Auteur : Maeglin Surion.
Disclaimer : les personnages et leur univers relèvent de Thomas Harris et Brian Fuller.
Rating : M.
Pairing : Hannigram.
Je vous souhaite une bonne lecture.
XIII
Ballare con la Bestia : Pacato
« Nous sommes quittes, à présent, Hannibal. J'ai envoyé quelqu'un te tuer… et tu as envoyé quelqu'un me tuer. »
Un petit signe de tête entendu lui répondit.
Silencieusement, un sourire discret accroché au coin des lèvres, l'Éventreur déposa ses clefs et retira son manteau. Lorsqu'il revint auprès du corps, il pencha la tête pour mieux l'examiner. L'armure avait disparu et le visage du garçon était couvert d'ecchymoses. A l'œil, il diagnostiqua plusieurs fractures qui auraient pu être – et avaient sans doute été – fatales.
Se désintéressant de Randall, il prit l'une des mains de Will dans la sienne et la releva avec une infinie douceur. Les coups portés par le professeur ne l'avaient pas épargné. Il n'avait rien de cassé, mais ses phalanges requéraient des soins. Toujours sans prononcer le moindre mot, il lui retira sa veste et le mena dans la cuisine. Là, il le fit asseoir et, après avoir apporté une bassine, nettoya précautionneusement ses blessures à l'eau claire avant de les désinfecter. Finalement, dans une caresse à la fois plaisante et rassurante, le docteur Lecter entoura les mains meurtries de bandages protecteurs.
Plus d'une demi-heure s'écoula sans qu'ils ne se parlent et Will était revenu se poster près de sa presque-victime. Il paraissait réfléchir. Patient et curieux, son amant attendait.
« J'ai besoin de toi. » annonça-t-il finalement.
Hochant la tête, Hannibal vint près de lui.
« A quoi suis-je susceptible de t'être utile ?
― Apprends-moi à dépecer sans porter atteinte à la peau et ses éléments. »
Aucune réponse intelligible ne lui parvint, mais avec Hannibal, Will s'était rendu compte qu'il y avait beaucoup de « qui ne dit mot consent ».
« Comment va Buster ? »
L'empathe retint difficilement un sourire, touché que le blond se souvienne du nom de son Jack Russell et, surtout, s'en serve pour le désigner.
« Plus de peur que de mal, il a juste une coupure à la cuisse. J'ai nettoyé et bandé la plaie ; je ne pense pas qu'il aura besoin de points.
― Bien. »
Ses yeux bleus se fichèrent dans ceux de terre du chirurgien.
« Je suppose que je dois également te dire merci ?
― Ce n'est pas nécessaire.
― Merci. »
Un nouveau sourire – léger et quelque peu amusé – éclaira les traits d'Hannibal.
« Tuer quelqu'un de ses propres mains est quelque chose de bien plus intime qu'un coup de feu, même à bout portant. Qu'en retires-tu ? »
Les mains blessées de Will s'appuyèrent sur le dossier d'une chaise.
« Un très fort sentiment de puissance. La sensation d'être en vie et d'avoir un pouvoir immense sur la sienne.
― Et d'avoir réalisé un fantasme, peut-être ? glissa Lecter.
― Aussi. »
Un nouveau sourire lui répondit. Sans bruit, le psychiatre alla préparer sa salle de découpe, puis revint se placer près de son compagnon. Il attendait le feu vert. Graham s'aperçut alors qu'il était totalement maître du devenir de cette mort et qu'Hannibal s'offrait en outil à ses doigts inexpérimentés. D'un mouvement de la tête, il l'invita à soulever le corps inerte et, ensemble, ils portèrent Randall Tier jusqu'à la table d'opération. Là, l'Éventreur de Chesapeake passa une chemise de chirurgien, enfila des gants, protégea ses cheveux par un bonnet de papier et sa bouche par un masque, puis prit un bistouri. Will prit les mêmes précautions et glissa ses mains bandées dans une paire de gants plus grands qu'il avait piochés dans la boite qu'Hannibal lui tendait. Attentif, il se tint près de lui, prêt à apprendre.
