoue que je suis rassurée. Je m'inquiète pour toi, Will. Et pour Hannibal aussi. Vous êtes mes amis.

― Et vous êtes la nôtre, Alana, renchérit Lecter. Soyez sans crainte, Will est désormais totalement maître de lui.

― Absolument. »

L'air de rien, les deux hommes venaient de s'entendre sur un élément important de leur relation. Désormais, chacun savait ce qu'il en était au sujet des actes de l'empathe et chacun savait que l'autre était au courant. Plus il passait de temps avec l'Éventreur, plus Will savait ce qu'il désirait. Ce n'était désormais plus qu'une question de temps. Un temps qu'il n'avait hélas pas le pouvoir de quantifier avec précision, contrairement à Hannibal. Du moins, c'était ce qu'il pensait.

« Tant mieux, je reconnais que j'étais inquiète. »

Elle fit une pause suivie d'une grimace additionnée d'un petit rire incrédule.

« Elle m'a demandé si vous étiez amants… »

Leurs fourchettes suspendues à mi-chemin de leurs bouches respectives, les deux amants sourirent de concert.

« Freddie a toujours la question qui tue, murmura Will avant de prendre sa bouchée.

― Elle a l'art de mettre les gens dans des positions inconfortables. » renchérit Lecter en l'imitant.

Lui et Graham échangèrent un regard complice qui échappa totalement à leur amie.

« C'est surtout qu'elle a toujours l'air si sûre d'elle, reprit le docteur Bloom. Comme si elle savait des choses que tout le monde ignore et qu'elle prenait un malin plaisir à faire naître le doute dans les esprits.

― Elle joue avec vous, Alana. Freddie Lounds est rusée.

― Je sais, Hannibal…

― Ne te laisse pas avoir par ses petits pièges vicieux. » conseilla Will.

Souriante, la brune hocha la tête. Cependant… Il y avait quelque chose qui flottait dans l'air, quelque chose qui l'isolait visiblement des deux hommes, comme un voile protecteur impalpable. Leur complicité était évidente, à condition que l'on y fasse suffisamment attention. Ce n'était pas une simple relation thérapeute-patient, elle ne pouvait le nier. Une pensée fugace lui traversa l'esprit : et si Freddie avait raison ? Non, c'était impossible.

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Entortillés dans les draps de velours, Will et Hannibal jouissaient d'un repos bien mérité et le profiler jouait distraitement avec les mèches blondes encore ébouriffées. Après le départ de la jeune femme, ils n'avaient plus prononcé le moindre mot, occupés à se ressentir, se dévorer des yeux, puis se dévorer tout court. Finalement, le profiler brisa le silence qu'à eux deux, ils élevaient à un rang presque sacré.

« On dirait qu'Alana se doute de quelque chose, murmura-t-il à l'oreille du Lituanien.

― Cela te pose-t-il un quelconque problème ?

― Au contraire. Pour être honnête, j'aurais bien voulu qu'elle soit devant la caméra thermique. »

Amusé, le psychiatre lui fit un de ces sourires dont il avait le secret, avec les yeux plus qu'avec les lèvres. Will chérissait ces mimiques, il avait appris à les aimer et même à les espérer, autant qu'il apprenait à aimer cet homme terrible qui, à ses yeux, devenait plus magnifique à chaque instant.

« En parlant de caméra, j'ai revu la camionnette, ce matin. Près de mon cabinet.

― Tu penses qu'ils vont nous refaire le coup ?

― Possible. Je doute qu'ils se contentent d'aussi peu d'éléments.

― Tu as probablement raison. J'attends de toi que tu me mettes au courant, le cas échéant.

― Naturellement. »

Allongé sur le dos d'Hannibal, Will passa un bras sous le cou balafré. Les yeux clos, il laissa reposer sa joue contre celle de son amant. Ils aimaient rester ainsi, l'un contre l'autre, sans se parler. Parfois, cela pouvait durer des heures, pendant lesquelles ils ne faisaient rien d'autre qu'apprécier et profiter de la présence de l'autre. Bercés par leurs souffles réguliers et synchrones, ils glissèrent lentement dans un sommeil réparateur.

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« Qu'en dis-tu, Will ? »

Assis à ses côtés dans la Bentley, le profiler était pensif. Les dernières scènes de crimes que leur avait présenté Jack étaient littéralement empreintes de sauvagerie. Au sens premier. Le corps d'un routier, puis ceux d'un jeune homme et sa compagne, avaient été retrouvés déchiquetés et démembrés, apparemment par un animal de grande taille, de type ours. Seulement, l'animal en question n'avait rien mangé, rien emporté. Il avait coupé, déchiré, arraché, mais il n'avait rien déplacé en vue de le consommer.

« Je suis retourné voir Peter Bernardone, tu sais, le garçon de la grange. Il m'a dit que certains éléments indiquaient un ours, d'autres un loup. Qu'on pouvait dresser ces animaux à faire ce genre de choses, même à les faire ensemble. Mais il m'a fait comprendre quelque chose de plus important. Je pense qu'il n'y a pas le moindre animal derrière tout ça. »

Il s'interrompit en sortant de la berline. Au laboratoire du département des Sciences du Comportement du FBI, Jack Crawford et ses deux collègues les attendaient. Comme à son habitude, le gourou affichait un air contrarié.