« Veux-tu le dépecer totalement ou as-tu des préférences ?
― Uniquement la tête et les quatre membres.
― Très bien. »
Le docteur Lecter se pencha vers le cadavre et lui inclina le visage sur le côté. Tel un maître, Graham pointa du doigt la zone qu'il voulait que son amant préserve. Obéissant, celui-ci respecta la limite. De l'index, il ouvrit la bouche de Randall et glissa la lame à la commissure des lèvres. D'un geste à la fois précis et efficace, il découpa la chair jusqu'au lobe de l'oreille. Ensuite, il recommença de l'autre côté, puis le redressa.
« Tiens-le un instant, je te prie. »
Will obéit et il termina de faire le tour du crâne. Le sang qui s'écoulait lentement était recueilli dans un réservoir prévu à cet effet, sous la table. Le corps reprit sa position horizontale, la nuque reposant sur un cale-tête inoxydable, et le bistouri retrouva le contact de la peau tiède.
Tenant la joue entre le pouce et l'index, Hannibal inclina la lame et la passa dessous, laissant une épaisseur d'un demi centimètre environ. Will se pencha pour mieux voir et l'observa décoller lentement la peau des muscles et des tendons. Peu à peu, la partie gauche du visage de l'homme-ours se désolidarisait du squelette et ramollissait, comme un masque en silicone que l'on retirerait. Avec une concentration extrême et un geste parfait, le chirurgien répéta son geste sur la partie droite et le milieu du visage. Arrivé aux yeux, il découpa les paupières et le front, puis leva les siens vers Will.
« Préserve-les, si tu peux.
― Évidemment que je le peux. »
Amusé par l'accent légèrement agacé qu'il perçut dans sa voix, l'agent spécial du FBI baissa furtivement son masque pour effleurer sa tempe du bout des lèvres. Un sourire plissa les yeux du criminel.
« Je ne me vexe pas pour si peu, Will. »
Les lèvres duveteuses disparurent à nouveau derrière le tissu chirurgical mais le sourire demeura accroché aux coins des orbes bleus.
« Si tu veux que les yeux tiennent dans les orbites, tu dois conserver au moins en partie le nerf optique. Il te faut pour cela le sectionner assez loin, ou alors, tu peux aussi… »
Il s'interrompit le temps d'arracher l'un des yeux de Randall.
« Tout simplement faire comme cela. »
Un éclat de rire échappa à Will. Il s'attendait si peu à un tel acte de la part d'Hannibal qu'il ne parvint pas à se retenir. Il prit un mouchoir pour essuyer ses larmes et hoqueta un peu.
« C'est… probablement plus rapide, réussit-il à articuler.
― Et, paradoxalement, plus propre. » ajouta le praticien avant d'arracher le second.
Avec professionnalisme, il déposa les yeux sur un plateau de métal. Amusé par le surréalisme de la scène, Will le regardait faire en souriant.
« Ils ne vont pas s'abîmer ?
― La sclérotique, l'enveloppe qui protège l'œil et en forme le blanc, est un bouclier très efficace ; elle est très solide. Contrairement à ce que l'on pense, un œil ne se crève pas si aisément.
― Parfait. »
L'Éventreur se remit patiemment à l'ouvrage. Il avait une petite idée de ce qu'avait prévu son profiler pour le dysphorique, et cela n'était pas pour lui déplaire. Il mettrait tout son talent à lui permettre de réaliser sa première mise en scène.
« Et la peau, est-ce qu'elle se déchire facilement ?
― Non. Sauf aux endroits les plus minces de type mains ou pieds.
― Bien.
― Et elle peut se percer.
― Je ferais attention.
― J'en suis sûr.
― J'aimerais emporter la viande, si tu veux bien, ou en tout cas une bonne partie. J'ai l'intention de m'en servir pour faire peur à Freddie Lounds. »
Hannibal leva un sourcil intéressé.
« En ce cas, tu devrais également emporter le crâne, ou, au moins, la mandibule inférieure.
― Oui, c'est une excellente idée.
― En parlant d'idée, quelle est donc la tienne ?
― Je ne sais pas encore, répondit-il en toute honnêteté, mais ce qui est sûr, c'est qu'elle va avoir la peur de sa vie. »
Le docteur Lecter afficha un sourire moqueur, mais, intérieurement, le projet de son amant l'intriguait énormément. Si Will avait l'intention d'effrayer la jeune femme, et non de la tuer, c'est qu'il avait besoin d'elle pour quelque chose de précis comme, par exemple, le coincer. Pendant quelques minutes au cours desquelles il s'appliqua à terminer de désolidariser la peau de Randall de son crâne, personne ne parla. Finalement, le faciès flasque rejoignit les yeux sur la table stérilisée.
« Comptes-tu toujours démasquer l'Éventreur de Chesapeake ?
― Comptais-tu m'en dissuader ? rétorqua le profiler.
― J'étais curieux de savoir.
― Comme toujours. » murmura l'empathe.
Il sourit.
« Le démasquer, oui, mais pas l'arrêter. »
Hannibal releva la tête.
« Pour quelle raison ?
― Tu n'en as aucune idée ? »
Le tueur demeura de marbre, attentif. Les yeux azurs qui lui rappelaient tant la couleur qu'il avait voulu donner aux eaux bleues de ses marines, autrefois, s'étrécirent en un sourire. Le masque chirurgical découvrit les lèvres si attirantes de Will pour lui permettre d'articuler :
« Parce que je l'aime. »
Les yeux terre de Sienne d'Hannibal brillèrent soudain d'un éclat surprenant qu'il n'avait pas souvent le privilège de voir.
« Tu pensais que je jouais avec toi ?
― Cela m'avait traversé l'esprit.
― Pour être franc, je m'étais également posé la question. J'ai cependant vite compris que ni toi, ni moi ne jouions. Et j'en suis très heureux. » affirma Will en toute sincérité.
Si ce n'est que cela lui avait pris longtemps, des semaines et non des secondes, riches en conflits intérieurs et en questionnements à la fois existentiels et moraux, mais il y avait eu ce déclic, cette révélation qui lui avait fait prendre conscience qu'il se voilait inutilement la face.
Dès le début, il avait été attiré par le docteur Lecter mais c'était de la curiosité, de l'intérêt intellectuel, pas du désir. Par la suite, il s'était mis dans la tête de l'Éventreur de Chesapeake et donc, dans celle d'Hannibal Lecter, et alors, il avait vu. Il avait découvert un esprit si brillant qu'aucun contemporain ne l'égalait, un cerveau redoutable, implacable, capable des pires choses imaginables… Mais également des plus belles. Ses scènes de crimes dénotaient un amour inconditionnel de l'art, une grande maîtrise et un savoir immense. Lorsqu'il s'était rendu compte que les deux hommes ne faisaient qu'un, il avait découvert une autre facette de celui que le monde nommait Monstre, et là, le sens de son intérêt avait basculé.
Quand, finalement, Will avait abattu les palissades qui le séparaient d'Hannibal, il avait par la même fait sauter son masque, ce miroir que le psychiatre avait mis en place pour s'épargner les intrusions. Il avait alors trouvé un homme blessé par son enfance brisée, d'une sincérité désarmante, d'une douceur sans pareil… Un homme qui l'avait aimé comme personne auparavant, qui le voyait tel qu'il était réellement. Un homme qui l'aimait pour tout ce qu'il était autant que lui l'aimait en sachant ce qu'il était. Alors, Will Graham avait choisi ou, plutôt, avait ouvert les yeux sur ses propres pensées profondes et n'avait plus eu le moindre doute quant à ce qu'il voulait vraiment.