« On a un léger problème, annonça Jimmy Price. Les marques de dents relevées sur les trois victimes sont celles d'un ours des cavernes.

― Une espèce disparue ? s'enquit Hannibal en affichant un air surpris particulièrement travaillé.

― Précisément.

― Comment une telle chose est-elle possible ? murmura Jack.

― Ce n'est pas un animal qui a fait ça, ni même plusieurs, mais bien un être humain, affirma Will.

― Comment peut-il infliger de telles blessures ? reprit Crawford.

― Avec un système de pistons, peut-être, supposa Zeller, et un faux crâne, comme celui que nous avons utilisé pour réaliser les modèles.

― Pourquoi une telle spécificité ? Il veut nous faire croire qu'on a affaire à un animal ?

― Non, Jack, je pense qu'il veut simplement en être un, intervint Hannibal.

― Docteur ?

― Il existe une chose que l'on nomme la dysphorie de l'espèce. Les personnes qui en sont atteintes sont persuadées qu'elles n'appartiennent pas à la bonne.

― Ils pensent qu'ils sont des animaux ? demanda à nouveau Jack.

― C'est un peu plus compliqué que cela, ils pensent qu'ils sont des animaux prisonniers d'un corps d'Homme. Ils savent qu'ils sont humains, mais ils pensent que ce n'est pas ce que la nature avait prévu pour eux. C'est une maladie qui se soigne très bien avec le traitement approprié, mais il semblerait que notre homme ait choisi de l'accepter.

― Est-ce que c'est une maladie courante ?

― Pas vraiment, non, mais il ne s'agit pas pour autant d'un cas unique. »

Il fit une pause. Le chef de la BAU fronça les sourcils.

« Vous m'avez l'air pensif, docteur.

― J'ai soigné quelqu'un pour ce type de dysphorie, il y a de cela quelques années. C'était l'un de mes premiers patients en tant que psychiatre. Un adolescent qui pensait être un prédateur. Nous avons trouvé ensemble un traitement adapté et il y a très bien réagi. Il a pu suivre une scolarité normale et décrocher son diplôme.

― Son nom ? »

Hannibal céda après un regard de reproche.

« Randall Tier.

― Savez-vous ce qu'il étudiait ?

― La biologie. Il cherchait à comprendre.

― Vous dites qu'il est guéri ?

― Il l'était quand nous avons cessé ses séances. »

Pensif, Jack avait hoché la tête. Après quelques recherches, il avait retrouvé le jeune Tier. Le garçon au nom prédestiné travaillait désormais au muséum d'histoire naturelle de Baltimore. Il l'avait rencontré et Randall lui avait dit être guéri et particulièrement reconnaissant envers le docteur Lecter à ce sujet. Mais sa fascination pour les squelettes et leur fonctionnement avait interpelé le policier. Seulement, après cela, le jeune homme avait tout l'air d'avoir disparu. Qu'avait-il bien pu arriver à ce tueur ?

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A Wolf Trapp, debout dans le noir aux côtés de Randall Tier, le docteur Hannibal Lecter observait Will Graham. Son amant allait et venait auprès de ses chiens. Ceux-ci, particulièrement agités, sentaient la présence du prédateur et, probablement, l'odeur de sang rance qui accompagnait la combinaison de la bête humaine.

Le psychiatre se souvenait de l'aveu que lui avait fait son compagnon, du fait qu'il fantasmait de le tuer de ses propres mains, à l'époque. Il n'avait pas pu le faire. L'homme qu'il avait sacrifié dans sa tentative par procuration n'y était pas parvenu non plus. Ensuite, l'Éventreur l'avait empêché de tuer l'assistant social de Peter Bernardone. A présent, il lui offrait une compensation. Par la même, il les remettait sur un pied d'égalité : Hannibal lui envoyait un tueur à son tour, même si, cette fois-ci, l'ensemble était parfaitement contrôlé.

Satisfait, il abandonna Randall à ses instincts ; s'éloignant un peu, il récupéra son fusil de sniper et se tint prêt à intervenir si besoin… Il avait confiance en Will, mais il ne voulait pas risquer de le perdre.

Comme tout prédateur, Randall prit son temps. Il tourna, renifla, gratta à plusieurs endroits autour de la maison isolée. Muni d'une infinie patience, Hannibal demeurait parfaitement immobile dans la neige. Brusquement, la bête humaine glapit, alertant les chiens. Ceux-ci, surexcités, se pressèrent contre la porte. Lorsque Will ouvrit pour jeter un œil, Buster, son Jack Russel, en profita pour se faufiler. Le petit chien fila alors à toute allure vers les arbres et le danger.