Pour être sûr qu'Hannibal le savait aussi – et peut-être pour s'assurer qu'il l'avait bien dit – il répéta :
« Je t'aime. »
Ce qu'il vit dans les orbes havane le rassura instantanément. Avec la tendresse qui lui était propre, le Lituanien vint poser son front contre le sien. Lorsque Will ferma les yeux, les lèvres d'Hannibal articulèrent une confession étouffée par le masque de papier :
« Moi aussi, Will, je t'aime. »
Ils demeurèrent ainsi de longues secondes. Auprès d'eux, la dépouille sans visage de Randall Tier se posait en témoin sépulcral et silencieux de leur union sacrée. A cet instant, ils sentirent que leur relation franchissait un nouveau cap. Hannibal ne doutait plus que Will le voyait. Enfin. Il le voyait et il aimait tout ce qu'il voyait.
Leur baiser vaporeux les laissa saisis par un sentiment d'harmonie profonde.
Lentement, les yeux clos, Hannibal tendit le bistouri à Will qui le prit sans ouvrir les siens, ni se blesser, frôlant les doigts gantés de son amant dans un geste doux. Alors, avec le même calme que celui dont faisait précédemment preuve son âme sœur, il approcha la lame de l'épaule du jeune homme qui se pensait ours des cavernes. Lentement, d'un geste sûr et précis, il se mit à désolidariser la peau de la chair, sous l'œil bienveillant de l'Éventreur. Celui-ci n'intervint que lorsqu'il arriva au niveau des mains et des pieds, zones où il leur était impossible de maintenir une si grande épaisseur d'épiderme.
Finalement, Randall Tier se trouva dépossédé de l'enveloppe qui avait recouvert son visage, ses bras et ses jambes. Elle reposait, inconsistante, sur les plateaux de métal éclatants à la manière d'une mue effroyable oubliée là par quelque monstre anthropomorphique.
Le docteur Lecter présenta alors un sac étanche à Will et l'aida à y glisser l'horrible cuir. Un petit bocal hermétique accueilli les yeux et le tout prit place dans un autre sac, noir et discret. Il avait accompli sa part. A présent, il était temps pour son compagnon de voler de ses propres ailes. Hannibal ne l'accompagnerait pas au musée. Il n'interfèrerait pas dans la mise en scène. Tout était sous le contrôle de l'empathe.
Lorsque celui-ci fut prêt à partir, il le retint cependant et lui tendit une minuscule trousse d'outils accompagnée de quelque chose de grand, transparent et particulièrement bien plié. Will glissa la trousse dans sa poche et avisa l'autre objet.
« Avant toute chose, je te suggère d'enfiler ceci. »
En le réceptionnant, il s'aperçut qu'il s'agissait d'une combinaison intégrale en polymère translucide, la même que celle qu'il soupçonnait depuis longtemps le criminel de porter. Il sourit.
« Merci. »
Quand il l'enfila, il se rendit compte qu'elle était un peu trop grande pour lui. Non que cela le gêne, mais cela signifiait qu'Hannibal lui avait prêté la sienne, celle qu'il portait pour chacun de ses meurtres. Reconnaissant, il l'effleura de ses lèvres sans vraiment le toucher puis, après un dernier regard, sortit accomplir son dessein.
Ce ne fut guère difficile pour lui de s'introduire dans le vaste bâtiment. A vrai dire, il y serait parvenu sans l'aide des outils fournis par son compagnon. Lors de visites précédentes à la portée plus culturelle, il avait eu tout le loisir de repérer les caméras de surveillance, aussi les évita-t-il sans trop de peine. Debout près du squelette d'un Smilodon, il fit une découverte agréable dans la petite pochette : Hannibal y avait glissé une petite télécommande. Celle-ci lui permit de bloquer le balayage de la caméra principale sur une zone plus petite, évitant ainsi d'être dérangé. Tout au fond de la trousse, il trouva un minuscule bout de papier couvert de la ronde si caractéristique d'Hannibal : « Fréquence passage gardien de nuit : 20 min ». Ses yeux bleus suivirent le vigile le long de l'allée menant à la pièce suivante et un sourire éclaira son visage. Le docteur Lecter pensait à tout, anticipait tout, surtout ce que lui-même avait omis de vérifier. En cet instant, Will dû produire un effort conséquent pour réprimer un rire sonore.