Lecter était si calme que ses battements cardiaques avoisinaient le rythme de trente-cinq par minute. Buster passa devant lui sans le voir et tomba dans les griffes de Tier. Un jappement de douleur lui échappa lorsqu'il fut plaqué au sol. Graham, armé de son fusil de chasse, arriva à son tour et ramassa son ami blessé. Inconscient de la présence marmoréenne de son amant, il sentait parfaitement celle du prédateur. La peur le saisit brièvement et la neige était si épaisse qu'il peinait à se mouvoir. S'il était pris en chasse avant d'atteindre sa maison, il y avait peu de chance qu'il s'en sorte… Buster serré contre son cœur, il dévala la pente jusqu'à son perron, s'enferma avec ses chiens et éteignit la lumière. Debout au centre de son séjour, il inspira profondément et attendit, sans armes et parfaitement calme. Randall Tier approchait, il le sentait.

Soudain, la vitre à sa gauche vola en éclats et la bête fondit sur lui. Le poids de l'armure bestiale aurait pu constituer un avantage pour le garçon malade, mais elle l'entraîna en avant et le déséquilibra. D'un mot, Will fit taire ses chiens et leur ordonna de reculer. Haletant, le jeune homme se redressa en grognant comme un ours. Le crâne massif aux canines immenses se releva vers le professeur. Le néant qui abritait les orbites vides et osseuses lui parut aussi insondable qu'une fosse océanique et, pourtant, l'esprit du dysphorique était pour lui aussi limpide qu'une eau cristalline. Il vit en Randall l'image de ce qu'il désirait : être lui-même. L'homme animalisé avait cédé à sa nature, Hannibal l'avait adroitement guidé sur ce chemin semé d'embuches et, grâce à lui, il s'était réalisé. Néanmoins, pour le garçon, l'acceptation et l'accomplissement de sa nature profonde faisait sonner son glas. L'attaque de Will Graham était son chant du cygne, son dernier acte en tant que bête humaine.

Ils se tournèrent autour quelques secondes, se jaugeant, se défiant, l'un debout, l'autre à quatre pattes. Lorsque Randall Tier bondit, Will l'attendait. Alors, le profiler laissa poindre ses instincts de prédateur, de tueur, et il lui assena des coups si puissants qu'il brisa les os de sa proie. Ses vrais os, ceux qui appartenaient à son corps tangible. Terrassée, la bête s'effondra sans que Will ne cesse son assaut. A travers ce meurtre violent sur fond de légitime défense, l'empathe laissait éclater toute la rage qu'il avait accumulée durant son emprisonnement. L'espace d'un instant, il vit le visage noir et squelettique surmonté de bois acérés de cette créature cauchemardesque qui hantait ses pensées. Hannibal Lecter. L'Éventreur de Chesapeake. L'homme qui l'avait envoyé en prison, fait passer pour un aliéné… Celui qu'il avait voulu tuer de ses propres mains, à qui il avait envoyé Matthew en sachant que l'infirmier n'y survivrait pas. L'homme qui, désormais, partageait sa vie d'une manière à la fois inédite et incroyable.

Baissant les yeux, il découvrit ses mains meurtries et, sous elles, le visage tuméfié de Randall Tier, sa première véritable victime. Tremblant sous la décharge d'adrénaline, il se releva en titubant.

Sous les arbres, Hannibal, qui n'avait pas perdu une miette du spectacle, rangea son arme et sourit. Will avait agi comme il l'avait imaginé, peut-être même avec davantage de fougue. Satisfait, il tourna les talons.

De longues minutes furent nécessaires à Will Graham pour se calmer. Nerveux, ses chiens vinrent renifler le corps ensanglanté.

Se tournant vers Buster, il eut un pauvre sourire.

« Ne t'en fais pas, il ne t'a pas loupé, mais ça va aller. »

Légèrement flageolant, il prit sa petite trousse à pharmacie et s'agenouilla auprès de son chien. Avec précaution, il nettoya et désinfecta la plaie, avant de la protéger d'un bandage.

Après une caresse rassurante sur les oreilles douces, il se releva et débarrassa le garçon de son exosquelette. Déverrouillant sa voiture, il ouvrit largement la portière et revint chercher Randall qu'il installa ensuite sur le siège arrière. A une heure du matin, il y avait peu de chances pour que quelqu'un s'intéresse à son passager et c'était tant mieux : il avait une heure de trajet jusqu'à Baltimore.

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Lorsque Hannibal arriva chez lui, Will était déjà là et il l'attendait. Sur la table, entre eux, reposait Randall Tier. Débarrassé de tout attribut animal, le garçon apparaissait comme l'offrande de l'apprenti à son maître.

« Nous sommes quittes, à présent, Hannibal, commença le consultant d'une voix parfaitement calme. J'ai envoyé quelqu'un te tuer… et tu as envoyé quelqu'un me tuer. »

Un petit signe de tête entendu lui répondit.


Voilà enfin le chapitre 12 ! Pardon pour vous faire parfois attendre un peu plus, mais le temps dont je dispose pour écrire est assez aléatoire, du coup, mes mises à jour le sont tout autant.

J'espère qu'il vous a plu. N'hésitez pas à me donner votre avis au travers d'une petite review :)

Au plaisir de vous retrouver dans le prochain.

Maeglin