Se ressaisissant, il déposa le sac et l'ouvrit. En silence, il extirpa la peau inerte de la tête. Enjambant la cordelette, il vint se placer près du crâne massif du tigre à dents de sabre et fit glisser le visage de Randal Tier par-dessus, comme s'il s'agissait d'un masque. Cependant, les os du félin antédiluvien étaient bien plus imposants que ceux du jeune homme et il dû maltraiter quelque peu l'enveloppe épidermique pour les faire correspondre. Finalement, après un effort relativement conséquent, le visage tint en place. Satisfait, il avisa sa montre : encore quinze minutes. Parfait.
Ouvrant le bocal, Will sortit les yeux de sa victime. Cette vision pathétique fit naître un sourire narquois sur le coin de ses lèvres. Glissant une main sous la mandibule inférieure du prédateur, il usa de l'autre pour positionner les globes oculaires dans les orbites caves et, après quelques dérapages sanguinolents, parvint à faire un nœud avec les nerfs.
Se reculant légèrement, il prit un premier bras. Cela fut encore plus complexe qu'avec le visage et il perça malencontreusement le cuir à plusieurs endroits, notamment aux doigts. Finalement, avec le fil et l'aiguille fournis par son amant prévoyant, il attacha grossièrement le tout. Il recommença avec l'autre, puis passa aux jambes. Le profiler dû faire preuve d'ingéniosité pour faire concorder les pieds humains du dysphorique aux pattes griffues du fauve et utilisa encore du fil de suture pour maintenir l'ensemble, notamment la peau des hanches qu'il avait fait remonter sur les os iliaques du Smilodon.
Finalement, il jeta un nouveau coup d'œil vers sa montre : plus que cinq minutes. Il était dans les temps. Pas mal du tout pour une première fois, se félicita-t-il. Il rassembla son matériel et nettoya les éventuelles traces de sang puis recula pour observer son œuvre. Sa première œuvre, ou, plutôt, pour reprendre ses propres termes, son premier kabuki. Indoor cette fois, pensa-t-il avec un sourire. Dans l'obscurité de la vaste pièce peuplée de squelettes reconstitués, il recula jusqu'à se mettre hors de portée de la caméra qu'il autorisa à nouveau à suivre son chemin coutumier.
Au centre, l'ensemble qui se dressait dans la lumière fantomatique de l'éclairage de sécurité était terrifiant. Les yeux de Randall Tier paraissaient toujours habités de l'éclat de la vie et l'énorme gueule du tigre depuis longtemps disparu lui rendait son caractère bestial avec une ampleur incroyable.
Alors, sans un bruit, sans rien laisser derrière lui, Will Graham repartit.
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Comme à son habitude, le consultant du FBI s'appliqua à honorer son rendez-vous avec son thérapeute dans le cabinet de celui-ci.
A peine était-il entré qu'il s'empara des lèvres baltes et, les bras autour du cou de son amant, profita avec joie de ce nouveau moment d'intimité. Curieusement, il s'était bien amusé à analyser sa propre scène de crime sous le nez de Jack. Hannibal et lui s'étaient plu à se glisser des remarques, comme un jeu qui leur avaient permis de noter cette première mise en scène. Évidemment, ils avaient laissé au gourou un goût amer d'incertitude.
Après sa première réalisation, le profiler était retourné chez le docteur Lecter avec qui il avait passé une nuit délicieusement passionnée sans la moindre question indiscrète. Au matin, son amant l'avait aidé à mettre la viande dans sa vielle Volvo, puis Will était reparti chez lui, à Wolf Trap, préparer le piège de Freddie Lounds.
Il n'avait pu s'empêcher de lui rire au nez lorsqu'elle avait compris qu'il ne la tuerait pas, que tout cela n'était qu'une mise en scène. Son air à la fois effaré et terrifié lui avait plu à un point inimaginable. C'était bien mieux que de la tuer. Cela, il ne doutait pas qu'Hannibal l'avait prévu, mais ce ne sera pas pour tout de suite. Il fallait attendre qu'elle soit mûre…
Devant la journaliste et devant Jack Crawford, il avait avoué le meurtre de Randall Tier ou, plutôt, le fait de s'être défendu face au dysphorique qu'Hannibal avait lancé sur lui. Jack avait été très ennuyé, comme toujours, il s'était emporté, mais Will lui avait rappelé avec justesse qu'il était indispensable de réaliser cette mise en scène pour tromper l'Éventreur de Chesapeake.
« Cela ne tiendrait pas face à un jury, Will. » lui avait fait remarquer le chef de la BAU.
Le profiler n'en doutait pas, mais il n'avait jamais eu la moindre intention de se retrouver au tribunal. Ses desseins avaient changé en même temps que ses sentiments à l'encontre du tueur en série cannibale qui sévissait dans la région.
Avec talent, il avait tenu son rôle devant Jack, Brian, Jimmy et aussi Freddie Lounds et cela avait fonctionné à merveille. Dans leurs esprits, Will Graham avait monté un plan à la fois génial et diabolique pour confondre l'Éventreur, il y risquait sa vie, sa réputation, son intégrité, tout, mais il demeurait inexorablement dans le droit chemin. A cette pensée, l'empathe eut envie de rire. Le droit chemin… Cela n'avait plus exactement le même sens, aujourd'hui…
En observant Hannibal retourner derrière son bureau après leur baiser, il eut un sourire. Il avait fait de gros efforts pour l'amener à révéler son côté sombre, à admettre cette part de lui-même, ce qui n'avait pas été une partie de plaisir, mais, aujourd'hui, Will commençait à lui en être reconnaissant.
Dès le début, il n'avait guère fait de manières avec le docteur Lecter. Ce dernier, qui était pourtant si pointilleux à ce sujet, ne lui en avait curieusement jamais tenu rigueur. La seule remarque qu'il lui ait jamais faite concernait son après-rasage. Qu'il n'avait toujours pas revu, d'ailleurs – cela dit, lorsqu'il passait la nuit avec lui, il en profitait pour lui emprunter le sien. D'un mouvement à la fois nonchalant et impérieux, il vint s'asseoir sur le bureau, tout près du blond qui venait d'ouvrir son carnet de croquis.
« Qui était le patient que j'ai croisé dans l'entrée ? Son visage m'est vaguement familier.
― Alvin Froideveaux, répondit distraitement le médecin en se mettant à dessiner.
― Froideveaux… Ça me dit quelque chose…
― C'est le jeune frère de Franklyn, qui a lui-même été tué ici par Tobias Budge.
― Vraiment ? »
Hannibal haussa à peine un sourcil.
« Franklyn était particulièrement irritant, mais c'était à peu près tout ce que l'on pouvait lui reprocher. Tobias l'aurait tué bien moins proprement. »
Un pauvre sourire s'afficha sur les lèvres duveteuses du consultant qui choisi de ne pas relever même s'il appréciait la confession.
« Une bien triste famille.
― Je la trouve plutôt intéressante, corrigea le médecin.
― Évidemment. De quoi souffre-t-il ?
― Personnalités multiples. L'esprit d'Alvin héberge celui d'Ernest Froideveaux, leur père violent et abusif. Alvin l'a abattu il y a trois ans, ce qui a provoqué chez lui une violente rupture psychotique.
― Effectivement, c'est un cas très intéressant sur le plan clinique, concéda Graham, mais il n'y a pas de quoi se réjouir.
― Non, c'est un brave garçon. »
Le psychiatre se tut un moment. L'air pensif, il tripotait son crayon à papier.
« Comment a-t-elle trouvé ta petite surprise ? demanda-t-il finalement.
― Intense. »
Le terme collait parfaitement à la frayeur qu'avait éprouvée Freddie en pensant que Will Graham essayait de la tuer. Pour l'heure, elle se remettait de ses émotions dans les locaux du FBI, sous la garde de Jack Crawford et de ses hommes.
« Il y a une chose que j'aimerais, non, que je veux que tu m'expliques, Hannibal. »
Son compagnon interrompit à nouveau son dessin et leva les yeux vers lui, intrigué.
« Pourquoi Abigail ? »
Un court silence suivit, seulement entrecoupé des frottements du cahier sur le bureau et du tintement de la lame du scalpel que le psychiatre repositionna parallèlement aux crayons.
« Lorsque nous l'avons rencontrée, Abigail était une orpheline qui avait vu mourir sa mère et s'était fait égorger par son père.
― Oui.
― N'as-tu rien remarqué ? »
Surpris, Will le dévisagea en fronçant les sourcils.
« Comment ça ?
― Comment décrirais-tu sa réaction face à tout cela ? »
Le profileur prit quelques secondes pour réfléchir à la question. Il n'avait jamais cherché à éclaircir les réactions d'Abigail ; il avait été obnubilé par son besoin de la protéger, peut-être parce qu'il s'identifiait trop à Garrett Jacob Hobbs.
« Je l'ai trouvée étonnamment… détachée, fit-il enfin. Je veux dire, nous avons tous notre façon de réagir à un traumatisme violent, mais je reconnais que le degré de son détachement m'avait surpris. »
Le docteur Lecter approuva de la tête.
« Abigail a une forme de psychopathie. Elle ne ressent pas les choses comme la plupart des gens. Elle n'a pas la capacité d'éprouver des remords vis-à-vis des filles qu'a tué son père et je ne suis pas certain qu'elle le souhaite. Par ailleurs, elle maîtrise bien l'art de la manipulation.
― Elle a eu très peur lorsqu'elle a failli mourir de la main de son père, le reprit Will.
― Les psychopathes peuvent expérimenter la peur. La plupart du temps, la seule chose qui leur importe réellement est leur propre existence. Le fait qu'elle soit mise en danger sans qu'ils l'aient prévu peut susciter la peur dans leurs esprits.
― Elle était traumatisée par la mort de son amie Marissa, insista son amant.
― Ils sont également de très bons acteurs. »
Hannibal n'était pas décidé à céder du terrain. Malgré son côté fortement buté, Will était bien obligé de reconnaître qu'il avait raison : Abigail Hobbs présentait certaines caractéristiques propres aux psychopathes…
« C'est pour cette raison qu'elle est morte, parce qu'elle était une psychopathe ?
― Elle ne faisait pas que servir d'appât, Will, elle aidait son père tout au long du processus. Du repérage aux oreillers, en passant par la chasse et le dépeçage et ce, de façon systématique et plénière. »
Bouche bée, le consultant du FBI se tut un instant.
« Comment le sais-tu ?
― Elle me l'a dit.
― Après un thé aux champignons ? rétorqua-t-il sur un ton qu'il trouva lui-même trop désagréable.
― Non, c'était une confession spontanée.
― Je vois… »
Le silence retomba brièvement, le temps que Will atteigne la bonne pièce dans son palais mental en construction.
« Elle savait que tu étais l'homme au téléphone… Tu t'es servi de Nicolas Boyle pour la piéger, de sorte à ce qu'elle ne puisse pas t'accuser sans s'accuser elle-même. »
Le Lituanien inclina légèrement la tête vers la gauche ; ses yeux demeuraient impénétrables.
« Je voulais également m'assurer de quelque chose.
― Quoi donc ?
― As-tu vu le corps de Nicolas Boyle ?
― Oui.
― En ce cas, tu sais qu'il n'était pas uniquement question de légitime défense. »
Il a raison, se disait Will, le corps du jeune homme était une vraie boucherie. Un seul coup de couteau aurait suffi. Dans le cas de l'agression d'Abigail, Zeller et Price avaient été absolument certains que Boyle s'était effondré tout de suite après le premier coup, elle n'avait donc eu aucun besoin de poursuivre son œuvre. A sa place, n'importe qui se serait enfui. Mais elle, elle était restée et avait littéralement massacré le garçon.
« C'est vrai. » concéda-t-il.
Soudain, l'esprit de l'empathe tiqua : Hannibal avait dit « Abigail a une forme de psychopathie » et pas « avait ». S'il avait parlé de la jeune femme au présent, il ne pouvait en aucun cas s'agir d'une erreur de sa part… Rapidement, le professeur remit les évènements en ordre dans sa mémoire et constata notamment et avec justesse que la seule fois où l'Éventreur n'avait pas laissé de corps, il n'y avait pas non plus eu de meurtre : Miriam Lass avait disparu, puis, longtemps après, Jack Crawford avait retrouvé son bras et, enfin, la jeune femme en vie. Lorsqu'il vit qu'il avait compris, son amant s'autorisa un sourire à la fois amusé et taquin. De son côté, Will avait la très nette impression de s'être bien fait avoir.
« D'Abigail, on n'a retrouvé qu'une oreille – tranchée alors qu'elle était en vie – et plusieurs litres de sang – qu'il est possible de prélever sans dommages en plusieurs fois – mais pas de corps, commença-t-il, décidé à démontrer son raisonnement. Or, il y a toujours un corps avec l'Éventreur de Chesapeake. La seule fois où il n'y en a pas eu, c'était tout bêtement parce que la victime était toujours en vie. »
Le tueur le laissa exposer son cheminement de pensée et garda le silence sans se départir de son sourire.
« Où est-elle ? reprit finalement le profiler.
― En lieu sûr. »
Will se souvint alors de la perquisition et surtout de Jack qui était passé devant la porte de la cave sans la voir. La maison ne possédait officiellement aucun élément de ce genre et Hannibal l'avait isolée phoniquement et thermiquement. Même Will avait été incapable de voir la porte alors qu'il savait pertinemment qu'elle était là. Il n'y avait pas d'endroit plus sûr pour Abigail.
« Tu aurais pu me le dire plus tôt… » lui reprocha-t-il.
Voyant le sourire du chirurgien s'accentuer, il reprit :
« Mais tu n'étais pas encore tout à fait certain de mes actes, je sais.
― N'aies aucune crainte pour elle, elle se porte comme un charme.
― Quand pourrais-je la voir ?
― Dès que les velléités de Jack lui passeront. »
L'empathe hocha la tête, en proie à un certain soulagement teinté d'inquiétude. Le fait que la jeune femme soit en vie lui faisait plaisir, mais le fait qu'elle soit atteinte d'une forme de psychopathie ne jouait pas en sa faveur auprès d'Hannibal. Ni même auprès de lui. Cela remettait en question de nombreuses choses qu'elle avait dites ou faites.
Comme pour chasser ces pensées de son esprit, il se leva et ouvrit au hasard tout ce qui s'apparentait de près ou de loin à un livre et qui avait le malheur de traîner sur le bureau du thérapeute.
« Crois-tu qu'ils planqueront à nouveau sous peu ? s'enquit-il finalement.
― A mon avis, oui. »
Le blond s'était remis à dessiner et Will se rendit compte qu'il lui servait de modèle. Cela le fit rougir et il se demanda combien de pages son amant avait déjà pu couvrir de son image.
« Tant mieux, ajouta-t-il. J'ai quelques idées qui devraient leur plaire. »
Il affichait un sourire coquin qu'Hannibal lui rendit.
« Moi aussi. »
Si l'on omettait le fait que la caméra thermique violait leur intimité d'une manière particulièrement déplaisante, elle était une occasion à saisir. Ce type d'observation intrusive valait de l'or car elle lui permettait de se disculper plus efficacement qu'en faisant directement accuser quelqu'un d'autre. Même si Jack ne croyait pas à la culpabilité du docteur Chilton, l'image infrarouge permettrait au moins de les faire, lui et ses hommes, suffisamment douter de celle d'Hannibal pour lui laisser quelques longueurs d'une avance confortable.
Dites, ça fait longtemps qu'on a rien sabré, non ? Un petit Sauternes, vite fait ? C'est Will qui a choisi. Oui, c'est parce que, et je ne le répèterai jamais assez : je tiens à vous dire merci. Merci à vous tous qui lisez, suivez, commentez et mettez cette fic en favoris ! Vous illuminez mon quotidien.
Maeglin
